Habiter le vêtement

Intervention de David Bernard, prononcée dans le cadre du Colloque du Forum du champ lacanien du Liban sur « Le corps noué », Beyrouth, 4 Mai 2019.

J’ai extrait mon titre d’une remarque que Lacan fit en Avril 1976 à l’occasion d’une présentation clinique. Commentant ce qu’une femme venait de lui confier concernant son rapport particulier au vêtement, il énonce ceci : « Elle n’a pas la moindre idée du corps qu’elle a à mettre dans cette robe. Il n’y a personne pour habiter le vêtement[1] ». La formule m’a arrêté en raison de son équivoque, le terme d’habit signifiant dans la langue française un vêtement, en même temps qu’il renvoie à la dimension de l’habitacle. Plus précisément, l’étymologie du terme d’habit reconduit au latin habitus, qui signifie manière d’être. Avec cet art qui était le sien, Lacan vient ainsi condenser dans cette simple expression la question qui orientera mon propos : Quel est ce corps que nous glissons sous l’habit, en guise de manière d’être?

La question m’a semblé d’autant plus opportune que peu de travaux sont consacrés à ce sujet du vêtement en psychanalyse. A croire que ce thème continuerait dans notre champ à ne pas être pris au sérieux, voire à être rabattu au rang de futilité, alors qu’il est aujourd’hui de plus en plus traité dans d’autres disciplines : histoire, philosophie, etc… Une clinique différentielle du vêtement serait ainsi à interroger, selon les structures de la névrose et de la psychose par exemple, aussi bien que selon les positions masculines et féminines.

Il se trouve en effet que Lacan donna plusieurs indications sur l’habit. Je proposerai ici une petite promenade au gré de quelques-unes de ces références, à commencer par le texte qu’il consacra au roman de Marguerite Duras, Le ravissement de Lol V. Stein. Il isole en effet dans ce roman ce qu’il nomme le « thème de la robe[2] », et s’arrête sur la scène où l’amant de Lol lui enlève sa robe, dévoilant sa nudité. La question que pose Lacan est alors la suivante : « Quoi être[3] sous[4] » la robe ? Il faut donner tout son poids à ce terme d’être. La robe, une fois retirée, laissera-t-elle apparaître l’être de Lol, dans sa nudité ? Réponse : le dévoilement ira jusqu’à « l’indicible de cette nudité qui s’insinue à remplacer son propre corps. Là tout s’arrête[5] ». Ainsi, à la nudité du corps propre, Lacan substitue cette indicible nudité. Voilà qui nous indique déjà que pour la psychanalyse, la nudité ne se réduit pas au corps, mais à la façon dont le symbolique affecte ce corps. Par ailleurs, lit-on ici, cette nudité se constitue d’un indicible, d’un réel, impossible à dire.

Mais alors, quel est cet impossible à dire ? A reprendre la question Quoi être sous la robe ?, il s’en déduit que cet impossible est à situer dans le champ de l’être. Telle est la vraie nudité de l’être parlant. Sous la robe, il n’y a plus le corps propre qui aurait dû constituer l’être du sujet. Il y aura en lieu et place la nudité du corps parlant, qui elle est effet du signifiant, et qui affecte le sujet d’un manque à être. Et c’est pourquoi Lacan propose de reformuler cet instant de dévoilement de la façon suivante : « Lol est de son amant proprement dérobée[6] ». Il faut souligner l’équivoque dont cette formulation se joue. L’étymologie du signifiant de robe renvoie en effet à un mot datant de l’ancien français, rober, qui signifiait voler. Dans la langue française, ce terme de rober a été aujourd’hui remplacé par dérober. L’étymologie laisse donc apparaître un noeud entre la robe et quelque chose de dérobé. Ainsi, ce dont Lol se trouve dérobée, une fois perdu le soutien de l’image de la robe, n’est autre que ce qui aurait dû constituer l’unité de son être : son corps propre, devenu du fait du langage, corps parlant. En cela, le dévoilement dont il est ici question ne sera qu’un « dé-voilement[7] », pour reprendre le terme même avec lequel Heidegger définira justement l’affect de pudeur. Il n’y aura ici qu’un dé-voilement, dans la mesure où celui-ci laissera apparaître quelque chose qui justement restera voilé, cette indicible nudité. « Là tout s’arrête », écrit Lacan, pour dire cette limite où en effet l’être manque, et où il situera lui-même plus tard la pudeur.

Notons qu’aux côtés de la pudeur, nous pourrions aussi situer l’angoisse que peut susciter cette limite, là où tout s’arrête. J’en prends pour témoignage une autre indication clinique : un cauchemar que Gide avait fait adolescent, au moment où se questionne précisément la rencontre avec l’Autre sexe. « Elle m’est apparue, très belle, vêtue d’une robe d’orfroi qui jusqu’à ses pieds tombait sans plis comme une étole ; elle se tenait toute droite, la tête seulement inclinée, avec un mièvre sourire. Un singe, en sautillant, s’est approché ; il soulevait le manteau en balançant les franges. Et j’avais peur de voir ; je voulais détourner les yeux, mais, malgré moi, je regardais. Sous la robe, il n’y avait rien ; c’était noir, noir comme un trou ; je sanglotais de désespoir. Alors, de ses deux mains, elle a saisi le bas de sa robe et puis l’a rejetée jusque par-dessus sa figure. Elle s’est retournée comme un sac. Et je n’ai plus rien vu ; la nuit s’est refermée sur elle…[8] »

En ce point de réel du cauchemar, il apparaît ainsi qu’à l’indicible nudité du parlêtre, pourra se joindre l’inexistence de La femme. A cet égard, le mythe de La robe, à l’exemple de la robe de mariée, ne vient-il pas répondre à cette inexistence structurale de La femme ? Seulement, La robe qui ferait La femme n’existant pas, plus près de la structure sera le défilé des robes, une par une. Je renvoie sur ce point aux développements qu’en fait Ludivine Beillard-Robert dans sa thèse de doctorat[9]. Quant aux hommes, toujours en défaut quant à L’homme… d’exception, nul doute que leur costume « complet-trois-pièces », ainsi qu’on le nomme curieusement dans la langue française, sera supposé réparer ce qui les afflige d’être dits hommes : la castration.

Autant dire que dans le lien de couple, pas certain que chacun puisse trouver sous l’habit l’être du partenaire, homme ou femme, avec lequel il espérait s’unir. Voici qui nous invite alors à une autre façon possible de commenter ce « Là tout s’arrête », en y situant cette fois la limite réelle du non-rapport sexuel. Pour le commenter, je passe à présent à une troisième référence de Lacan : un petit apologue qu’il nous livre dans son séminaire Encore, et qui nous conte une curieuse histoire d’amour. « Je peux vous dire un petit conte, énonce Lacan, celui d’une perruche qui était amoureuse de Picasso. A quoi cela se voyait-il ? A la façon dont elle lui mordillait le col de sa chemise et les battants de sa veste[10] ». Intéressant, que Lacan fasse ici de la façon dont la perruche vient mordiller l’habit de l’Autre, un signe de l’amour. La perruche était en effet amoureuse de « ce qui, souligne-t-il, est essentiel à l’homme, à savoir son accoutrement[11] ». Nous retrouvons dans ce terme d’essentiel ce que j’évoquais plus haut. L’habit est essentiel à l’homme, en ce qu’il feint d’incarner son essence au sens philosophique du terme, c’est à dire son être. Telle est aussi la raison pour laquelle le sujet s’attache à son image.

Mais poursuivons sur ce que cet apologue nous enseigne de nouveau. « Cette perruche était comme Descartes, indique Lacan, pour qui des hommes, c’était des habits en… pro-ménade. Les habits, ça promet la ménade – quand on les quitte[12] ». Ainsi, l’habit est essentiel à l’homme en tant qu’il incarne la promesse du Un… de l’union. Le pouvoir de l’habit rejoint ici le pouvoir du voile. Il laisse supposer que, une fois l’habit retiré, le sujet pourra rejoindre l’Autre dans le rapport sexuel. Seulement dans ce petit apologue de Lacan, nous voyons que la perruche en restera à mordiller les bords des vêtements de Picasso, entre col de chemise et battants de veste. Il y a donc une promesse de l’habit, qui ne sera pas tenue. A la façon des ménades en effet, du nom de ces femmes qui, ivres en permanence, accompagnaient et escortaient Dionysos, l’habit est un mythe. L’habit est un mythe en tant qu’il promet que sous l’image, il y aurait pour le sujet la possibilité de se conjoindre à la jouissance de l’Autre. A cela, Lacan ajoute alors : « Jouir d’un corps quand il n’y a plus d’habits laisse intacte la question de ce qui fait l’Un, c’est-à-dire celle de l’identification. La perruche s’identifiait à Picasso habillé. » En lieu et place du Un de l’union espérée, il y aura donc le Un de l’identification, relevant quant à lui de « l’essence du signifiant[13] ». Plus précisément, il y aura le Un de l’identification, pour tenter de pallier au Un de l’union, qu’il n’y a pas. Et c’est pourquoi au proverbe « L’habit ne fait pas le moine », Lacan rétorque : « L’habit aime le moine parce que c’est par là qu’ils ne font qu’un[14] ».

Je reprends alors ma question concernant l’articulation entre l’habit et le non-rapport sexuel. Ce petit apologue nous enseigne que, là où il y avait l’espérance d’atteindre l’Autre dans la nudité de son être, viendra la dimension narcissique de l’amour. L’attachement du sujet à son image viendra tenter de boucher le trou du non-rapport sexuel, substituant au Un de l’union, le Un de l’identification. L’amour est toujours réciproque, en conclura Lacan, au sens où nous aimerons chez l’autre notre propre image, de même que pour nous faire aimer de lui, nous le laisserons nous revêtir. Dès lors, qu’y a-t-il sous l’habit ? « Ce qu’il y a sous l’habit, répond ici Lacan, et que nous appelons le corps, ce n’est peut-être que ce reste que j’appelle l’objet (a). Ce qui fait tenir l’image, c’est un reste[15]. » Il y aura sous l’habit ce que produit la marque du langage sur le corps : non seulement ce manque à être, cette indicible nudité que nous avons soulignée, mais également un reste de jouissance, cet objet (a). Cet objet cause de désir constituera alors la seule substance possible du sujet, un semblant d’être. « La personnalité, note Lacan : c’est la façon dont quelqu’un subsiste face à cet objet petit a[16] ». De quoi animer le corps parlant de la cause d’un désir qui puisse faire qu’il y ait quand-même là quelqu’un. A cela, il faut néanmoins ajouter que cette personnalité, loin du mythe moderne d’un self-made-man, ne se constituera pas sans l’Autre.

La psychanalyse démontre en effet que ce qui fait le plus singulier d’un sujet, son désir, dont il pourrait considérer qu’il lui appartient en propre, se constitue dans sa cause au lieu de l’Autre, dans un lien de demande et de désir. Le sujet, d’être parlant, ne se fait pas tout seul, n’est pas cause de lui-même, mais portera la marque de ses liens à l’Autre. A l’opposé de l’idéal capitaliste du Self made man, le sujet se constituera ainsi sa garde-robe dans un lien à l’Autre et aux autres, leur empruntant leurs signifiants et images comme prêt-à-porter. Tels sont les habits identifiants du moi : « Le moi est fait, indique Lacan, (…) des identifications superposées en (…) manière de pelure : cette sorte de garde-robe dont les pièces portent la marque du tout-fait, (et dont) l’assemblage en est souvent bizarre. [17]»

Pour le démontrer, prenons alors appui sur la clinique de la psychose. J’en reviens pour cela au cas de cette femme dont je suis parti. Confiant à Lacan son rapport particulier au vêtement, il se trouve qu’elle témoigne en effet à ciel ouvert de cette nécessité structurale de se constituer comme désirant au lieu de l’Autre, pour y prélever quelque objet de désir. De n’avoir pu emprunter cette voie, cette femme dit son impossibilité à se constituer sa garde-robe moïque, la laissant dès lors dans l’espoir de parvenir enfin, dans le seul registre imaginaire, à constituer ce pas. « Ce que je recherchais dans mon idée, énonce-t-elle, c’est de ressembler à quelqu’un. C’est la condition de vie. C’est pourquoi je recherche leur vie à eux, je veux leur prendre leur vie, je n’ai pas de vie, je prends la vie à l’autre, c’est ça que je recherche[18] ». Et Lacan de ponctuer : « Ce n’est pas des choses qu’on imagine facilement ». Elle poursuit peu après : « Une robe suspendue… j’aimerais vivre comme un habit. Si j’étais anonyme, je pourrais choisir l’habit auquel je pense… j’habillerais les gens à ma façon. » « Moi, je représente la vie de tous les jours, le petit corsage qu’on repasse. » « Je recherchais toujours à trouver une place, et à trouver un chez moi chez les autres. Je ne sais pas où je suis, je suis partout. » « J’ai des affaires un peu partout. Mais je n’arrive pas à savoir à quel endroit. »

N’être qu’une robe suspendue, voilà donc ce à quoi se réduisait cette femme, faute de ce support de l’être que constitue l’objet (a) qui prélevé au lieu de l’Autre, lui aurait permis d’avoir un corps, une personnalité. Dès lors, là où chacun est d’ordinaire attaché à ses petites affaires et les retrouve toujours, les siennes se répandront partout dans l’imaginaire, sans place symbolique, ni attache réelle. « Cette femme, dira Lacan, illustre ce que j’appelle le semblant. Elle est ça. Il y a un vêtement et personne pour s’y glisser. Elle n’a de rapports existants qu’avec des vêtements. » « C’est la maladie mentale par excellence. » Le terme de mental renvoie ici au sens que Lacan lui donne en ces années, soit l’imaginaire, mais ici noué à rien, pur semblant en effet. « J’étais la personne temporaire qui remplace une autre », dira-t-elle encore. Ainsi que le soulignera Marcel Czermak, cette femme est en somme affectée d’un « imaginaire sans moi[19] », raison pour laquelle elle pourra voir son identité passer devant elle, et sans elle, dans un délire de persécution : « Quand je me balade dans la rue, il y a des gens qui me font des signes. J’en ai vu une qui avait pris mon gilet pour me persécuter, pour voir comment je me raccroche à mon passé. Elle prenait mon identité. Elle est passée devant moi en marchant assez vite, un petit peu comme quelqu’un qui ne voudrait pas avoir affaire à moi ».

Je conclus à partir d’une phrase extraite du texte de Lacan, Joyce le Symptôme : LOM a un corps, « à revêtir entre autres soins[20] ». La phrase laisse entendre combien ce corps ne se réduira pas au corps propre, lequel est devenu du fait du langage, corps parlant. Il en résulte, ai-je souligné, un défaut d’être pour le sujet, cette indicible nudité. LOM a un corps, du fait de ne pas l’être. La fonction de l’habit viendra alors suivre cette logique. Revêtir un corps reviendra à essayer d’avoir un corps, pour voiler cette indicible nudité de l’être. Telle est, avions-nous indiqué, l’étymologie du terme d’habit : une manière d’être. Habiller le corps, sera faire du corps un semblant… d’être, principe de la mentalité. Encore faudra-t-il pour cela y glisser ce qui fait la personnalité : l’objet (a). De là, il s’éclaire alors non seulement la fonction de l’habit, mais aussi les passions qu’il peut nourrir. Lacan aura en effet isolé l’affect signe de ce rapport du parlêtre à son corps et à sa mentalité : l’adoration. « Le parlêtre adore son corps, parce qu’il croit qu’il l’a[21] », dira-t-il à son séminaire Le Sinthome. L’adoration est ainsi l’affect signe de la croyance du sujet, dans le fait qu’il puisse, via l’image, avoir son corps, et y trouver son être. Telle est pour Lacan la racine de l’imaginaire, autant que de l’amour propre. Le sujet y croit à son corps, raison pour laquelle il adore et ne cesse de l’habiller… à sa manière.

 

[1] Présentation clinique par Jacques Lacan de Melle B, inédit.
[2] LACAN J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.193.
[3] C’est moi qui souligne.
[4] Ibid.
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] HEIDEGGER M., « Alèthéia », dans Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1958, p.328. Cf aussi HEIDEGGER M., « Logos », dans Essais et conférences, op. cit., p.267, et dans Etre et temps, Paris, Gallimard, 1977, p.277.
[8] GIDE A., André Walter, Cahiers et poésies, Paris, Les œuvres représentatives, 1930, p.226. Cf aussi sur ce point DELAY J., La jeunesse d’André Gide, Tome I, Paris, Gallimard, 1956, p.525.
[9] BEILLARD-ROBERT L., La robe, du voir au voile. Pour une psychopathologie du corps habillé au féminin, Université Rennes 2, 2018.
[10] LACAN J., Le Séminaire Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p.12.
[11] Ibid.
[12] Ibid.
[13] Ibid.
[14] Ibid.
[15] Ibid.
[16] LACAN J., « Discours à l’Université de Milan le 12 mai 1972 », paru dans l’ouvrage bilingue : Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p.32-55.
[17] LACAN J., « Conférence à Bruxelles sur L’éthique de la psychanalyse », le 10/03/1960, inédit.
[18] Présentation clinique par Jacques Lacan de Melle B., inédit.
[19] CZERMAK M., Passions de l’objet, Paris, Association Freudienne Internationale, 1996, p.183.
[20] LACAN J., « Joyce le Symptôme », dans Autres écrits, op. cit., p.567.
[21] LACAN J., Le Séminaire Livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005, p.66.

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