Le désarroi à l’adolescence

Article de Roger Mérian publié dans la revue PLI n° 5 (Revue de psychanalyse de l’EPFCL-France pôle Ouest). Intervention prononcée lors du colloque interdisciplinaire sur « Les affects de l’adolescence » organisée par le Laboratoire de Psychopathologie et Clinique Psychanalytique de l’Université Rennes 2 le 14 janvier 2010.

Ce qui vient au monde pour ne rien troubler,

ne mérite ni égards, ni patience.1

René Char

L’étymologie de désarroi, c’est « mettre en désordre »2. Désarroi, vient du vieux mot français arroi qui signifie, un conseil, un moyen, un secours. Le désarroi est donc un affect qui laisse le sujet avec une perte de ses moyens, sans conseil, sans secours face à cette délicate transition qu’est l’adolescence. Transition, qui pousse le sujet à trouver une nouvelle traduction pour dire une vérité qui ne se dit pas. Face à « un dérèglement de tous les sens », comme l’écrit Rimbaud3, quelque chose en effet, vient faire énigme dans le tableau de l’enfance.

Tel ce souvenir brûlant du jeune Yukio Mishima dans Confession d’un masque, devant une peinture du martyr du Saint Sébastien de Guido Reni, dans une scène « …qui représente l’enfance elle-même, passée et à jamais disparue. Quand j’en fus témoin, je sentis la main de l’adieu avec laquelle l’enfance allait prendre congé de moi. » (…) « …une seule chose apparaissait d’une clarté aveuglante, une chose qui à la fois me faisait horreur et me déchirait, emplissant mon cœur d’une inexplicable angoisse… L’expression de l’ivresse la plus obscène et la plus manifeste qui fût au monde.4 »

Mais, déjà Robert Musil nous avait averti en décrivant Les désarrois de l’élève Torless5 ; tel ce moment où le sujet rencontre un trou dans le savoir de l’Autre, et se trouve confronté à une sensation qu’il ne peut traduire en mots. Musil souligne un éprouvé du corps, un « frisson de dégoût », que Torless ressent de façon angoissante lorsqu’il observe le mouvement des mains de son meilleur ami pendant qu’il est en train de parler de la bizarrerie de son père. Il ressent alors « un élément sexuel s’introduire, hors de propos, dans ses pensées »6, et dans sa pensée surgit la solution, une injure : « Torless brûlait d’envie de couvrir d’injures son camarade mais les mots lui manquaient.7 »

Ce frisson de dégoût est corrélé à un autre, un « frisson de jouissance », qui accompagne le moment où il se rend complice, par le regard, d’une scène d’humiliation d’un camarade, Basini. Basini est un adolescent qui volait ses amis pour pouvoir payer une prostituée qui les initiait à la rencontre sexuelle. Lorsque ses amis du collège traitent Basini de voleur, ce signifiant lui paraît innommable pour Basini, mais soulage Torless. Ce signifiant ne règle en rien l’affect éprouvé – le frisson – lors de la scène d’humiliation où Basini se fait violenter sous prétexte d’être un voleur : il serait une tache à effacer.

Et c’est précisément cela que Torless trouve insupportable. L’injure ne fait ici que nommer cette part indicible de l’être qui ne peut se loger dans les mots de l’Autre. Torless, lui, se rend compte que sa jouissance non seulement ne peut pas être prise en charge par l’Autre, mais que, de plus, aucun discours ne peut lui permettre de trouver comment traduire son frisson. Il se trouve là fasciné pas ce que Basini vient d’incarner pour lui : cette tache, cette part immonde de l’être, cette part de lui qui fait aussi bien tâche pour lui. Il éprouve alors, dit-il « un éclair brûlant dans la tête »8 qui le plonge dans le désarroi le plus total.

Cette humiliation, dans cette scène regardée, vient inscrire la part de l’être qui n’a pu se traduire en signifiants. Le sujet est réduit à un objet qui est là comme laissé en plan. Cependant, c’est aussi à partir de cet objet, auquel il est réduit, que le sujet prend la parole, et qu’il a justement dans ce temps de l’adolescence à trouver une langue pour dire  l’élément de nouveauté qui l’habite. C’est à partir de là, je crois, que l’adolescent risque son je, dans une énonciation nouvelle qu’il tente d’attraper, dans une grammaire autre que celle de l’enfance.

C’est peut-être pourquoi l’un des seuls textes de Jacques Lacan qui donne des indications au sujet de l’adolescence, sa Préface à L’Éveil du printemps9 de F. Wedekind, reprend cette formule de Freud, selon laquelle « la sexualité fait trou dans le réel ». Et il ajoute cette précision, « si ça rate, c’est pour chacun ». Il isole aussi l’essentiel de cette puberté par cette remarque : « Un dramaturge aborde en 1891 l’affaire de ce que c’est, pour les garçons, de faire l’amour avec les filles, marquant qu’ils n’y songeraient pas sans l’éveil de leurs rêves. » « C’est du jamais vu, dit-il, mais orthodoxe quant à ce que Freud a dit. »10 Ce dont on ne peut parler, on en rêve.

Dès lors qu’il vient au monde du langage, et en particulier aux moments électifs où il est sommé de faire des choix, ce qui est le cas de l’adolescence, le sujet a affaire au réel. Si ce moment, que Freud appelle « puberté » dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle est celui où se réactualisent les choix d’objet de l’enfance et leur rapport à l’idéal, c’est aussi celui où il va s’agir de choisir une position quant à la sexuation. Il y a là comme un passage obligé, dont l’issue porte la marque des choix qui se sont opérés.

C’est, me semble-t-il ce qu’indique J. Lacan dès 1953 : le sujet devra en passer par « là où Freud est, et est pour nous tous, un homme placé au milieu de toutes les contingences les plus humaines : la mort, la femme, le père.11 »

La jeune patiente dont je vais parler maintenant témoigne, me semble-t-il, de l’effectuation de l’un de ces passages, et de la sortie de l’impasse dans laquelle elle s’est trouvée à l’âge de quinze ans. Lorsqu’elle a commencé son analyse sa mère, avec raison, avait peur d’un passage à l’acte suicidaire, mais cette jeune fille anorexique c’est de son corps dont elle ne savait que faire. Se trouvant toujours trop grosse, elle pratiquait depuis l’âge de douze ans la compétition sportive « sans fin », …qui la faisait manger « rien » pendant la journée. Ce sont le regard et l’objet oral qui sont ici convoqué dans leur rapport au corps.

Ce qu’elle déplie, c’est qu’elle avait éprouvé, lors d’un voyage en bord de mer, une irrésistible attirance pour le vide. Cette impulsion tout juste retenue l’avait elle-même surprise et suffisamment angoissée pour qu’elle décide de venir parler : elle avait eu envie de mourir, et elle voulait savoir la cause de ces pulsions mortelles. Elle énonce ainsi son symptôme qui devient analytique : « Je ne sais pas pourquoi je me perds » et « je m’affame ». Deux signifiants sont énoncés dans l’équivoque de sa demande, père et femme, qui l’introduisent dans le discours analytique avec à l’horizon les deux questions freudiennes de tout sujet en analyse : Qu’est-ce qu’un père ? et Que veut une femme ? Il serait hâtif de répondre, « être la femme du père », lorsque c’est la mort qui s’interpose pour elle comme solution possible.

Elle s’est aperçue d’abord très vite qu’à cette époque, elle était déchirée entre des pressions opposées qui lui enjoignaient de faire un choix, elle était divisée : soit elle consentait à l’exclusivité avec son petit ami, et alors elle laissait ses amies, soit elle répondait aux exigences de ses amies, et son copain s’éloignait d’elle. Son attirance soudaine pour le vide pouvait alors venir comme une réponse libératrice face à ce choix difficile, à sa position de sujet divisé : rester une fille ou devenir une femme ?

Mais cela n’expliquait pas le penchant morbide de la solution envisagée. Elle découvre que la disparition récente de son père, et surtout la dispersion des cendres de ce dernier dans la mer, pouvaient avoir eu sur elle cet effet d’appel : pas de lieu d’inscription pour lui parler, sinon la mer immense. Effet d’autant plus fort et irraisonné qu’elle avait déjà eu, petite fille, cette tendance à tomber dans l’eau. Elle raconte cette scène de ses 5-6 ans : Elle est repêchée par un oncle, après être tombée à l’eau du bateau de ses parents. Ceci, sous le regard de son père impuissant à la repêcher, puisque lui-même ne savait pas vraiment nager.

Elle repère aussi la fonction silencieuse qui s’imposait à elle : rejoindre son père disparu. Elle avait ainsi la liberté de se croire la seule à aimer ce père. Ayant avec ses séances ainsi réglé sa vie, plutôt sur la pratique de la parole que sur celle de la promesse faite au père de le rejoindre dans l’au-delà, elle s’est mise à rêver, et entre autres, à dire en rêve à son père qu’elle parlait pour supporter son absence. Un désir de savoir devient donc possible avec un autre, Autre que son père. Sa rencontre avec son petit ami lui fait découvrir l’amour et une terrible pudeur qui prolonge ses conduites enfantines de honte, de rejet de son corps et de ses formes féminines, mais désormais pas sans l’Autre.

Puis, au cours de la cure surgit un nouveau symptôme, pure jouissance de son être : Elle se plaint de crises de larmes qui s’emparent d’elle, apparemment sans raison, lorsqu’elle est seule avec son ami ; seulement lorsqu’elle est seule avec lui. Elle dit ne pas pouvoir les retenir, ni les faire cesser une fois qu’elles ont commencé, ni en parler avec lui quand il la presse de lui dire ce qui ne va pas. Il reste donc impuissant à la consoler. Elle-même est d’abord étonnée, puis inquiète : elle continue à craindre qu’il ne la laisse, surtout avec ces crises de larmes, en même temps qu’elle se plaint qu’il ne lui parle pas assez.

C’est alors qu’elle fait ce rêve : elle rencontre son père décédé, qui lui demande comment elle fait depuis sa mort, et elle répond : « Je fais rien, j’attends de grandir ». Elle saisit, en le disant, sa position de petite fille, le rapport entre sa crainte que l’Autre ne la laisse et ne lui parle plus, le lâchage précoce de son père. Mais elle peut ainsi répondre face au vide laissé par l’absence du père, en passant de « être fille de… » à un se faire, « se faire la petite amie » de son copain, c’est à dire en passant de « l’être abandonnée », à un « s’abandonner… » Ses crises de larmes, ne sont pas des larmes de tristesse, dira-t-elle. Elle fait avec le symptôme d’urgence pour lequel elle était venue, après avoir eu envie de se jeter dans la mer. Si elle avait pu situer cela comme une impulsion à rejoindre son père décédé qu’elle ne voulait pas quitter, c’est sa mère qu’elle voulait quitter, violemment, tout comme elle voulait, dans la vacillation du choix de sa position quant à la sexuation, quitter son corps de fille. « Je m’affame ».

À la fois identifiée à son père parti, objet d’amour électif de son enfance, et laissée tombée par sa disparition brutale, elle ne pouvait symboliser cette perte, trop réelle, ni se détacher de la fascination imaginaire que cela produisait. Elle est à l’épreuve du manque de mots, et doit accepter de passer de la disparition à la séparation. Accepter aussi de ne pas tout dire à sa mère, et de ne pas tout attendre de son ami. Mais elle a parfois affaire à sa sœur aînée, qui est encore encombrée avec son propre corps et qui lui en fait la confidence. Elle se demande alors comment alléger sa sœur de ce corps ? Manger, ne pas manger ? Un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout ? Elle vient avec un rêve : « J’étais ici avec mon copain, à un moment il vous dit : ‘vous n’êtes pas son père, vous n’y pouvez rien’ ».

Elle se rappelle alors ce souvenir, souvenir-écran : elle est une petite fille, courant sur la plage aux cotés de son père, et qui soudain tombe sur un rocher. Il s’est fait mal, elle ne peut le relever à cause de son poids. Instant de détresse profonde, où elle n’y pouvait rien… Elle a couru chercher de l’aide auprès d’adultes pour qu’ils fassent ce que déjà elle ne pouvait faire : relever son père, l’élever.

Elle se demande si c’est une vérité ou une fiction, si c’est une réalité ou une construction qu’elle a faite : il s’agit de déplier sa relation privilégiée entre son père et elle, des paroles affectueuses, qui s’opposent à celles qu’il avait avec sa mère et sa sœur, faisant d’elle « la fille préférée du père ». Mais cette pensée l’expose à la culpabilité. Au moment de la puberté, elle n’a donc pu que nouer à la jouissance d’un scénario fantasmatique, le réel de cette vérité, et là où l’appui du père lui a manqué, elle s’appuie sur son copain, qui d’ailleurs lui fait entendre cette perte.

Elle rapporte un dernier rêve, où sa sœur était loin d’elle sur le quai du port, et où elle se demandait comment sa sœur pouvoir la voir alors qu’elle ne portait pas ses lunettes ? Elle interprète ainsi son rêve : « ma sœur ne peut pas me voir ». Dans cette hainamoration, c’est le regard qui, encore, est convoqué dans le rapport au corps. Mais ne serait-ce pas elle qui, là aussi, déguise ce qu’elle ne peut pas voir, puisqu’à elle aussi, ça manque ?

Ainsi, n’est-elle pas en train de sortir du flou, du flot de larmes, et de voir, de savoir, qu’au malentendu fondamental qui a régné entre ses proches et elle, elle a pu choisir, un instant, de répondre par sa propre disparition de sujet ? Là où il s’agit maintenant de trouver à s’inscrire différemment dans un dire, dans sa langue propre – non sans l’amour – qui serait son symptôme vivable, où se nouent autrement Réel Symbolique et Imaginaire ; la mort, le père, la femme.

À propos de l’épreuve du réveil de la sexualité – « un réveil dont la naissance dure », écrit Roland Barthes12 – au moment de la puberté, un savoir nouveau se dévoile et un éprouvé corporel se manifeste.

La solution d’avant la puberté n’est évidemment pas tenable à partir de l’adolescence, et encore moins à l’âge adulte. Ce qui a valu dans l’enfance, comme équilibre et stabilisation, se trouvera lors du réveil de la sexualité, être une impasse. La solution proposée par la névrose infantile est que cette rencontre se faisait au nom du père, c’est-à-dire au nom d’une l’identification. Or, l’identification n’est pas l’être, justement. S’il y avait un être masculin et un être féminin pour l’inconscient, comme il y a biologiquement des mâles et des femelles, il n’y aurait pas besoin de la médiation complexe et précise de l’appareil psychique pour amener le sujet à une identification.

Que l’identification ne soit pas l’être est justement à l’origine des difficultés de l’adolescent, du symptôme, du réveil de la question que la névrose infantile avait solutionnée pour un temps jusqu’à la puberté. Il y a un réel de la différence des sexes, il tient à un fait biologique. Il y a une vérité de la différence des sexes, qui tient, depuis Freud, à la signification qu’elle prend pour un sujet, avec les conséquences psychiques inconscientes qu’elle entraîne. Ce dont il s’agit quand il s’agit de sexe, c’est de l’autre, de l’Autre sexe, même quand on y préfère le même. Ainsi, s’interroger sur la vérité ou le réel de la différence des sexes, c’est, me semble-t-il, se poser la question : « est-ce que la considération du langage en psychanalyse l’emporte ou non sur la considération du réel ? »

Dès lors la vérité de la différence des sexes vient voiler, comme un cache sexe, ce qu’elle recouvre de réel et qui fait l’os de l’affaire : le rapport sexuel qu’il n’y a pas. À l’adolescence la solution paternelle ne tient plus et, si le sujet s’y accroche, elle sera au mieux à l’origine du symptôme. La réponse ne peut être la même pour l’enfant et pour l’adolescent : l’amour du père comme appel à un idéal qui serait le garant d’une réponse possible à ce reste réel. Cette solution, satisfaisante pour l’enfant, devient un obstacle pour l’adolescent. Pourquoi ? L’amour du père laisse le sujet captif d’une identification qui lui sert à se protéger, certes, mais qui l’amène à abdiquer sa responsabilité face à la rencontre, qui est toujours rencontre avec l’altérité, avec l’Autre-sexe, avec ce que cette rencontre implique d’angoisse à l’occasion.

C’est ce que nous explique Freud dans Le roman familial du névrosé13, et qui permet à l’enfant d’accomplir ce qui est sa tâche – « la plus difficile, mais aussi la plus nécessaire pour l’être humain, nous dit Freud, à savoir, se séparer de l’autorité de ses parents » – séparation dont il nous montre qu’elle est relative puisque ce qui peut paraître un sentiment de trahison n’est en fait qu’une façon de « rester attaché à ses parents », comme dit Freud, …et comme le fait entendre cette jeune femme.

Mais, que le désir de l’enfant soit orienté par le Nom du père, n’est-ce pas encore un des mode de « sauver le père » ? Si pour sauver le père, la meilleure façon de le faire est de rester sa fille ; alors pour rester une enfant, il suffit d’entretenir la croyance au père : croyance au père, contre le pire, et comme évitement de la position du féminine14 au-delà de ce que Lacan nomme : « la valeur d’obstacle qu’est la mère »15.

Comment s’inquiéter, c’est à dire mettre en désordre, en dés-arroi, et se réveiller de la quiétude de l’enfance ? C’est cette inquiétude, et le réveil du sexuel, que porte Melchior et Moritz dans la pièce de F. Wedekind : « il n’y a pas d’âge fixé pour le premier surgissement de ses fantômes », dit Melchior16. En effet, s’interroge Georges Bataille, pourquoi au moment où leurs « corps sont des caisses de résonance, des enjeux de vie et de mort », des adolescents transgressent l’image lisse de leur corps pour poser des actes qui « déplacent et pervertissent les limites d’une promesse »17 ? Les réponses sont toujours singulières, l’amour surgissant et le fantasme agissant. Le fantasme en jeu – du moins dans sa version masculine – va alors donner raison à ces objets, objets a, en découpant le corps de la femme en morceaux : des bouts de corps phallicisés, cause du désir : « … des jambes en bas bleu ciel », dit Melchior, qui ajoute « (…) j’ai pensé : je suis incurable »18 : c’est la lecture de son fantasme.

Ainsi l’adolescent se repose la question de son existence lors « des métamorphoses de la puberté19 ». « Pourquoi au juste nous sommes dans ce monde » demande Melchior à Moritz20 Qui veut dire : Que veut l’Autre ? Et de quel désir suis-je l’objet ? Il se fabrique ainsi un type de réponse à la question de ce qu’il est pour l’Autre, mais aussi de ce que l’Autre lui veut. Et que lui demande-t-il ? Sinon ce qu’il est pour l’Autre dans l’échange sexuel, dans ce qui pourrait faire rapport. Précisément, ce qui pourrait faire rapport c’est un objet, un objet de jouissance qui cause le désir, et qui reste le seul vrai partenaire du sujet dans la rencontre sexuelle : la jouissance en tant qu’elle concerne l’objet.

Moritz le dit à sa façon : « J’ai parcouru le Dictionnaire Meyer de A à Z. Des mots, rien que des mots, des mots ! Pas la moindre explication claire. A quoi bon un vocabulaire qui, sur les questions les plus pressantes de la vie, ne répond pas »21 ?

La réponse faisant le malheur de la question22, je conclus. Surgissement inattendu du réel, un réel du sexe qui plonge le sujet dans une proximité avec ce réel : vacillement de l’image du corps et de ses repères imaginaires, remaniements identificatoires, effraction de la jouissance, choix de sa position quant à la sexuation, défaut du langage c’est à dire du symbolique pour dire la Chose. Ce désarroi s’accompagne d’un travail propre à ce moment de l’existence, nous dit Freud, qui « compte parmi les plus importants, mais aussi les plus douloureux, à savoir l’effort que fait l’enfant pour se soustraire à l’autorité des parents, effort qui seul produit l’opposition, si importante pour le progrès, entre la nouvelle génération et l’ancienne »23. Ce fut d’ailleurs le diagnostique d’Hannah Arendt qui dès 1954 se demandait si les adultes étaient encore responsables du monde qu’ils offraient à leurs enfants24.

« Les affects de l’adolescence », du désarroi à l’amour, s’éprouvent et divisent le sujet entre réel (de la différence des sexes) et vérité (de l’altérité féminine). L’amour s’éprouve bien sûr, mais il ne s’inscrit pas dans un seul discours, il se révèle dans le passage d’un discours à un autre. Ainsi, et je terminerai sur cette question : l’adolescence ne reste-elle pas le temps logique et paradigmatique de ce passage, d’un discours à un autre sans doute, mais surtout passage de la différence à l’altérité, entre vérité menteuse et réel impossible ?

Email de l’auteur : roger.merian@wanadoo.fr

1 CHAR R., « À la santé du serpent », in Le nu perdu, Poésie/Gallimard, Paris, 1978, p. 92.
2 BLOCH O. et VON WARTBURG W., Dictionnaire étymologique de la langue française, PUF, Paris, 1986, Article Désarroi.
3 RIMBAUD A., Une saison en enfer, in Œuvre vie, Editions du Centenaire, Arlea, Paris, 1991, p. 440.
4 MISHIMA Y., Confession d’un masque, Folio, Paris, 1983, p. 34, et p. 39.
5 MUSIL R., Les désarrois de l’élève Torless, Ed. Points, Paris, 1960.
6 MUSIL R., Les désarrois de l’élève Torless, Ed. Points, Paris, 1960, p. 31.
7 Ibid, p. 32.
8 Ibid, p. 120.
9 WEDEKIND F., L’éveil du printemps, Gallimard, coll. Le manteau d’Arlequin, Paris, 2006. Avec une préface de Jacques Lacan, pp. 912, septembre 1974, et une intervention de Sigmund Freud à la Société Psychologique du Mercredi en février 1907, pp. 99-107.
10 Ibid, p. 9.
11 LACAN J., Le Séminaire, Livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, séance du 18 novembre 1953.12 BARTHES R., Journal de deuil, Seuil/Imec, Coll. Fiction & Cie, Paris, 2009.
13 FREUD S., « Le roman familial des névrosés », (1909) in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1974, pp. 157-160.
14 La position féminine, soit le féminin, que Lacan développe notamment dans son séminaire Encore avec les formules de la sexuation, n’est pas la position d’une femme, ni la féminité, mais ce qui échappe à la logique phallique pour tout sujet, homme ou femme.
15 LACAN J., Préface à l’éveil du printemps de Wedekind.
16 WEDEKIND F., L’éveil du printemps, (1891), Gallimard, Le manteau d’Arlequin, Paris 2006, p. 23.
17 BATAILLE G., L’érotisme, Coll. 10/18, Paris, 1965, Chapitre V, La transgression, p. 71.
18 WEDEKIND F., L’éveil du printemps, (1891), Gallimard, Le manteau d’Arlequin, Paris 2006, p. 22-23.
19 FREUD S., « Les métamorphoses de la puberté », in Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1976, p.143-175.
20 WEDEKIND F., L’éveil du printemps, (1891), Gallimard, Le manteau d’Arlequin, Paris 2006, p. 19.
21 Ibid, p. 24.
22 Expression de Maurice Blanchot.
23 FREUD S., Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1976, p. 137.
24 ARENDT H., « Crise de l’éducation », in Crise de la culture. Gallimard, Paris, 1992.

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