L’affût, une pratique de la contingence ?

Le 15 décembre est sorti au cinéma le film documentaire La panthère des Neiges, réalisé par Marie Amiguet et Vincent Munier. Au cœur des hauts plateaux tibétains, nous retrouvons le photographe naturaliste Vincent Munier ainsi que l’écrivain Sylvain Tesson partis à la recherche de la panthère des Neiges. Derrière la caméra, Marie Amiguet filme la rencontre de ces deux hommes, l’un patient et silencieux, l’autre plus agité et bavard. En fond, la voix de Sylvain Tesson qui lit des bribes de phrases issues du livre qu’il a écrit sur cette expédition. Il est curieux de ce périple et de cette panthère, mais semble encore plus intrigué par Vincent Munier. Ce dernier a voyagé dans des lieux souvent désertés par l’humain, à cause des conditions extrêmes. Ce fin connaisseur du monde sauvage guette les moindres détails aux jumelles, à l’affût, il balaye les étendues de neige et de montagnes qui n’en finissent plus. Paré pour la rencontre, si tant est qu’elle survienne. Ses yeux scintillent déjà.  

Habitué des escapades en nature avec son père, Munier fait à douze ans la rencontre qui marquera sa vie. Seul en forêt, sous un filet de camouflage, appareil photo en main, il entend des bruits de feuilles. Malgré la peur, il tourne l’objectif vers ces bruits et prend alors sa première photo, floue, d’un chevreuil. Rencontre furtive qui marque le début de sa carrière de photographe.

Mais qu’est-ce qui pousse cet homme à parcourir monts et vallées, par vents et marées, pour peut-être, sait-on jamais, rencontrer une bête ?

Cela part donc d’une première rencontre. Une rencontre qui requiert plusieurs conditions matérielles et subjectives : il faut le désir, les déplacements, le repérage en amont, il faut les sens en éveil, la discrétion, le silence et la patience. Et en plus de payer de sa personne, il faut de la contingence.

Il est d’ailleurs question de cela dans la technique de l’affût. Terme issu de la chasse « Endroit où l’on s’embusque pour guetter le gibier »[1], repris pour la photographie animalière. Tesson nous en donne une autre définition « Mode opératoire et art fragile raffiné consistant à se camoufler dans la nature pour attendre une bête dont rien ne garantissait la venue[2]. ». Une rencontre fortuite, beaucoup de conditions, pas de garantie.

En lisant Tesson et en écumant les interviews de Munier, je ne savais plus si on parlait de l’affût ou de l’expérience de la cure analytique. Toutes deux sont des pratiques qui impliquent un réel, celui de la contingence. L’affût comporte par définition de l’incertitude. « Au tout tout de suite de l’épilepsie moderne, s’oppose le sans doute rien de l’affût.[3] » amène Tesson.Pour qu’une rencontre se fasse, que ce soit avec le sauvage ou le signifiant, ça demande de faire un choix qui va nous coûter d’une façon ou d’une autre, sans garantie d’y trouver quelque chose.

Aussi, lors de l’avant-première à Rennes en présence des deux hommes, un membre du public leur demanda si après avoir vu cette panthère, si rare, il n’était pas décevant de retrouver des animaux sauvages plus communs. Tesson répondit « On ne cesse pas de s’émerveiller justement parce qu’on s’est émerveillé de la panthère. [4]».

Finalement, ce qu’il retrouve, ce n’est pas l’animal en soit, mais peut-être plutôt l’effet de la rencontre, la surprise, l’instant de grâce. Ce temps suspendu où une rencontre se fait avec un Autre, ici en tant qu’altérité radicale, étrangeté. C’est la surprise qui émerveille et elle ne peut survenir que s’il y a de la place pour l’inattendue et l’incertain.

« Rencontrer un animal est une jouvence. L’œil capte un scintillement. La bête est une clé, elle ouvre une porte. Derrière, l’incommunicable. [5]» écrit Tesson. Nous pourrions dire aussi : La bête, comme le signifiant, ouvre une porte. Derrière, l’insondable, l’indicible. Ce signifiant, qui nous frappe comme l’éclair et que nous allons entendre différemment, ne serait-il pas d’ailleurs celui qui nous ouvre la porte de l’analyse ? Ce moment où quelque chose s’est dit, où un signifiant, auparavant commun, présent comme une ombre, un murmure, surgit et touche le sujet d’une nouvelle façon, intimement.

Ne serait-ce pas justement pour cela qu’on y retourne ? Parce que cette première rencontre avec sa parole a eu lieu et que quand bien même on ne sait ni quand, ni comment, ni quelle forme cela pourrait prendre, il y a une chance pour que cela survienne à nouveau, nous surprenne encore et résonne différemment.

Tout ceci est donc une invitation à aller voir ce film époustouflant et à lire le livre de Sylvain Tesson. Invitation également à ouvrir yeux et oreilles à ces bruits de branches, ces apparitions furtives, ainsi qu’à tout ce qui chante et crie au loin. Et je ne parle pas que de la faune sauvage.

Je vous laisse d’ailleurs revenir sur cette photo de Vincent Munier en ayant à l’esprit ce qu’en dit Sylvain Tesson : « Une fois localisée, la bête me frappait à chaque fois que je voyais l’image. L’insoupçonnable était devenu l’évident[6]. ». Celle-ci mérite un « coup d’œil », voire plusieurs.

Phoebé LIBERGE


[1] Dictionnaire Le petit Larousse Compact, 1996

[2] TESSON Sylvain, La panthère des neiges, Collection Nrf, Gallimard, 2019

[3] Ibid. p110

[4] Citation  écrite à la volée lors de l’avant-première du film au TNB à Rennes, le 09/12/2021.

[5] TESSON Sylvain, « La panthère des neiges », op. cit.

[6] Ibid. p.124

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