Sur le livre « La cité et ses maîtres fous » d’Antonio Quinet

« Un retour à la clinique », telle est l’option posée par A. Quinet dans cet ouvrage ; celle d’une contribution de la psychanalyse à la psychiatrie, ainsi que d’une lecture de ce qui gouverne la cité d’aujourd’hui. Qu’est-ce qui caractérise notre contexte de discours ? Et quelles sont les incidences du discours prédominant sur les êtres parlants ? La question de l’accueil et des modalités de traitement des sujets psychotiques est mise au premier plan. L’auteur interroge les effets du « Discours Capitaliste scientifique néolibéral » et la position que ces sujets occupent dans la « cité du discours »1. Il articule son propos autour de ce qui fait la spécificité du Discours Analytique : que peut attendre le sujet psychotique de sa rencontre avec un analyste et comment la psychanalyse opère-t-elle sur ce contexte de malaise dans la civilisation ?

A. Quinet réalise quelques rappels essentiels et propositions novatrices dans le sillage de Freud et de Lacan, en passant par un retour aux textes fondateurs de la psychiatrie dite « classique ». La méthode est épistémologique. Parmi les pionniers dans la description des phénomènes cliniques de la psychose, sont évoqués Kraepelin, Bleuler, Kretschmer ; dans le champ analytique, il part des travaux de Freud sur le délire dans la psychose comme tentative de guérison, ainsi que des apports de Lacan, dont la forclusion du Nom-du-Père et le « hors-discours »2. Est-ce à dire hors lien social ? L’auteur en explore les conséquences, c’est l’axe central du livre : si de structure le sujet psychotique est hors-discours, il n’est pas hors langage, ni hors jouissance ; il peut donc établir, restaurer parfois ou entrer dans des liens sociaux. Il déplie cette thèse, aux conséquences éminemment éthiques, en examinant les deux types cliniques de la schizophrénie et de la paranoïa. Il pose de subtiles trouvailles telles que « les incursions du psychotique dans les liens sociaux sont parfois des excursions – il fait des circuits entre les liens sans y rentrer » ou encore « l’effet de pousse-à-la-fama » (en jouant sur la signification « renommée » et l’équivoque avec « femme »). A. Quinet explore les modalités possibles d’insertion dans le discours et élabore audacieusement de nouvelles perspectives.

Avec l’opération de la « Verhaltung » qu’il traduit par « rétention », l’auteur spécifie à partir de ce que Lacan a prélevé chez Kretschmer, ce qui rend parfois possible au sujet psychotique l’entrée dans les liens sociaux. Il pose ce mécanisme comme une caractéristique du paranoïaque : retenu par un signifiant qui vient le représenter, le sujet n’est pas en proie à la dispersion comme dans la schizophrénie. La tonalité clinique du livre est accentuée par la démarche de l’auteur qui revisite, à la lumière de ses avancées, les célèbres cas « Schreber » et « L’homme aux loups » de Freud ; il déplie aussi celui de Simao Bacamarte, personnage issu de « L’Aliéniste » de Machado de Assis. Concernant Schreber, il est question des moments de stabilisation obtenus lorsqu’il s’identifie au signifiant « femme de Dieu », qui le représente pour Dieu. Quant à Sergueï Pankejeff, il montre que le signifiant de la Verhaltung est celui de « L’homme aux loups » ; nom auquel il s’identifie à partir de son traitement avec Freud, par lequel il peut se représenter pour la communauté analytique et faire lien social. Pour Simao Bacamarte, c’est le signifiant « science » qui a été retenu, au nom duquel ce sujet peut s’adresser à l’autre de la communauté du village (en tant que représentant de la science). A. Quinet précise : ce recours diffère des essais de traitement de la schizophrénie qui relèvent de « tentatives de guérison de l’autisme » ; il ne s’agit là que de rétablir le contact avec les autres à travers l’investissement de mots, du délire, de l’art. L’auteur illustre cette nuance aux conséquences cliniques majeures par le cas de Bispo do Rosario, dont la fabrication du « manteau de la reconnaissance », qui figure en couverture du livre, aura été le labeur de presque toute une vie dans sa chambre d’hôpital. Pas d’autre choix pour ce sujet que de tenter de contenir sans relâche la dérive signifiante avec son art, afin de ne pas être totalement envahi par la Jouissance. Enfin, A. Quinet présente à travers le cas clinique de John Nash, célèbre mathématicien ayant reçu le prix Nobel, comment la cure et l’entrée dans les liens sociaux se sont effectuées par les nombres (l’équation mathématique) et non par le délire.

L’auteur évoque les réformes à l’œuvre des institutions psychiatriques et se positionne pour une insertion sociale du sujet psychotique assortie de prérequis : inclure dans le diagnostic le symptôme (référé à la structure clinique) ; inclure le sujet dans le traitement ; inclure la forclusion dans la société, plutôt que de vouloir adapter le sujet en déniant la « différence radicale ». Il envisage les incidences de la disparition de la psychopathologie clinique dans l’abord des maladies mentales ; il prévient de l’écueil, tant clinique qu’éthique, de chercher à  « névrotiser » le sujet psychotique selon des pratiques exclusivement éducatives ou normatives. En écho à la « furor sanandi », il pointe la tendance contemporaine à ce qu’il appelle la « furor includendi ». A. Quinet œuvre pour un abord du symptôme en tant que manifestation subjective ; il insiste sur les tentatives de traitement de sa psychose par le sujet lui-même et fait ainsi place à ce que nous enseigne la psychose, tant aux plans de la structure du « parlêtre » que de ce contexte de malaise dans la civilisation. Il se tient sur ce fil de l’option freudienne de participer au « devoir éthique de la psychanalyse », prolongée par l’indication lacanienne du  « devoir d’interpréter »3. Il insiste sur « l’a-cratie du discours analytique » et sur l’apport spécifique de la psychanalyse dans le monde contemporain : seul discours qui considère l’autre comme un sujet. Il le situe en tant que recours face au Discours Capitaliste qui ne fait pas lien social, mais forme plutôt la « ségrègue » ; caractérisé par la « forclusion de la castration » et le « rejet de l’altérité », il est  « psychotisant », insiste l’auteur.

C’est par l’intermédiaire de la parole, l’éthique étant par-là corrélée au sujet, que la psychanalyse opère à l’endroit du malaise dans la modernité ; telle est la spécificité de son offre. Elle relève de l’éthique du bien dire, ainsi que du devoir pour le psychanalyste de « rejoindre à l’horizon la subjectivité de son époque »4. Marquée par cette option, cette lecture bouscule jusqu’à l’enthousiasme. Un abord suffisamment sur les bords de la cité d’aujourd’hui… telle est sa portée actuelle et d’avenir. Empreint d’une position en « extraterritorialité »5, cet ouvrage participe au dialogue avec les champs que la psychanalyse côtoie ; A. Quinet ouvre autrement les questions explorées, il en propose un abord renouvelé interrogeant jusqu’à la psychanalyse, in fine. C’est aussi de par cette portée que ce livre se distingue.

1. Lacan J., « L’acte psychanalytique » Compte rendu du séminaire 1967-1968, Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001.
2. Lacan J., « L’étourdit », (1972), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.
3. Lacan J., « Postface au Séminaire XI », (1973), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.
4. Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », (1953), Ecrits, Seuil, Paris, 1966.
5. Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 », Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001.

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Sur le livre « Quand seuls restent les mots… »  d’Albert Nguyên

« L’analyste n’est pas hors monde, hors sol, mais l’analyste tutoie l’exil, la solitude, le réel, de savoir et de ne point pouvoir partager ce savoir. »

 

Le cadre est posé, il ne s’agira pas de la compilation d’un savoir constitué sur l’analyse qu’il n’y a pas. Mais pour Albert Nguyên de refaire le chemin, « mineur » d’humanité, d’une pratique interrogée jusqu’au terme de la cure, là où émerge le trait de jouissance qui sert la vie pour chaque Un.

Écriture résolue d’un travail analytique où l’intime livre la clé du dehors.

L’humanisation n’est pas l’apprentissage d’une morale mais l’avènement du plus singulier. Et l’impudence du dire n’est pas l’impudeur car lalangue n’est pas conforme.

Lalangue émerge en brisant la chaîne du discours, pour autant qu’il y a l’interprétation de l’analyste. Albert Nguyên nous en donne plusieurs exemples précieux. L’interprétation qui a défait la croyance pour un homme en un rapport sexuel, celle qui fera cesser pour une femme la haine de la différence.

Une autre interprétation de l’analyste répondant, déchire la carapace des mots répétés et abusés pour faire place au neuf, à l’envol du dire dans la surprise d’un effet poème. Une surprise pour l’analysante elle-même, l’analyste qui en témoigne et pour nous lecteurs.

Ainsi ce livre témoigne du transfert à l’analyse, de sa valeur d’humanité dans notre monde contemporain, de sa visée effective, celle de convoquer les essentiels de la vie par la voie des mots.

Albert Nguyên présentera son livre à Angers le 25 mai 2018
21h à l’IPSA, UCO
Amphi Bonadio
Entrée libre

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Poésie de la perte, écriture du retour – Gaël Faye, Petit pays

 « Il n’y a pas de récit qui ne soit un retour. »
Pascal Quignard, Abîmes, p.99.

« Il m’obsède, ce retour[1]. » Il l’obsède, ce retour. Il nous obsède, ce retour.

Quel est ce retour ? Pour Gaël Faye[2], c’est le retour du perdu qu’il nomme « pays », puis « enfance ». « Je pensais être exilé de mon pays. En revenant sur les traces de mon passé, j’ai compris que je l’étais de mon enfance[3]. » Le perdu se défile, s’inscrit en trace du passé irréversible et défie la retrouvaille. Défiance du mot qui échoue à dire le perdu.

Petit pays permet d’entendre combien les mots s’essayent à composer avec l’impossible retour du perdu. La parole venant à celui qui parle, semble s’évertuer à dire ce point de perte.

Plutôt que de chercher du côté de l’idem, du même, en portant un témoignage répétitif qui tenterait d’entamer un réel, Gabi compose dans l’acte d’écriture avec l’alter de la rencontre, espérant retrouver les traces du déjà perdu : ce qu’il est, égaré.

« Il m’obsède, ce retour, je le repousse, indéfiniment, toujours plus loin. Une peur de retrouver des vérités enfouies, des cauchemars laissés sur le seuil de mon pays natal. […] L’enfance m’a laissé des marques dont je ne sais que faire[4]. »

À de nombreuses reprises, la lecture de Petit pays fait écho au fabuleux livre de Pascal Quignard, Abîmes[5]. Echo de l’un à l’autre ; écho d’une rive à l’autre[6], où le narrateur âgé de dix ans, Gabriel, s’ébroue entre mots et sons ; entre plusieurs langues. Le son, la voix s’interprètent dans ce roman comme marques, traces laissées sur le corps parlé de cet enfant et dessinent combien toute langue est étrangère à celui qui parle.

Ce roman met également en tension la dimension d’exil pour chacun ; exilé, loin de ces évènements d’enfance où l’innocence battait la mesure du temps de sa bande de pote. Exilé, Gabi l’est aussi de sa langue maternelle, du kinyarwanda – langue rwandaise qui ne dispose pas de système standardisé pour écrire tonalité et longueur des voyelles. De cette langue dont les souvenirs sonores font traces, il compose une interprétation de la partition maternelle.

Le roman pouvait en rester là et devenir un « bon roman ». C’est dans le processus d’écriture lui-même qu’un pas est franchi. La tâche sans fin d’écrire l’impossibilité du perdu s’interrompt par l’abord de la dimension de l’exil. L’exil entendue comme mise en fonction du perdu, ouverture singulière de l’écriture. N’est-ce pas cette langue, celle qui s’invente au carrefour des langages, qui est mise en cause ? Non pas simple articulation des mots, mais énonciation des traces, des marques qui ont accompagnées les premières jouissances.

 « La première fois est sans expérience. Elle est sans langage[7]. »

Fantasmer le retour s’entend au travers de ses premières expériences de jouissances pour lesquelles le langage ne fait pas limite. Jouissance pleine que le reste rate.

Fantasmer le retour de l’objet – cet objet de l’enfance –, n’est donc pas le retour du pays comme paradis perdu[8]. Tout retour serait alors une déclinaison du retour fondamental de l’objet freudien, toujours déjà perdu. C’est l’objet mis en cause de la langue, dans toute langue. « L’éloignement de l’objet y est nécessaire. Cette nécessité est à proprement parler corrélative de la dimension symbolique. Mais si l’objet s’éloigne, c’est pour que le sujet le retrouve[9]. »

« A chacun son asile ! Politique pour ceux qui partent, psychotique pour ceux qui restent[10]. »

L’asile c’est d’abord dans la lettre que Gabi le trouve. Pareillement, la rencontre de l’objet livre, et plus largement du mot, viendra dire combien l’habitat de tout Homme excède la dimension imaginaire de celui qui se rêve propriétaire. « Je voulais me lover dans un trou de souris […] habiter de doux romans, vivre au fond des livres[11]. » A l’étroit de l’impasse dans laquelle il vivait, les livres transcrivent l’abolition des limites, créent une étendue sans fin, un lieu d’habiter. L’impasse devient passage. La lecture, quelques semaines avant l’embrasement du Burundi, est ouverture, appel d’air, courant d’erre lui permettant de cerner la place qu’il ne veut pas occuper – à la différence de ses camarades.

Ce roman s’entend aussi comme une invitation à repeupler nos bibliothèques, à repeupler le mot, à repeupler la lettre. Si, comme il ne cesse pas de le dire dans ses interviews, Gaël Faye n’est pas Gabi, c’est pourtant lui qui écrit, qui supporte l’acte d’écriture. La biographie ratée, fait réussir le roman puisqu’il n’y a pas d’autre enfance que celle qui se raconte, que celle qui se reconstruit dans la parole ou dans l’écriture.

Petit pays écrit cet entre-deux. Ce qui me fait penser à cette magnifique phrase de Quignard : « Ecrire invente l’écart[12]. » Toute narration étant en retard sur ce qu’elle appréhende, toute parole est un re-dire. Un revenir-dire qui permet une retouche, une redistribution de la jouissance.

Pour ouvrir, je convoque Theodor W. Adorno pour qui le temps de la maison est dépassé. C’est à l’écriture – poétique lorsqu’elle y consent –, qu’il conférait une portée d’habitat. Dans son texte le romancier, l’auteur, l’écrivain s’installe comme chez lui. « Pour qui n’a plus de patrie, il arrive que l’écriture devienne le lieu qu’il habite » pouvait-il dire.

Emparons-nous des livres, habitons les mots.

 

 « Notre seul pays est le perdu »
Plutarque

 

[1] FAYE, G., Petit pays, Paris : Editions Grasset & Fasquelle, 2016, p.13.
[2] Gaël Faye est auteur-compositeur-interprète. Petit pays est son premier roman paru aux Editions Grasset & Fasquelle en 2016.
[3] FAYE, G., Petit pays, op. cit., p.213.
[4] Ibid., p.15.
[5] QUIGNARD, P., Abîmes, Paris : Editions Grasset & Fasquelle, 2002.
[6] « Je tangue entre deux rives, mon âme à cette maladie-là. » FAYE, G., Petit pays, op. cit., p.213.
[7] QUIGNARD, P., Abîmes, op. cit., p.80.
[8] « Pas moyen donc de réduire cet Ailleurs à la forme imaginaire d’une nostalgie, d’un Paradis perdu ou futur. » LACAN, J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Ecrits, Paris : Le Seuil, 1966, p.727.
[9] LACAN, J., Le Séminaire livre IV, La relation d’objet, Paris : Le seuil, Transcription de Jacques-Alain Miller, p.321.
[10] FAYE, G., Petit pays, op. cit., p.14.
[11] Ibid., p.188.
[12] QUIGNARD, P., Abîmes, op. cit., p.114.

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