Fief – David Lopez

« C’est normal, il faut bien un jargon pour que tout le monde puisse se comprendre, mais ce que l’on gagne en clarté, on le perd en nuances […] »
Wajdi Mouawad, Anima, p.472.

 

Fief[1], premier roman de David Lopez publié aux Editions du Seuil – « Ce qui nous fait rester sur le seuil, c’est la honte[2] » – nous fait découvrir le quotidien répétitif de Jonas et sa bande. Bande ? Oui, « de peur de dépareiller[3] » expliquent-ils. Pour autant, elle ne semble pas effacer les particularités langagières de chacun qui font le bon grain et l’ivraie de ce roman. S’intéresser à la langue pour saisir le sujet, l’auteur l’a bien compris. Poésie de l’existence.

« Ah t’es là toi ? Scuse j’pouvais pas t’ouvrir j’étais occupé, ça va ou quoi ? […]Qu’est-ce tu fous je lui dis. Bah j’m’occupe de mes plantes, viens j’vais t’montrer[4]. »

Quoi faire avec la langue ? Ici, la langue se détache d’un corps de prescriptions et d’habitudes, pour laisser poindre la verticalité du style, la densité des mots qui font l’épaisseur de chacun – parfois honteuse, souvent risible. Pour exemple, cette profusion de l’apostrophe propre au style de Ixe qui apparaît comme ponctuation harmonique ; cadence ; accentuation de l’interpellation. Mais que vient dire ce signe ? Qu’écrit-il ? Que signifie la multiplication de son usage contemporain ?

Figure de style antique, elle indique l’élision d’une voyelle finale ; d’une lettre. En suivant la trace de la mémoire des mots – qui pourrait donner définition au terme étymologie – le Bloch et Von Wartburg indique « l’action de (se) détourner ».

Dans cette veine, je pense à cette question qui se répète tout au long du roman : qu’est-ce que tu comptes faire ensuite ? Pas de mot, simplement un souffle pour se détourner, « Pour mieux signifier que j’ai rien à répondre[5]. »

Ce signe confère à la lecture un rythme, soutenu. Réduisant l’espace de la respiration, l’apostrophe noue les mots, les condense comme pour éloigner la possibilité que l’interlocuteur s’y insère. S’il existe un temps entre, un entre temps, l’apostrophe réduit, tue ce temps.

Poursuite.

La langue peut-elle être leur fief ? Ce vieux terme moyenâgeux prend avec David Lopez un souffle inédit, une consistance nouvelle et personnelle. C’est l’invention d’un lieu. Le juste accord est trouvé pour faire résonner fief et langue, comme E. M. Cioran faisait sonner langue et habitat.

Fief consistait à définir la cession par un seigneur à un vassal d’une terre, d’un domaine. Possession où l’on est maître. Lieu qui à part, tient ; avec sa langue, ses références, ses habitudes.

Ce roman ne manque pas également l’un des affects caractéristiques de cette jeunesse : l’ennui. Et plus précisément l’ennui dans son rapport au temps.

D’un temps qui se tuent. Drôle d’expression quand on y pense. Tuer le temps pour faire taire l’ardence d’un désir muet ?

D’un temps qui s’éprouve, qui s’aménage, qui se gère. « L’ennui c’est de la gestion. Ça se construit. Ça se stimule. Il faut un certain sens de la parade[6]. » Ne s’ennuierait pas qui veut ?

Il y a donc quelque chose à écrire, même quand on ne fait rien.

Si vous êtes à la recherche du plaisir de la fin, Fief n’est pas fait pour vous. Aucune hâte dans cette lecture qui parvient à retranscrire ce juste rapport au temps. Peut-être celui de la jeunesse dans ces enjeux de désir. Pas de dévoilement renversant. L’auteur parvient à faire du quotidien, un roman ; de l’anecdotique, une première œuvre. Vous voulez qu’il arrive quelque chose ? Eux l’évitent, se réfugiant dans l’apparent confort de la répétition. J’entendais dernièrement que le retour de la routine fait du bien après les vacances – vacante routine.

Finalement, si le roman ne se finit pas, c’est très certainement parce qu’il ne commence pas, traduisant le risque que court cette bande à entamer quelque chose. Commencer, c’est toujours engager. Comment faire alors lorsque la porte d’entrée est aussi la porte de sortie ? Reste cette question : qu’est-ce que commencer ?

« Là où j’habite, l’entrée c’est aussi la sortie[7]. »

 

[1] Je remercie Gwénaëlle Dartige de m’avoir offert le plaisir de cette lecture.
[2] David Lopez, Fief, Paris, Editions du Seuil, 2017, p.150.
[3] Ibid., p.158.
[4] Ibid., p.42.
[5] Ibid., p.250.
[6] Ibid., p.46.
[7] Ibid., p.64.

Partagez cet articleShare on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin
Print this page
Print