L’enfant, le symptôme… de quel inconscient ?

Intervention à la soirée préparatoire aux journées nationales de l’EPFCL,
Les symptômes de l’inconscient, Rennes, le 20 septembre 2018
 

Présence du symptôme

L’enfant présente un symptôme, c’est à dire quelque chose qui échappe à la maîtrise et qui donne consistance à la demande véhiculée par l’Autre parental. Cela produit d’emblée un double niveau dont il faut tenir compte dans les premiers entretiens. Ce qui est dit du symptôme de l’enfant passe par la parole et donc par l’inconscient des parents. Cela rend d’autant plus difficile l’accès à la subjectivité de l’enfant qui se contente parfois d’être dit par l’autre. La proximité de l’enfant avec ce statut particulier de l’infans, celui qui ne parle pas, qui est d’abord parlé par l’Autre, participe sans doute de la chose. De fait, il est difficile d’envisager qu’il subjective le symptôme dont se plaignent ses parents, c’est à dire qu’il le reconnaisse comme un signe de son inconscient. Que les parents y reconnaissent l’existence de l’inconscient chez leur enfant n’est pas non plus une évidence. Lorsque l’enfant parvient à dire quelque chose de son symptôme, il l’appréhende d’abord comme le signe d’un manque à satisfaire la demande de l’autre, le signe d’un manque à être.

Symptôme représentant

La mise en forme du symptôme au travers des dits de l’enfant et des parents fabrique une première représentation du fonctionnement familial et produit souvent un décollement de l’enfant de cet être rejeté auquel son symptôme donne consistance. Le symptôme prend alors « valeur de vérité [1] ». Depuis « l’événement Freud[2] », on peut supposer que ça veut dire quelque chose et ainsi le prendre comme signe d’un sujet. Néanmoins, c’est du fait de l’offre analytique qu’une première liaison entre le symptôme et l’Unbewusst s’avère possible. Pas de symptôme de l’inconscient sans le transfert.

« Le symptôme de l’enfant se trouve en place de répondre à ce qu’il y a de symptomatique dans la structure familiale[3] » Deux développements découlent de la thèse générale de la Note sur l’enfant que Lacan écrit à Jenny Aubry en 1969 : la première où « le symptôme peut représenter la vérité du couple familial[4] » et la seconde lorsque l’enfant « devient l’objet de la mère et n’a plus de fonction que de révéler la vérité de cet objet[5] ».

Première remarque : le couple familial remplace la famille conjugale, terme emprunté à Durkheim et utilisé par Lacan dès les complexes familiaux de 1938. Cette substitution nous indique un déplacement qui met l’accent moins sur l’institution familiale que sur la valeur particulière que prend l’enfant dans la consistance de cet ensemble. En effet, la condition pour qu’existent un père et une mère à partir de cet enfant dont le couple familial se dote, c’est d’en prendre soin[6]. La famille devient donc un ensemble de relations symptomatiques. Mais comment comprendre que Lacan parle de la vérité du couple familial ? D’autant que la phrase que j’ai mis en exergue ne parle pas des protagonistes œdipiens. Il y est fait mention du symptôme de l’enfant et de la structure familiale. La question qui se déduit logiquement est la suivante : symptôme de quel inconscient ?

Seconde remarque : Lacan nous indique la double causalité dont l’inconscient de l’enfant sera constitué au travers des deux articulations de sa thèse. La première met en valeur la dimension signifiante du symptôme et fait référence à l’inconscient en tant qu’il est constitué de la chaîne des signifiants de l’Autre. La seconde, lorsque l’enfant réalise la présence de l’objet a dans le fantasme, met plutôt l’accent sur la valeur de jouissance du symptôme qui n’a pas grand-chose à voir avec l’inconscient en tant que discours de l’Autre.

Je n’évoque pas ici les diverses interprétations de cette seconde articulation en fonction des structures cliniques pour ne retenir que la double valence du sens du symptôme : symptôme-vérité et symptôme-jouissance. Je vous renvoie à l’article de Freud, Le sens des symptômes[7], dont Lacan se sert dans sa Conférence à Genève, et que j’ai commenté dans un des pré-textes[8] aux journées de l’EPFCL. Il me semble que la note à Jenny Aubry illustre cette insertion du symptôme dans le réel à partir de la position particulière de l’enfant. C’est ce qui est à cerner pour chacun et que vise l’intervention de l’analyste. En effet, si l’inconscient se réduisait au discours de l’Autre, quelles promesses de changement pourrait donc tenir la psychanalyse ?

Symptôme réponse

Le symptôme est en place de répondre, dit Lacan qui souligne la dimension d’interprétation inhérente à l’articulation du symptôme. Mais si « le symptôme est valeur de vérité, la réciproque n’est pas vraie, la valeur de vérité n’est pas un symptôme[9] ». Lacan signale ici la limite du déchiffrage qui n’épuise pas le réel qui le cause. Je vous propose de lire cette question du symptôme-réponse à la lumière d’une seconde formulation de Lacan que l’on trouve en 1972 dans L’étourdit : « Comment l’homme se reproduit-il ? (…) à reproduire la question, c’est la réponse. Ou pour te faire parler, (…) [10] », ajoute-t-il. Je vous livre ma lecture de ce passage fort complexe.

Dans les deux formules, le dénominateur commun, c’est la réponse qui vient situer la place du sujet. Mais si une partie de la réponse s’articule en termes de signifiants, c’est la place du sujet comme « réponse du réel[11] » qui se dégage. Dans la note à Jenny Aubry, l’enfant comme objet de jouissance vient saturer le manque de l’Autre, dans L’étourdit, il hérite de la charge de cette réponse qui porte en elle-même la question. Il me semble que Lacan aborde le problème sur un double registre : côté sujet d’une part, la réponse à apporter à partir de ce qui vient de l’Autre, soit l’interprétation et, d’autre part, la réponse comme ce qui précisément vient de l’Autre, ce qui résonne dans l’Autre et dont la charge revient à l’enfant. En effet, précise Lacan, « la réponse ne fait question » que pour l’homme, c’est-à-dire « là où il n’y a pas de rapport à supporter la reproduction de la vie[12] ». La réponse qui, de fait, est à situer au champ de l’Autre est un réel qu’il s’agira de transformer en question. C’est en ce point du non rapport sexuel que Lacan situe la fonction de l’inconscient articulé que l’on pourrait envisager comme la mise en forme de la question de la névrose. D’où, l’expression ou pour te faire parler qui ponctue la formule et qui indique bien ce qui vient en cause.

Symptôme inscription

En 1974, Lacan dit que le petit enfant est « pris (…) dans la langue de ses parents[13] », en 1977, il évoque le « bouillon de langage » que l’enfant reçoit de ses « proches parents[14] ». Il me paraît important de souligner cette relative indétermination des parents comme dans la note sur l’enfant, où Lacan parle du couple familial. Cela permet d’éviter, à mon sens, l’écueil d’un partage manichéen entre lalangue côté mère et la métaphore côté père. Lalangue n’est pas du registre exclusif de la mère comme l’indique le pluriel des parents. Il ne s’agit pas tant du rapport de l’enfant avec père et mère qui sont des signifiants mais de son rapport avec quelque chose qui se transmet de lalangue. Le « dire parental[15] », le « dire de deux conjoints » ou encore de « deux parlêtres »[16] vont laisser place au seul terme de lalangue dans la conférence de Genève. [17]

L’accent mis par Lacan sur le deux des personnes qui parlent à l’enfant ne relève pas du hasard. L’inconscient, dit Lacan, « ne s’enracine pas seulement parce que cet être a appris à parler quand il était enfant, si sa mère a bien voulu en prendre la peine mais parce qu’il est surgi déjà de deux parlêtres[18] ». C’est donc l’inconscient de chacun des deux parents qui vient cribler le parlêtre et le symptôme de l’enfant sera l’inscription au niveau du réel de cette « projection d’inconscient[19] ». C’est pourquoi Lacan dit que la famille « soutient (…) la fonction de résidu » et se fait le support de « l’irréductible d’une transmission[20] ». Cela va se préciser dans la Conférence à Genève lorsqu’il évoque les « détritus » laissés par « l’eau du langage », dépôts de jouissance avec lesquels le sujet « va jouer, (et) avec lesquels il faudra bien qu’il se débrouille[21] ». C’est à dire qu’il aura à les former à son usage.
Si la fiction œdipienne constitue le point d’accroche du sujet dans l’Autre et l’assure de son existence, elle ne fait, en réalité, que recouvrir l’affrontement du sujet à son être de jouissance. De fait, Lacan invite les analystes à décoller de cette « idéologie œdipienne[22] » qui « ne saurait tenir indéfiniment l’affiche[23] », afin de cerner ce qui se transmet, à savoir une constitution subjective. « La parenté (…) c’est de lalangue qu’il s’agit[24] », nous pouvons donc dire que lalangue se substitue aux parents mais à la condition d’envisager les parents comme deux parlêtres, voire deux lalangues.[25]

Conclusion

Comme je l’ai déplié, le symptôme de l’enfant est donc à lire sur plusieurs niveaux. Ce réel auquel l’enfant a affaire est d’abord couvert par ce que Lacan nomme la barrière des images parentales, c’est à dire médiatisé par les histoires de papa-maman, soit ce qui dans le couple parental ne fait pas rapport. Cependant, l’écran se déchirera à un moment ou à un autre et le sujet sera bien seul pour faire face à ce qui, pour lui cette fois, reste sans s’inscrire du réel du sexe. Relisez Freud et cette déception qu’il note chez l’enfant ou l’adolescent face aux images parentales et l’effort de recouvrir par le roman familial ce qui se présente toujours comme perte de jouissance, c’est-à-dire castration. C’est en ce point du non rapport sexuel ignoré par les conjoints eux-mêmes, que le sujet convoque le désir des parents pour tenter de rendre compte de son être de réponse. N’est-ce pas cette question de l’amour ou du désamour, de l’union ou de la désunion des parents, qui est pour un temps mais parfois pour toujours inlassablement convoquée par le sujet pour rendre compte du point d’où il s’origine ?

[1] Lacan J., 2 décembre 1971, in Je parle aux murs, Seuil, 2011, p.48.
[2] Lacan J., « Compte rendu avec interpolation du Séminaire de l’éthique », Ornicar ?, Revue du champ freudien, janvier 1984, n°28, p.7-18.
[3] Lacan J., « Note sur l’enfant » (1969), in Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.373.
[4] Ibidem.
[5] Ibidem.
[6] Je fais ici référence à la question d’un « désir qui ne soit pas anonyme » (Autres Ecrits, p.373) et, plus tardivement dans l’enseignement de Lacan, au « soin paternel » (RSI, Version ALI, p.63).
[7] Freud S., « Le sens des symptômes », Introduction à la psychanalyse, Payot, 1962.
[8] Arzur J.-M., Pré-texte 4, Journées nationales EPFCL 2018, Mensuel 126.
[9] Lacan J., 2 décembre 1971, op.cit., p.49.
[10] Lacan J. « L’Etourdit » (1972), in Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p.373.
[11] Ibid., p.459.
[12] Ibid., p.456.
[13] Lacan J., Le phénomène lacanien, (1974).
[14] Lacan J., Leçon du 17 mai 1977, Ornicar ?, 17/18, p.13.
[15] Lacan J. « L’Etourdit » (1972), op.cit., p.464.
[16] Lacan J., Le phénomène lacanien, (1974).
[17] Mon idée est que le dire est progressivement réservé au fil des textes de cette période, contemporaine de RSI, au dire de nomination et ne recouvre pas la même chose que ce que Lacan définit des effets de lalangue à la même époque.
[18] Lacan J., Le phénomène lacanien, (1974)
[19] Ibidem.
[20] Lacan J., « Note sur l’enfant » (1969), op.cit., p.373.
[21] Lacan J., Conférence à Genève sur le symptôme, 1975/10/04.
[22] Lacan J., Première version de « la proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’Ecole » (1967), in Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.587.
[23] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir » (1960), in Ecrits, Le Champ freudien, Paris, Seuil, 1966, p.816.
[24] Lacan J., Leçon du 17 mai 1977, op.cit., p.13.
[25] Précisons qu’il ne s’agit pas de la rencontre de l’enfant avec les signifiants de l’Autre mais de sa rencontre, avant le capitonnage du langage, avec ce mode de parler soit lalangue de l’Autre, c’est à dire avec les uns sonores du registre de l’entendu, uns hors chaîne, hors sens, qui constituent la motérialité du langage et qui appartiennent au registre du Réel.

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