La demande et l’amour
Argument :
Le thème de notre année 2025-2026 met en lien la demande, concept psychanalytique depuis Freud et l’amour, dont il s’agira d’interroger ce que la psychanalyse a à en dire de spécifique.
Si l’on apprend de la clinique que l’amour est bavard au sens où il fait parler, et la demande impérieuse, Freud et Lacan après lui nous ont appris que le senti/ment et que la demande est trompeuse. Les deux termes se rejoignent aussi en ce que la demande, mise au singulier par Lacan, est en son fond demande d’amour1, c’est-à-dire demande réitérée de réparation de ce qui a été la détresse absolue lors de l’entrée au monde du petit d’homme – l’Hilflosigkeit freudienne.
« Demander, le sujet n’a jamais fait que ça, il n’a pu vivre que par ça, et nous prenons la suite2 ». Le nous sont les analystes, mais c’est aussi bien tous ceux qui, en institution ou dans une pratique libérale, font une offre à des sujets, en proie à une souffrance ou à une énigme, qui demandent du seul fait qu’ils parlent. Indication précieuse pour la clinique : la demande à l’Autre ou la demande de l’Autre ne sont-elles pas ce qui embarrasse aussi bien les sujets que les professionnels dans leur pratique ? Que faire de la demande comme condition pour recevoir des sujets ou bien encore comme exigence à satisfaire ?
L’amour. D’abord et seulement narcissique selon Freud, est-il simple investissement libidinal d’un objet ? Freud qui a découvert l’amour de transfert avec ses patientes hystériques, le qualifie d’amour « véritable »3 mais aussi d’« automatique et situationnel ». Le cantonnerait-t-il néanmoins à une répétition de l’amour à l’Autre primordial ? Lacan, lui, l’a subverti, y voyant une forme nouvelle : un amour qui s’adresse au savoir insu, inconscient. Il n’est donc pas un amour de sujet à sujet. Quelles implications pour l’analyste qui prend le relai ? Quelles incidences sur la conduite de la cure ?
Enfin, si l’Autre du langage a dû répondre à ce qui n’était que cri pour qu’émerge la demande, et imprimer par là-même sa marque de jouissance, l’aventure d’une analyse fera déconsister cet Autre. Quel serait le destin de la demande dans l’amour à l’issue d’une analyse ? Cela permet-il à la pulsion de se vivre autrement ?
« Aimer à quelqu’un, ça m’a toujours ravi. Je veux dire que je regrette de parler une langue où l’on dit j’aime une femme, comme on dit je la bats. Aimer à une femme me semblerait plus congru4». Lacan n’introduit-il pas là « le pas gagné de l’amour »5 ? Sorti de la tromperie d’un objet qui donnerait satisfaction et étancherait la demande, sans tomber dans l’errance de la non-duperie, « aimer à » laisse ouvert le rapport indirect entre le sujet barré et l’objet, indirect d’en passer par le fantasme. Est-ce là assumer sa castration et l’absence radicale de complément d’objet direct ?
Autant de questions que cette journée des collèges se proposera d’aborder.
Elodie Blouin Véronique Maufaugerat
1 Lacan J., Le Séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient (1957-58), Paris, Seuil, 1998, p.381.
2 Lacan J., « La direction de la cure », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 617.
3 Freud S., « Observations sur l’amour de transfert », La technique psychanalytique, PUF, 1953, p. 127. 4 Lacan J., Le Séminaire, Livre XIX, …ou pire, Paris, Seuil, 2011, p.85.
5 Audi P., Le pas gagné de l’amour, Paris, Galilée, coll. « Débat », 2016.
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- Date(s) : 28/03/2026
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