Les joueurs d’échecs

Intervention de Paloma Bouvarel au séminaire collectif de psychanalyse « À quoi tu joues ?« 

à Rennes le 18 novembre 2021

« […] c’est aussi un paradoxe que de vouloir jouer contre soi aux échecs : c’est comme de jouer à saute-mouton avec son ombre[1] ».

En quoi les névrosés sont-ils des joueurs d’échecs ?

Pour répondre à cette question, je me suis appuyée d’une part sur un passage du séminaire de Jacques Lacan sur l’enjeu hystérique et le hors-jeu obsessionnel ; et d’autre part, je me suis inspirée de la nouvelle de Stefan Zweig, Schachnovelle, traduit de l’allemand : Le joueur d’échecs[2]. Je veux tenter de saisir le nœud où se mêlent le désir et ses ouvertures, à l’échec.

S’ouvre d’abord le champ d’une dialectique entre un jeu propre à la scène et un manque-à-jouer. En effet, Y a du jeu entre le désir et sa réalisation. Y a du jeu est une formule qui vise un petit manque, un petit battement nécessaire au fonctionnement d’une machine, ou au contraire signe d’un raté. En mécanique, c’est à partir de ce jeu que l’assemblage des pièces est pensé, assemblage toujours imparfait. Ce battement est décliné de manière foisonnante dans le lexique de ce champ : défaut, différence, incertitude. Et en horlogerie, le jeu est même synonyme d’ébat ! De manière signifiante, on retrouve ici l’échec inaugural de l’assemblage des corps, le raté premier d’où s’origine le désir comme manque. Mais le jeu ouvre également au lieu de la scène fantasmatique. Le rapport du sujet au désir ne peut en effet être appréhendé sans le soutien du fantasme, que Sigmund Freud appelait d’ailleurs l’Autre scène. Alors : entre la scène et le manque, qu’est-ce qui se joue ?

Dans le séminaire sur le désir et son interprétation, dans la leçon du 10 juin 1959, Lacan parle du désir comme « structure de coupure dans le fantasme[3] ». Il reprend le terme aphanisis en opérant un décalage par rapport aux considérations d’Ernest Jones. Pour Jones, l’aphanisis renvoie à la crainte du sujet de la disparition de son désir devant l’objet de son fantasme. Lacan renverse la logique et indique : « à la pointe du désir, il y a aphanisis du sujet[4] ». Quand le sujet approche de l’objet de son fantasme, c’est l’objet lui-même qui disparaît et non le désir. Ce qui apparaît à la pointe du désir, c’est ce qui disparaît comme image. Ce qui surgit, ce n’est justement pas une image, c’est sa fuite. Cette pointe du désir, Lacan l’évoque comme syncope, toujours à côté du temps fort, ce qui renforce justement sa surprise. En cela, le désir est un vertige. Il est le floutage du fantasme dans un temps suspendu, qui laisse apparaître la prégnance de l’objet cause tout nu. C’est-à-dire que  lorsque le soutien de l’image narcissique recule, c’est le désir de l’Autre qui surgit en tant qu’énigme. Le vertige tient à ce que le désir ouvre sur « un renvoi à l’infini d’un désir vers un autre désir[5] ». Son champ lexical s’assombrit quant il évoque un « abîme du désir[6] » ou encore une « jouissance dangereuse[7] », cela, pour rendre compte de cette expérience d’étrangeté. Ainsi, Lacan se réfère à la Hilflosigkeit[8] de Freud, le « sans recours[9] » face au désir de l’Autre. L’objet du fantasme, en quelque sorte, le désir lui fait son sort ! Le sujet névrosé va donc tenter de soutenir son désir propre face au désir de l’Autre.

La solution de l’hystérique c’est se faire l’enjeu pour contourner le vertige d’une sortie de scène. L’hystérique construit de cette sorte un désir insatisfait, d’où elle tire sa jouissance. Lacan pointe « c’est elle qui est l’obstacle, c’est elle qui ne veut pas[10] ». Ce qui est frappant, c’est que c’est le mouvement même de son désir qu’elle dévie en s’y opposant. Elle empêche le dénouement, le fameux « Et ils vécurent heureux. » Car de quel enjeu pourra-t-elle se soutenir s’il n’y a plus d’obstacle à franchir ? Ainsi, elle se fait elle-même l’obstacle et du même coup se dérobe à jouer autrement, différemment. Lacan précise qu’en se faisant l’enjeu, l’hystérique prend la place d’une puppet, en anglais : marionnette, ou encore simulacre, faux-semblant[11]. Elle est ressort de la machine en ce qu’elle tire les fils du drame qu’elle met en échec. Sa division réside entre une ombre comme double d’elle-même et une femme où se meut son véritable désir mais qu’elle tient cachée, femme qui doit rester voilée[12]. Il y aurait à questionner plus avant cette division. L’hystérique est donc à la fois marionnettiste et pantin, comédienne et metteur en scène. Mais ce qu’elle ignore, c’est que dans ce théâtre intérieur, bien que semblant peuplé, elle peut s’isoler.

L’obsessionnel aussi, peut s’isoler mais plutôt hors, et même hors jeu. Le point de disparition du sujet obsessionnel à l’approche de son désir constitue dans le même temps son arme et sa cachette[13]. Ces signifiants de Lacan délimitent le lieu hors jeu qu’il entretient. Lacan ajoute : « Il a appris à se servir de cela pour être ailleurs[14]. » Il est ailleurs du jeu, il est hors, c’est comme ça qu’il se protège du vertige de son désir. En attendant d’engager son désir, il construit, bâtit, délimite, circonscrit, structure son mode d’être hors jeu. Et c’est du boulot ! Je cite Lacan : « Il fait ses preuves. Bien plus ! Il peut aller jusqu’à considérer ces preuves, ce qu’il fait, comme des moyens de s’acquérir des mérites. Des mérites à quoi ? A la référence de l’Autre à l’endroit de ses désirs[15]. » Lacan indique que l’obsessionnel n’engage pas rien, mais ce qu’il engage semble servir davantage à excuser son retard avec le rendez-vous de son désir plutôt qu’à le faire germer. Et Lacan de conclure : « De sorte que se constituant comme désirant, il ne s’aperçoit pas que dans la constitution de son désir, il se défend contre quelque chose, que son désir même est une défense et ne peut pas être autre chose[16]. » Ainsi, Lacan nous montre comment le désir peut opérer dans une structure contradictoire.

Je reprends ma question de départ : en quoi les névrosés sont-ils des joueurs d’échecs ? L’hystérique et l’obsessionnel échouent à jouer le jeu du désir car ils ignorent qu’en se défendant d’être absorbés par le désir de l’Autre, ils esquivent en même temps la question de leur propre désir. Or, c’est depuis cette résistance subjective que peut se faufiler un désir singulier. La question de la possibilité du désir reste donc insaisissable, de structure.

Pour ouvrir cette logique du désir comme jeu d’échecs, je souhaite interroger l’écriture de Stefan Zweig et ce qu’il transmet de l’expérience d’enfermement. L’auteur autrichien d’origine juive livre sa dernière œuvre Le joueur d’échecs, alors qu’il est en exil au Brésil. Ses œuvres ont été censurées puis brûlées par les nazis. Quelques mois après l’écriture de la nouvelle, le 22 février 1942, l’écrivain et sa femme, Lotte, se sont suicidés. Un an auparavant, Zweig avait écrit à son ex-femme : « J’ai commencé une petite nouvelle sur les échecs, inspirée par un manuel que j’ai acheté pour meubler ma solitude, et je rejoue quotidiennement les parties des grands maîtres[17]. »

Le récit se déroule sur un paquebot partant de New York vers Buenos Aires, lieux connus de l’auteur. Avant le départ, le narrateur apprend la présence à bord du champion du monde d’échecs : Czentovic, dont il veut percer les mystères. Alors qu’il parvient à organiser une partie entre le champion et d’autres joueurs, Mr B, un joueur inconnu, se distingue par sa prouesse aux échecs, qui le mène à déstabiliser le champion, dont l’ego a pourtant traversé les frontières. A l’écart, Mr B va conter au narrateur comment, au jeu d’échecs, il est devenu virtuose. Emprisonné dans une chambre de luxe et torturé psychologiquement par les nazis qui veulent lui soutirer des informations, le personnage de Zweig raconte comment il a tenté d’ouvrir un espace psychique, à défaut de disposer ne serait-ce que d’une fenêtre. C’est le récit d’une ultime lutte subjective pour «  ne pas périr asphyxié par le néant gris qui [le] cernait de toute part[18] ». Mr B, au bord d’une mort psychique, se bat pour faire exister deux couleurs, pour réintroduire une différence : il se dédouble entre un moi blanc et un moi noir pour rendre la possibilité du jeu.

Dans une antichambre, au cours d’une longue attente avant un interrogatoire, le docteur B remarque la présence d’un livre : bingo, lueur, espoir. Il subtilise le livre, et prend un certain plaisir à ne pas découvrir tout de suite l’objet, afin de rêver à ce qu’il pourrait être. Déjà, avec cet objet autre à lui-même, un jeu se déploie, ouvre sur un désir. Mais patatras, c’est un manuel d’échecs ! D’abord déçu, Mr B lit et relit les 150 parties, qu’il joue ensuite mentalement de nombreuses fois. C’est quand l’exercice perd de sa surprise et de sa fraîcheur, quand il peut dérouler les combinaisons automatiquement, qu’il devient machine, qu’il retourne au gris. Pour échapper au sordide du temps figé, du même qui toujours se répète, Mr B relève une seule solution : « Inventer de nouvelles parties. […] Essayer de jouer avec moi-même[19].» Puis, il dit : « Conclusion, jouer contre soi est logiquement le comble de l’absurde [20]! » Le personnage va malgré tout dépasser cette absurdité et on le sait à la fin de la nouvelle, alors qu’il joue contre Czentovic, le grand champion des échecs, il s’anime dans le jeu jusqu’à devenir fou. On constate les conséquences de son expérience de dédoublement : une sorte de fureur dans sa manière de jouer.

Mr B veut se soutenir des murs imaginaires pour oublier les murs réels mais dans cette expérience d’isolement et dans cet effort d’exil de la pensée, il laisse un peu de peau. La force inventive du personnage de Zweig semble prendre sa source dans la structure du désir comme tension vers ce qui est différent. Or, quand cette structure est convoquée comme nécessité, c’est-à-dire l’invention d’un autre en soi-même pour parer à l’horreur de l’isolement, peut-être plus qu’un dédoublement, c’est une déchirure qui s’opère. Zweig rapporte le choix de son joueur d’échecs : plutôt risquer la folie que moisir dans le gris. Le jeu dessine alors les contours d’une éthique : une lutte contre la décoloration du monde, une résistance contre la glu du même.

[1]ZWEIG, S., Le joueur d’échecs, Vanves, Librairie Générale Française, 2020.
[2]ZWEIG, S., Le joueur d’échecs, op, cit.
[3]LACAN J., Le Séminaire Livre VI, Le désir et son interprétation, Edition Staferla, [1958-1959], p. 299.
[4]Ibid., p. 299.
[5]Ibid., p. 299.
[6]Ibid., p. 300.
[7]Ibid., p. 300.
[8]FREUD, S., « L’inconscient », dans Métapsychologies, Flammarion, 2019.
[9]LACAN, J., Le Séminaire Livre VI, Le désir et son interprétation, op cit., p. 299.
[10]Ibid., p. 301.
[11]Ibid., p. 301.
[12]Ibid., p. 301.
[13]Ibid., p. 301.
[14]Ibid., p. 301.
[15]Ibid., p. 301.
[16]Ibid., p. 301.
[17]GEPNER C., Stefan Zweig Le joueur d’échecs, Rosny, Breal, 2000, p24.
[18]ZWEIG, S., Le joueur d’échecs, op cit., p. 65.
[19]Ibid., p. 63.
[20]Ibid., p. 64.

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