LTI, l’honneur perdu de la langue allemande

Article d’Alfred Rauber publié dans la revue PLI n° 1 (revue de psychanalyse de l’EPFCL-France – Pôle 9 Ouest)

 

« Allemagne, ô mère blafarde
Comme te voilà souillée
Parmi les peuples de la terre.
Parmi les maculés
C’est toi qu’on remarque. »

B. Brecht

Lorsqu’en janvier 2005 le président de la République Fédérale d’Allemagne, Horst Köhler, se rend en Israël pour une visite d’état, ce n’est pas sa venue qui y est contestée, mais, le fait qu’il s’apprête à faire un discours en allemand à la Knesset provoque une vague d’indignation à travers le pays. Pour l’ex-président du parlement, Dow Schilanski, la langue allemande ne devait pas être parlée sur le sol hébreu tant qu’y vivent encore des survivants des camps d’extermination. Un discours d’un homme politique allemand, en allemand, serait un outrage à la mémoire de la Shoah. En Allemagne, cette réaction a généré, soit de l’incompréhension, soit de l’indignation devant « cet amalgame » entre la langue des bourreaux et la langue allemande en tant qu’elle avait été aussi, celle des penseurs juifs comme Einstein, Freud, Kafka, celle de Theodor Herzl qui avait envisagé de l’introduire comme langue officielle du futur état juif. Horst Köhler n’est pas, comme d’autres dignitaires avant lui (le chancelier allemand Kiesinger, le président autrichien Waldheim) un ancien membre de la NSDAP, de la SS. L’allemand est sa langue maternelle. Maudite à jamais ? Maux dits en écho dès que l’on se sert de ses mots, de sa syntaxe, de ses sonorités ?

Durant le Troisième Reich, les machines à écrire avaient une touche spéciale, celle qui permettait de frapper en runes le sigle SS, comme si autour de ce signifiant avait tourbillonné toute la langue pour s’abîmer dans la fosse creusée par lui, où se fracassait finalement l’ordre symbolique. Dans le « Tambour » de Günter Grass, Oskar Matzerath a la capacité de briser le verre par son cri, métaphore de l’implosion de la langue qui ouvre la voie aux Nuits de Cristal où volent en éclats les vitres et avec elles les dernières barrières protégeant de l’indicible. Tant qu’il y aura des survivants … Mais après ? Cette langue, sera-t-elle alors « guérie » ? Georges Arthur Goldschmidt écrit : « …le crime absolu avait envahi le cœur même de la langue. […] je sentais, rien qu’à prendre une phrase allemande en bouche, que rien ne serait jamais plus pareil. Je savais d’expérience et trop bien ce qu’était le nazisme pour ne pas sentir que l’allemand avait été atteint au vif de façon irréparable. »(1) Dans tous ses écrits, Goldschmidt tente d’appréhender cette catastrophe survenue dans sa langue maternelle, qui, d’un refuge qu’elle est pour tout parlêtre, s’était transformée en possible piège mortel. Caché quelque part en France, un mot irréfléchi pouvait le trahir à tout moment. Victor Klemperer a voulu dès 1933 par un repérage minutieux retracer la dérive de la langue vers ce qu’il appellera LTI, Lingua Tertii Imperii(2), comme si mesurer l’écart qui se creusait, lui permettait de continuer à penser l’existence d’une langue « saine ». Janine Altounian, dans son travail sur la traduction et la transmission du trauma collectif décrit par son grand-père durant le génocide arménien, conclut sa lecture de Jean Améry par ceci : « […] être dépossédé de la langue, c’est ne plus disposer d’« interprétant » pour décliner son rapport au monde. C’est d’être condamné à procéder à un retournement violent qui, tentant de maîtriser par l’écriture un vécu inmaîtrisable, serait à même d’instituer une langue réintégrant sa fonction interprétante. L’écrivain témoin, survivant à l’inexprimable, cherche à se réapproprier en tant qu’interprété par lui cet objet social qui prétendait l’exclure. En relevant et incluant violemment ce qui l’excluait, il déboute d’une place usurpée le langage imposteur censé interpréter le social. »(3)  Améry lui même reste sceptique quant à la réussite de l’entreprise : « Il a fallu longtemps pour que nous réapprenions la langue quotidienne de la liberté ; d’ailleurs, nous la parlons aujourd’hui encore avec malaise et sans véritable confiance en sa validité »(4). Primo Levi, disait Altounian lors de sa conférence à Rennes en décembre 2005, voulait, comme Améry, faire entendre aux Allemands, dans leur langue, l’horreur qui l’habite, et prendre ainsi une revanche sur elle en lui redonnant une dimension symbolique là où elle avait été pur objet. Comment alors, non pas ces victimes et héritiers des victimes, mais les bourreaux et héritiers des bourreaux affrontent-ils ce champ linguistique, leur champ d’existence qui, dans son histoire « réunit l’extrême du poétique et l’absolu du crime »(5) ?

Énigme

Nombreuses sont les tentatives de résoudre ce que George Steiner appelle « l’énigme ontologique » que représente la proximité entre une civilisation hautement développée et l’inhumain, voire la possibilité d’établir un lien de cause à effet : Auschwitz ne sort pas « de la jungle », Buchenwald n’est qu’à quelques pas de Weimar. Est avancé souvent un problème identitaire qui marquerait l’histoire allemande depuis des siècles. Eugène Enriquez situe son début au temps de Barberousse et du rêve du Saint Empire Romain Germanique comme dominateur du monde, rêve constamment contredit par la réalité décevante d’une désagrégation féodale(6). André Glucksmann insiste sur les conséquences désastreuses de la Guerre de Trente Ans qui aurait fait reculer tous les citoyens devant le porteur de la loi, toujours représenté jusqu’aux invasions napoléoniennes par une force étrangère, traumatisante pour l’identité allemande(7). Selon Istvan Bibo le mécanisme d’apocalypse est définitivement enclenché lorsque François de Habsbourg refuse la couronne allemande, dernière chance de trouver un symbole de l’unité, d’une identité « saine »(8). Durant la deuxième moitié du XIXéme siècle toutes les conditions auraient été ainsi réunies pour ce que Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy appellent « l’émergence du nationalisme allemand comme histoire de l’appropriation des moyens d’identification, […] version résolument « pratique » de la construction du mythe. Mais nous comprenons désormais que la « pratique » ne succède pas ici à la théorie : elle lui est, si on peut dire, inhérente, ou immanente, si la logique du mythe n’est pas autre chose que la logique de son auto-effectuation, c’est-à-dire de l’auto-effectuation de la race aryenne comme auto-effectuation de la civilisation en général. Le mythe s’effectue, très rigoureusement, comme national-socialisme »(9).  Du mythe comme trésor de paroles, comme trace de l’événement absolu, fondateur, l’Allemagne serait passée au mythe comme acte auto-fondateur en dévastant le champ de la représentation du monde humain que constitue la parole. Réaliser la langue comme objet, réduit l’autre à la chose et efface la reconnaissance de l’autre dans la parole. L’absence d’un état digne de ce nom, l’absence d’une œuvre d’art représentative d’une communauté unifiée et ….l’absence depuis toujours d’une langue seraient ainsi les causes lointaines du cataclysme. Si les deux auteurs soulignent « […] combien cette logique dans le double trait de la volonté mimétique (du modèle antique) et de l’auto-effectuation de la forme, appartient profondément aux dispositions de l’Occident en général, et plus profondément à la disposition fondamentale du sujet(10) » – ce ne serait donc pas un problème spécifiquement allemand – pour de nombreux auteurs la langue allemande, son histoire, a contribué et facilité l’émergence du nationalisme allemand.

Histoire

Cette histoire est bien trop complexe pour être abordée en détail ici. Ce qui avec la Réforme luthérienne prend naissance comme langue écrite, à partir des langues tribales germaniques et des dialectes parlés encore aujourd’hui, n’est parlé comme tel que dans un rayon assez limité autour de la ville de Hanovre. Pour la majorité des Allemands, leur langue, la lalangue reste étroitement liée à leur coin, leur  » Heimat « , leur enfance. Le combat des romantiques notamment, pour une langue une et pure – ils rêvaient de retrouver l’Ursprache, la langue originelle – s’accompagne toujours de cette déception quant à une réalité d’une unité introuvable. Mais bien évidemment plus encore de la désillusion de ne jamais saisir l’objet, alors que l’allemand, comme aucune autre langue peut-être, est constamment « branchée » sur le réel.

Cette « déception originelle »,  cette illusion perdue à chaque mot « d’une verticalité, de la confusion infantile du soi et de l’environnement(11) », comme le dit Goldschmidt, a contribué à ce que l’allemand , comme un enfant déçu et obstiné, aille très loin dans une apparente abstraction à la recherche de l’énonciation juste et parfaite du concept, et ceci d’autant plus que la langue dispose de par sa nature de la capacité d’inventer sans cesse de nouveaux mots, un piège dans lequel Freud par exemple n’est jamais tombé. Il n’est pas étonnant que la philologie naît en Allemagne à partir de cette obsession pour la langue. Et pour Klemperer, c’est en elle que prend racine la construction de l’homme aryen, et non pas dans les sciences naturelles(12). La philologie classe les mots dans un système en dehors de toute considération de sens ou de morale. La structure philologique de l’éducation scolaire allemande devient ainsi la base, et pour la création de la langue nazie, et pour son acceptation par les Allemands. Selon George Steiner, ce n’est donc pas un hasard si Hitler, Goebbels, Himmler parlaient allemand, car « le nazisme trouva dans cette langue exactement ce dont il avait besoin, […] Hitler entendit dans sa langue maternelle l’hystérie latente, la confusion mentale, la capacité à la transe hypnotique, il plongea avec un flair infaillible dans le sous-bois de cette langue, dans cette zone du cri embryonnaire et des ténèbres qui précède le discours articulé et se forme avant que se présente le mot. […] Un Hitler aurait trouvé des réserves de venin et d’analphabétisme moral dans n’importe quelle langue. Mais, par l’effet d’une histoire toute récente, nulle part elles n’étaient disponibles et aussi proches de la surface même du langage commun »(13).  Dans ce renversement total, le titre d’un chapitre d’un très populaire livre-photos célébrant les jeux olympique de 1936 devenait : … « Vom Ich zum Es », du moi au ça, montrant l’athlète « s’abandonnant à son corps et à ses instincts »(14).

Après le désastre

Dès la fin de la guerre, des Allemands se sont intéressés à cette catastrophe survenue dans leur langue. Le « Dictionnaire du monstre », « Aus dem Wörterbuch des Unmenschen »(15), dissèque le vocabulaire nazi à partir de ce que la langue allemande lui fournit comme moyens de manipulations, de pervertissements, de mise à mort des hommes par la langue. Le vieil adjectif treu signifie fidèle, honnête, vrai, sûr. Avec un préfixe l’allemand peut en faire un verbe : betreuen pour dire prendre soin de, s’occuper de, soigner quelqu’un. On sait dorénavant ce que cela signifiait dans la bouche des SS pour des millions d’êtres humains. « Les langues ont de grandes réserves de vie à l’aide desquelles elles peuvent absorber des doses massives d’hystérie, d’analphabétisme et de vulgarité. Mais il y a une limite. Si on utilise une langue pour concevoir, organiser et justifier Belsen, si on se sert d’elle pour déshumaniser l’homme en douze années de bestialité calculée – alors quelque chose va lui arriver »(16). Douze années, durant lesquelles des mots ont été prononcés qui n’auraient jamais dû l’être par la bouche d’un homme. En français il n’y a pas d’équivalent pour « der Unmensch », c’est le monstre, comme si en allemand il suffisait d’un minuscule préfixe pour passer de l’un à l’autre, comme si l’allemand savait que l’humanité danse sur un fil tendu au-dessus du néant. L’Unmensch a produit une « Unsprache ». Ce préfixe correspond la plupart du temps au in- français, mais aussi au a- négativant. La Unsprache nazie serait ainsi une (a)langue, déterminant un rapport particulier à l’objet, à la Chose.

Sur décision des alliés la langue aussi devait être dénazifiée, entnazifiziert – un mot qui, c’est à en désespérer, rappelle dans sa structure et sa sonorité ceux du Dictionnaire du monstre. Ce fut un échec, non seulement sur le plan du personnel politique et économique pour cause de Guerre froide débutante (cf. Kiesinger, Waldheim, etc.), mais aussi en ce qui concerne la langue, comme si elle ne possédait pas en elle d’antidote. La célèbre « Incapacité à faire le deuil » de Mitscherlich tient aussi au fait qu’il n’était pas possible de passer de la langue du crime à celle du repentir. Longtemps la parole sur les horreurs du nazisme a provoqué plus d’indignation que ne l’avaient fait ses crimes auparavant. Ce n’est qu’à partir du début des années soixante que les Allemands ont commencé ce travail sur leur passé récent, travail que l’on qualifie souvent d’exemplaire, et qui aboutit aujourd’hui à des appels de plus en plus fréquents et de plus en plus forts de tirer enfin un trait. De l’agenouillement du chancelier Brandt en 1970 devant le Mémorial des Combattants du Ghetto de Varsovie, une image insoutenable pour beaucoup d’Allemands à l’époque, à l’inauguration presque consensuelle du Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe à Berlin en 2005, l’Allemagne, dit-on, « a accompli son devoir de mémoire ». En janvier de cette même année, un grand hebdomadaire posait cependant en titre cette question lancinante : « Devons-nous nous sentir coupables encore aujourd’hui ? »(17) Le dilemme est autant dans ce « devoir » que dans ce « nous ». Les actes collectifs ou accomplis au nom de la collectivité voilent le fait que la confrontation avec ce passé est un événement absolument personnel. Ne pas le prendre en compte a permis à la première génération de dire « Nous ne savions pas », à la deuxième « Nous ne vous croyons pas », et autorise la troisième à proclamer « Nous n’avons rien à voir avec cela ». Les Allemands, encore aujourd’hui, parlent avec une gêne manifeste de jüdische Mitbürger, concitoyens (sic !) juifs plutôt que simplement de Juden, juifs, et de das, çà, lorsqu’ils évoquent le génocide. Depuis Freud nous savons que la langue sait, qu’elle savait et qu’elle continue à savoir.

Secrets

« En effet, l’Allemagne après la guerre est un miracle. Mais c’est un miracle étrange, étonnant. A la surface la vie croît et pulse puissamment, mais à l’intérieur règne un silence morbide. […] Ce qui en Allemagne a l’air si mort et exsangue, c’est la langue. Elle fait du bruit, elle communique même, mais elle n’arrive pas à créer un sentiment d’échange, de communauté. »(18), écrit Steiner en 1959. Et pour cause ! Nous, cette deuxième génération, nous savions sans le savoir que la langue, lalangue mentait. On nous faisait entendre et dire des paroles que nous n’aurions pas dû dire sans savoir. Nous jouions à des jeux que nous n’aurions jamais dû jouer sans savoir. Le nazisme et la Shoah n’ont jamais été un thème à l’école et ce jusqu’au baccalauréat dans les années soixante-dix ! La génération d’enseignants n’avait, comme nos parents, « rien vu, rien entendu, malheureusement rien su », à part quelques anecdotes qui se voulaient, c’est un comble, drôles ou héroïques. Qu’était ce savoir qui ne voulait pas être su ? Un secret autour du désir et de la jouissance, au rang du secret de la chambre des parents, dont on ne parle pas mais qui est toujours présent. Lorsque, autour de la lecture de Fest ou de Kogon le désastre devenait irréfutable et le secret d’un tout autre ordre, les uns se détournaient en se disant non concernés, d’autres, de rage, se mettaient à inventer une novlangue révolutionnaire et destructrice à son tour à travers le jargon et les actes de la Fraction Armée Rouge. Entre ces deux extrêmes on tentait, par des discours moralisateurs ou des engagements citoyens et écolos divers, d’atténuer la honte et d’acquitter une dette contractée à jamais envers la vie humaine et la vie tout court.

Depuis une dizaine d’années, les Allemands réclament à leur tour d’être reconnus comme victimes … des bombardements, des expulsions. Le pape allemand vient de présenter son peuple comme victime ou outil d’une clique criminelle. Pour ceux qui refusent, soit l’amalgame relativisant cause et effet, soit la franche falsification, il reste toujours la possibilité d’être victime … de cette maudite langue. Il est très difficile et douloureux de reconnaître que cette posture/imposture n’est qu’un prolongement de l’agonie de la langue incriminée, au profit d’un  » bénéfice secondaire « . Jouir. En 1990 Anne Lise Stern est invitée par l’École de la Cause à parler de sa déportation à Auschwitz. « Je fais confiance à chacun parmi vous pour que vous résistiez à la jouissance »(19), dit-elle alors en préambule, jouissance convoquée dès que l’on parle des camps.

Poésie

« Plus de poème après Auschwitz », avait déclaré Adorno. Il voulait bien faire une exception pour Paul Celan. Ses poèmes, croit Steiner, peuvent faire penser que la seule langue par laquelle on puisse pénétrer l’énigme d’Auschwitz est l’allemand, en écrivant « du dedans de la langue-de-mort elle même ». La poésie n’a pas pour but de comprendre, mais de trouver le mot juste, le mot de passe qui permet de saisir quelque chose, non pas du sens mais du réel, non pas du commun, mais du un à un. N’est-ce pas en cela qu’elle rencontre l’analyse : parler du dedans de la langue-de-jouissance pour y saisir au vol le mot de passe. Lacan, fait remarquer Anne Lise Stern, « parle des camps, des juifs et de leur anéantissement, de la ségrégation, à chacune de ses initiatives institutionnelles, en acte, lorsqu’il met en acte sa relation à la psychanalyse et notamment dans la Proposition sur la passe. »(20) Car comme pour la poésie, la question est : Quelle analyse après Auschwitz ? Assurément celle qui traite (de) la jouissance, celle où quelque chose des camps s’est déposé : l’objet a. Parlant de Jean Améry, Colette Chouraqui-Sepel écrit : « Qu’est-ce qui me pousse, moi humain, ne cesse-t-il de se demander, à vouloir rester un humain digne de ce nom ? Qu’est-ce l’humanité, qu’est-ce la dignité ? Que puis-je en dire, moi qui ai eu à surmonter l’insurmontable, moi qui ai dû me confronter à l’innommable ? N’est-ce pas là une question que tout sujet arrivé au terme de son analyse serait en devoir de s’être posée ? Ce sujet que Lacan définit d’avoir eu à reconnaître en lui, grâce au « traitement » par l’analyse de la pulsion, les deux versants de ce fameux objet a, objet déchet mais aussi objet cause du désir. »(21)

Demain

« Lait noir de l’aube nous le buvons le soir

Nous le buvons midi et matin

Nous le buvons la nuit

Nous buvons nous buvons »

C’est ainsi que commence « Fugue de mort », le plus célèbre des poèmes de Celan. Il aurait emprunté à un poème de Rose Ausländer l’image du lait noir, parlant du breuvage de mort qui avait remplacé la nourriture dans les camps en renversant toutes les valeurs de la vie. Mot de passe … et si ce lait noir était lalangue, celle bue à la bouche de la mère, celle des affects, celle qui lie langue et jouissance ?

Nourris au lait noir, beaucoup d’Allemands de la première et de la deuxième génération ne peuvent pas faire confiance à leur langue, ne peuvent pas prendre le risque de faire de la langue elle-même la mise afin de récupérer non pas la capacité de parler, ce que l’on appelle la communication, mais quelque chose qui serait de l’ordre du dire. Ne pas croire à la langue, c’est ne pas croire à l’inconscient… Il arrive parfois qu’en passant de l’autre côté du Rhin, en passant par une autre langue, on rencontre celle de la psychanalyse, on apprend petit à petit qu’à risquer la langue, dans tout dire, la vérité, celle du sujet, passe. Un espoir pour la troisième, la quatrième génération ? Une aide pour choisir son camp ?

Mais pour l’Allemagne, la fin de l’exil de la psychanalyse n’est pas pour demain, cela n’arrivera peut-être jamais, la conjoncture du discours dominant n’y aide pas vraiment. En tous les cas, la terrible faillite de la psychanalyse allemande engage toute École digne de ce nom, quelle que soit … sa langue.

 

(1) GOLDSCHMIDT, G-A., Le poing dans la bouche, Verdier, Lagrasse, 2004, p. 42.
(2) KLEMPERER, V., LTI, Lingua Tertii Imperii, Albin Michel, 1996.
(3) ALTOUNIAN, J., La survivance, traduire le trauma collectif, Dunod, Paris, 2000, p.133.
(4) AMERY, J., Par-delà le crime et le châtiment, Essai pour surmonter l’insurmontable, Actes Sud, Paris, 1995, p. 32.
(5) GOLDSCHMIDT, G-A., Le poing dans la bouche, Verdier, Lagrasse, 2004, p.42.
(6) ENRIQUEZ, E., De la horde à l’état, Essai de psychanalyse du lien social, Gallimard, Paris, 1983.
(7) GLUCKSMANN, A., Les maîtres penseurs, Grasset, 1977.
(8) BIBO, I., Die deutsche Hysterie, Ursachen und Geschichte, Frankfurt a.M./Leipzig, 1991.
(9) LACOUE-LABARTHE, PH./NANCY, J-L., Le mythe nazi, Ed. de l’Aube, La tour d’Aigues, 1998 p. 15.
(10) ibid. p.71.
(11) GOLDSCHMIDT, G-A., Quand Freud attend le verbe, Buchet/Chastel, Paris, 1996 p. 188.
(12) KLEMPERER V., LTI, Lingua Tertii Imperii, Albin Michel, 1996 p.188.
(13) STEINER, G., Sprache und Schweigen, Frankfurt a.M., 1973 (trad. par l’auteur) p. 161.
(14) DIE OLYMPISCHEN SPIELE 1936, Altona-Bahrenfeld, p.19.
(15) STERNBERGER, D./STORZ, G./SÜSKIND, W.E., Aus dem Wörterbuch des Unmenschen, Hamburg, 1957.
(16) STEINER, G., op. cit., p.161.
(17) STERN, ed. 27/01/2005 (stern est le mot allemand pour étoile).
(18) STEINER, G., op. cit., p. 156.
(19) STERN, A.-L., Passe – Du camp chez Lacan, in : Lacan und das Deutsche, Prasse, J./Rath, C-D., Freiburg, 1994 p. 205.
(20) STERN, A.-L. op. cit.
(21) CHOURAQUI-SEPEL, C., Le « J’accuse » de Jean Améry, in: Psychanalyse et politique(s), Revue de Psychanalyse, EPFCL, N°2, Paris, mars 2005 p. 276.

Email de l’auteur : rauber.alfred@orange.fr
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