« Une femme dans la vie d’un homme »

Texte de l’intervention prononcé lors de la journée du Pôle 9 Ouest de l’EPFCL-France, Semblants d’homme, à Rennes, le 5 octobre 2019.

 

Semblants d’homme – Livre Numérique

 

« Maman, regardes mon costume de judo ». La mère : « Avec, tu ressembles à un vrai champion ». Le petit garçon sort se montrer en costume à ses deux copines. « Eh, Lili, Nana, vous avez vu ? Je suis un petit champion de judo ». Nana (son amoureuse) : « D’abord ce n’est pas parce que tu as un habit que tu es un champion Trotro ». « Et puis les champions de judo, ils ont une ceinture de couleur ». Lili (l’autre copine) : « Oui, c’est vrai, et toi elle est blanche ta ceinture. Décontenancé, Trotro part se renseigner auprès de son père. Puis, dans un mélange entre ses propres associations et la réponse de papa, Trotro se fabrique sa propre ceinture multicolore, à partir des cravates paternelles. Ainsi revêtu, il revient auprès des filles. Trouvant le jeu finalement rigolo, elles aussi veulent jouer à être championne. Une partie de chat s’improvise. Nana et Lili réussissent à attraper une cravate chacune qu’elles nouent à leur propre taille. A la fin du jeu, Trotro remarque que c’est quand même lui qui en a le plus, ce qui le contente tout à fait.

J’ai choisi en préambule ce dialogue tiré du dessin animé populaire, « L’âne Trotro » car j’ai eu la surprise de l’entendre différemment lorsque, justement, je travaillais sur ce texte. En effet, il m’est apparu que cette petite histoire, mine de rien, traitait d’un certain nombre de choses que je voulais aborder dans mon approche du semblant d’homme.

Par ailleurs, je ne pouvais pas ne pas faire ce clin d’œil au petit garçon qui est déjà, par certains aspects de sa problématique, un homme en herbe.

Je précise que lorsque je parle de l’homme, je ne fais nullement référence à la biologie mais à la psychanalyse freudienne et lacanienne telles que ces approches ont pensé le sujet dans son rapport à l’inconscient. Freud, puis Lacan auront tous deux réservé un sort au phallus qui constitue, d’une certaine manière, la position masculine, ce phallus se distribuant tant du côté du sujet hystérique que du sujet obsessionnel, même s’ils ne l’utilisent pas de la même façon.

Lacan a déplié la notion de « faire-homme » en la définissant à partir du petit garçon en position de faire signe à la fille qu’on l’est. Seulement, étant celle à qui s’adresse ce signe, la fille entérine le destin du semblant masculin. Dans l’histoire de Trotro, la parole de Nana déconstruit le paraître, rappelant au petit âne que ce n’est pas l’habit qui fait le champion. L’effet de dégonflage ne manque pas ici d’être redoublé en raison du fait que la remarque émane de celle auprès de qui Trotro cherche justement à plaire.

Chez Lacan, la parade est un véritable concept en soi que je méconnais trop pour l’approfondir sérieusement. Je voudrais seulement mettre aujourd’hui le doigt sur un point relatif à son dénouement tel que Lacan l’a articulé dans un passage de son séminaire sur « L’angoisse », à partir de la logique même de la parade. Elle consiste, je cite, à « laisser voir son désir pour la femme[1] ». Il conclut en indiquant que l’angoisse qui surgit dans la parade est liée à la « possibilité de ne pas pouvoir[2] ».

Laisser voir son désir est donc une position qui peut déboucher sur un risque d’angoisse, à partir du moment où le sujet perd le semblant qui donnait consistance à ce désir. Dans la clinique du bafouillage sexuel quotidien, il y a les mots de cet homme qui, par exemple, « perd » ses moyens, au moment précis où il s’agirait justement, pour lui, de les garder pour franchir le pas de l’acte. Et je ne parle même pas des affects liés à la perte virile, comme par exemple, la honte de n’avoir pas pu ou de n’a pas y être arrivé.

Pour décaler déjà un peu les choses, je convoque l’humoriste de talent, Blanche Gardin qui, dans un ton merveilleusement cynique et piquant, parle du « devoir de bander », une expression qui, déjà, dans son équivoque, fait un pas de côté. Je laisse donc la parole à cette femme :

« Compliqué d’être un homme. Le premier défi qui se pose à l’homme dans sa vie d’homme c’est quand même de devoir bander. Je veux dire son statut d’homme viril dépend d’un processus physique qu’il ne peut pas contrôler par la volonté. C’est quand même une servitude monstrueuse quand on y pense. L’homme lui doit bander. Et l’origine de la virilité est là d’ailleurs. Tu dois gouverner ta propre teub. Mais quel défi monstrueux. Tu m’étonnes qu’une fois qu’ils y sont arrivés ils pensent qu’il faut qu’ils gouvernent le reste du monde les mecs. Ça doit rendre mégalo, une fois que t’as réussi à faire ça. C’est l’enfer de devoir bander, la parano que ça doit créer ».

Le « devoir de bander », voici ce qui peut, à l’occasion, être l’expression du surmoi tel qu’il peut se manifester chez le sujet obsessionnel à partir d’une identification au père tout-puissant. Il est celui qui jouit, mais également celui qui interdit. Dans un passage du séminaire sur « L’identification », Lacan explique que la figure du père idéalisé chez le sujet obsessionnel est toujours, plus ou moins, assimilable au mort. Et que de ce fait, la jouissance idéalisée du père est, en quelques sortes, enterrée avec lui, ce qui empêche, du même coup, le sujet de l’atteindre.

Voici donc l’obsessionnel bien barré, au sens où son désir de jouir aussi bien que le père reste de l’ordre de l’impossible. Le père étant mort, l’imaginaire de sa jouissance viendra toujours barrer la sienne.

Je poursuis sur la bandaison car Lacan ouvre une perspective tout à fait nouvelle dans l’abord langagier qu’il en propose. Même s’il ne manquait pas d’humour concernant la chose phallique, il a lui-même interrogé le fait de « bander » de manière tout à fait sérieuse vis-à-vis des considérations théoriques et cliniques qu’il a réservé à cette question. Ainsi, en 1972, Lacan énonce que « bander, ça n’a aucun rapport avec le sexe, pas avec l’autre en tous cas[3] ! », précise-t-il, poursuivant sur l’idée que cela a, en revanche, à voir avec la parole. L’hypothèse est remarquable à plus d’un titre. En premier lieu, elle réaffirme la fonction du langage dans l’érection du désir humain. C’est au détour d’un jeu de langue fameux que Lacan explicite son raisonnement prenant appui sur l’exemple des dessins animés dans lesquels, je cite, « la parole (..), on vous la chiffre sur des banderoles : la parole c’est comme là où ça bande…rôle ou pas[4] ! ».

Si Lacan nous parle de cette bande autour de la parole, c’est pour la relier à la fonction phallique que représente une femme pour un homme. Je cite sa remarque : « il faut tout de même appeler ça par son nom, ça veut dire lui donner la fonction, ça veut dire la prendre comme phallus[5] ».

Ce développement me permet de ponctuer les choses ainsi, que l’homme bande à partir d’une parole qui érige la femme en un phallus pour lui-même.

La lecture de Lacan concernant le mythe d’Adam et Eve reprend tout à fait cette idée de la femme comme phallus de l’homme. Partant du fait que Eve soit faite à partir d’une des côtes d’Adam, Lacan rapporte la fonction de cette femme à un « complément phallique[6] ». Le terme est tout à fait opportun. Un « complément », selon la définition du Larousse, c’est « ce qui doit s’ajouter à quelque chose pour le compléter ». Lacan note, au passage, et « avec ironie le goût biblique pour l’ouverture à l’altérité[7], au moment de créer la femme. Je cite : « Adam aurait pu rencontrer l’Autre[8] », « la vraie », c’est-à-dire, (…) celle où le sujet ne retrouve pas un bout de lui-même[9] ».

Du point de vue de ce ratage, Adam se présente avant tout comme un homme « châtré » au sens où sa côte bien aimée est en même temps ce qui le coupe, le sépare à jamais de la femme comme Autre.

Si La femme, que Lacan écrit avec un « L » majuscule barré, n’existe pas en tant que signifiant universel, les femmes, elles, existent bel et bien, chacune à leur manière. C’est précisément à partir de cette logique de l’ « une par une » que Lacan questionne ce qu’une femme peut représenter dans la vie d’ « un » homme. S’appuyant sur une référence à Ondine, l’héroïne de la pièce de théâtre de Paul Claudel, il avance ceci : « Ondine manifeste ce dont il s’agit : une femme dans la vie d’un homme, c’est quelque chose à quoi il croit, il croit qu’il y en a une, quelques fois, deux, ou trois – et c’est bien là d’ailleurs que c’est intéressant c’est qu’il peut pas croire qu’à une – il croit qu’il y a une espèce, dans le genre des sylphes ou des ondins[10] ». Croire qu’il y en a, comme « une espèce » peut donner raison du fait que le désir masculin soit de nature à aller voir l’ailleurs que cette espèce rare et précieuse lui permet d’envisager. C’est un désir tourné vers l’Autre, mais dont l’accès est barré par le fantasme qui voile la véritable altérité. Je referme la parenthèse. Sur quoi peut reposer cette croyance ? Eh bien, voici la suite du développement de Lacan : « Croire à des êtres en tant qu’ils peuvent dire quelque chose[11] ».

Ainsi, le sujet en position masculine est susceptible de mettre les femmes de cette espèce en position de pouvoir dire quelque chose de la jouissance qu’il leurs suppose. Seulement, ayant son oreille branchée sur jouissance phallique, il ne peut pas entendre ce que ces « êtres » auraient à dire en tant qu’Autre. Par ailleurs, les femmes elles-mêmes ne sachant pas ce qu’elles disent, disait Lacan, « on n’a jamais le savoir de l’Autre sexe[12] ».

Par contre, ce que Lacan avance c’est qu’il y a bien un savoir du sexe en tant qu’il est « mâle »[13]. Ce savoir, je le cite, « aboutit à l’expérience de la castration, c’est-à-dire à une certaine vérité qui est celle de son impuissance, de son impuissance à faire, disons, quelque chose de plein qui est l’acte sexuel[14] ». Cela donne d’un côté, « ce joli balancement littéraire : – de la puissance du mensonge d’un côté, – et de la vérité de l’impuissance de l’autre[15] ».

Je suis tout à fait sensible à cet aspect de la clinique qui témoigne de la façon dont un homme peut mettre l’Une aimée sur un piédestal qui la situe à part du reste des femmes. Cette place qu’il lui réserve peut venir l’affecter, au regard de la crainte qu’il a de perdre l’objet idéalisé. C’est d’ailleurs ce que chante avec force et désir, le chanteur Gaël Faye dans sa chanson « Ma femme », titre que j’ai découvert par l’entremise de David Bernard que je remercie pour cette belle rencontre musicale. En voici un extrait : « A côté, les autres, elles ont des tronches de gorilles, Y’a les femmes et y’a la mienne ; allégorie hors-catégorie ». Puis, on entend ceci : « Accro, je suis à cran, c’est la muse de mes écrits Elle a transpercé l’écran ; c’est un dimant dans son écrin Une femme une vraie de vraie ; regarde comme elle est gaulée J’aime pas la voir partir, mais j’adore la voir sans aller ». Ces dernières paroles me laissent penser qu’au-delà du plaisir, le signifiant de « Ma femme », tel qu’il peut venir s’inscrire pour un homme, à de quoi causer sa jouissance à lui, à défaut de pouvoir jouir d’elle.

 

Dans son texte « Un type particulier de choix d’objet chez l’homme », Freud met en avant les figures de la mère et de la putain dans la vie amoureuse masculine. Aujourd’hui, j’aimerais questionner le point clinique qui porte sur le fait que certains hommes sont amenés à scinder, de manière radicale, ces deux figures. Lacan tranche lorsqu’il dit que tous les hommes n’aiment pas la femme, mais la mère. Ce ravalement a comme conséquence clinique le fait que, par exemple, certains hommes ne peuvent pas faire l’amour avec la femme qu’ils aiment, puisque c’est leur mère, alors que d’autre part ils peuvent faire l’amour avec une femme à condition qu’elle soit une « mère ravalée », c’est-à-dire « la prostituée[16] ».

Comme étayage, voici ce que j’aurais à vous livrer. Il m’est arrivé d’expérimenter la réaction d’un homme qui, faisant régulièrement des plaisanteries sexuelles sur les femmes de son entourage, prit tout à fait mal le fait qu’on porta la blague sur la sienne. Inutile de préciser qu’à ce moment-là, l’allusion n’était plus drôle du tout, pour lui.

Sans doute s’agit-il parfois de ne pas mettre les deux femmes dans le même panier, dès qu’on touche à la mère.

Toujours dans la même lignée logique de « celle à qui il ne faut pas toucher », voici le cas d’un patient d’Ella Sharpe que Lacan reprend notamment dans le séminaire sur « Le désir »[17]. Je centre la référence autour de ce que Lacan déplie à propos de la « girl friend » celle qui, dans le rêve de cet homme, est mise « hors-jeux[18] ». N’ayant aucun rôle dans l’histoire du rêve, si ce n’est d’être là, elle représente celle dans laquelle l’homme en question met le phallus « à l’abri[19] ».

Pour comprendre sa valeur auprès de cet homme, voici comment le psychanalyste interprète celle qu’il nomme sa « dame ». « Il ne veut pas perdre sa dame parce que, sans aucun doute, sa « dame » est la clef de tout cela, que tout cela ne peut tenir debout que – parce que c’est du côté de la « dame » que rien ne doit être changé, – parce que c’est du côté de la « dame » qu’est la toute puissance [20]». Elle représente celle qui « ne doit pas « être sans l’avoir[21] ». C’est tout à fait remarquable quand on sait que cette formulation de « ne pas être sans l’avoir » est une définition de la position masculine chez Lacan.

Après la dame, Lacan aura nommé une troisième femme qui est l’épouse. Dans le séminaire « D’un discours qui ne serait pas du semblant », il donne à celle-ci la fonction de pèse–personne, ajoutant qu’il n’y a rien de tel que de peser sa femme, quand il s’agit d’un homme[22] ».

Peser, le terme est tout à fait judicieux quand on pense au fait qu’il peut s’entendre comme ce qui pèse au sens de ce qui a de la valeur, mais aussi comme ce qui pèse au sens de ce qui est lourd à porter. L’épouse est double. Elle est cette figure phallique que l’homme embrasse dans le mariage. Mais, en tant que l’homme rencontre le mur de la castration dans l’amour, une femme peut être assimilée à un symptôme pour lui.

Tout le monde le sait, il y a le mariage. Et, il y a les années de mariage. Quand l’humour sublime le ratage amoureux au fil du temps, ça donne ce dialogue de couple délicieux écrit par Fabcaro : « Tu ne me regardes plus Denis. Hein ? Mais si enfin, qu’est-ce que tu racontes ?… Ah oui, alors sans te retourner, dis-moi comment je suis habillée… Une doudoune batman, un sarouel jaune fluo et des après-ski. Pas du tout. Pff, j’ai pas de pot, n’empêche… »

Voici ce fameux pot dont certains hommes manquent, quand il s’agit de se plaindre de celle sur qui ils sont tombés et avec qui ils partagent leur vie.

Bien sûr, l’épouse en tant que symptôme n’est pas toujours le partenaire idéal pour l’homme en quête de virilité. Ceci étant dit, et pour clore notre propos, qu’est-ce qu’un homme viril ? Lacan a répondu à cette question dans une référence au personnage d’Orian dans le dernier volet de la trilogie de Paul Claudel qui s’intitule « Le père humilié ». Ce que j’aime c’est que cet exemple a le mérite de proposer une conception de la virilité à l’opposé de ce qui peut être de l’ordre de l’enviable pour celui en quête de plus de masculinité.

Pour comprendre, voici les très grandes lignes de cette histoire. Pensée, aveugle, est la fille de Sichel et de Louis de Coûfontaine. Orian et Orso, quant à eux, sont frères. Dans un contexte de guerre, lors d’une soirée organisée, Orian et Orso rencontrent Pensée et en tombent tous deux amoureux. L’amour de Pensée se porte, quant à lui, sur Orian. Et il a toutes les raisons de se porter sur lui, étant donné que c’est un amour impossible. En effet, Orian est un homme de Dieu et, malgré son attachement à Pensée, il choisit de poursuivre sa vocation religieuse et renonce, ainsi, à elle. Seulement, son désir le trahit. Et, avant de partir en guerre avec son frère, Orian cède à son désir de Pensée et s’unit à elle. Le destin tragique fait mourir Orian au combat et revenir le frère auprès de Pensée pour lui annoncer la mort de son bien aimé.

Le développement qui va suivre s’appuie très largement sur les remarques de Lacan telles qu’il les a formulés dans le séminaire « Le transfert », à la leçon du 17 mai. Si Lacan qualifie Orian d’homme vrai, c’est au sens où son désir l’aura poussé à en « faire les frais[23] » par sa mort, Lacan précisant que c’est au niveau du plaisir que ces frais s’appliquent.

« Le désir est ici plus fort que la sainteté elle-même (…)  car c’est un fait qu’Orian le saint (…) fléchit et cède et perd la partie, et pour tout dire, pour appeler les choses par leur nom : qu’il baise bel et bien la petite Pensée[24] ». A quoi il ajoute, « et c’est elle qui le veut[25] ». Je m’arrête un instant sur cette formulation car elle m’a d’abord surprise. Cette volonté féminine qui s’exerce ici sur l’homme s’apparente à ce que Lacan nomme « les formes les plus perverses du désir[26] ». Il « y a toujours dans le désir quelque délice de la mort, mais d’une mort que nous ne pouvons nous-même nous infliger[27] » souligne-t-il. La perversion est à entendre ici au sens du retournement. Il concerne ici le désir qui, à être articulé, prend les traits de l’Autre, déguisement qui explique le fait qu’en en tant que sujet, « nous n’y comprenons rien[28] » à ce désir.

A l’image d’Orian, la virilité en acte, et non pas celle du fantasme, engage un homme sur la voie de la castration et de ce point de vue, touche davantage à la jouissance qu’au plaisir.

Pour finir, Lacan fait de ce viril, « le cas le plus éthique ». Seulement, il ne donne pas plus de précision là-dessus. Donc, là où ça s’arrête, j’interprète l’éthique comme s’appliquant ici au désir qui engage, pour le sujet, une part de castration. On pourrait tout à fait dire qu’Orian n’est pas un homme lâche au sens où il ne manque pas de courage quand il s’agit de perdre, de renoncer à la jouissance, au nom d’un désir.

C’est sur cette question de la lâcheté que je finirais ce travail. Le terme est utilisé par Lacan à au moins deux reprises dans la même leçon du séminaire sur la « Logique du fantasme[29] ».

Loin de tout moralisme, Lacan vise un abord structural de la chose. Ainsi, dans le premier passage, il use d’un jeu de mot entre l’acheter et « lâcheté » autour une métaphore de l’achat et de ce qui fait, je cite, un « bon vendeur[30] ». Sur quoi repose son esprit ? Sur le fait que c’est « par le désir de l’Autre que tout objet est présent quand il s’agit de l’acheter[31] ». L’argument auprès du potentiel client que « s’il ne l’achète pas, un autre va le prendre[32] » et en jouir à sa place. Lacan articule l’idée en la traduisant avec ses propres symboles : « il va manquer de ce qu’un autre le prenne[33] ». L’effet de la jouissance de l’Autre chez le sujet divisé (S barré) se manifeste à l’endroit de sa barre, comme limite à sa propre jouissance.

Ayant en tête cette primauté du désir de l’Autre quand il s’agit de « lâcheter », nous pouvons avancer sur la question de la lâcheté en réaffirmant que le désir se construit par le truchement de l’Autre en tant qu’instance symbolique capable d’articuler ce désir.

Pour donner du relief à cette dimension de la lâcheté, Lacan poursuit sur ce qu’il appelle « la lâcheté du professeur[34] ». C’est une référence au cas de Florie tiré d’un texte de Havelock Ellis, dont Lacan pointera les carences de l’observation clinique de la part de ce dernier. En effet, la patiente ayant réussi à franchir le pas d’une confession liée à ses fantasmes de flagellation, elle lui avoue « qu’elle fait entrer dans ses fantasmes une personne réelle, quelqu’un qu’elle admire et qu’elle vénère[35] ». La lâcheté se situe dans la remarque du professeur « De qui s’agit-il, je ne lui ai pas demandé[36] ». Déjà, et sans surprise, Lacan souligne que c’est bien évidemment de lui dont il s’agit.

La résistance du psychanalyste l’empêche de franchir le pas avec sa patiente, là où il ne s’agissait, au final, que d’un fantasme. Ce professeur aurait-il oublié, l’espace d’un instant, que le rapport sexuel n’existe pas ?

Je remercie vivement Yves-Marie Leguernic de m’avoir donné, comme rebond à ce travail, cette référence dernière sur la lâcheté qui, pour moi, fit mouche. Elle se trouve dans « Télévision[37] ». C’est dans un passage où Lacan parle de la tristesse, cet affect que l’on qualifie, indique-t-il, de « dépression[38] ». Reprenant la faute morale de Dante, il parle, quant à lui, d’une « lâcheté morale[39] » qui, dans l’analyse, concerne le devoir de bien dire. Si le psychanalyste pointe cette pente à la lâcheté, on pourrait étayer ce point par le fait qu’il est parfois difficile de dire, précisément lorsqu’il s’agit des « maux » qui engagent quelque chose de l’ordre de la castration. Il peut se passer un certain temps d’ailleurs entre la parole déployée en analyse et l’entrée dans ce bien dire. Par contre, la note positive est que c’est à partir de ce bien dire que le sujet, je cite, peut « s’y retrouver dans l’inconscient[40] ». Ce qui donne déjà une orientation.

 

[1] Lacan Jacques, Le séminaire Livre XX, Encore, leçon du 20 mars 1963.
[2] Idem.
[3] Lacan Jacques, Le Séminaire Livre XIX, … Ou pire, leçon du 3 février 1972.
[4] Idem.
[5] Idem.
[6] Lacan Jacques, Le séminaire Livre XIV, La logique du fantasme, leçons du 24 et 31 mai 1967.
[7] Idem.
[8] Idem.
[9] Idem.
[10] Lacan Jacques, Le Séminaire Livre XXII, R.S.I., leçon du 21 janvier 1975.
[11] Idem.
[12] Lacan Jacques, Le Séminaire Livre XV, L’acte psychanalytique, leçon du 27 mars 1968.
[13] Idem.
[14] Idem.
[15] Idem.
[16] Idem.
[17] Lacan Jacques, Le Séminaire Livre VI, Le désir et son interprétation, leçon du 11 février 1959.
[18] Idem.
[19] Idem.
[20] Idem.
[21] Idem.
[22] Lacan Jacques, Le Séminaire Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, leçon du 20 janvier 1971.
[23] Lacan Jacques, Le Séminaire Livre VIII, Le transfert, leçon du 17 mai 1961.
[24] Idem.
[25] Idem.
[26] Idem.
[27] Idem.
[28] Idem.
[29] Lacan Jacques, Le Séminaire Livre XIV, La logique du fantasme, leçon du 21 juin 1967.
[30] Idem.
[31] Idem.
[32] Idem.
[33] Idem.
[34] Idem.
[35] Idem.
[36] Idem.
[37] Lacan Jacques, Télévision, trans. littérale datant du samedi 16 mars 1974, consultée sur le site de Patrick Valas.
[38] Idem.
[39] Idem.
[40] Idem.

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