Mensuel

Billet de la rédaction

La transmission aux temps du choléra-virus 

J’ai essayé de glaner dans le roman de Gabriel García Márquez, L’Amour aux temps du choléra, des pistes qui me permettraient à travers la plume de l’artiste d’attraper un bout de « ce qui se passe » dans le contexte de l’épidémie du coronavirus, mais je suis resté bredouille : les pages défilaient sans que la citation exacte apparaisse, celle qui aurait permis d’éclaircir cette sorte de nébuleuse. Les pages ont défilé sans que les éventuelles descriptions des scènes pathétiques ou de personnages effondrés soient au rendez-vous. Car, même si dans le récit du romancier on trouve des passages faisant référence à une présence de la maladie et de la mort à cause de l’épidémie, qui frappe par intermittence les personnages tels que le docteur Juvenal Urbino, Fermina Dàza ou encore Florentino Ariza, cela reste furtif. Mais ce que j’ai découvert, c’étaient des histoires d’amours impossibles (ou pas) dans une prose délicieuse. Soudain j’ai réalisé que c’était peut-être de cela qu’il s’agissait : l’artiste par l’écriture approche ce réel qui, impossible à dire, reste toujours à la même place. La lettre ne fait que border ce réel qui apparaît, par la maladie du corps et la mort, qui fait irruption brutale dans la contingence produite à l’occasion par l’épidémie. Parce que, en fin de compte, qu’est-ce qu’il a à dire d’autre ? La mort n’est qu’un point d’arrêt à la jouissance de la vie, comme dit Lacan en 1971 1. Je pense aux informations dans les médias qui font défiler sans cesse des chiffres macabres au fil des jours et la jouissance obscure qu’elles véhiculent.

Dans ces temps de ladite pandémie, on peut constater comment la catégorie de réel introduite par Lacan est un outil essentiel pour faire une lecture de « ce qui se passe » et surtout ce qui permet d’écouter les sujets qui viennent nous parler. Sophie Rolland-Manas l’articule au passage dans son texte. Car ce réel qui fait irruption sous la forme de la maladie inconnue mais bien présente se propose comme un x généralisé qu’aucun discours ne cerne. Et voilà qu’on se retrouve submergé par la pullulation de symbolique de tout genre que nous avons pu voir apparaître ces derniers jours. Car nous assistons à la mise à ciel ouvert du vacillement, voire de la discordance des discours des dirigeants actuels (ce qui n’est pas en soi une nouveauté, mais à l’occasion cela saute davantage aux yeux).

Dans ce sens, l’entretien mené par Anastasia Tzavidopoulou et David Bernard avec Nicolas Bouchaud sur la pièce d’Henrik Ibsen exemplifie cet avènement du réel dans le domaine du collectif et ses conséquences. Dans la pièce, l’imprévue de l’infection, de ce réel qui apparaît, produit cette explosion du logos de tout genre. La finesse de cette oeuvre et sa mise en scène nous renvoient au passage à la dimension de l’humain-humus, qui est d’ailleurs ce que Bruno Geneste avec la plume Beckett nous fait toucher du doigt, comme le noyau vide du sujet dans l’objet petit a. C’est aussi ce point de réel irréductible qui gît dans le plus intrinsèque du sujet.

Le poète était pour Freud celui qui approche d’une vérité inconsciente ; pour Lacan, l’écriture, qui borde le réel, permet de faire trou dans le réel par le semblant. Dans l’oeuvre de Beckett comme pour Tanguy Viel, auteur que nous fait découvrir Kristèle Nonnet-Pavois, il s’agirait d’approcher par les mots écrits ce réel qui est inclus dans la question de vivre.

Revenons à notre pandémie. Étant tous plongés dans un confinement inédit, je me demande si ce n’est pas trop tôt pour pouvoir dire quelque chose de ce réel qui nous touche sans avoir la temporalité de l’après-coup. Le temps logique de chacun et notamment celui des sujets que nous recevons (actuellement au téléphone), c’est dans le un par un que cela se joue, comme nous le rappelle Sophie Rolland Manas.

L’avènement du réel dans la Shoah fait douter à un moment donné Adorno 2 de la possibilité de continuer à écrire de la poésie. Cette hésitation me semble un risque d’obturer l’impossible à obturer.

En attendant que ça « troumatise » (ou pas), nous ne restons pas les bras croisés, ni dans notre pratique individuelle ou en institution, ni à l’École en tant que telle, comme nous le rappelle Adrian Klajnman, l’acte analytique dans le un par un et aussi l’offre du CAPA (Centre d’accueil psychanalytique pour adolescents et jeunes adultes) constituent une action politique qui est le maintien d’une présence du discours analytique dans la cité.

La réponse de quelques-uns est donc de ne pas rester dans la sidération et de maintenir la transmission du discours psychanalytique sans se laisser entraîner par la pulsion, qui est par essence « pure pulsion de mort ». Mais surtout à l’EPFCL nous avons pris le pari de ne pas nous arrêter.

Encore et encore, le séminaire Champ lacanien nous permet d’avancer sur des questions comme le lien possible entre les analystes compte tenu de leur qualité d’« épars désassortis », ou encore sur ce qui motive un analyste à occuper cette place, avec ce qu’elle comporte d’humus beckettien.

À ce sujet, Elisabete Thamer s’intéresse au « lien séparateur » entre analyste et analysant, formule à caractère paradoxal qui introduit la piste d’une sorte de « fraternité » possible malgré la radicalité des différences de ces « un ». Concernant la satisfaction d’occuper la place de cause, elle nous amène à vérifier qu’au-delà de la question du « fric », la « mise en sourdine de la jouissance » du côté de l’analyste n’est pas rien.

Éliane Pamart nous amène à voir qu’un lien est possible entre ces « unarités », épars désassortis, de sorte que ce lien « supporte » la « haine » qui vise l’être. Sophie Rolland Manas distingue le point de solitude concomitant de cette assomption de la singularité après avoir touché le réel du sujet à la fin de l’analyse. Sol Aparicio revisite les postulats précédents et rappelle le point de la satisfaction de la fin d’analyse. Cela lui permet de proposer l’idée de « tenir » à « l’inédit » qui s’est produit pour soi au moment de la fin de la cure.

De plus, toujours sur la question de la transmission de la psychanalyse, dans le livre de Luis Izcovich sur l’identité, nous pourrons découvrir ce qui, du réel qui se présentifie à la fin de la cure, va intervenir dans la possibilité de création du nouveau dans le passage d’analysant à analyste.

Et, last but not least, Dominique Touchon Fingermann s’interroge sur la liberté et la psychanalyse dans son dialogue avec la neurologie. Bien que psychanalyse et liberté soient en apparence contradictoires, cette liberté pourrait se trouver à ce point que nous évoquions ci-dessus, où le sujet en fin d’analyse par son dire met en évidence sa singularité, son point de créativité.

Pour conclure, ce numéro 143 du Mensuel, par ses élaborations et par le biais de l’écrit, est une réponse de quelques-uns au risque de tourner en rond dans ces temps du choléra-virus.

Camilo Gomez

Pdf du Mensuel

Sommaire

Billet de la rédaction

Séminaires Champ lacanien
« Inégalités / Épars désassortis »

« Beckett et le non-humain »

La psychanalyse encore

Entrée des artistes

Billet d’humeur

Note de lecture

Bulletin d’abonnement
Anciens numéros

  • 1. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Le Seuil, 2007, p. 21.
  • 2. « La critique de la culture se voit confrontée au dernier degré de la dialectique entre culture et barbarie : écrire un poème après Auschwitz est barbare, et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes. » T. W. Adorno, cité par Johann Sonnleitner dans « Poésie après Auschwitz. Le cas Ilse Aichinger », Revue d’histoire de la Shoah, n° 201, 2014, p. 571-582. Disponible sur Internet : lien