Mensuel

Ouverture

Cher lecteur,

À la question de « ce qui nous tombe dessus », ne suffit-il pas de suivre Samuel Beckett qui disait : « Ce qui se passe ce sont des mots 1 » ? Et quels mots ! Les signifiants virus, épidémie, confinement, pour n’en citer que trois, n’ont cessé de faire trembler la Terre depuis un an et d’alimenter le discours courant. L’inverse semble également se vérifier. Ce qui traînait dans l’air a fini par nous tomber sur la tête.

Comment ne pas nous étonner alors ensemble encore une fois de la performativité du signifiant, particulièrement pris actuellement dans un discours d’idéologie de la science, et non produit par la science, distinction qui me semble rejoindre celle de Colette Soler dans son texte « Pas sans l’inconscient 2 » – et qui ajoute : « qui se réclame de la science à d’autres fins, et qui, elle, décourage même l’ironie 3 ». Les déclinaisons de ces deux variations ne sont en effet pas les mêmes : le premier bloque le savoir en imposant sa serf-titude, tandis que le second entretient un rapport étroit avec le savoir à partir du doute.

En nous laissant orienter par le doute, point de non-savoir, et l’intérêt pour le savoir, il me semblerait très enseignant de réinterroger ces trois signifiants via Hippocrate, le père du terme « épidémie », et Taubenberger, le père du virus de la grippe espagnole dite « Mère de toutes les pandémies », et le rapport au sujet, vacciné ou pas, que ces signifiants renouvellent et altèrent profondément. Réinterroger au moins dans le sens de pouvoir prendre du recul sur ce qui nous tombe dessus, et qui met chacun, pas tous, à mal dans son rapport singulier à la mort et à sa partie de réel, zone de rencontre du réel avec le réel qui a fait irruption, pourrions-nous dire autrement, quel programme !

Ces points mériteraient d’être amplement développés. C’est là, cher lecteur, que la pluralité des voix du Mensuel peut vous apparaître rafraîchissante face au discours ambiant capitaliste, sur fond de crise ça-nie-taire antidémocratique, laquelle ferait prévaloir le vrai sur le faux dans l’intérêt de tous, quitte à marquer le grand retour de la censure. À contrario, la démocratie ne consiste-t-elle pas à encourager l’émergence des voix les plus variées et même d’accueillir celles qui sont les plus antidémocratiques ? Dans l’agora – originairement, lieu de rassemblement des voix devenu place du marché, qui a aussi donné naissance à deux verbes : agorazo, « je fais des courses », et agoreuo, « je parle en public » –, les Grecs ne reculaient pas devant cette nécessité liée à la naissance de la démocratie, justement même face à l’Ananké, jamais sans son partenaire le Logos, les deux dieux de Freud.

C’est cette tension en arc-en-ciel de voix et voies émergentes que l’équipe du Mensuel de notre école essaie de vous présenter, tout en soutenant la rencontre avec d’autres champs. C’est dans ce sens que je l’ai rejointe, à travers cet effort pluriel pour et par la psychanalyse, non sans une question personnelle sous-jacente qui porte sur les voix qui y sont accueillies et à accueillir, et ce que nous en entendons. Je pense là par exemple aux apports passionnants sur la revisite du diagnostic médical sous l’œil du généticien Arnold Munnich, intervenant assez récent 4 dans les locaux de l’EPFCL, et de là où la technologie contemporaine, dite scientifique – ce qui mériterait discussion – qui est en pleine évolution et qui n’est pas sans lien avec ce qui nous tombe singulièrement dessus actuellement, nous amènerait à revisiter la façon d’aborder la clinique. Ce sont des questions d’urgence, me semble-t-il, ou qui font tout au moins question pour moi dernièrement.

Pour conclure. En ces temps troublés du et par le diagnostic médical, par ce qui est qualifié de scientifique, et de démocratie, je vous souhaite une bonne année de travail, viralement rythmée par une urgence singularisée. Comme le disait une amie camerounaise que j’interrogeais sur son ressenti quant à la crise : « Nous, on a des choses plus urgentes dont on doit s’occuper. » Il ne s’agit peut-être que de cela, du peu négligeable, d’encourager avec le Mensuel chacun à cerner et travailler ce qui lui fait urgence, non sans lien avec les spécificités de son époque.

À discuter après une bonne lecture.

Louis-Marie Tinthoin

Pdf du Mensuel

Sommaire

Ouverture

Séminaire École
« J. Lacan, Télévision, questions III et V »

Séminaires Champ lacanien

« Ce qui nous tombe dessus »

Les surprises de l’inconscient

D’un pôle à l’autre

Et entre-temps…

« Rêves et cauchemars », chapitre III

Produits des cartels

« Clinique de l’enfant et de l’adolescent à l’épreuve du cartel »

Enfance et psychanalyse

Réseau Enfant et Psychanalyse

« Penser l’enfance »

2e Convention européenne

Rome, 10 et 11 juillet 2021

« Ce qui passe entre les générations »

Fragments

Bulletin d’abonnement
Anciens numéros

  • 1. S. Beckett, L’Innommable, Paris, Éditions de Minuit, 1953, 2004, p. 97.
  • 2. C. Soler, « Pas sans l’inconscient », Cahiers du Collège clinique de Paris, Formations cliniques du Champ lacanien, Qu’est-ce qu’une névrose ?, vol. VII, 2005-2006, p. 27-32.
  • 3. Ibid., p. 28.
  • 4. « Inné-galités », séminaire Champ lacanien, « Inégalités », à Paris, le 21 novembre 2019.