Même symptôme chez le névrosé et le pervers ?

Intervention au stage du CCPO « Entendre le symptôme », Rennes, 31 janvier & 1er février 2019

 

Du point de vue phénoménologique, le même symptôme peut se trouver dans les différentes structures cliniques. Néanmoins, le rapport du sujet à l’inconscient n’est pas le même chez le névrosé, chez le pervers et chez le psychotique. Mon propos est d’aborder la fonction  du symptôme dans la névrose et la perversion, non sans faire quelques allusions à leur différence avec la psychose.

Construction du symptôme chez le névrosé

Le symptôme du névrosé est une réponse à l’angoisse. Or, dit Lacan en 1962-63,  l’angoisse surgit devant  l’imminence d’un réel, dont l’objet a est l’index. Cet objet, cause du désir -du désir de l’Autre pour commencer- apparaît en effet comme une énigme, comme un objet qui ne se laisse pas saisir par le signifiant. Plus précisément, l’angoisse surgit  lorsqu’il y a un vide de signification sur ce que cet objet représente pour l’Autre et donc sur ce qu’Il me veut. Cette opacité du désir et de la jouissance de l’Autre est ce que Lacan écrit A. Plus tard, en 1974, Lacan dira (dans la Troisième) que l’angoisse est l’affect type de tout avènement de réel. Ce réel se manifestant dans des émergences de jouissance, hors sens, qui dépassent le sujet.

Mais Lacan avance également  que le sujet angoisse devant l’objet, en tant qu’il choit[1]. C’est cette angoisse de castration qu’il illustre dans sa Conférence de Genève (en 1975), en reprenant le cas du petit Hans et en soulignant que son angoisse apparaît au moment de ses premières érections. Et pour donner sens à cet avènement de réel, aussi jouissif qu’énigmatique et angoissant, il questionne sa mère, qui lui répond « c’est une cochonnerie ». Ce qui, loin d’apaiser son angoisse ne fait que la renforcer puisque le rapport que la mère  peut bien avoir avec cette cochonnerie lui reste opaque.

C’est alors que Hans a recours à la construction d’un symptôme. Celui-ci apparaît donc dans la phase phallique, où l’enfant  se questionne sur la différence et le rapport entre les sexes. Mais pour que la question se pose, il faut qu’il ait expérimenté dans son corps  que le pénis est un organe de jouissance. Du coup le « pas de pénis »  prend le sens d‘une castration, c’est à dire le sens d’un manque à jouir. Manque chez la mère, qui n’en a pas et manque chez lui,  si cet objet venait à chuter. De cette chute, il en a déjà une représentation par la détumescence. Mais ce qui angoisse le plus le petit Hans c’est que son « fait pipi » est en chute libre par rapport aux dires de la mère. Du coup, la mère devient l’Autre traumatique en tant qu’elle ne lui permet pas de donner une signification à son organe. Et c’est pour faire face à ce traumatisme que Hans refoule la représentation  de cet organe de jouissance, en la substituant dans son symptôme par le signifiant cheval qui peut tomber tout comme son « fait pipi ». C’est donc l’angoisse de castration qui est à l’origine du refoulement de l’objet et c’est cet objet qui fait retour métaphoriquement dans le signifiant cheval. Mais en faisant retour, la jouissance est préservée. Le symptôme est donc une jouissance de substitution.

Précisons avant de poursuivre que la jouissance du symptôme  concerne le réel, qui en lui même n’a pas de sens. Dans son nœud borroméen, Lacan  situe le symptôme entre le réel et le symbolique. Le réel   peut apparaître tout seul comme dans le cas du symptôme anorexique ou boulimique, où n’est mis en scène que l’objet oral. Ou bien, il peut apparaître enrobé d’un fantasme, comme dans la phobie du  petit Hans. Le  sens du fantasme se trouvant entre le symbolique et l’imaginaire. On peut  dire alors que le fantasme, qui  participe du réel, est une réponse subjective qui donne  sens à l’énigme angoissante du désir et de la jouissance dans sa relation à l’Autre.

Pour Freud, l’angoisse de castration était liée à la crainte de perdre l’organe, côté garçon, et à l’envie de pénis, côté fille. Le complexe de castration résultant du complexe d’Oedipe. Ainsi, la menace de castration était liée au désir interdit pour la mère et provenait  du père interdicteur. C’est donc le désir qui générait la menace de castration. Lacan renverse la causalité : c’est la castration qui génère le désir. Lacan a en effet distingué la castration imaginaire développé par Freud de la castration symbolique. Celle-ci résulte du fait que si le sujet est représenté par le signifiant, aucun signifiant ne le représente totalement. C’est donc le langage qui origine le manque. Plus tard, Lacan repensera la castration à partir du réel, en  concluant qu’il y a une perte de jouissance réelle du fait que le sujet est mortel et ne se reproduit que par les voies du sexe. Mais qu’il s’agisse de la perte due au réel de la vie, ou de la perte due au langage, le père n’y est  pour rien, et  loin de représenter une menace, il est la solution à la castration. Le père, en tant qu’il fait de sa femme la cause de son désir, propose en effet une solution qui permet de répondre à l’énigme du désir de l’Autre, et de donner un sens phallique à la jouissance de l’organe.

C’est cette fonction du père qui, chez le petit Hans, n’a pas joué tout à fait son rôle. Son symptôme étant une solution de substitution face à l’absence de la solution paternelle. Mais c’est évidemment une solution un peu plus compliquée. D’abord l’angoisse se transforme en peur : peur des chevaux, qui non seulement  peuvent tomber, mais qui peuvent mordre. Les associations du petit Hans indiquant  que le cheval représente également la demande possessive de la mère qui peut s’avérer dévorante. Autant dire que Hans se sent réduit à l’objet  de sa mère et que la fuite devant les chevaux est une tentative de séparation.  La phobie, dit Lacan, répond « à la menace de disparition du désir[2] » chez un sujet réduit à la fonction d’objet . Et dans La relation d’objet, il précise que la fonction de la phobie est de soutenir le rapport  du sujet au désir sous la forme de l’angoisse. On peut donc dire que  la fonction de la phobie du petit Hans est  de soutenir son désir face à la menace d’être englouti par la demande maternelle. Sa tentative de séparation impliquant  que si le Nom-du-Père n’a pas joué tout à fait son rôle, il est néanmoins en fonction, puisque celle-ci consiste précisément à libérer le désir de l’enfant, en le séparant de sa position d’objet vis à vis de la mère. Interrogeons donc de plus près comment s’opère ce processus de séparation libératrice.

Processus de  séparation libératrice

La castration  repensée à partir du réel est une soustraction de jouissance. De cette soustraction, le sujet–infans en a les premières représentations à travers les objets dont il se sépare : le sein lors du sevrage, les fèces dans la phase anale, etc. Ces objets réels sont tout d’abord les objets du besoin, mais ils deviennent les objets a de la pulsion par l’intermédiaire de la demande de l’Autre. L’enfant peut par exemple devenir un bon mangeur, non seulement pour satisfaire ses besoins, mais  pour satisfaire la demande de la mère. Mais ce faisant, il se réduit à l’objet de la mère, voire à l’objet de ses caprices. Ce qui ne va pas sans danger.

La question est alors : comment ces objets auxquels l’enfant s’identifie  peuvent-ils  devenir des objets cause de son désir ? Dit autrement, comment l’enfant peut passer du statut d’objet de la jouissance de l’Autre, au statut de sujet désirant ? Réponse : par la cession de l’objet. C’est ce que Lacan développe dans le Séminaire L’angoisse, en disant : « dans cette confrontation traumatique à l’opacité de l’Autre, le sujet cède à la situation[3] ». Il cède l’objet.

La cession de l’objet répond donc à l’angoisse et elle va avec la mise en jeu de la castration, en tant que celle-ci a une fonction séparatrice. Cette cession implique que le sujet se sépare  symboliquement  de l’objet auquel il s’identifiait pour répondre à la demande de la mère. Et du coup cet objet devient la cause de son désir, puisqu’il le cherche désormais chez l’autre (chez le partenaire). C’est ce qui fait dire à Lacan que le sujet n’a de rapport à l’autre sexe qu’à travers l’objet a de son fantasme. Or, comme on a vu, le premier à donner l’exemple de cette castration est le père, qui fait de sa femme la cause de son désir. On peut ainsi dire que, dans le meilleur des cas,  la castration, libératrice de désir, se transmet de père en fils.

Dans son nœud borroméen, Lacan fait du Nom-du-Père, le quatrième rond qui noue les trois registres du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire. Lacan ajoutera néanmoins que du Nom-du-Père on peut s’en passer à condition de savoir s’en servir. Ce qui implique qu’il y a d’autres solutions que celles de la version du père : père-version.

Ajoutons que la castration telle que Lacan la conceptualise permet de rendre compte de comment le désir et la jouissance – qui sont antinomiques – peuvent se nouer. Le désir se manifeste sous le signe moins de la soustraction, puisqu’il résulte du manque à être imposé par le langage et du manque à jouir, du fait que le vivant est sexué et mortel. En revanche la jouissance, qui vient du corps, se présente sous le signe positif d’un plus-de-jouir. L’articulation de cette négativité et de cette positivité met donc en évidence comment le corps se prête a représenter et à mettre en œuvre la perte dont souffre le sujet. La jouissance pulsionnelle étant une jouissance compensatoire par rapport à la perte. Cette perte est incontournable. En revanche la cession, comme mise en jeu de la castration, peut avoir lieu ou pas. Elle est donc une opération subjective  qui définit les différentes structures cliniques. Ainsi le psychotique a l’objet a dans sa poche, dit Lacan, signifiant par là qu’il n’a pas cédé l’objet. Forclusion de la castration donc. En revanche chez le névrosé et le pervers, l’opération de la castration a bien eu lieu, mais le premier la refoule et le deuxième la dénie. Le refoulement (Verdrängung) et le déni (Verleugnung) sont donc leurs deux modes de défense par rapport à l’angoisse de castration.

Différence entre le symptôme pervers et le symptôme névrotique

Tout comme chez le névrosé, le sens du symptôme pervers est sexuel et répond à l’angoisse de castration. Ce qui diffère c’est sa modalité de défense, laquelle implique une stratégie différente de celle du névrosé.

Face à l’énigme du désir de l’Autre (« que me veut-il ? »), le névrosé fait appel aux signifiants de sa demande qui concernent toujours les pulsions (demande orale, scopique, anale etc). Le désir du névrosé, dit Lacan, se réduit à la demande de l’Autre. Et, comme on a vu avec le petit Hans,  c’est bien  les signifiants de cette demande qui font retour dans le symptôme. Or cette demande apparaît comme un danger : le cheval qui peut mordre. Ceci implique que le névrosé est divisé entre le désir de correspondre à la demande de l’Autre et la crainte d’être réduit à l’objet de sa demande. Par ailleurs, le signifiant de la phobie est un signifiant à tout faire, précise Lacan. Ainsi,  le signifiant cheval  représente tantôt la demande dévorante de la mère, tantôt l’objet du petit Hans qui peut tomber, tantôt l’objet dont il faut se séparer.

A la différence de l’objet phobique qui est donc un signifiant polysémantique, l’objet du symptôme pervers, le fétiche par exemple, n’est pas un signifiant, mais un objet. Et cet objet (toujours le même) représente le phallus. L’objet fétiche rend donc compte du déni  du pervers. Il est à la fois ce qui affirme la castration de la mère (le pas de pénis) et ce qui la nie, puisqu’il est l’objet qui vient à la place de ce qui lui manque.

Dire que l’objet du symptôme pervers n’est pas un signifiant implique qu’il n’a pas été refoulé et remplacé par un autre signifiant qui le voile, tout en l’évoquant. On pourrait dire que dans le symptôme pervers, l’objet a est à fleur de phénomène, dans le sens qu’il n’est pas voilé. J’utilise cette expression pour ne pas prêter à confusion avec l’inconscient à ciel ouvert du psychotique. Chez ce dernier, le signifiant qui fait retour dans le réel  garde son énigme et ne permet  pas de localiser et de limiter la jouissance. En revanche la jouissance du pervers est bien localisée et limitée et elle ne fait  pas énigme. Le pervers sait, ou croit savoir, l’objet qui manque à l’Autre et c’est à cet objet qu’il s’identifie.

Contrairement au névrosé qui est divisé par rapport à la demande de l’Autre, le pervers n’est pas divisé. Non seulement, il revendique d’être l’objet de l’Autre, mais il met son fantasme en acte. Ce qui implique qu’il engage en acte son corps réel et celui du partenaire. Cette mise en acte n’est pas à confondre avec le passage à l’acte, ou l’acting-out. Ces derniers sont des actes inconscients, alors que la mise en acte du fantasme pervers résulte d’une pensée consciente. Elle ne demande donc pas à être interprétée car elle est en elle même une interprétation. Et c’est ce qui différencie le fantasme pervers de celui du névrosé qui, lui, demande à être interprété. On pourrait ainsi dire avec Freud, que si le même fantasme peut se trouver chez le pervers et chez le névrosé, chez ce dernier le fantasme est inconscient et fait retour dans le symptôme ou dans le rêve. Par contre chez le pervers, le fantasme est conscient et mis en acte dans la réalité.

Néanmoins la théorie freudienne s’avère insuffisante car, chez le névrosé,  le fantasme peut parfois également être  conscient et mis en acte, tout au moins en ce qui concerne certains scénarios érotiques. C’est même ce qui fait parfois la difficulté du diagnostique. La mise en acte de ces scénarios  est particulièrement évidente de nos jours, où les mœurs sont plus libres que dans la société viennoise de Freud. Un exemple parmi d’autres : il y a des lieux échangistes spécialisés dans des jeux sadomasochistes. Or, tous ceux qui fréquentent ces lieux ne sont pas  des pervers. Les fantasmes conscients ne sont donc pas réservés à la structure perverse. Néanmoins, au-delà de tous ces scénarios conscients, il y a un fantasme fondamental qui joue comme un axiome, en tant qu’il détermine  la plupart des actes et des dits du sujet, à son insu.

La question centrale pour l’analyste est alors d’interroger cet « insu du sujet », qui est le véritable lieu de l’inconscient. L’inconscient, dit en effet Lacan, est un savoir sans sujet. Or, ce qui reste insu du sujet est la fonction de ces fantasmes, vis à vis de l’Autre barré et vis à vis du sujet divisé. Ceci étant vrai pour le névrosé comme pour le pervers. Ce qui différencie les deux structures étant précisément que le fantasme n’a pas la même fonction et que le sujet n’y est pas à la même place.

Stratégie du pervers

Comme je l’ai dit, dans le symptôme pervers, l’objet a est à fleur de phénomène, dans le sens que sa fonction n’est pas voilée, mais apparente, avec toute l’ambiguïté que ce terme laisse entendre. Elle est apparente car elle se montre, mais en fait, elle n’est qu’une apparence, derrière laquelle se cache une fonction « insue » du sujet. Ainsi, le sadique croit qu’il veut faire souffrir sa victime. Mais ce qui lui reste insu c’est que son désir est de la faire jouir, en provoquant du même coup sa division et son angoisse. On pourrait croire que la victime idéale du sadique est le masochiste, mais il n’en est rien. Le masochiste s’offre volontiers à l’autre, alors que ce que cherche le sadique c’est à forcer la volonté de la victime. C’est pourquoi, le choix de la victime obéit à des critères très précis : elle est souvent, non seulement  jeune  et innocente, mais elle répond aux idéaux sociaux  en cours. Et ce que le sadique cherche, en la forçant, c’est à la faire céder sur ses principes, en faisant ainsi surgir sa division entre l’idéal et la pulsion. La victime  n’est donc pas qu’un corps à torturer, mais aussi un sujet à ébranler et à diviser. Par contre le sadique, loin d’être un sujet divisé, n’est que  l’objet cause, non pas du désir, mais de la jouissance forcée de la victime. Il est le fétiche noir dit Lacan.

Lacan a fait du fantasme sadique le paradigme de la perversion et il l’écrit en inversant la formule du fantasme du névrosé. La formule de ce dernier est Sa, soit le sujet divisé devant l’objet pulsionnel qu’il désire. Le sujet « normalement névrosé » est en effet divisé entre d’une part : les signifiants qui le représentent comme sujet avec tous les idéaux et les normes sociales qui règlent les rapports homme/femme, et d’autre part : ce qu’il est comme sujet du plaisir et qui concerne les objets a de la pulsion. Le névrosé  qui fantasme se trouve à gauche du poinçon. Il est donc le sujet divisé, mais en fadding devant l’objet. En revanche le sadique est à la place, non pas du sujet divisé, mais de l’objet a. C’est pourquoi Lacan inverse la formule, en écrivant le fantasme sadien : aS. C’est donc le partenaire qui est à la place du  sujet divisé.

Quant au masochiste, il croit qu’il aime souffrir, mais ce qu’il désire, à son insu, c’est  faire apparaître l’objet a devant lequel l’Autre est en fadding, provoquant ainsi son angoisse. La division est donc également du côté du partenaire. Lui même  étant réduit à l’objet : l’objet déchet, ou l’objet rebut qui s’offre au regard de l’Autre, ou  l’objet auquel la voix de l’Autre lui commande de se réduire etc. Ceci le fait apparaître comme l’objet passif de la relation. D’ailleurs dans les sites de rencontres homo, on peut lire : homme passif cherche homme actif. Mais en fait, le maso est plus actif qu’il ne croit, puisque c’est lui le metteur en scène qui choisit les partenaires qui conviennent à son scénario. Ce qui fait dire à Lacan que le masochiste est un petit malin. Il feint d’obéir, alors que c’est lui qui commande. C’est en effet lui le maître, en tant qu’il  il ne s’offre à l’Autre que dans les limites qu’il a décidé. Tout comme chez le névrosé, le fantasme qui soutient le désir du pervers est donc une défense et une limitation de jouissance.

Chez le voyeur et l’exhibitionniste, la jouissance est limitée et localisée  dans le regard. Or, si l’objet du pervers varie d’un sujet à l’autre, la stratégie est toujours la même. Ainsi tout comme le sadique, l’exhibitionniste cherche à violer la pudeur de sa victime, dans l’espoir de faire apparaître son angoisse et sa division. C’est pourquoi les petites filles ou les petits garçons, censés être innocents, sont sa cible préférée. Quant au voyeur, il cherche non seulement  à provoquer l’angoisse de la victime dont il viole l’intimité, mais il cherche à voir ce qui ne peut  se voir. La fente du sexe féminin lui rappelant en effet le manque qu’il ne veut pas voir. Lacan dit que le pervers cherche à toute heure le point de vérité, le point où il n’y a pas.

Dans le scénario pervers, l’acte sexuel n’est pas forcément requis. Ainsi, dans son roman, plus ou moins autobiographique, La  Venus à la fourrure, Sacher-Massoch, met en scène le contrat que Séverin passe avec Wanda, où il est stipulé que celle-ci, toujours habillée avec des fourrures, l’attachera, le fouettera et lui fera subir toute sorte de maltraitances, mais il n’est pas question de l’acte sexuel. De même, Dolmancé, le personnage mis en scène par Sade dans La philosophie du boudoir, montre  à la jeune Eugénie toutes les souffrances-jouissances qu’on peut faire subir à un corps, mais il évite la voie ordinaire du coït. Lacan en conclue que le pervers approche de plus près la vérité que le névrosé. Ainsi, ce que ce dernier ne veut pas voir, c’est ce que le pervers donne à voir dans ses mises en scène, à savoir qu’il n’y a pas de jouissance qui fasse rapport avec l’autre sexuel. Le pervers montre, non seulement la vérité du rapport qui manque, mais aussi la vérité de  la jouissance qui reste de la castration, soit la jouissance phallique fusionnée à l’objet a qui est, à  la fois, l’objet qui manque et l’objet plus-de-jouir. Or, cette jouissance est celle de l’Un tout seul, qui ne fait donc pas rapport avec l’autre sexe.

On peut ainsi dire, que ce que le pervers montre, sans aucun voile, c’est la jouissance qui supplée au non rapport sexuel. Ou pour le dire autrement, ce que le pervers montre et  démontre c’est que le sujet n’accède à l’autre sexe qu’à travers l’objet a de son fantasme. Cet aphorisme lacanien est valable pour tout homme. La différence c’est que l’homme non-pervers se sert de  cet objet pour sa jouissance à lui, qui passe par son organe. Par ailleurs, si on s’en tient aux formules lacaniennes sur la sexuation, la perversion est toujours du côté de l’homme. La jouissance autre de la femme ne se soutenant d’aucun objet a.

Pour résumer, la stratégie du pervers pour faire face à l’angoisse de castration, c’est de faire endosser la division à l’Autre. Néanmoins sa jouissance, aussi excessive qu’elle puisse paraître, est une jouissance limitée, châtrée. Ce qui implique, qu’à la différence du psychotique, la Loi du Nom-du-Père est en fonction. L’Autre est donc barré, ou pour le dire en termes freudiens, la mère reste interdite. S’il transgresse les interdits c’est précisément parce qu’il a intégré l’interdit. Il n’est pas rare d’ailleurs que les scénarios pervers mettent en scène des représentants de la loi : le juge, le maître, le prêtre, etc. Il n’est pas anodin non plus le fait que Sacher Massoch était docteur en droit.

Retour à la stratégie du névrosé et à ses impasses

Toute autre est la stratégie du névrosé vis à vis de son partenaire. Ainsi, à la différence du masochiste qui s’offre à la jouissance de l’Autre, l’hystérique s’y refuse. Elle fait la grève du corps, dit Lacan. Ce qui est une façon de se défendre du danger de se réduire à son objet.  La défense du phobique est comme on a vu la fuite, qui n’est pas seulement fuite devant l’objet phobique, mais fuite devant tout engagement. Il peut ainsi faire un acte manqué, en oubliant un Rendez-vous avec l’homme ou la femme qu’il désire ardemment, ou annuler son mariage, quinze jours avant la date prévue. Quant à l’obsessionnel, il  se défend avec un  désir impossible. Pour l’obsessionnel, l’amour le plus jouissif est l’amour impossible, celui qui le fait souffrir. Mais, à la différence du maso, qui s’offre à l’Autre comme objet de souffrance, l’obsessionnel se sert de sa souffrance pour rester séparé de l’Autre désiré. On peut dire la même chose de l’insatisfaction chronique de l’hystérique. Elle s’en sert pour maintenir l’Autre à distance. On peut dès lors conclure que les  différentes défenses stratégiques du névrosé : la fuite, l’impossible et l’insatisfaction, visent à  soutenir son propre désir, en se soustrayant à l’Autre comme objet plus-de-jouir.

Néanmoins, ces différentes stratégies ne réussissent pas toujours à contenir l’angoisse. Ceci est particulièrement évident chez l’obsessionnel, chez qui, tout choix le confronte à l’angoisse, tant il est écartelé par son doute récurrent. L’obsessionnel est celui qui rentre dans un magasin, hésite des heures et des heures entre deux paires de chaussures et finit par sortir du magasin, soit  sans en avoir acheté aucune, soit avec les deux paires sous le bras. Avec les femmes c’est la même chose, il peut hésiter longtemps entre deux femmes et finir, soit par n’en garder  aucune, soit par garder les deux. Cette difficulté à choisir renvoie  au fait que la constitution du désir est concomitante à la cession de l’objet. Choisir un objet implique en effet céder les autres.

Pour calmer son angoisse, l’obsessionnel peut également se sentir contraint à effectuer certains rites : ranger méthodiquement ses affaires, vérifier qu’un objet est exactement à la place où il a décidé qu’il devait être, vérifier dix fois qu’un robinet est bien fermé etc. Ces troubles obsessionnels compulsifs (les TOCS) laissent apparaître un désir de maîtrise.  Or, la maîtrise est également une défense contre l’angoisse qui surgit, lorsque l’Autre est mis à la place du maître. Ceci laisse entendre l’ambiguïté du désir de l’obsessionnel, puisque c’est lui qui  met l’Autre à la place du maître, tout en s’en défendant.  Ce qui fait dire à Lacan, qu’au fond, l’obsessionnel ne veut pas être le maître. Et en effet, il  ne s’autorise pas à mettre en jeu son désir. Sa procrastination récurrente en témoigne. Il faut que ce soit l’autre qui lui demande quelque chose. Et c’est en quoi son désir a un rapport avec le stade anal, qui est la phase où se manifeste la demande de l’Autre (la mère qui demande à l’enfant : soit propre, retiens toi etc.) On peut ainsi dire que le désir de l’obsessionnel souffre de rétention. Ce qui peut se manifester par des symptômes de constipation, au sens propre comme au sens figuré. Il peut ainsi souffrir d’une  constipation somatique récurrente, ou bien d’une constipation de la pensée, qui est une sorte d’inhibition. Ou encore, il peut être constipé du portefeuille : radin ou avaricieux, il ne lâche rien. Dans le domaine sexuel, cela peut se traduire soit par une rétention du plaisir de l’éjaculation (inhibition donc de la fonction de l’organe), soit au contraire par une éjaculation précoce, où il ne peut plus se retenir. Il s’agit ici, non pas d’une inhibition, mais d’un « empêchement de se tenir à son désir de retenir[4] ». Remarquons que dans les compulsions, il ne peut pas non plus se retenir.

Si l’obsessionnel s’efforce à retenir son désir, sans toujours y réussir, c’est parce que la mise en jeu de celui-ci implique la castration, c’est à dire laisser apparaître son manque. Or, c’est précisément ce qu’il ne veut pas donner à voir. « Le névrosé veut bien donner tout ce qu’on veut [dit Lacan] sauf sa castration ». L’hystérique essaye également de contourner la castration. Elle se refuse à l’autre, mais sans pour autant renoncer à le séduire. Autrement dit, elle se sert de ses attributs féminins pour incarner la toute puissance du symbole phallique désiré par l’homme.

Dans les symptômes hystérique et phobique, l’angoisse semble néanmoins plus contenue. Plus précisément, l’angoisse cède la place  à un autre affect : à la peur dans la phobie et à la souffrance somatique, parfois, chez l’hystérique. Le bénéfice de ces transformations c’est qu’elles permettent au sujet de croire que la castration est contingente et qu’elle peut donc être évitée. Ainsi on peut éviter l’objet phobique, en le fuyant, ou espérer guérir d’un trouble somatique. Néanmoins, la castration ne cesse de se rappeler au névrosé et c’est ce qui peut l’amener chez un analyste.

Qu’est-ce qu’une analyse peut changer chez le névrosé et chez le pervers ?

Parfois le névrosé ne souhaite que se débarrasser de son symptôme. Mais tant que sa demande est purement thérapeutique, il n’est pas possible de faire une analyse. Il faut en plus qu’il soit interrogé par son symptôme : mais pour quoi je suis toujours insatisfaite ? ou pour quoi je me dérobe toujours ? Ou encore il faut qu’il soit interrogé par une jouissance aussi énigmatique que cauchemardesque, qui lui fait honte, voire horreur.

Le pervers consulte moins souvent un analyste. Et ceci du fait que son symptôme ne fait pas question pour lui. Il n’est pas non plus inquiété par la honte ou la culpabilité. Mais s’il lui arrive parfois de faire une demande d’analyse c’est parce que son symptôme ne va pas toujours sans souffrance. Il s’agit alors de faire venir à jour, la question qui provoque cette souffrance.

Lacan dit que, lorsqu’il s’agit d’un pervers, l’analyste doit prendre l’objet a sur lui. Il dit également que le pervers ne sait pas jouir. Il laisse la jouissance à l’Autre (au partenaire). Que l’analyste prenne l’objet sur lui, signifie alors  que l’analyste  doit viser à faire surgir, à travers les dits du pervers, non pas l’objet de jouissance qu’il est pour l’Autre, parce que ça il le sait déjà,  mais  l’objet qui cause son désir de sujet. Ce qui implique qu’il se dés-identifie de l’objet, qu’il le cède en le mettant du côté de l’autre, en assumant du coup son manque. Autrement dit, ce qu’une analyse peut changer chez un pervers, c’est qu’il réussisse à faire  de sa castration, sujet.

En ce qui concerne le névrosé, la visée de l’analyse est de faire venir à jour l’objet a refoulé qui constitue son mode de jouissance singulière. Or, s’il se défend de cet objet en le refoulant, ce n’est pas l’objet plus-de-jouir qui l’angoisse, mais la castration qu’il implique. Ce dont il s’agit  de faire venir à jour, c’est donc que la castration est incontournable, et non pas conjoncturelle et évitable, comme il aime à le croire.

Tout ceci nous montre que l’analyse n’opère qu’au niveau des défenses du sujet. La défense du fantasme est un choix du sujet, alors que la jouissance qu’il met en scène et qui se situe du côté du réel, n’est pas choisie par le sujet. C’est plutôt la jouissance qui choisit le sujet. Ceci implique que la jouissance du symptôme, non seulement ne s’interprète pas, mais elle ne se modifie pas. C’est pour quoi Lacan dit qu’à la fin de l’analyse le sujet s’identifie à son symptôme. Ce qui signifie que le sujet reconnaît que la jouissance qui y est en jeu est ce qui définit ce qu’il a de plus singulier et qui reste inaliénable à la demande de l’autre. Non seulement il reconnaît sa jouissance singulière, mais il  sait y faire et s’en satisfaire. Ce que l’on peut également avancer, c’est que si dans le « faire venir à jour », l’analyste y est pour quelque chose, via l’interprétation du fantasme, le fait d’accepter l’incontournable de la castration et le réel hors sens du symptôme, ne dépend que de l’analysant.

 

Et pour finir avec un sourire, voici une blague qu’on m’a rapportée : un jeune homme dit à un ami, avec qui il fréquente des lieux échangistes : « J’ai décidé de ne plus m’adonner à des pratiques masochistes ». « Ah bon ! et pour quoi  donc ? » lui demande l’ami, tout étonné. « Cela me procure trop de plaisir ».

 

[1] Jacques Lacan, Séminaire Livre X, L’angoisse, Paris, Éditions Seuil, p.194.
[2] Jacques Lacan, « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », dans Écrits, Paris, Éditions Seuil, p.682.
[3] Jacques Lacan, Séminaire Livre X, L’angoisse, op.cit., p.361.
[4] Ibid, p.369.

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