Violence du fantasme chez l’homme aux rats

Texte de l’intervention prononcée le 19 janvier 2019 à Rennes dans le cadre du CCPO

 

Cette année nous avons pour thème violence et parole, je souhaite aborder plus particulièrement le thème de la violence, à travers le fantasme de la névrose obsessionnelle et plus précisément en reprenant le célèbre cas clinique de Freud de 1909, L’homme aux rats. Ce cas comme nous le rapporte Freud dès les premières séances, « n’est pas le début de la maladie, c’est la maladie même. C’est une névrose obsessionnelle complète, à laquelle ne manque aucun élément essentiel. C’est en même temps le noyau et le modèle de sa névrose ultérieure[1] ».

Je vais brièvement réintroduire ce qui amène Ernst Lanzer à rencontrer Freud : « Un homme jeune encore, de formation universitaire, se présente chez moi et me raconte que, depuis son enfance, et particulièrement depuis quatre ans, il souffre d’obsessions. Sa maladie consiste principalement en appréhensions ; il craint qu’il n’arrive quelque chose à deux personnes qui lui sont très chères : à son père et à une dame à laquelle il a voué un amour respectueux. Il dit, en outre éprouver des pulsions obsessionnelles, comme, par exemple, à se trancher la gorge avec un rasoir ; il se forme en lui aussi des interdictions se rapportant à des choses insignifiantes[2] ».

Freud amorce l’écriture de l’homme aux rats par la névrose infantile du sujet, qu’il nomme sexualité infantile. Cela commence lorsqu’il touche, regarde la gouvernante : « J’étais couché près d’elle. Je lui demandai la permission de me glisser sous ses jupes. Elle me le permit, à condition de n’en rien dire à personne. Elle était à peine vêtue, et je lui touchai les organes génitaux et le ventre, qui me parurent singuliers. Depuis j’en gardai une curiosité ardente et torturante de voir le corps féminin[3] ». Mais ce sont plutôt ses premières érections qui l’arrêtent. Il va alors s’en plaindre à sa mère. Pour cela il lui a fallu « vaincre des scrupules » car il mettait ses érections en rapport avec ses représentations mentales et ses curiosités. Il pousse même le raisonnement plus loin : « que mes parents connaissaient mes pensées, et, pour l’expliquer, je me figurais que j’avais exprimé mes pensées sans m’entendre parler moi-même » et poursuit sur « Il y avait des personnes, des bonnes, qui me plaisaient beaucoup et que je désirais violemment voir nues. Toutefois, j’avais, en éprouvant ces désirs, un sentiment d’inquiétante étrangeté, comme s’il devait arriver quelque chose si je pensais cela et comme si je devais tout faire pour l’empêcher[4] ».

C’est une séance très riche sur le matériel clinique que le sujet rapporte à Freud. Arrêtons-nous sur plusieurs éléments. Ce sont également avec ces aspects de la névrose infantile du sujet que nous pouvons saisir la névrose ultérieure.

Ernst Lanzer exprime avoir fait la découverte du corps féminin très tôt dans sa vie. Cela le pousse d’ailleurs dans une tendance voyeuriste. Son fantasme de voir des femmes nues soutient un désir de voir et savoir. Mais cette tendance fut rapidement accompagnée d’un sentiment d’étrangeté. Selon Freud l’obsessionnel a des motivations inconscientes orientées par une transgression du principe de plaisir, tout en se préservant contre une éventuelle satisfaction sexuelle, avec angoisse devant le surmoi. La « satisfaction entraînerait un danger extérieur[5] ».

Nous entendons la première intrusion de jouissance pour le sujet, avec des érections qui lui échappent. C’est à dire une jouissance auto-érotique qui est vécu comme extérieure au sujet. C’est la rencontre entre le corps symbolique et la jouissance. C’est également ce que nous retrouvons chez le petit Hans. Il va alors s’en plaindre à sa mère. Il précise qu’il s’en plaint mais avec des scrupules. Est-ce une première trace de la culpabilité ? Notons qu’à ce moment précis il se demande si ses parents connaissaient ses pensées. Comment pouvons-nous entendre cela ? Est-ce parce que son rapport à l’Autre n’est pas encore pacifié ? Dans la clinique certains secrets d’enfants ont pour but de vérifier qu’ils peuvent cacher quelque chose au savoir parental. Charles Melman propose : « s’il peut avoir des idées à lui, ses pensées sexuelles lui viennent évidemment de l’Autre, c’est pour cette raison qu’il a le sentiment – il en recevait le message à ce moment-là de façon qu’on peut dire directe – que l’Autre sait ses pensées ; il reprend ses pensées sous une forme non pas inversée, retournée, mais directe. Donc, ses pensées sexuelles, comme tout le reste, lui viennent de l’Autre[6] ». Nous pouvons alors nous poser la question de savoir à quel moment Ernst n’est plus dans ce rapport direct avec le message de l’Autre mais plutôt le recevrait de manière inversée ?

Pour Denise Lachaud, « Dans la disposition obsessionnelle, le père est présent dans la parole de la mère qui le méprise. L’enfant sait cependant qu’il n’a pas à tenter d’être le phallus imaginaire de la mère. L’enfant, que la mère considère comme objet cause de son désir à elle, se considère comme cause de la distance du père par la mère. Il sait bien qu’il a quelque chose à voir dans cette sombre affaire[7] ». La mère du sujet obsessionnel maintient sa relation dans le registre imaginaire. Mais l’enfant n’est réellement pas satisfaisant et la mère ne manquera pas de le lui signifier. Pouvons-nous penser que le désir de savoir de l’homme aux rats, cette pulsion scopique était adressé à la mère mais déplacé sur les gouvernantes. Ce qui en accomplissement incestueux (avoir eu accès à la mère via les gouvernantes) aboutit à la mort du père. Pouvons-nous également articuler cela à la scène qu’il déplie : « Je devais alors avoir 7 ans. Nous étions assis tous ensemble : la gouvernante, la cuisinière, une autre domestique, moi et mon frère, plus jeune que moi d’un an et demi. Les jeunes femmes conversaient et j’entendis soudain Mlle Lina dire : « Avec le petit, on pourrait déjà faire ça, mais Paul (Ernst) est trop maladroit, il raterait certainement son coup ». Je ne me rendis pas clairement compte de ce qu’elle entendait par là, mais j’en ressentis de l’humiliation et me mis à pleurer[8] ». Le sujet ne saisit pas clairement les propos, mais il en repère quand même sa castration dans le discours de l’Autre.

Peu d’éléments sont ensuite rapportés par le sujet sur sa névrose infantile, peut-on se poser la question de la phase de latence à ce moment pour le sujet ?

Il commence un travail avec Freud, suite à deux événements, l’un que nous pourrions qualifier d’une mauvaise rencontre et l’autre qui est la perte de son lorgnon. Un capitaine A que le sujet craint, car il aimait la cruauté, se déclarant partisan des peines corporelles : « Or, pendant cette halte, nous eûmes une conversation au cours de laquelle le capitaine en question raconta qu’il avait lu la description d’un supplice particulièrement épouvantable pratiqué en Orient… » Ernst Lanzer souhaite même éviter de le verbaliser à Freud. Freud lui demandant de quand même préciser le supplice, note que le sujet a une expression bizarre sur le visage  que Freud déplie comme « l’horreur d’une jouissance par lui-même ignorée [9] ». Le sujet poursuit avec difficulté son récit « A ce moment, mon esprit fut traversé par l’idée que cela arriverait à une personne qui m’était chère ». La dame et le père mort sont les êtres chers. Ernst Lanzer précise directement que ces pensées le répugnent, lui sont étrangères. C’est ce que nous avions déjà entendu dans sa névrose infantile avec le voyeurisme. La « satisfaction entraînerait un danger extérieur[10] ».

Le deuxième élément n’est pas la perte du lorgnon mais un des effets que cela a eu. Le lendemain de cette rencontre avec le capitaine, celui-ci lui remet un colis en précisant « Le lieutenant A en a acquitté pour toi le montant. Tu dois le lui rendre ». Se forme alors chez le sujet une pensée, « Ne pas rendre l’argent, sinon « cela » (supplice des rats) arrivera ». S’en suit alors une logique propre au sujet autour de la difficulté à s’acquitter de cette dette. Donner à B pour que B donne à A, mais il apprend qu’il doit l’argent à l’agent de poste, lui vient alors l’idée d’aller à la poste avec A et B, que A donne l’argent à l’agent de poste, pour qu’elle les remette à B et comme ça le sujet rendrait l’argent à A. Freud rapporte cette réflexion du sujet en ajoutant « Je ne serais pas surpris que le lecteur eût été incapable de suivre ce que je viens d’exposer ». Notons les formulations du capitaine et du sujet. Au « tu devras rendre » du capitaine, le sujet y répond « ne pas rendre », l’impératif de l’Autre entraîne une opposition de la réponse du sujet sous la forme infinitive. Comment entendre l’infinitif dans ce retour ? Est-ce comme le « un » dans un enfant est battu avec l’élision du sujet, ou le « on » de on bat un enfant avec l’élision de l’agent ?

Notons que la postière incarne la femme riche, mais il ne l’aime pas. Il rencontre pendant les manœuvres une autre femme, mais pauvre. Lacan dans le mythe individuel du névrosé, précise que c’est avec elle qu’il faut éteindre la dette. Nous avons à y entendre la dette du désir à l’endroit de cette femme qui est à résoudre. Nous y retrouvons la situation du père, qui comme la mère du sujet aime à le rappeler, a cédé sur son désir pour l’épouser elle, qui a de l’argent et non la femme belle mais pauvre. C’est ce que nous rappelions plus haut, « Dans la disposition obsessionnelle, le père est présent dans la parole de la mère qui le méprise ». Cette mère qui dira à Ernst Lanzer d’épouser la femme riche. C’est d’ailleurs selon Lacan, le tournant de la cure « Freud comprend le ressentiment provoqué chez le sujet par le calcul que sa mère lui suggère au principe du choix d’une épouse. Que l’interdiction qu’un tel conseil comporte pour le sujet, de s’engager en des fiançailles avec la femme qu’il pense aimer, soit reportée par Freud à la parole de son père à l’encontre des faits patents, et notamment de celui-ci qui les prime tous, que son père est mort [11]». Ce n’est pas la première fois que le sujet se retrouve confronté à ce dédoublement de la femme avec la même division riche et pauvre. Avant les manœuvres militaires il devait épouser à la fin de ses études une femme riche, mais il préférait déjà une femme pauvre. Il fait le choix inconscient de ne pas pouvoir finir ses études pour ainsi écarter la question. L’homme aux rats ne pourra pas épouser la femme riche car elle est une représentation de la figure maternelle, et le lien au désir de la mère sera maintenu. C’est d’ailleurs à la première rencontre avant les manœuvres que les vœux de mort à l’égard du père se réactivent sous la forme de « si son père meurt il deviendra riche et épousera la femme de son désir ». Mais également, après des relations sexuelles, « c’est vraiment grandiose ! On pourrait tuer son père pour cela ». Freud nous précise qu’« on trouve la solution cherchée en confrontant les obsessions avec les évènements de la vie du patient, c’est-à-dire en cherchant à quelle époque apparaît pour la première fois une obsession donnée, et dans quelles conditions elle a coutume de réapparaitre ». Nous pouvons entendre dans ces compulsions la notion de conflit entre deux idées. La notion fondamentale est que la compulsion est constituée en deux temps, première idée, que la deuxième idée vient annuler. Dans l’hystérie le symptôme est un symptôme de compromis il associe défense et réalisation. Chez l’obsessionnel l’une va à la suite de l’autre. Défense puis réalisation ou réalisation puis défense. Freud déplie cette logique lors de la scène de la vieille dame avec la compulsion au suicide. « En plein travail, raconte-t-il, l’idée suivante me vint à l’esprit : passe encore s’il t’était ordonné de passer ton examen à la session la plus proche. Mais que ferais-tu si l’ordre surgissait en toi de te couper la gorge avec un rasoir ? Je compris immédiatement que cet ordre venait d’entrer en vigueur, me précipitai vers l’armoire pour prendre le rasoir, mais je pensai : Non, ce serait trop simple ; va ! Et assassine la vieille femme. De terreur, je tombai par terre [12] ». Ce que Freud interprète comme un désir du sujet de voir son amie, mais celle-ci est absente car elle est partie s’occuper d’une grand-mère. Freud laisse entendre la pensée suivante que le sujet rumine : « pourquoi cette vieille femme doit-elle tomber malade, juste au moment où j’ai tellement envie de voir mon amie ? » puis aboutir à « Oh ! Je voudrais y aller et assassiner cette vieille femme qui me prive de mon amie ». Cela est immédiatement suivi du contre ordre « tue-toi pour te punir d’avoir de pareils désirs ». L’ensemble de ce processus apparaît chez le sujet accompagné des affects les plus violents, mais dans l’ordre inverse. La punition (se couper la gorge) puis le désir coupable (assassine la grand-mère).

Pour Freud la névrose obsessionnelle est à lire comme une maladie de la pensée, le sujet en est affecté. Contrairement à l’hystérie où le refoulement se manifeste principalement par l’oubli, l’obsédé déforme les rapports de causalité du fait d’un déplacement de l’affect, allant jusqu’au fait que la pensée semble étrangère au sujet. C’est ce que nous repérons sur les mises en rapport que le sujet peut faire « si→ alors ». Dans l’homme aux rats, cela se manifeste « si j’épouse la dame, alors il arrivera malheur à mon père ». Freud repère déjà que la déformation elliptique est la manière dont le désir interdit arrive à s’exprimer de façon envahissante. Freud insiste également sur la religion, superstition, pensée magique des sujets obsessionnels qu’il explique par la toute-puissance de la pensée, le sujet craignant que ses désirs agressifs se réalisent. Penser un crime est déjà en soi un crime.

Lacan introduit la formule du fantasme, «  A barré<> phi (a,a’,a »,a »’…) » dans le séminaire Le transfert en 1961. Le grand A barré réfère dans ce mathème à une mise à l’écart de la dimension de l’Autre. Être sujet, c’est avoir sa place dans A, le lieu de la parole. Or, il y a un accident possible, que désigne la barre mise sur le grand A. A savoir qu’il se produise le manque de parole de l’Autre, plus précisément un refus du sujet à la parole de l’Autre. Maleval avance que l’obsessionnel est un sujet qui « privilégie la chaîne signifiante au détriment du signifiant pur du désir, c’est-à-dire le signifiant qui commande au champ de l’Autre le désir du sujet dans la castration signifiante [13] ». Cela a pour effet une dégradation de la fonction phallique. Nous retrouvons cela dans les difficultés de la pensée. La pensée propre du sujet est ainsi plus mise en avant que celle de l’Autre. Ses pensées infinies évitent également au sujet d’affirmer son désir via un acte. La partie gauche du mathème est à entendre comme le sujet qui s’évertue à effacer son désir. La partie droite elle, réfère à la spécificité de ses objets. « Tous ces objets visés par le désir sont également porteurs d’une valeur phallique dégradée. C’est pourquoi l’obsessionnel se trouve entraîner dans un doute perpétuel : dès lors que tous les objets du désir s’équivalent dans leur insuffisance [14] ».

 

Pour finir revenons sur la phrase du sujet, « La crainte que mon père ne meure ». Est-elle à entendre comme une transgression de la Loi paternelle. La mort, c’est celle du père mort de la Horde, le Père réel. La haine du père, même mort, reste refoulée. Le sujet obsessionnel ne peut le tuer. Mais ne sait-il pas déjà que ce maître est mort. L’obsessionnel attend la mort du maître, auquel il est aliéné, ne voulant pas admettre qu’il sait qu’il est déjà mort. Qui pourrait incarner ce Maître ? Lacan dans son séminaire sur La Lettre volée, avance l’idée que c’est une position que personne ne puisse assumer réellement car elle est imaginaire. Il poursuit en précisant que ce n’est pas en signalant au sujet qu’il est prisonnier du maître mort qu’il pourra espérer la solution, il restera en position d’attente. N’est-ce pas ici que nous pouvons entendre la proposition de définition de l’obsessionnel par Henri Ey comme étant le Maître absolu de son propre esclavage.

 

françois.basle@chu-rennes.fr

[1] Freud S., « L’homme aux rats », (1909), dans Cinq psychanalyses, PUF, Paris, 1985, p. 204.
[2] Ibid., p. 201.
[3] Ibid., p. 203.
[4] Ibidem.
[5] Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, p.97.
[6] Melman C., La névrose obsessionnelle, Le signifiant, la lettre, Erès, Toulouse, 2015, p.63.
[7] Lachaud D. L’enfer du devoir, Denoël, Paris, 1995, p. 51.
[8] Freud S., « L’homme aux rats », op.cit., p. 203.
[9] Ibid., p. 207.
[10] Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, p.97.
[11] Lacan J., « Variantes de la cure type », (1955), dans Ecrits, Seuil, Paris, 1966, p. 353.
[12] Freud S., « L’homme aux rats », op.cit., p. 220.
[13] Maleval J.-C., La névrose obsessionnelle, cours de l’université Rennes 2.
[14] Ibidem.

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