Et si on parlait d’art ?

du 27 avril 2019 – 3 novembre 2019 aux Musées des Beaux Arts de Rennes, avec Guillaume Kazerouni, commissaire de l’exposition & Vincent-Michaël Vallet, artiste invité, diplômé de l’École Européenne Supérieure d’Art de Bretagne (EESAB) en 2017.

Charles Le Brun, Descente de croix (vers 1679) et Vincent-Michaël Vallet, Amour et Bagarre dans souliers propres sur gazon coloré (2019), modèle numérique imprimé sur moquette.

Co-errance

À première vue, l’occupation de Vincent-Michaël Vallet génère un éparpillement d’objets ludiques et disparates, tirés d’un imaginaire toujours déjà enfantin et d’un rapport naïf au monde. Dans cette constellation, qu’y lire ? Errance, plus qu’égarement, là où l’erre désigne l’élan acquis qui pousse dans une direction ; lancée qui atteint à un sens. La co-errance consonne alors comme seul lot de savoir possible.

Contre toute attente, il y aurait de la cohérence dans l’errance. Est-ce à dire que toute errance est déterminée ? Encore faut-il accepter de se mettre à l'(h)auteur de l’enfant, et de la plus sérieuse des questions, « Pourquoi ?« . Auteur de vue. Pour autant, l’artiste ne joue pas à l’enfant. Cet enfant qui, dans sa liberté de production et son autorité, est artiste par excellence. Prélude. Consentir au déplacement qui conduit du lieu du sens commun et tranquille de l’adulte, celui qui croit savoir, vers la proposition de la dissidence. Co-errer avec, être disposé à se laisser glisser vers une forme d’éloge du balbutiement, de la potentialité de l’ébauche et de l’étonnement comme éthique de celui qui se met à l’heure de l’école de l’enfant.

Vincent-Michaël Vallet, avec cette nouvelle proposition, poursuit sa geste artistique en proposant un parcours dans les collections de peintures du musée des Beaux-Arts de Rennes. Retrouverait-on ici ce verbe enfantin, buissonner ? Buissonner, soit, comme l’indique Frédéric Emprou (Portrait de l’artiste en buissonnier, Revue 303, n°141, 2016, p.72), partir à l’aventure ou prendre un chemin de travers(e). Au cours de déplacements entre les salles, on y découvre peintures, sculptures, collages, compositions ; déambulations et rencontres qui proposent une autre lecture de ce qui fait l’habitus du musée…

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Tu sais endormir ton monde

Diane Watteau, Maître de conférences en Arts plastiques à Paris 1, Panthéon-Sorbonne, transmet ce coup d’œil à propos de l’oeuvre de Claude Lévêque Le Lac Perdu – film réalisé pour la 3ème scène de l’Opéra de Paris, production Les Films Pelleas (disponible en cliquant ici).

 » Il y avait déjà eu un tutu déposé comme une fleur. Des barrières de contention enferment un tutu. Comme sur un ring de boxe[1]. Un tutu sans corps de petit rat jeté. Comme si quelque chose était arrivé qui n’aurait pas dû.

Un tutu sans corps. Un tutu de danseuse. Le Lac des cygnes envahit les esprits avec des sauts comme des prouesses. Avec une mise à mort lente de la danseuse. A la fin.

Le Lac perdu ne l’est pas pour tout le monde. L’admirable Opéra de Garnier se remplit de fantômes. Des exercices, des contraintes, des contrats, des haines, de constantes surveillances, des malaises, des blessures, des cassures. Les corps si beaux se travaillent. Un système règle toutes les fonctions. Les maîtres ordonnent aux corps des autres de se plier. Les pointes dans des chaussons roses soyeux. Les bouts si durs. Les orteils se serrent les uns contre les autres. L’anormalité d’un tel équilibre sur le bout de l’orteil. Les déformations, après. Le Lac.

La musique forte, caressante, somptueusement envahissante. Ça court. Ça met en alerte. Dans les coursives, les sous-sols de l’Opéra, des poissons rouges, de l’eau qui git. On s’engouffre dans des couloirs. Des corridors. Des bruits de soirées. Des concerts. De merveilleux spectacles. Des applaudissements faramineux. Des bois sculptés. Des décors floraux. De l’or. Des lustres gigantesques. Des plafonds de tutus.

Des pétards comme des feux d’artifice.
Le tutu tout seul.
Personne dans ces escaliers d’honneur.
Des réflexes de réminiscence. C’est tout.
Bientôt, un paysage. Un Lac perdu. Des nappes de brouillard avant. Des nuages tout bas. Une foule qui n’est plus là. Engloutie.
Je ne sais plus rien de cette danseuse.
Mon absolue certitude. Un drame accompagne ce tutu. C’est un crépuscule.
Elle n’apparaitra jamais.
Nulle part. Des profondeurs tourmentantes.

Le Lac perdu.
La tête plaquée contre le mur, je me dis « Tu sais endormir ton monde ». »

 

[1] Claude Lévêque, Oratorio (Basse Tension), 2011, Installation. Barrières de contension, tubes fluo, filtres sépia, tutu, diffusion sonore : Extrait du Lac des cygnes de Tchaïkovsky distordu et rires, in Exposition personnelle Basse tension, galerie Kamel Mennour, 2011, Dimensions variables

Nous vous invitons à visionner Le Lac Perdu, film réalisé pour la 3ème scène de l’Opéra de Paris, production Les Films Pelleas en cliquant ici.

Le 10 août 2017
Diane Watteau
Pour Claude Lévêque

L’art dans les chapelles

Pays de Pontivy
Vallée du Blavet

La 26ième édition de l’ART DANS LES CHAPELLES vient de se terminer. Une manifestation qui a réuni cette année treize artistes contemporains dans vingt sites patrimoniaux en l’occurrence les chapelles de la région de Pontivy.

Une façon d’expérimenter la relativité du temps, les artistes contemporains offrant leur interprétation créative à l’Histoire révolue et aux artistes disparus. Se remémorer également que les lieux d’Eglise furent les premiers musées gratuit offrant au regard des pèlerins des œuvres qui leur seraient restées inaccessibles.

Connexion entre le passé et le présent, l’interprétation de l’Histoire, la mise en abyme du récit. Comme cette œuvre d’Henri Jacobs à la chapelle Sainte-Tréphine , intulée Mise en abyme où l’artiste a rapporté à la chaux bleue sur les murs blancs une succession de motifs géométriques croissants en nombre de côté pour symboliser le passage du temps et symboliser le récit de l’histoire de Sainte Tréphine illustrée sur les plafonds. Une maquette de la chapelle se trouvant à l’intérieur, Henri Jacobs interroge le passé et le présent, le dedans et le dehors, le poids de l’histoire dans le vécu de chacun autant que la trace que chacun peut garder qui n’est pas sans référence aux coordonnées effacées.

C’est aussi ce que présente Alain Fleisher à la chapelle Notre-Dame-du-Moustoir dans son œuvre intitulée Les Paroissiens. L’artiste a rassemblé des photographies fournies par les habitants du village voisin. Ces visages ainsi recadrés sont projetés dans la chapelle et le visiteur est invité à jouer avec ces images à l’aide de petits miroirs. Ainsi la projection est au choix de chacun : qui vais-je faire apparaitre ? Qui vais-je occulter ? Mise en scène de la construction subjective, effectivement pas sans référence au stade du miroir de Lacan, mais surtout pas sans l’Autre a qui chacun peut attribuer une place à sa mesure.

Itinéraire de création là où le temps se fige. Un nouveau regard dans un même espace renouvelé chaque année. L’art comme un symptôme qui parle à ceux qui veulent entendre et où parfois même l’absence de sens ne laisse pas totalement indifférent.

Ainsi Lacan affirmait-t-il du peintre : « Il donne quelque chose en pâture à l’oeil, mais il invite celui auquel le tableau est présenté à déposer là son regard, comme on dépose les armes(1). » Rendez-vous donc l’été prochain.

(1) LACAN, J., Le Séminaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, transcription de Jacques-Alain Miller, Paris : Le Seuil, 1973, p.93.