Le désir, pas sans la jouissance

Article de Colette Soler publié dans la revue PLI n° 4 (Revue de psychanalyse de l’EPFCL-France pôle Ouest) à partir de la retranscription d’une conférence prononcée le 24 janvier 2009 à Saint-Brieuc.

 

Je ne suis pas complètement enchantée par le titre que j’ai choisi. Enfin je l’ai choisi comme d’habitude par anticipation. Et en fait je ne suis pas complètement enchantée parce que nous travaillons dans les collèges cliniques sur le thème des « dits-déprimés », et j’ai une question concernant  les états dépressifs : ces états, ils existent, ne commençons pas par dire que c’est la civilisation qui les invente. Mais la question est de savoir si ce sont plutôt des figures de la jouissance ou des figures du désir ? Donc j’avais cette question latente.

J’avais une autre intention qui était peut-être d’apporter un petit tempérament à la grande opposition qui se répète maintenant : ou le désir, ou la jouissance. Il est vrai qu’il y a une grande opposition, une distinction plus exactement dans la théorie analytique de Lacan entre le désir et la jouissance. Comme c’est un thème immense je donne deux, trois petites références sur ce point que je ne vais pas traiter du tout.

Vous remarquerez que quand on dit le désir et/ou la jouissance, on met le désir et la jouissance au singulier, ce qui est déjà particulier, la jouissance au singulier, et de fait, il y a une thèse lacanienne qu’il faut poser au principe, je pense, pour pouvoir, après, faire des nuances. Dans un article des Ecrits, intitulé « Du Trieb de Freud », page 853, Lacan  évoque « la mésaventure du désir » 1– jolie expression – quand il s’approche de la jouissance. Et il dit : « Ce drame n’est pas l’accident que l’on croit », ça veut dire que ce n’est pas contingent, c’est structural : « Il est d’essence : car le désir vient de l’Autre, et la jouissance est du côté de la Chose ». C’est donc une première référence qui est très importante. Encore faudrait-il expliquer cette phrase qui demanderait de très longs commentaires. Le désir vient de l’Autre, cela veut dire au moins une chose, c’est que le désir est un effet de la parole, c’est à dire pas seulement du signifiant mais un effet d’une parole articulée dans un discours, et que, effet de la parole, il est aussi un signifié de la parole, il est signifié par la parole. Et dans la psychanalyse on n’a accès évidemment au désir que par la parole qui peut s’énoncer.

Il y a une deuxième référence, celle du Séminaire Encore2 que je mets donc aussi en liminaire de mon propos : Il y a un schéma où Lacan représente la jouissance comme un truc un peu informe ; elle est au singulier ; il la met comme cela dans une espèce de forme oblongue. Il dit à la page 85 : « la jouissance est une limite (…) elle ne s’interpelle, ne s’évoque, ne se traque, ne s’élabore qu’à partir d’un semblant ». Ça veut dire au moins que la jouissance est réelle et qu’on n’essaie de l’approcher –  spécialement dans la psychanalyse parce que dans la psychanalyse, il y a quand même l’idée de mettre à jour la jouissance et le désir qui animent l’analysant – qu’à partir des semblants. C’est donc une première opposition du symbolique au réel, du désir à  jouissance.

Mais plus précisément, ce qu’il ne faut pas oublier quand on entre dans ces questions, c’est que le désir, j’évoque encore les Ecrits à la page 786 : le désir est une défense d’outrepasser certaines limites dans la jouissance.3 Cela veut dire que désir et jouissance s’opposent, pour faire une comparaison un peu massive, comme du vide et du plein. Dès qu’on parle de désir, il y a du vide.

Pas de désir sans cela. La jouissance quand on la dit au singulier – très difficile à qualifier puisque réelle – mais en tout cas, elle n’appelle pas le vide,  l’attribut du vide.

Je voudrais vous donner une indication plus clinique. Dès qu’il y a désir – quel qu’il soit, pas forcément sexuel, il y a beaucoup de genres de désirs – dès qu’il y a désir on est assuré qu’il y a eu un effet séparateur d’avec la jouissance.

L’objet transitionnel

L’objet le plus simple que j’ai trouvé pour évoquer cela avec vous, l’exemple le plus simple pour l’illustrer, c’est de revenir à quelque chose que tout le monde doit sans doute connaître, l’objet transitionnel. Vous savez que Lacan a pu dire que son objet a devait quelque chose à l’objet transitionnel de Winnicott. L’objet transitionnel est tout à fait intéressant comme phénomène parce que finalement c’est un objet d’attachement qui apparaît pour le tout-petit dans le champ de la perception, dans les coordonnées de la perception, c’est un objet du monde, ça n’est pas l’objet a qui n’a pas d’image, qui n’a pas de forme. C’est un objet du monde et c’est un objet qui apparemment ne sert à rien au niveau des besoins, au niveau de ce que les soins à l’enfant appellent.

Alors Lacan évoque cet objet transitionnel et je tiens à vous dire comment il en parle. Il dit, pour désigner l’objet transitionnel (Ecrits page 814, Subversion du sujet et dialectique du désir) : « La bribe de lange, le tesson chéri que ne quittent plus la lèvre ni la main ».4

Attention, il pèse ses mots : bribe et tesson. Vous voyez tout de suite que c’est autre chose que le pouce ou la mèche de cheveux, ce n’est pas une partie du corps. Le pouce n’est pas un objet transitionnel effectivement. Bribe et tesson désignent des fragments discrets, séparés et qui ne sont pas du corps propre ; on n’est donc pas dans le champ de l’auto-érotisme. Le pouce y serait plutôt. Et au fond ce sont de ces bribes auxquelles la lèvre et la main s’attachent comme si l’enfant  arraisonnait cet objet. Et pour quoi faire ? On pourrait se demander si les gadgets de la civilisation n’ont pas quelque chose de transitionnel. La différence en tout cas serait que pour l’objet transitionnel, sa génération est spontanée, il se produit sans aucune induction de l’Autre alors que ce que produit la civilisation vient évidemment de l’Autre.

Et il a deux caractéristiques : l’attachement farouche c’est à dire que si cet objet disparaît, c’est le drame, la crise, la famille en émoi – première caractéristique. Et, deuxième caractéristique, c’est que vient un moment où il est désinvesti sans qu’il y ait de deuil, sans qu’il y ait rien qui ressemble à un processus de deuil – deuil qui est tellement important quand on veut parler des dépressions justement.

A quoi ça sert un objet transitionnel ? Je vous donne la thèse de Lacan : cet objet a une fonction. Lacan emploie le terme de détachement. De détachement par rapport à quoi ? Détachement par rapport à l’objet maternel. L’objet maternel a plusieurs faces : c’est l’Autre de la demande, mais c’est aussi l’Autre du corps à corps, l’Autre de la jouissance primaire. Et donc cet objet a une fonction séparatrice à l’égard de ce premier objet là.

Et en effet c’est comme cela que dans la pratique des tout petits, on use de cet objet : il crie, il demande, il réclame, hop ! On lui donne la bribe en question  et pour un temps ça tranquillise. La fonction séparatrice une fois qu’elle est aperçue, Lacan la traduit en disant que cet objet indique, il est un emblème, il indique au niveau de l’observation que la cause du désir est à sa place dans l’inconscient.

Ça veut dire qu’un effet de détachement d’avec l’objet primordial a été produit ; on ne sait pas quoi, comment, on ne l’isole pas mais il a été produit. L’attachement électif sur l’objet transitionnel indique au fond dans sa fonction séparatrice, que le principe séparateur est en action, principe séparateur nécessaire pour qu’il y ait du désir, quel qu’il soit.

Je veux quand même signaler, puisqu’il y a des gens qui travaillent avec des enfants, que l’objet transitionnel chez Lacan, n’est pas du tout la même chose que l’objet transitionnel chez Winnicott. D’ailleurs le terme même d’objet transitionnel l’indique.

Winnicott appartient à un courant et à une époque qui avait théorisé avec Karl Abraham, l’opposition entre l’objet partiel, les objets partiels de la pulsion : oral anal…etc. et ce qu’ils appelaient l’objet total, disons le partenaire humain. Et Winnicott, son objet transitionnel, il considère justement qu’il fait transition entre l’auto-érotisme du bébé et l’investissement d’un objet extérieur, total … transition entre l’auto-érotisme et la relation d’objet au partenaire ; c’est si vrai qu’il produit même la notion d’espace transitionnel, tous les objets intermédiaires entre l’autoérotisme qui consiste à jouir du corps propre,  et l’investissement du partenaire humain à l’extérieur.

Chez Lacan, c’est le contraire : l’objet transitionnel n’a pas une fonction de transition, il a une fonction de séparation parce que pour qu’il y ait un investissement de désir sur un objet, un partenaire humain, eh bien il faut qu’il y ait d’abord une séparation primaire avec l’objet primaire. Donc c’est quand même très opposé.

Ceci pour vous illustrer et référencer cliniquement le fait que « le désir défense » se comprend avec cette notion qu’il faut qu’il y ait eu une limite dans la jouissance pour qu’il y ait du désir. Là j’étais sur le terrain de l’opposition désir –jouissance mais tournons le volet.

Il n’y a pas de désir qui ne vise un gain de jouissance. Désirer – si on trouve une exception je l’accepterai si je ne peux pas la récuser…mais il n’y a pas de désir qui ne vise un gain de jouissance. C’est vrai même du désir de privation.

Seulement je dis un gain de jouissance, ce n’est pas la jouissance au singulier, informe, réelle, c’est de la jouissance déjà spécifiée, déjà limitée, déjà organisée, celle au fond que Lacan écrit quand il écrit l’objet a dans son écriture des discours.

Dans chaque discours il y a de la jouissance qui est insérée, que Lacan écrit avec l’objet a et le fait qu’il s’agisse d’une jouissance spécifiée et limitée, Lacan l’indique bien quand il utilise le terme de plus-de-jouir. Le désir est un moins-de-jouir, il se fonde sur un moins-de-jouir mais il se corrèle – justement parce qu’il est fondé  sur un moins –  toujours à une quête, à un bénéfice de jouissance qui est un plus-de-jouir. Ca ne va jamais plus loin qu’un petit bonus, dit Lacan.

Donc le désir pas sans la jouissance : dans cette phrase, la jouissance ne doit pas être au singulier ; c’est : pas sans « de » la jouissance, qui a acquis la structure discrète et discontinue du signifiant. Au final – très difficile de dire au final avec Lacan, parce que, le final, est-ce quand il disparaît ? et qu’il arrête le séminaire ? Ou est-ce que c’est la fin de telle étape ?  Mais enfin, jusqu’à 1975, au final, Lacan peut dire que notre modalité de jouissance, (notre, c’est à dire la modalité civilisée du monde auquel nous appartenons aujourd’hui, le monde occidental – vous relirez le paragraphe à la page 53 et 54 de Télévision,  il parle du racisme justement – ) notre modalité de jouissance ne se situe plus désormais que du plus-de-jouir et ne se parle pas autrement. Donc c’est de cette jouissance là qu’il s’agit quand on la connecte au désir. Et au lieu de désir pas sans la jouissance, j’aurais du dire pas sans le plus-de-jouir, ça aurait été plus juste.

Raté de la cause du désir

Alors je crois que la question de la dépression est l’occasion de reprendre ces questions d’articulation – c’est une question classique de l’enseignement de Lacan — entre désir et jouissance. En effet, la dépression, l’état dépressif, qu’est-ce que c’est ?

D’abord, j’insiste, ce n’est pas la tristesse. Il y a souvent de la tristesse dans la dépression mais le triste n’est pas forcément déprimé. Il y a des tristes actifs et même hyper actifs. Le déprimé lui, triste ou pas – ça dépend des cas, il y en a des pas tristes ; j’ai recueilli cette phase de la bouche de quelqu’un qui avait une dépression mélancolique, mais enfin il parlait de l’épisode qu’il avait traversé, il disait : « je ne souffrais pas », « je n’étais ni triste ni gai », mais ajoutait-il « je n’avais plus mon commandement », belle expression de son cru – autrement dit il ne pouvait plus bouger. Je laisse de côté la dépression mélancolique mais les dépressions communes qui peuvent toucher quiconque à un moment ou à un autre selon les circonstances, les états dépressifs ce sont des phénomènes d’inappétence ; tout d’un coup le sujet désinvestit ce qui l’occupait jusque là, tous les objets de la réalité.

Dans notre vocabulaire on peut dire que ce sont des états dans lesquels l’objet a, en tant qu’il manque, perd sa fonction de cause du désir ; l’objet a, dit Lacan, est cause du désir. Il peut l’être, mais il ne l’est pas toujours. La question de savoir comment l’objet a peut perdre sa fonction de cause  en implique une autre, que je ne vais pas traiter, mais qui est prioritaire en réalité : comment l’objet a acquiert-il sa fonction de cause ? A quelles conditions ?

Et après tout il y a dans l’enseignement de Lacan, une très jolie définition de la disposition dépressive du névrosé quand il dit que le névrosé se caractérise par « un désir instable et douteux en sa problématique », ce qui signifie, entre autre, que la fonction de cause est fluctuante. Donc je prends de l’état dépressif une définition qui est simple, large, mais que je crois exacte : l’état dépressif est un raté du désir, un suspens de la fonction de la cause, qui est plus ou moins épisodique selon les cas et les structures

Dès lors, il n’est pas étonnant que les dépressions se développent dans les deux champs ou à partir des deux champs où le désir cherche ses objets. Quels sont ces champs ? Freud les a désignés avec une remarquable simplicité : le champ du travail et de l’amour… c’est à dire là même où se développent les symptômes et les sublimations. Dans ces deux champs effectivement on voit des occurrences, des types de dépression distincts : les états dépressifs par échec, et les états dépressifs par perte ou déception amoureuse. Cette distinction travail – amour, Lacan l’a reprise telle que, et l’a re-nommée autrement : là où Freud disait travail, il dit les « réalisations les plus effectives » vous le trouverez dans la « Note aux italiens »5. C’est le domaine des œuvres, par lesquelles on se réalise professionnellement ou artistiquement. Et puis, aux réalisations les plus effectives, aux œuvres du travail, il oppose ce qu’il appelle les « réalités les plus attachantes », ce sont celles qui nous attachent, dans le domaine de l’amour sous toutes ses faces.

Le désir peut défaillir, se déprimer, perdre ses impulsions, son dynamisme dans ces deux champs. Cela pose la question de ce qu’ils ont de commun. Ce sont deux domaines où chaque sujet fait l’épreuve de savoir ce qu’il peut. Il fait l’épreuve de vérifier ce dont il est capable – c’est particulièrement visible dans le champ des réalisations effectives  mais aussi dans le champ de l’amour. D’ailleurs cela se dit : « je ne suis pas capable d’aimer », on entend cela régulièrement. Et donc les sujets font l’épreuve de ce dont ils sont capables, donc de ce qu’ils valent, puisque dans notre monde ce dont on est capable définit notre valeur. Alors quel est le point commun aux entreprises de la civilisation et aux affaires de l’amour ?

Je crois qu’on pourrait prendre beaucoup de formules pour dire le point commun. Je prends la formule que je crois la plus aboutie et je l’emprunte à l’enseignement de Lacan : c’est que dans ces deux champs, l’enjeu est ce que Lacan a nommé la jouissance phallique. Freud lui, pour les œuvres de la civilisation, avait dit : il s’agit de la libido mâle homosexuelle, c’est ça qui y est en jeu, c’est pourquoi qu’il pensait que les femmes étaient peu propices aux œuvres de la civilisation. Chez Lacan, la jouissance phallique est plus générale et ne concerne pas uniquement l’homme.  La jouissance phallique, c’est la jouissance en tant qu’elle a la même structure que le signifiant. Pour se la représenter, quand on n’a pas parcouru tous ces textes complexes, Lacan a donné une définition vraiment simple et convaincante. Il dit que la jouissance phallique, c’est la jouissance du pouvoir. Entendez le pouvoir dans tous les domaines : il y a le pouvoir politique et policier, certes, mais aussi le pouvoir créateur, et le pouvoir sexuel, et le pouvoir de séduction, etc. Le problème du pouvoir est partout. Le domaine de la jouissance phallique, c’est un domaine où on peut dire : j’y arrive. Il arrive, qu’on y arrive. C’est un domaine où on peut avoir des réussites, plus ou moins certes, on est là dans le quantitatif. Mais quand on n’y arrive pas à remplir les objectifs fixés, alors là c’est déprimant.

Dans cette homogénéisation des deux champs de la jouissance phallique, il y a ce que Lacan a appelé en 58 un « champ clos », un champ clos où au fond nul n’y arrive jamais. A quoi ? Au rapport des jouissances. Je n’y arrive jamais. Je, c’est le sujet quelconque, tout sujet. Et au fond, les mésaventures du désir cherchant de la jouissance, butent précisément, quand il s’agit des affaires sexuées, (pas celles de la profession) elles butent sur de l’impossible. C’est la thèse de Lacan, connue : « il n’y a pas de rapport sexuel », qui veut dire : il n’y a pas de rapport entre les jouissances – pas entre les sujets, pas entre les désirs – mais entre les jouissances.

Alors évidemment il va de soi  que dans l’expérience quotidienne de tout un chacun, ça ne se formule pas comme cela. Comment se répercute cette donnée structurale que Lacan reconstruit à partir de ce qui se dit dans l’expérience ? Ca ne se répercute pas forcément en ratage de la relation sexuelle, pas du tout, c’est même la réussite de l’acte dit Lacan, qui atteste du pas de rapport. Quelles que soient les satisfactions d’amour, qui existent, quelles que soient les satisfactions du corps à corps sexuel, qui existent aussi, la non rencontre des jouissance se retraduit au niveau de ce que Lacan appelle le « pas de dialogue », c’est à dire au niveau de l’interlocution entre les deux du couple.

Le pas de dialogue, malentendus, disputes, cris à propos de tout et de rien, la phénoménologie des couples l’indique bien : sans raison apparente tout à coup ça explose, parce que la tasse n’était pas à sa place, parce qu’elle n’a pas fait les courses qu’il fallait, parce qu’il est rentré trop tard, parce qu’il ouvre la télé quand il arrive, ou l’ordinateur maintenant …des petites choses qui indiquent que là où on pourrait se rencontrer, il ou elle interpose une autre captation. Le pas de rapport de paroles répercute le pas de rapport de jouissances, et le malentendu, non seulement entre les sexes mais même à l’intérieur de chaque sexe, entre les hommes et entre les femmes aussi, moins accentué qu’entre homme et femme mais qui existe aussi.

C’est la traduction du fait que la jouissance phallique, qui n’est pas impossible, pas interdite non plus, est une jouissance qui à la fois, objecte au rapport – c’est pour cela que Lacan dit, le phallus c’est l’organe du défaut : on ne peut pas jouir du phallus et du rapport, l’un empêche l’autre – mais aussi c’est une jouissance qui supplée à celle du rapport manquant. Il y en a une qui manque mais il y en a quand même une qui est, comme dit Lacan dans le Séminaire Encore, la jouissance qu’il ne faudrait pas, la jouissance qu’il ne faudrait pas pour qu’il y ait rapport, celle qui ne convient pas au rapport, et qui donc objecte aussi au dialogue.  On comprend pourquoi entre ces deux champs distincts que Freud a nommés travail et amour, réalisations de la civilisations et réalités attachantes, on comprend qu’il y a une liaison secrète. La liaison secrète, c’est justement que c’est cette même jouissance phallique qui est en jeu. Il y a une très jolie phrase de La Rochefoucauld – longtemps avant la psychanalyse – disant « on passe souvent de l’amour à l’ambition – les réalisations de la civilisation cela s’appelait l’ambition – mais on ne revient guère de l’ambition à l’amour »6. C’est perspicace, et ça indique finalement quel est le lien entre les deux champs : d’une part les succès phalliques dans le champ des réalisations effectives sont un moteur de séduction. C’est bien connu, si vous êtes riche, célèbre, un grand artiste, un grand politique, vous aurez quelque facilité pour la séduction ; ça ne dit pas jusqu’où elle ira, mais ça indique surtout, la phrase de La Rochefoucauld, que les réalisations effectives de la civilisation sont des compensations au fracas, au vice interne du rapport entre les sexes  pour l’être parlant. Une compensation, c’est simple on se console de ses malheurs d’amour comme on peut, toujours, et en essayant comme on dit de se réaliser soi-même avec ses succès. Si on n’arrive pas à deux, essayons de faire quelque chose à un.

Plus généralement, il faut bien dire que c’est la fonction des discours, de ce que Lacan a appelé les discours, c’est un lien social le discours, ce n’est pas seulement ce qu’on blablate…c’est le discours au sens où notre réalité est ordonnée déjà par des relations signifiantes et symboliques qui nous précèdent, dans lesquelles on arrive quand on naît.

Lacan a distingué le discours du Maître où le maître et l’esclave sont le couple fondamental, et puis le discours de l’analyste, de l’hystérique, de l’universitaire. Au fond, avec le discours, il faut bien le dire, l’éros associatif supplée à l’absence de l’éros des jouissances. Le discours fabrique du rapport social là où manque le rapport sexuel. C’est une façon, l’espèce humaine a inventé ça, de se consoler avec d’autres liens quand les liens d’amour fracassent, sont insuffisants, et, on le constate d’ailleurs, les autres liens qu’un sujet entretient dans sa vie lui servent à tamponner, à tempérer le repli de la libido quand il perd un amour, pour quelque raison que ce soit. Quand on perd un amour, la libido se replie. Vous connaissez  la célèbre phrase : « un seul être vous manque et tout est dépeuplé »7 ; si tout n’est pas dépeuplé, ce qui limite le dépeuplement, c’est qu’il y a d’autres liens compensatoires, qui ont aussi leur prix parce qu’il n’y a pas que le lien d’amour sexué, il y aussi les autres amours notamment les liens que la religion tisse parce que la religion est une grande fabricatrice de liens.

Tous ces liens font oublier, plus essentiellement, ce que Lacan a appelé le statut prolétaire de l’individu. Ce n’est pas au sens du prolétaire exploité, c’est plutôt au sens ontique, celui qui n’a rien pour faire un lien social, qui n’a pas de ressource pour faire du lien social. Au fond c’est l’individu réduit à son être de jouissance. Le lien social fait rentrer les êtres de jouissance que sont les individus comme corps, dans des relations. Pour faire de la relation il faut de la relation de signifiant à signifiant. Le discours supplée à la relation manquante des corps entre eux. Les liens sociaux font oublier le statut prolétaire.

La fabrique des dépressions

Je voudrai m’arrêter sur ce qui peut rendre raison aujourd’hui de la multiplication des déprimés. Bien sûr la psychanalyse n’opère pas à partir des statistiques mais ne les nie pas non plus totalement ; on peut bien sûr, et les psychanalystes n’y manquent pas, dire que la multiplication des déprimés est un artefact, du discours médical et pharmaceutique. Il y a du vrai : si vous avez mal au ventre, vous êtes mal fichu, ça ne va pas, vous allez voir votre médecin parce que, quand ça ne va pas, on sent tous les bobos qu’on a. Quand « ça va » comme le dit l’expression, quand le désir et la cause sont en place, on a mal à la tête, on a mal aux dents, mais on ne va pas chez le médecin, ça passe, le lendemain on n’a plus mal. Mais quand ça ne va pas, les petits bobos montent, et on va voir le médecin, pour parler, puisque  le médecin c’est quelqu’un qui est obligé de vous écouter dix minutes sur vos bobos. On lui dit « j’ai mal là et là » et il vous dit « vous êtes déprimé » et il vous donne des antidépresseurs. Maintenant c’est vrai qu’il y a l’effet artefact et que les laboratoires pharmaceutiques y contribuent beaucoup.

Ceci dit, ce n’est pas cela qui fabrique l’état dépressif. Là je crois que c’est un leurre ; je crois que les états dépressifs sont montants. On n’entend qu’une grande clameur : solitude, précarité, égoïsme, indifférence, brutalité. La montée de ces états dépressifs comprend plusieurs facteurs qui permettent d’en rendre raison : Il y a des facteurs qui tiennent à l’état du discours actuel.

La réussite dans le champ des réalisations de la civilisation est un facteur en général anti- dépressif, anti-dépresseur, quoiqu’il y ait aussi les dépressions pour réussite…les névrosés sont compliqués mais ils ne font pas la masse des déprimés actuels.

Comment habituellement compense-t-on ce qu’il peut y avoir de déprimant dans la vie ? Eh bien il y a les compensations de la réussite, ce que j’ai appelé les compensations de l’escabeau. Lacan a utilisé ce terme pour désigner les divers moyens qu’un individu peut utiliser pour sa propre promotion, pour se distinguer un peu des autres, ce sont les instruments de la réussite. Il l’a utilisé à propos de Joyce, Joyce qui a réussi à se construire un escabeau assez solide qui lui permette de traverser le temps.

Le problème, c’est que les compensations par l’escabeau supposent des moyens sociaux et subjectifs, que tous les sujets n’ont pas, qui ne sont pas également répartis. La Rochefoucauld a beau nous dire qu’on passe volontiers de l’amour à l’ambition, tout le monde ne peut pas passer à l’ambition, parce que pour passer à l’ambition il faut avoir des moyens symboliques et subjectifs. Le passage à l’ambition est fermé pour certains sujets pour des raisons qui tiennent à l’état de notre société qui détruit ce que Bourdieu appelait le capital symbolique, à savoir le stock de savoir et de valeurs qui permettent à un individu de se faire valoir. C’est bien visible aujourd’hui et de plus en plus. Il y a donc les dépressions de l’escabeau.

Est-ce qu’il y a dans l’époque actuelle en plus quelque chose qui change au niveau de l’amour ? D’abord – je dis d’abord – le discours capitaliste que nous incriminons à juste titre, n’est pas responsable du non rapport sexuel. Ca n’est pas le discours capitaliste qui produit cela. Les discours résultent de l’impasse sexuelle, ils en résultent comme des constructions de lien social compensatrices, curatrices. Le discours capitaliste n’est pas plus responsable qu’aucun discours de la non rencontre des jouissances.

Ce qu’il a de propre et de particulier en matière d’amour, Lacan l’a formulé, il dit : « le discours capitaliste forclôt les affaires d’amour », ça veut dire qu’il ne s’en occupe pas. Les autres discours s’en occupent. Il faudrait développer cela, tous les autres discours – d’abord le discours du maître, de l’universitaire, discours de l’hystérique, discours de l’analyste – tous ces discours construisent un couple : le maître et l’esclave voila un couple, le professeur et ceux que Lacan appelait ses astudés, et puis l’hystérique et le porteur du signifiant maître, et puis l’analyste et l’analysant. Ce sont des couples, des couples au sens du lien social, pas au sens du couple sexuel.

Le discours capitaliste, lui, ne construit pas de couple. Il n’établit qu’un seul lien : un lien entre chaque sujet et  les objets de la production consommation ; c’est cela qu’il règle : production consommation. Pour ce qui est de l’amour, qu’est-ce qu’il en fait, il en fait une chose précise : il en fait commerce, c’est à dire qu’on ne peut pas dire qu’on ne parle pas d’amour sur nos écrans dans les médias, partout, mais pour le commerce : du couple sexué, de l’amour maternel, de l’amour paternel, de l’amour amitié, de la philia. De tout cela on fait commerce. Nous avons donc de plus en plus de fêtes : après celle des mères – je crois qu’elle a été la première – il y a eu celle des pères et maintenant celle des grands-pères, des grands-mères, des enfants…

Du coup, l’objet de l’amour se trouve homogénéisé avec les objets du commerce. Et qu’est-ce qui caractérise les objets du commerce si ce n’est d’être des objets jetables : on achète, on consomme, on jette ; et même c’est maintenant programmé, dans la production, que l’objet soit jetable : ça n’a pas été tout de suite le cas au début de la technique ; moi j’ai un frigo qui a cinquante ans, je suis sûr qu’aucun d’entre vous n’a un frigo de cet âge là, parce qu’ils n’avaient pas encore compris – et en plus c’est le même frigo qu’on voit apparaître dans Sept ans de réflexion avec Marilyn Monroe, qui venu entre mes mains par hasard – mais ils n’avaient pas encore compris au niveau de la production que la qualité, ralentissait le renouvellement de la consommation…Actuellement on fabrique tous les objets en les programmant pour fonctionner durant un temps limité, c’est généralement durant lequel ils sont garantis.

Alors l’objet de l’amour n’est pas moins pensé comme un objet  jetable maintenant. J’invoque deux choses : le propos d’une personne qui a un amant en plus de son mari depuis des années et des années, ils s’aiment beaucoup, c’est vraiment très touchant – mais le temps passant, elle profère cette phrase : « bon, je vais le quitter parce qu’il ne me sert plus à rien ». Utilitaire, la dame !

Et puis, une autre pratique qui va dans le même sens : cela fait rage aux Etats-Unis mais ça vient en Europe de plus en plus : on rédige en même temps les contrats de divorce et de mariage. Est-ce que cela ne signifie pas qu’on sait que ça n’est pas pour la vie, et qu’au fond, l’objet est jetable et que ce qui vaut le plus, ce sont les avoirs qu’on récupérera à la fin ? Donc il y a bien quelque chose qui s’est passé là. Est-ce que c’est pour autant la fin des liens érotiques ? De l’amour ? De l’Eros ? Certainement pas mais qu’est ce qui reste ?

Quand vous faites tomber les semblants que les discours fabriquaient, il reste ce que j’ai appelé les « amours symptômes », c’est à dire seulement les amours en tant qu’elles sont déterminées par l’inconscient propre à chacun, déconnectées des suggestions des liens sociaux discursifs. C’est un premier changement. Ce sont des amours précaires. Ca fait du lien, mais du lien qui n’est pas du type du lien établi, du discours établi, épiphanique au contraire et puis surtout précaire pour les raisons que nous savons du non rapport de jouissances.

Il y a un autre changement concernant l’amour et qui est là très porteur de dépression. Du fait justement du discours capitaliste qui détruit les liens, on demande actuellement à l’amour, plus qu’on ne lui a jamais demandé.

Qu’est qu’on demande à l’amour depuis l’origine de la civilisation ? On lui demande depuis toujours un complément d’être… Pensez à Aristophane, avec les deux moitiés qui ont été séparées, qui se cherchent. Aristophane est un auteur comique, pas de tragédie ; il y a des grandes tragédies sur l’amour mais il y a aussi des grandes comédies ; Aristophane est un auteur comique de l’antiquité qui fait apparaître le comique de l’amour.

Aujourd’hui on ne demande plus seulement aux liens d’amour un complément d’être, on demande à l’amour de créer du lien, de suppléer aux liens qui manquent. Je citais récemment Marguerite Duras : « détruire, dit elle »8. C’était à l’époque de la contestation, mais maintenant on n’est plus à l’époque de la contestation, il faudrait plutôt dire, « construire, dit elle », et c’est ce que disent les sujets : je veux construire une famille, un amour, des amours ; ils ne disent pas toujours un amour,  une personne jeune m’a dit : « je voudrais bien quand même avoir un couple stable et des enfants, au moins pour un temps » ! Le régime de discours aujourd’hui défait le lien social et le recours c’est évidemment les liens d’amour, pas seulement l’amour sexué, il y a beaucoup de formes d’amour.

Le problème, c’est que l’appel à l’amour, pour compenser la déréliction des sujets contemporains, est un recours risqué…enfin qui inclut son principe d’échec, pour les raisons que j’ai évoquées, c’est à dire que la jouissance ne fait pas lien, elle ne fait pas signe de l’amour non plus, et le désir lui-même vise l’objet a et non son partenaire ; donc, et cela c’est de l’expérience quotidienne, on peut jouir sans aimer, on peut même jouir sans désirer – du moins les femmes – on peut aimer sans pouvoir jouir et on peut désirer sans pouvoir jouir…ces disjonctions, ces hiatus sont bien connus. Ce qui veut dire que ce que Freud a découvert et qu’il a appelé le ravalement de la vie amoureuse9, il croyait que c’était un symptôme de l’homme obsessionnel. C’est un symptôme généralisé actuellement, dans la civilisation, qui touche les hommes, les femmes, et pas seulement les obsessionnels

Ce qui se passe donc, c’est qu’on recourt à l’amour à cause des impasses de la civilisation, mais la civilisation rend les impasses de l’amour beaucoup plus évidentes, elle les met à découvert, à la surface. Les discours des siècles passés recouvraient tout cela d’un théâtre de l’amour qui avait sa petite efficacité quand même.

Quand le recours aux œuvres, ou à la religion, fait défaut, dans quelle situation se trouve un sujet en deuil d’un amour, qui vient de perdre un amour, par mésentente ou par abandon ? Il se trouve directement et sans écran confronté à son statut de prolétaire, c’est à dire d’individu sans lien social. Et donc cela produit un effet de destitution subjectivée, qui n’est pas la destitution subjective de la fin d’analyse qui est une destitution très soft et positive ; celle là c’est une destitution sauvage et réelle par une identification à l’objet jetable. On le dit d’ailleurs : « je me suis fait jeter comme un kleenex ».  Et ça c’est au cœur effectivement des dépressions de beaucoup de sujets

Je redis un mot sur la religion. Lacan a prédit la montée de la religion. La montée de la religion est non seulement probable, mais quasiment pour moi programmée, inévitable. Pourquoi ? C’est parce que la religion, au fond, n’invente pas seulement du sens, elle invente des liens. Toute religion invente du lien. Alors bien sûr il y a le lien à Dieu, l’être suprême, mais il y a aussi tous les autres liens que véhiculent les religions : le lien entre le prêtre et ses ouailles, et puis le lien au prochain, qui est institué, prescrit dans les religions, et puis les liens familiaux, qui sont au cœur du dispositif religieux : la famille. Et donc évidemment le recours à la religion ne va pas manquer de se développer, pour permettre au sujet, quand même, d’oublier un peu que dans notre monde le partenaire est jetable.

Voila ce que je voulais vous dire sur les conditions qui me paraissent engager la montée et l’aggravation des états dépressifs. Evidemment on ne peut pas beaucoup attendre des antidépresseurs. Les antidépresseurs je ne nie pas leur efficacité immédiate, mais l’antidépresseur a l’inconvénient de ne pas transformer le monde, de ne pas transformer la civilisation, de ne pas transformer la structure et donc une petite éclaircie par antidépresseur programme le retour des problèmes au pas suivant. La psychanalyse, quelle promesse fait-elle ? Son discours en implique une.

Je voudrais passer à autre chose maintenant et questionner un peu le rapport des plus-de-jouir, sous leurs formes multiples et proliférantes, au désir. Est-ce que tout ce que Lacan a appelé les gadgets de la civilisation et de la consommation, tous ces objets qui nous instrumentent – on s’en aperçoit, si vous perdez votre portable, toutes les adresses que vous aviez dedans, les photos, il y a un instant de panique. On est instrumenté vraiment. La civilisation arrive à créer de nouveaux besoins qui ne sont pas des besoins vitaux de la survie de l’organisme mais qui sont des besoins subjectifs – est-ce que ce sont des étouffoirs du désir ?

Il y a un grand débat là-dessus : est-ce que plus on veut de ces plus-de-jouir et moins on désire ? Il y a un certain nombre d’analystes qui soutiennent cela, avec l’idée que la société de consommation est une société de la jouissance, de la volonté de jouissance à tout prix, et de la défaillance du désir.

Je dis deux choses là-dessus : je n’en crois rien, ça n’est pas le cas, et en tout cas ça n’est pas la thèse de Lacan. Lacan, on a ses textes, donc il suffit de lire et sans rien gommer. La thèse de Lacan, si je l’extrais telle que je la vois, c’est que, premier point, le rapport aux plus-de-jouir se substitue au rapport qu’il n’y a pas : un plus de jouissance là où manque la rencontre des jouissances. Cette thèse est vraie dans la relation entre les sexes, pas seulement dans la civilisation. Et vous le voyez si vous interrogez la fonction des objets pulsionnels, qui sont des plus-de-jouir, les quatre que nous connaissons bien : oral, anal, scopique et invoquant, ces plus-de-jouir là ont une fonction fondamentale dans le couple sexué. Et au fond la jouissance pulsionnelle, dans la relation sexuelle, s’adjoint à la jouissance phallique. C’est vrai donc au niveau du couple sexuel, cette substitution, ou plutôt ce supplément. Mais c’est vrai aussi dans la consommation. Ca c’est la thèse de Lacan dans « Radiophonie » : il ne faut pas s’imaginer que dans la consommation les pulsions sont hors jeu ; j’ai entendu quelqu’un dire ça, je crois que c’est erroné : on ne consomme pas pour consommer. On consomme, et consommant on se montre. Il y a une monstration de la consommation. Il y a une accumulation anale de la consommation. On se gave oralement, on s’assourdit ou on assourdit les autres. Donc ne nous imaginons pas que la consommation est un registre séparé du pulsionnel, au contraire, du pulsionnel s’y réalise aussi.

Et c’est ce que Lacan dit textuellement, je crois, quand il dit : on a une voiture comme une fausse femme10. Cette phrase bien sûr elle indique que la voiture supplée à la vraie femme. Qu’est-ce que la fausse femme, là ? Pour moi, j’ai fini par me l’expliquer ainsi : la fausse femme c’est la femme qu’on montre, comme on montre sa voiture. Evidemment quand on achète une voiture de luxe, ce n’est pas forcément pour la montrer à ses voisins car le regard auquel vous montrez n’est pas forcément celui du voisin. Le regard a une certaine ubiquité, vous pouvez montrer à un regard qui ne se voit nulle part, mais  il y a un regard sur votre voiture de luxe, c’est sûr. Et femme à montrer, c’est bien connu, surtout dans notre tradition, c’est très français en plus, plus français que dans la tradition protestante, les femmes ça se montre. On formulait ça il y a une décennie ou deux en disant qu’une femme vaut comme un phallus.

Le ressort de l’insatiable exigence qui soutient la consommation n’est pas la jouissance mais le manque-à-jouir : c’est la thèse de Lacan. Et le marché que certains croient toute jouissance, en fait, pour Lacan, c’est le marché du manque-à-jouir. Il le formule en disant que tous partagent la soif du manque-à-jouir. Vous voyez, la soif, le pulsionnel est là.

Qu’est ce que ça veut dire marché du manque-à-jouir ? Ça veut dire bien sûr qu’il y a des petits bonus, des petites satisfactions, mais qu’ils ne satisfont pas, ils insatisfont et c’est pourquoi Lacan ne connecte pas la voiture à une aspiration à la jouissance, mais à un désir. Textuellement, il dit : fait signe du désir d’autre chose.

C’est très particulier le désir d’autre chose, c’est très intéressant, je vais m’y arrêter sûrement un peu plus dans mon cours cette année. Le désir d’autre chose est une définition de la dépressivité névrotique. La dépressivité névrotique n’est pas la dépressivité d’époque, c’est une dépressivité qui tient à la névrose. Comment se traduit le désir d’autre chose dans la névrose ? Il y a une phrase populaire qui en donne l’idée : jamais contente, ou jamais content, rien ne satisfait. Il y a dans le désir d’autre chose quelque chose comme un négativisme, un négativisme qui porte une sorte de dégoût du monde, de dégoût de tout ce qui peut s’obtenir. Certes, tout ce qui peut s’obtenir ne suffit pas, rien de ce qui s’obtient ne suffit, c’est structural, nous le savons, mais enfin on s’en satisfait quand même plus ou moins, des bonus. Eh bien il y a des sujets qui ne veulent pas des bonus, en tout cas pas des bonus dont les autres se satisfont, des bonus proposés. Alors évidemment ça n’empêche pas que le désir d’autre chose ne comporte son bonus lui-même, interne. Le désir d’autre chose est fondé sur le fait qu’aucun objet ne peut étancher la perte constituante du désir. Il faudrait détailler ce qu’est cette perte, mais enfin aucun objet ne peut l’étancher, et donc le désir d’autre chose est toujours latent. Et il prend parfois une portée symptomatique, souvent dramatique chez les sujets qui finalement annulent par leur désir d’autre chose toutes les choses qui n’étaient pas l’autre chose – indéterminée l’autre chose, toujours. L’autre chose ne se définit que par négation, elle est véhiculée par un « ça n’est pas ça », « ça n’est pas ça que je veux ».

Je termine sur ce point là : pas sans la jouissance, pas sans les plus-de-jouir, ça nous place quand même du côté du désir. On ne fait pas disparaître le désir. Certes ce qui peut disparaître, c’est vrai, ce sont des formes organisées de désir que les décennies précédentes ont connues. Mais le désir lui-même ne peut pas disparaître parce qu’il a une base structurale. Je vais m’arrêter là. Évidemment je n’ai pas du tout touché la question des dépressions psychotiques, c’est quelque chose que je traiterai à part. Tout ce que j’ai dit concerne la dépression qui peut être celle de tout sujet, et puis la dépression névrotique. Voila ce que je peux vous dire pour aujourd’hui.

DÉBAT

David Bernard : Un grand merci à Colette Soler pour cette conférence très riche. Beaucoup de choses qu’on pourrait discuter. Une première question que je me posais en vous écoutant par rapport à ce que vous avez indiqué concernant cette destitution sauvage et réelle du sujet se retrouvant tout à coup identifié à un objet jetable. Cela me faisait penser au philosophe Günter Anders, qui dit des choses précises sur la question de ce qu’on appelle maintenant les gadgets, et qui développe une thèse selon laquelle un sujet peut être affecté aujourd’hui de ne pas être un objet jetable, c’est à dire de ne pas être un objet aussi efficace, performant qu’un objet gadget.

Colette Soler : Donnez moi la référence.

David Bernard : L’auteur est Günter Anders, et le titre de l’ouvrage L’obsolescence de l’homme. C’est un livre qui date des années 50, c’était un proche d’Hannah Arendt. Ma question est celle-ci : est-ce qu’un sujet peut se retrouver affecté de ne pas être comme on dit aujourd’hui aussi performant qu’un objet gadget ? Une deuxième question, un peu liée à cela concernant ce que vous avez indiqué quant aux répercussions du discours capitaliste sur l’amour. Vous avez, concernant l’amour, rappelé et précisé ce qu’est l’amour symptôme, qui lui, quoiqu’en veuille le sujet, peut réussir en somme. Je me demande dans quelle mesure dans le discours capitaliste, un sujet peut être affecté de se retrouver amoureux d’une certaine façon, c’est la phrase de cette personne, que vous avez indiquée, qui m’a fait penser à cela, pourquoi ce besoin immédiatement d’imaginer un couple, des enfants ; des questions donc concernant le sujet d’aujourd’hui.

Eliane Pamart : En vous écoutant, avec tous ces développements, je pensais : alors qu’est-ce qu’un amour digne quand Lacan en parle ?

Colette Soler : Affecté de ne pas être performant, oui il y a plein de sujets qui sont affectés de ne pas être performants, et même, je vais vous dire, c’est une grande suggestion dans le discours actuel : soyez performants, parce qu’il ne faut pas croire que tout ça sort spontanément des cœurs. Regardez le mal qu’on se donne dans l’éducation avec ses enfants, avec les siens propres, d’abord, puis à l’école…pour pousser les sujets vers les performances. On ne peut pas dire franchement qu’un enfant soit naturellement performant, il a plein d’énergie, il n’est pas inactif, mais performant, jamais de la vie. La performance est vraiment une tentative que fait le discours actuel pour monter la performance en valeur. Je vous fais remarquer qu’il y a eu des époques où la performance n’était pas une valeur. Au Moyen-Age, pour les nobles, travailler aurait été une indignité. La performance de travail, jamais de la vie, la seule chose qui était possible, était la guerre, l’armée. Autre performance si on veut, mais différente.Tout cela bouge avec les discours. Plus un sujet entre dans la suggestion du discours, plus en effet il peut souhaiter être performant. Je me suis mise à écouter récemment, c’est de l’écoute ethnologique,  BFM, la radio de l’économie : alors là il n’y a que des performants qui parlent, et c’est un pousse à la performance systématique. On interviewe des gens qui ont réussi dans des situations difficiles, il y a un prix des meilleures performances etc.

Est-ce que tous ces performants savent qu’ils sont jetables ? J’en doute beaucoup parce que, vous savez, il ne suffit pas d’être jetable pour le savoir. Justement on le réalise dans des épreuves pénibles en général. S’ils le savaient on n’aurait pas de telles crises de reconversion quand l’âge vient par exemple… Il y a aussi des grands effondrements de performants. Il y a dix ou quinze ans, il y avait une épidémie aux Etats-Unis. Chez les ingénieurs les plus haut placés, les plus titrés, on a constaté des effondrements subits, incompréhensibles. Peut-être avaient-ils été touchés par le caractère d’ineptie de leurs performances.

David Bernard : Ce serait autre chose qu’un idéal, la performance.

Colette Soler : Non, c’est un idéal la performance. Qu’est-ce que ce serait d’autre ? Un idéal c’est quelque chose que l’on poursuit comme étant positif, une valeur. On a maintenant l’idéal de la performance dans différents domaines. La performance, ça se décline selon les domaines. Il y a eu des tentatives d’anti-performance : Gandhi est très intéressant : il avait compris une chose, c’est qu’entrer dans la production capitaliste, c’était la fin, donc tout son discours consistait à dire de ne pas entrer dans la production capitaliste, dans les performances capitalistes, il fallait s’auto suffire. Il y a des textes de Gandhi là-dessus où, au fond, il avait senti qu’on peut penser un monde d’anti-performance, ou en tout cas de non performances. Evidemment dans notre monde cela ne peut exister que sous forme d’îlots autistes qui disparaissent de plus en plus parce que la globalisation du marché arase un peu ça. En tout cas, la performance m’apparaît être devenue un nouvel idéal. On dit les idéaux ont disparu, enfin écoutez quand même, Il y a encore des gens qui croient en des valeurs, mais pas globales, parfois en lutte avec d’autres. Les idéaux n’ont pas disparus, mais ils changent, ils ne sont plus globaux. Seule demeure la performance comme idéal global du capitalisme. C’est pour cela qu’il y a tant de débats sur l’universel actuellement.

Sur l’amour symptôme, je vois que mon expression « amour symptôme » fait ambiguïté dans la mesure où je ne l’ai pas dépliée. J’ai utilisé l’expression par analogie avec Lacan parlant du partenaire symptôme, de la femme symptôme.

David Bernard : Vous précisiez que les déterminations de l’amour symptôme sont inconscientes.

Colette Soler : Nos amours au fond, qu’est-ce qui les formate ? Il y a des déterminants qui viennent du discours et il y a des déterminants qui viennent des inconscients. Et ceux qui viennent des inconscients, c’est au un par un, ça ne programme pas le quartier. Les discours ça peut programmer des styles de vie amoureuse pour le quartier. Voyez ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis, qui est une réaction bien sûr contre les effets de la globalisation capitaliste : une grande campagne, ce qui veut dire beaucoup d’argent dépensé, pour revenir à la chasteté des jeunes avant le mariage, garçons et filles. C’est une valeur, la valeur de chasteté. On sait d’où elle vient, du christianisme. Elle est dans le catholicisme et le protestantisme aussi, mais c’est une valeur que je dis de quartier. D’un quartier un peu vaste certes, mais car cela n’a pas gagné tous les Etats-Unis. Donc les idéaux ne sont pas finis car, dès qu’on parle, il y a des valeurs, il y a de idéal qui se fabrique. Mais d’une part les idéaux globaux ne sont plus que ceux du capitalisme, avec comme dominante la performance, et les autres y sont fragmentés en fonction des lieux, des contextes et des histoires.

Sur l’amour symptôme, je n’avais pas compris votre question.

David Bernard : La question concernait les répercussions du discours capitaliste sur l’amour. Vous avez souligné cette dimension de l’amour jetable.

Colette Soler : Plus les standards venant du discours manquent – et dans le discours capitaliste ils manquent, ils ne manquent pas partout de la même façon parce qu’il y a des valeurs locales comme je l’ai dit – mais plus ils manquent, plus les liens d’amour se réduisent aux liens déterminés par  les inconscients particuliers. On peut dire que de la double détermination, il n’y en reste plus qu’une. Les déterminants du discours tombent à l’eau, il reste ceux des inconscients. Où perçoit-on cela, pour donner des index ? On peut le voir   par exemple au cinéma avec les reconstitutions: les films qui reconstituent des époques du passé. Quand les couples apparaissent dans ces films, on voit qu’il y avait des profils de couples standards. Vous filmez aujourd’hui une foule de couples, dans le monde actuel, il n’y en n’a pas deux pareils. Il n’y a plus de standard de vêtements, de conduites, de langage, de posture, tout cela entre dans une fragmentation, donc une pluralisation énorme ; on peut dire : « quel dommage, on a perdu, ou au contraire : « quelle variété… »

Colette Soler : L’amour plus digne ? Cela va m’amener à dire un mot, je n’y avais pas réfléchi pour aujourd’hui.  Comment la psychanalyse entre dans la question ? Qu’est-ce qu’elle dit sur l’amour ? Sur les chances de l’amour ? Il y a beaucoup de choses qui sont dites mais elle dit quand même qu’il y a un empêchement structural. Elle le dit parce qu’elle le révèle, l’empêchement structural qui se formule avec l’expression, la jouissance ne fait pas lien, et plus la jouissance est impliquée, plus le lien est précaire, parce que la jouissance ne fait pas lien. Aucune jouissance ne fait lien. Qu’est-ce qui fait lien ? Le désir peut créer du lien, l’amour peut créer du lien. Pas la jouissance. Est-ce que ça veut dire que les sujets qui arrivaient à l’analyse désespérés par leurs amours ils repartent définitivement désespérés ? On pourrait se dire ça. Non ça ne marche pas comme ça, heureusement, on ne sort pas déprimé d’une analyse, quand elle est poussée au bon point.

Mais il faudra examiner la thèse de Freud, si je dis cela, puisque Freud nous dit que, pour les femmes, l’analyse conduit à la dépression. Je réserve cela. Donc, au fond, on ne peut pas parler de la psychanalyse sans tenir compte du fait qu’on vise des effets thérapeutiques, mais il y a quand même dans la psychanalyse une dimension qui concerne soit sa révélation, soit le savoir qu’elle met à jour ; la dimension du savoir est importante dans la psychanalyse, c’est pour cela que Freud a appelé cela psychanalyse : on élucide l’inconscient, on élucide quelque chose qui était là et qui ne se savait pas. On fait passer au dire. Il y a un bénéfice d’élucidation. Lacan l’a formulé avec une expression choc comme il les aime. Il a dit : produire l’incurable. ce n’est ni une fantaisie, ni une provocation, ça veut dire mener le sujet jusqu’à mesurer ce qui est impossible.

Et évidemment, cerner un impossible, ça a un effet thérapeutique, curieusement, même si c’est un impossible déplaisant parce que tant que vous n’avez pas cerné une chose comme impossible, eh bien vous pensez vos échecs comme de l’impuissance, de l’incapacité, vous les convertissez en culpabilité, vous vous heurtez de façon répétée contre un mur que vous n’arrivez pas à situer, dont vous méconnaissez la nécessité.

Alors comment dans une analyse va-t-on cerner l’impossible du rapport sexuel ? Passer de l’impuissance à l’impossible ? Quand Lacan dit cela, il parle du processus de la cure. Ces expressions ont l’inconvénient, pour qui écoute, d’être abstraites, car dans une analyse est-ce qu’on parle de l’impossible ? Cela a l’air abstrait mais si l’on se demande comment on passe à une démonstration de l’impossible en analyse, je me suis cassée la tête pendant longtemps là-dessus, c’est quand même assez simple. Dans l’analyse, on recueille les dits de l’analysant, ses propos, ses énoncés, lui-même les produit et les recueille. Dans ces dits – ces dits ne sont pas dispersés, l’association libre, son intérêt c’est qu’elle n’est pas libre justement, on invite à l’association libre parce que ça n’est pas libre – on aperçoit, plus une analyse avance, des lignes d’insistance de la parole, au point qu’en tant qu’analysant on a souvent le sentiment qu’on tourne en rond. Et donc on se demande finalement, dans tous ces dits, cette insistance, quel est le dire au singulier qui se dégage, la chose qui se dit ? Freud disait : une seule chose se dit, c’est le désir inconscient. Il avait l’idée qu’à travers tout ce qui s’associait, se rêvait, il y avait un seul désir inconscient qui était là. Ce ne sont pas les formules de Lacan, mais il y a quand même l’idée que, dans la variété et multiplicité des dits qui insistent, un dire se dégage. Il se dégage pour chacun, pour chaque patient via de la répétition et de l’insistance, si difficiles à supporter quand l’analyse a commencé à prendre quelques années, parce que les analyses démarrent généralement bien, c’est vrai, c’est plus gai au départ, plus alerte plus productif, plus associatif, on découvre des trucs, on réalise que…et puis ça continue, mais le problème c’est qu’on fait émerger des vérités mais que la vérité ne conclut jamais. La vérité ça ne se conclut pas, ça se dit, ça s’aperçoit, puis après on passe. Et bien sûr au fur et à mesure que l’analyse avance, il y a une exigence analysante, c’est bien normal et heureux, il y a une exigence d’un dire qui conclut. Et c’est pour ça que ça devient difficile les temps d’analyse avancée où ça se répète…Quel est ce dire ? Il y a plusieurs noms pour dire cela : on pourrait prendre le terme freudien : castration. On pourrait prendre l’expression lacanienne « y a d’l’un », on ne dit que de l’un, on ne dit que des signifiants un et puis on court après le deuxième signifiant, les autres signifiants du savoir, on court après mais on ne les atteint pas parce que tout ce qu’on énonce, c’est du signifiant un, qui vous représente, et la course continue. Et donc à la longue quand même, ça s’écrit, l’analysant le prend en compte, ça prend son poids pour lui, qu’il ne produit que du un. Alors ça se traduit en termes variés. Freud dit castration, on peut dire solitude. Lacan dit : l’Un – dire. Il y a donc dans l’analyse quelque chose qui s’avère c’est que, quoiqu’on fasse, aussi loin qu’on parle, avec l’instrument de l’analyse, (on n’est pas dans la vie là) aussi loin qu’on parle ce que Lacan écrit S2, le signifiant deuxième ou les signifiants du savoir, les autres signifiants de l’inconscient, on en attrape seulement quelques-uns. Une fois attrapés, c’est devenus des un, ils vous représentent, ce sont vos signifiants. Mais il en reste toujours une masse que vous n’arrivez pas à attraper. Et donc la réitération du Un permet de conclure, c’est une conclusion faible, permet d’induire l’impossibilité de saisir le deux qui bouclerait le savoir absolu. Et c’est comme ça que, finalement – j’essaie de vous dire aussi simplement que je peux une thèse assez complexe quand même – on démontre l’impossible du rapport en écrivant le Un phallique. L’analyse apporte donc là, quand même, une possible conclusion d’impossibilité, qui est quand même très soulageante, et qui n’empêche rien.

C’est à dire que la conclusion d’impossibilité n’handicape en rien les amours symptômes possibles, possibles mais pas nécessaires. C’est à dire que les amours quand même, justement dans la mesure où ça n’est pas programmé, où le rapport n’est pas programmé par l’inconscient – l’inconscient ne programme que le un phallique – ça ne les rend pas impossibles, mais ça les rend contingents, c’est à dire dépendants de la rencontre, tuchè. Alors là on voit ce que la psychanalyse ne peut pas promettre. L’analyse poussée à son terme permet une conclusion d’impossibilité, avec ses effets de soulagement. Mais elle ne vous promet pas qu’après ça, vous allez rencontrer votre amour symptôme. Non, parce que ça dépend du hasard. Quand même, elle ne le vous promet pas, mais elle vous facilite les choses, parce que pour rencontrer, il y a des conditions internes à la rencontre : il ne suffit pas que quelqu’un passe, il suffit que vous voyez que ça passe, et que vous soyez preneur. Et donc la psychanalyse quand même modifie quelque chose des possibilités d’amour des sujets dans la mesure où elle touche à leur rapport à la castration. Et que ce qui handicape le plus les amours, c’est quand même ce que Lacan appelait le « ne pas pouvoir donner sa castration », se la garder comme impuissance rancie à l’intérieur, si je puis dire, mais qui ne sert pas à faire du lien et à faire de la place à l’objet. Donner sa castration, c’est ça : c’est s’en servir, c’est un usage qui fait de la place à l’objet. Donc on touche bien quelque chose dans l’analyse, quelque chose change, on le constate d’ailleurs, mais ce n’est quand même pas une assurance amour, c’est juste qu’on améliore ses conditions de possibilité. C’est déjà beaucoup vous avouerez.

Alors cela répond implicitement à votre question sur l’amour plus digne ; « l’amour plus digne », Lacan l’a évoqué dans sa Note aux italiens11, qui est un texte très complexe – j’ai passé une année à expliquer ce texte et il reste encore plein de choses à élucider – mais justement il évoque que l’analyse pourrait produire un amour plus digne. Il y a plusieurs façons de développer cela mais en fait je crois que l’amour plus digne, c’est justement un amour qui est sur fond de la conclusion d’impossibilité. C’est un amour dont il dit qu’il est plus digne que le foisonnement de bavardages qui sévit normalement. En effet l’amour est bavard. Qu’est-ce qu’il dit au fond l’amour : je ramène ça à une phrase alors qu’il est bavard, il parle il parle, baratin. Au fond le mot de l’amour, ce serait bien de dire : « tu es ma vie », adressé au partenaire. Eh bien c’est un mensonge. Le partenaire n’est pas votre vie et d’ailleurs on le constate même en cas de grave dépression quand on perd le partenaire, finalement on s’en remet et puis à la fin on s’aperçoit que sa vie est toujours là. Un amour plus digne, c’est un amour qui ne mentirait pas sur le « tu es ma vie », qui serait un peu laconique sur ce point là, moins baratineur.

Quand Lacan dit « l’amour est un sentiment comique », c’est le comique de la psychose. Il dit cela en 75. Là encore une de ses formules qui fascinent aussitôt mais dont l’intelligibilité n’est pas immédiate. Je pense que ça réfère exactement à cela : il y a une homologie entre « tu es ma vie » et l’hallucination mentale. Dans l’hallucination mentale, le sujet entend, disjoint de sa propre parole, disjoint de son je, une voix qui lui dit ce qu’il est, qui parle de lui. Et donc dans l’hallucination mentale, celle que Lacan décline dans « La question préliminaire »12, le sujet qui entend « truie », voila un mot qui surgit hors de la chaîne de ses propos et qui lui dit ce qu’il est : tu es une truie, et ça lui vient de l’extérieur. Alors il y a une homologie avec le « tu es ma vie », sauf que celui qui dit « tu es ma vie », n’est pas halluciné, normalement. Il y croit. Alors peut-être que s’il a fait une analyse, il va être un peu plus réservé, même s’il a un moment d’élation, avant de dire « tu es ma vie ».

Jean Michel Arzur : Moi j’avais deux questions : en particulier vous avez fait une distinction que j’aurais aimé que vous dépliiez, entre destitution subjectivée et destitution subjective en analyse, avec cette idée que dans cette perte d’amour cette destitution est sauvage et le sujet rejoint l’objet jetable. Et je pensais à la destitution en fin d’analyse, je me demandais si la différence tenait au fond au cadre du transfert, et aussi à cette chute là dont Freud disait que c’est la maladie artificielle et le médecin qui tombent à la fin de l’analyse. Freud parle de la névrose de transfert pour dire qu’à la fin de l’analyse c’est ça qui chute. Mais je me demandais si au fond ça ne rejoint pas quelque chose d’une même structure. C’est ma première question. Ma deuxième question, sans que j’ai là trop réfléchi : est-ce que le désir d’autre chose, cette dépressivité dans la névrose, se distingue de l’insatisfaction hystérique – je crois que oui – qui est une position névrotique mais qui touche peut être aussi à quelque chose du cœur de la névrose ?

Colette Soler : Sur la destitution j’aurai dû dire destitution sauvage subjectivée, parce que la destitution de fin d’analyse – enfin c’est moi qui ai forgé l’expression destitution sauvage par opposition justement à la destitution de fin d’analyse, en fait je l’ai forgée non à propos de la dépression mais à propos de l’angoisse. On parle de la dépression, mais la vraie maladie du capitalisme selon moi, c’est l’angoisse plus que la dépression, mais je ne pouvais pas parler de tout aujourd’hui. J’ai développé l’idée, je crois qu’elle se soutient, que le moment d’angoisse est un moment d’imminence de destitution sauvage. Ca correspond exactement au schéma que nous construisons pour l’angoisse, puisque l’angoisse n’est pas sans objet, se produit dans le rapport à l’Autre quand le sujet est en instance, en passe – il y a un facteur temps dans l’angoisse – de s’apercevoir réduit à l’objet. Dans les dépressions telles que je les ai évoquées, le sujet se constate objet jeté… A la fin de l’analyse, est-ce que c’est le transfert qui fait qu’elle est tempérée ? L’équivalence que le sujet peut avoir aperçu entre son être et l’objet, c’est une équivalence qui est soutenue par toute la masse de ce qui se dit dans une analyse, tout ce qui a été produit dans une analyse. Lacan en fait un moment, un virage et il note lui-même que le sujet peut être en grande difficulté dans le virage, ce n’est pas un sujet heureux d’être destitué, et il évoque lui même la position dépressive de ce sujet. Je m’en tiens là bien que ce soit insuffisant.

Le désir d’autre chose, est-ce que c’est identique à l’insatisfaction hystérique ? Non, l’insatisfaction hystérique sans doute en fait partie, mais ça n’en est qu’un secteur. C’est plus général le désir d’autre chose, d’ailleurs je crois que le désir d’autre chose est quasiment générique chez l’être parlant. Ce n’est pas le propre de la névrose, aucun être parlant n’est assez dans la béatitude, aussi satisfait qu’il soit, quelles que soient ses réussites, ses contentements, sa vie réussie. J’entendais à la radio hier : qu’est-ce qu’une vie réussie ? Aussi pleine qu’on imagine une vie, elle laisse toujours la marque de l’insatisfaction. Le désir d’autre chose est propre à l’être parlant. Après il a son accentuation névrotique qui donne au névrosé son caractère inefficient. Freud disait : le névrosé, au lieu de se réaliser dans la réalité, il se réalise dans ses fantasmes, c’était sa façon de dire l’irréalisme névrotique. Et dans le désir d’autre chose, ce n’est pas seulement l’insatisfaction hystérique qui est vraiment une stratégie dans le désir. Chez l’obsessionnel, le désir d’autre chose prend la forme paradoxale de la pétrification moïque, de la maîtrise moïque. Alors c’est là qu’on s’aperçoit qu’il ne faut pas en psychanalyse se fier à l’observation, parce que quand vous rencontrez un obsessionnel un peu moïque, comme on aime à décrire les obsessionnels rigides et pétrifiés dans leur autocontrôle, si vous vous dites, voila un sujet qui ne désire pas, il faut refaire vos classes. Parce que précisément, au contraire de l’hystérique, sa façon  de soutenir un désir de rien, le désir d’autre chose, c’est justement d’annuler le désir de l’objet qui mettrait le sujet en fading.

Jacques Tréhot : Je voudrais vous poser une question mais avant de la poser, je me disais que l’expression désir d’autre chose n’est peut-être ni plus ni moins qu’un pléonasme. Ma question est la suivante, pourriez vous expliciter ce que vous avez dit, je crois, en parlant de la réussite de l’acte qui atteste du non rapport.

Colette Soler : Oui. C’est un point qui a quand même son importance parce que souvent on s’imagine que ça désigne le ratage quasi inévitable des relations homme femme. Mais pas du tout, il y a des relations qui ne ratent pas au sens de l’acte ; c’est une expression de Lacan : « le ratage du rapport qu’est la réussite de l’acte ». Vous trouvez cela dans l’Etourdit13. Si vous voulez illustrer un peu plus ça, vous reprenez le Séminaire sur l’Angoisse, les chapitres où il reformule la castration à partir de l’objet phallique et des caractéristiques de l’organe mâle, et pour dire que précisément le fait que l’organe mâle ne connaisse pas une érection constante mais qu’elle va à sa chute, la chute de l’organe mâle, représente dans le rapport sexuel, la présence du non rapport, c’est à dire l’impossibilité pour le désir qui supportait cette érection de rencontrer la jouissance de l’Autre14. Donc là vous avez des développements extrêmement concrets. Et au fond si on veut le formuler plus théoriquement, on prendra l’expression, qui n’a pas l’air gentille mais qui n’est pas méchante en fait, que Lacan utilise dans Encore, quand il dit que dans l’acte sexuel la jouissance de l’homme c’est la jouissance de l’idiot15. Ca veut dire non pas que les hommes sont idiots bien sûr, mais qu’ils jouissent via leur organe, et que c’est une jouissance une et solitaire, qui ne rencontre aucune autre jouissance. Donc précisément la réussite de l’acte c’est le lieu du non rapport.

Le pléonasme ? Est-ce que le désir d’autre chose est un pléonasme pour désir ? Ce qui voudrait dire que le désir n’a pas d’objet, qu’il a une cause mais qu’il n’a pas d’objet, et il y a une distinction très importante dans l’enseignement de Lacan, qu’il a mis du temps à mettre en place, entre cause du désir et objet du désir. Cause, dans L’angoisse, il a une expression : la cause, elle est derrière, c’est à dire que c’est une perte qui a eu lieu et qui cause le vecteur de l’appétence vers quelque chose. Et puis il y a les objets, ce que le désir vise. Les objets du désir peuvent être extrêmement multiples, là on en a énuméré quelques uns : les gadgets, l’objet sexuel… Les premiers développements de Lacan insistaient sur ce caractère indéterminé du désir, en tant qu’il n’a pas d’objet spécifié, il a une cause mais pas d’objet spécifié. Et il en a énuméré quelques formes : la prière, l’ennui, la veille, l’insomnie, toutes sortes de phénomènes, vous voyez, où aujourd’hui nos comportementalistes n’auraient pas le soupçon que puisse se loger l’ombre d’un désir. Lacan y voit des indices du désir. Cependant plus Lacan a avancé, plus il a fait d’effort pour spécifier le désir déterminé. Le désir a deux formes : le désir indéterminé, pas d’objet et puis il y a les désirs qui ont une forme déterminée : le désir sexuel est un désir déterminé, le désir d’un homme pour une femme est un désir pour un objet déterminé, et c’est une grande question de savoir comment la parenthèse vide du désir indéterminé vient à se remplir, comment un objet électif vient à se loger là. Il y a donc deux développements chez Lacan : il y a le désir dans sa dimension d’infinitude qui n’a pas d’objet approprié, vecteur infini et pourtant dit-il, ce désir, il tourne dans un cercle restreint. Il a donc trouvé la solution de dire : le vecteur infini est un cercle. C’est très intéressant comme représentation : on n’arrête pas de tourner, autrement dit le désir n’est jamais satisfait, il ne peut pas se saturer vraiment, ça tourne, ça tourne, mais ça tourne dans un cercle restreint. Et toute la question est de savoir comment ça se produit.

J’avais fait l’introduction de la Section Clinique à Paris sur ce thème là, en disant : il y a des conditions de discours, pas de langage seulement, nécessaires pour remplir la parenthèse. Et puis il faut s’interroger sur la fonction du père. Il faut bien se représenter que le désir est létal, mortel ; il attaque donc l’homéostase possible des vies. Ce qui fait qu’une vie peut être vécue passablement, d’une façon supportable, c’est quand même le désir déterminé qui atteint ses objectifs, pas tout a fait complètement, mais qui les atteint quand même. Si vous regardez là encore le Séminaire sur l’Angoisse, qu’il faut lire et relire parce que c’est un séminaire qui représente un tournant je pense, Lacan y procède à la déclinaison des objets a, la construction de l’objet a, mais il termine les deux dernières pages pour annoncer, et tout au long du Séminaire il a fait des attaques en règle contre l’œdipe freudien, pour annoncer qu’il va falloir qu’il parle du père. Pourquoi ? Parce que le père représente un désir déterminé et il termine sur ce point : la détermination du désir.

Claudette Damas : J’avais une question qui me semble rejoindre ce que vous dites là : quand vous avez dit « pas de désir sans gain de jouissance, je vous mets au défi d’en trouver un » ; alors je voulais vous poser cette question par rapport au désir de l’analyste ; Lacan dans l’Ethique, présente le désir de l’analyste comme « désir pur », sans objet déterminé, différent en cela de ce qu’il dit dans le Séminaire XI comme « désir de la différence absolue ».

Colette Soler : Où présente-t-il le désir de l’analyste comme désir pur ?

Claudette Damas : Dans L’Ethique16. Il bascule ensuite dans le Séminaire XI sur le désir comme « différence absolue »17 où, me semble-t-il, il articule le désir à l’objet a.

Colette Soler : Oui. Il dit même explicitement : ça n’est pas un désir pur, c’est un désir qui vise quelque chose, c’est à dire un désir déterminé.

Claudette Damas : Pour en revenir à ce désir qui serait donc sans gain de jouissance, qu’est-ce qu’il en est du désir de l’analyste ? Serait-ce une perversion ?

Colette Soler : Si c’en était une, ce serait la bonne ! Mais, non ça n’en est pas une.

Je vais d’abord faire une remarque sur l’Ethique de la psychanalyse : c’est curieux j’ai réalisé ces temps-ci, dans des contacts contingents, que ce Séminaire sur l’Ethique de la psychanalyse et les développements sur Antigone en particulier, produit des lectures qui m’apparaissent comme des incompréhensions. Parce que, quand il dit c’est un désir pur, chaque expression de Lacan doit être placée dans son contexte, dans quel cadre se place cette notion de désir pur. Il n’est pas à ce moment là à questionner désir indéterminé ou déterminé, il est en train d’opposer au fond tout ce qui est du registre qu’on peut dire moïque, des idéaux du moi, du moi idéal, des valeurs de la Cité, tout cela est sur le même plan, et des biens, et de l’éthique des biens…il est en train d’opposer cela à ce que la psychanalyse introduit avec l’inconscient. Donc quand il dit Antigone, comme l’analyste, c’est le désir pur, c’est pour dire leur détachement par rapport à tout ce qui est de cet ordre. C’est pur de ses impuretés. Quelles sont ces impuretés, car quand on parle de pureté c’est qu’il y a des impuretés quelque part forcément. L’impureté dans ce contexte là, relisez l’Ethique, vous verrez, l’impureté est par rapport à toutes ces valeurs là. Donc ça n’est pas quelque chose qui concerne à proprement parler la nature du désir de l’analyste, mais pour dire que l’analyste, il se situe sur l’axe du désir, et qu’il n’opère pas avec son moi. Alors maintenant le désir de la différence absolue, pourquoi ce serait une perversion d’ailleurs ? C’est le paradoxe de ce discours, il vise la différence absolue de l’autre.

On peut alors évidemment se demander après s’il jouit perversement de faire produire cette différence absolue, parce que ça n’est pas lui qui la fabrique la différence absolue. C’est le grand mystère ça, qu’est ce qui peut bien y pousser un sujet. Il revient là-dessus : Est-ce qu’il y en a qui font ça pour d’autres raisons que de gagner de l’argent ? Voila qui est net. C’est effectivement une question. C’est d’autant plus une question qu’on tient pour acquis que le désir de l’analyste, ça n’est pas le désir de soigner, ce qui n’exclut pas que les effets thérapeutiques satisfassent l’analyste, Lacan le disait d’ailleurs de lui-même,  ça n’est pas la même chose que de viser ça.

L’expression « désir de l’analyste », je pense que Lacan l’a introduite en raison de ses élaborations de la structure : il avait opposé la demande, le désir, et donc une fois qu’il a mis la demande du côté de l’analysant – en effet l’analysant, il est dans la parole donc dans la demande – qu’est ce qui reste pour l’analyste : le désir. C’est le binaire qui amène ça : demande analysante – désir de l’analyste. Dans ce moment là, ça n’est pas le désir de l’individu analyste qui choisit la profession analytique, c’est une fonction, une fonction dans l’analyse, qui anticipe l’acte analytique. Le désir qu’il faut bien pour que l’analyste s’abstienne de ce dont il s’abstient : de juger, de suggérer, de conseiller, de protester…Il y a une grande part d’abstention dans la pratique analytique, qui d’ailleurs doit être supportée. Vous savez, Ferenczi a été le premier à apercevoir ça, et il s’est interrogé sur la vie d’un analyste – sans doute parce que son analyse était très limitée, il était très sensible au fait que l’analyste était toute la journée entre parenthèses dans sa personne – il se demandait comment c’était supportable. Pour que l’analyste réponde comme il doit répondre avec cette dimension d’abstention, et de saut risqué, qu’est une interprétation, évidemment il faut bien qu’il y ait un désir. Ce désir vise-t-il un gain, un plus-de-jouir, c’est l’objection que vous me présentez ? Je laisse ça en suspens. Quoiqu’il ait beaucoup d’éléments de réponse chez Lacan, mais lui-même nous a laissés sur la question. Evidemment tout le discours des analystes indique qu’ils prétendent à un désir qui serait sans gain, mais peut-on les croire ?

Clara Dacier : Je voudrais savoir le rapprochement entre la prise en compte du désir inconscient , le seul désir inconscient que l’on peut trouver et la destitution subjective, s’il y a quelque chose qui s’apparente.

Colette Soler : Je vous réponds très vite. Désir inconscient, c’est d’abord une inconnue, au niveau du signifié. Lacan l’écrit x, comme dans une équation. C’est le fantasme qui permet de résoudre l’équation. Autrement dit qu’est-ce qui répond à la question du sujet – qui est la question d’entrée à l’analyse : que suis-je ? Qu’est-ce que je veux ? Que suis-je dans mon désir inconscient ? – qu’est-ce qui répond ? C’est l’objet qui donne la réponse. Donc cerner le fantasme, le traverser dit-on, c’est une démarche qui va droit à ce que Lacan appelle la destitution. Un sujet est toujours représenté par des signifiants. Représenté par des signifiants, il ne sait pas ce qu’il est : x, énigme. En tant que non représenté, il est l’objet qui vaut comme réponse.

 

1LACAN J., « Du « Trieb » de Freud et du désir du psychanalyste » (1964), in Ecrits, Seuil, Paris, 1966 p.853.
2 LACAN J., Le Séminaire Livre XX, Encore  (1972-1973), Seuil, 1975, p.85.
3 LACAN J., « Kant avec Sade » (1963), in Ecrits, Seuil, Paris, 1966 p.786.
4 LACAN J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien » (1960), in Ecrits, Seuil, Paris, 1966 p.814.
5 LACAN J., « Note italienne » (1973), in Autres Ecrits, Seuil, 2001 p.310.
6 LA ROCHEFOUCAULD F., Maximes, édition de J. Truchet, M. Escala et A. Brunn, La Pochothèque : classiques Garnier, 2001.
7 LAMARTINE A. de, « premières méditations poétiques » (1820), in Œuvres Complètes, édition Hachette, Pagnerre, Furne, t. 1, méditation 1, (L’isolement) p.116.
8 DURAS M., Détruire, dit-elle, (1969), Editions de Minuit, Paris, 1969.
9 FREUD S., « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse », in La vie sexuelle, chapitre premier, § IV, P.U.F., 1973, p.55.
10 LACAN J., La troisième, in Lettres de l’Ecole freudienne, n°16, 1975, p.177-203.
11 LACAN J., Ecrits, Seuil, Paris, 1966, p.311.
12 LACAN J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » (1957), in Ecrits,  Seuil, Paris, 1966, p.534.
13 LACAN J., « L’étourdit » (1972), in Autres Ecrits, Seuil, 2001, p.449.
14 LACAN J., Le Séminaire Livre X, L’Angoisse (1962-1963), Seuil, 2004, p.197.
15 LACAN J., Le Séminaire Livre XX,  Encore (1972-73), Seuil, 1975, p.75 & p.86.
16 LACAN J., Le Séminaire Livre VII, L’Ethique de la psychanalyse (1959-1960), Seuil, 1973, p.329.
17 LACAN J., Le Séminaire Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Seuil 1973, p.248.

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