L’analyste et les « fausses fenêtres »

Article paru dans la revue PLI n° 8 (revue de psychanalyse de l’EPFCL-France pôle Ouest) à partir d’une intervention prononcée à Rennes le 27 mars 2013 au séminaire collectif« L’acte du psychanalyste ».

Je vous propose une incursion dans trois textes de Maurice Bouvet, que David Bernard et moi même avons décidé d’étudier pour notre séminaire de cette année. Ils constituent un véritable document de travail auquel Lacan fait référence en plusieurs endroits de son enseignement et notamment comme fil clinique de la névrose obsessionnelle durant tout un pan de son séminaire Les formations de l’inconscient , qui s’échelonne d’avril à juillet 1958. Dans cette partie, l’étude des cas de Bouvet alimente un dialogue constant entre névrose obsessionnelle versus demande et hystérie versus désir. Nous allons tenter de rendre compte de ce que Lacan y objecte mais aussi de ce qu’il y puise pour articuler la place du phallus et de l’analyste dans la direction de la cure.

La lecture de ces cas ne laisse pas indifférent et elle a généré toute une série de questions qui ont orienté ce travail. Cette clinique a-t-elle disparu ? Rencontre-t-on encore dans le champ de la névrose un tel foisonnement de matériel transférentiel où la question de la sexualité affleure à chaque phrase, impliquant au fur et à mesure du déroulement des cures l’analyste lui-même ? Dès lors, sait-on encore écouter tous ces désirs – que Lacan qualifie de vermine – qui habitent les fantasmes du névrosé obsessionnel ?

Au contraire, ce résultat ne serait-il pas plutôt à mettre en lien avec la conception de la place de l’analyste dans la cure ? En effet, le manque de manœuvre de l’analyste est ici très surprenant. Il semble qu’il soit prédestiné à occuper une seule place possible dans le transfert, ce qui produit un effet de répétition qui émerge à la lecture des cas successifs. C’est comme s’ils obéissaient à une logique interne, figée en un processus et autour d’un objet que l’analyste incarne invariablement, devenant dans chaque cas l’objet d’une érotomanie destructrice tout à fait saisissante. Si Lacan fonde le transfert sur la fonction même du signifiant, nous ne voyons rien de tel chez Bouvet ; pas de dialectique signifiante mais une signification qui donne sans cesse consistance imaginaire à la question du sexuel dans le dialogue analysant-analyste.

Les présupposés

Au-delà du conflit évident qui les oppose, Lacan reconnaît que les obstacles concernant la névrose obsessionnelle sont articulés par Bouvet. Mais si ce dernier se perd dans cette clinique extrêmement variée, Lacan l’impute moins à la profusion du matériel qu’à une carence théorique. En effet, Bouvet achoppe sur le point qui fonde l’homogénéité des névroses et qui oriente l’hystérie comme la névrose obsessionnelle ; soit le désir. Pour lui, le sujet doit parvenir au genital love par le truchement de l’objet phallique ; ce point de doctrine, déplié dans le texte sur le Moi dans la névrose obsessionnelle[1], promeut l’oblativité que Lacan fera équivaloir à la névrose obsessionnelle elle-même. La question de la relation d’objet est complètement revisitée par Lacan depuis le séminaire qui porte le même nom, l’année antérieure. Le point capital qu’il soulève ici est celui du désir dans son lien foncier avec le désir de l’Autre ; c’est l’ignorance de cette dimension qui va conduire aux déviations dans la pratique des post-freudiens, d’où l’expression « fausses fenêtres[2]» qui qualifie le positionnement de l’analyste aveuglé par cet objet qui opacifie complètement la question du manque.

Lacan précise magistralement dans ce séminaire combien l’accent porte bien plus sur l’Autre que sur l’objet. La place de l’Autre est à préserver pour pouvoir maintenir le désir du névrosé, qu’il soit insatisfait ou annulé. La position hystérique devient paradigmatique pour distinguer le besoin du désir qui est maintenu en arrière plan de toute demande, désir énigmatique, x, dont le prototype est le désir de la mère. Lacan fait de ce problème de l’hystérie avec le désir quelque chose de plus vaste qui concerne « toute espèce d’être humain dans le monde[3] ».

Nous pouvons donc tracer une ligne de rupture entre Bouvet et Lacan concernant l’analyse de l’obsessionnel : là où le premier met l’accent sur la relation à l’objet, le second indique les démêlées de l’obsessionnel avec le désir. Là où Bouvet analyse la distance qu’entretient l’obsessionnel avec son objet par crainte de le détruire, Lacan prend le contre pied et pose que l’obsessionnel se maintient à distance de son désir. Bouvet interprète la destructivité de l’obsessionnel comme une mise en péril de l’objet et par extension de la réalité toute entière. Cette thèse dévoile le continuum névrose-psychose en vigueur pour les post-freudiens que Lacan va fustiger clairement. Pas de risque de régression psychotique martèle-t-il ; ce n’est pas la réalité mais l’Autre qui est menacé dans l’exercice même de la demande de l’obsessionnel et, au delà, le sujet lui-même.

Phallus et objet 

Évidemment, la première chose qui s’impose à la lecture de cette clinique, c’est la façon dont la dimension phallique est rabattue sur l’organe pénien. S’il y a une certaine appréhension qu’un objet est en jeu dans le transfert, localisé du côté de l’analyste, nous ne voyons aucun semblant d’objet fonctionner. Bien au contraire, cette conception qui loge au cœur de l’analyse un objet partiel, consistant sur le plan imaginaire, implique une mise en jeu des corps ; celui des patients comme celui de l’analyste.

La thèse de Bouvet concerne le « pouvoir dynamique d’une identification masculine régressive chez tous les obsédés : qu’un obsédé masculin reçoive le phallus sur un mode passif qui satisfasse son érotisme cloacal ou qu’une fille se l’annexe sur un mode agressif actif[4] ». Dès lors, rien de plus logique que ce qui fonde le traitement des patients de Bouvet soit le repérage et l’acceptation des tendances homosexuelles passives pour un homme et du pénisneid pour une femme. Dans les deux cas, le consentement à l’objet permet d’accéder à la maturation génitale. Les post-freudiens sont dans une optique réparatrice, de compensation de quelque chose qui ne s’est pas réalisé ou imparfaitement. Lacan n’hésite pas à parler de l’absence du phallus dans les cures de Bouvet. Il nous indique par là que  l’objet phallique est paradoxalement d’autant plus présent que sa fonction de signifiant ouvert à toutes sortes d’équivalences n’est absolument pas repérée.

Lacan fait du phallus « non pas l’objet du désir mais le signifiant du désir [5]»  ; c’est déjà repérable chez Freud qui avait « pris soin de ranger (l’objet) dans la catégorie du représentant, c’est à dire du signifiant chargé de représenter un réel inaccessible » mais le voilà ici « relégué au rang des accessoires » écrit Bernard Nominé[6]. Le pénis, dit Lacan , est plutôt quelque chose « qui tient bel et bien au corps », « beaucoup moins sujet à caducité » et pas plus menacé que « n’importe quel membre, ou bras, ou jambe,voire nez ou oreilles[7]». C’est pourquoi l’objet phallique doit plus qu’un autre objet venir se prendre dans la chaîne métaphorique pour jouer son rôle d’objet détachable, caduc, c’est à dire de signifiant.

Dans les cas exposés par Bouvet, nous ne pouvons que constater cette prolifération de l’objet phallique fantasmatique. S’il est déjà institué au cœur de la névrose obsessionnelle, l’orientation donnée à la cure que Lacan qualifie d’erreur de plan ou d’erreur technique va conduire à stimuler la production imaginaire et produire une solution fausse. Lacan démontre dans son séminaire qu’il ne peut y avoir d’autre solution que d’articuler la castration symbolique ; c’est ce qui est précisément occulté dans ces cas envisagés uniquement sur le plan imaginaire. Dans le cas des hommes, au delà des fantasmes homosexuels mis à jour par l’analyse, nous pouvons repérer la place capitale d’un autre, d’un semblable, d’un frère, d’une image plus forte que lui même dont le névrosé obsessionnel se complémente dit Lacan[8] . C’est le rapport fantasmatique avec le semblable qui est aux commandes. Là où l’hystérique interroge le désir de l’Autre, l’obsessionnel comble la question, l’annule avec une image, puissante, phallicisée de l’autre. Dans le cas de la névrose obsessionnelle féminine que déplie Bouvet, le rapport à l’objet est d’emblée beaucoup plus lisible que pour les hommes pour qui le rapport à la jouissance, soit le fantasme, occupe le devant de la scène.

Une des obsessions de cette femme concerne la possibilité de contaminer quelqu’un par la syphilis ; cette obsession transite par son fils aîné qui lui inspire un « sentiment de terreur panique[9] » depuis toujours. Ce fils n’est autre qu’un équivalent phallique, ce qui fera dire à Lacan qu’elle est tout aussi encombrée que l’homme du phallus et qu’elle en fait un « usage strictement équivalent à celui d’un homme[10] ». En évoquant le besoin de cette femme de s’identifier (tout comme l’obsédé masculin) sur un mode régressif à l’homme, Bouvet fait du penisneid une identification virile. Dans le cas de cette femme, que l’objet phallique soit objet de désir est évident et Lacan d’insister sur l’importance du penisneid dans les cas de névrose obsessionnelle féminine. Mais là où il se démarque de Bouvet c’est dans la différence qu’il fait entre le désir de possession phallique et le désir d’être un homme qui est absolument nié de bout en bout par la patiente. Nous cernons bien comment cette différence a des conséquences majeures : le phallus, signifiant du manque est ce qui oriente le désir pour les deux sexes ; il vient en tiers dans la relation à l’autre, qui est sans cesse rabattue sur une relation duelle par Bouvet.

Dès lors, on peut lire dans les différentes rêves et fantasmes de la patiente une tentative du sujet de préserver la place du désir au delà de ce que Bouvet envisage comme haine de l’homme et destruction du phallus. Un objet particulier va jouer ce le rôle, les chaussures, dont la patiente se sent privée du fait même de l’analyse qui l’appauvrit.
Lorsqu’elle passe devant un magasin de pompes funèbre : une obsession la saisit : celle d’écraser en leur marchant dessus les  quatre crucifix qui, par déplacement, deviennent la verge du corps du christ. Bouvet y lit l’ambivalence de la patiente entre le désir de possession et la destruction de l’objet phallique qu’il repère également dans un rêve où elle rentre dans la chambre mortuaire de son oncle paternel et voit ses organes génitaux en pleine décomposition.

Mais plus qu’une rivalité agressive, nous pouvons plutôt y repérer une tentative fantasmatique de négativation du phallus imaginaire. Pour l’être, ce phallus, il faut le détruire et c’est ce qu’il aurait fallu lui faire remarquer dit Lacan dans la dernière leçon du séminaire Les formations de l’inconscient. Il s’agit d’indiquer à l’obsessionnel qu’il est ce qu’il veut détruire, ce qu’il veut tuer.
L’ambiance mortuaire n’est pas présente dans les rêves pour rien ; Lacan évoque l’effet dénaturant du signifiant, effet d’entropie, de perte dont le sujet garde la trace. « La castration, dit-il, choisit son signe qui est emprunté au domaine imaginaire. Quelque chose dans l’image de l’autre est choisi pour porter la marque d’un manque[11] ». L’organe pénien, dans sa caducité essentielle, est le plus apte à représenter cette perte dans la mesure où il n’y a pas, pour un sujet, d’expérience de la mort.

Bouvet interprète les rêves qui suivent comme indice de la justesse de son interprétation puisqu’elle se rêve avec un pénis à la place ou entre les deux seins et qu’elle érige les fameuses chaussures de forme pointue au rang d’objet phallique. Mais pour Lacan, il ne fait pas de doute que l’analyste rive sa patiente à cet objet en occupant la place de la bonne mère, celle qui restitue ce dont elle a été privée. Les souliers, cet objet dont elle manque si cruellement, peuvent la rendre « bien habillée » et dès lors susciter le désir des hommes qui en « seront pour leurs frais ». Là où Bouvet interprète la haine et la destruction de l’homme, nous pouvons y lire la tentative du sujet à faire fonctionner l’objet phallus comme un signifiant. Cette « dimension d’hystérie latente[12] » dont parle Lacan à propos du désir de l’obsessionnel y est directement lisible.

Lacan nous invite dans ces leçons à distinguer l’accès au génital et la structuration sur le plan phallique, c’est à dire à l’aulne de la castration qui constitue ce qui est décisif pour la suite de la névrose. C’est la condition nécessaire à orienter nos interventions et notre technique dit Lacan  ; le sujet doit réaliser que le phallus, il ne l’est pas, il ne l’a pas « mais qu’il est seulement soumis à la nécessité que ce phallus occupe une certaine place[13] ».
Le phallus vient en position tierce comme signifiant du désir comme le sont les chaussures tout juste réparées par un cordonnier dont certains traits sont empruntés à l’analyste. La patiente les exhibe à sa mère qui l’admire alors qu’elle monte sur une estrade où il n’y a que des hommes. Le cordonnier-analyste fait consister ce don du phallus selon Bouvet, alors que Lacan interprète ces chaussures comme un signifiant du désir, répondant à l’énigmatique désir de l’Autre maternel.
Mais la patiente reste bien encombrée de ce phallus et elle finit par s’en délester : elle rêve qu’elle joue au théâtre auprès d’un homme mais qu’elle ne sait pas son rôle. Entre deux représentations elle se soulage d’une énorme quantité de matière fécale en forme de verge ; elle peut ensuite jouer son rôle. On pourrait écrire ce processus comme acceptation du désir d’avoir un pénis fourni par l’analyste ; celui là même qu’elle tentait de détruire, d’écraser puis un renoncement pour devenir femme auprès d’un homme. Lacan y voit plutôt un leurre et une restitution du phallus que lui donne l’analyste. De la même manière, il interprète comme un acting out le fait que la patiente parle à son fils des bienfaits de l’analyse et tente de rendre à Bouvet ce fils-phallus bien encombrant. C’est l’indice que l’analyste n’est pas tout à fait à sa place puisqu’il fait erreur sur la signification du phallus.

Dans le second cas de névrose obsessionnelle masculine, Bouvet analyse le rêve que M rapporte après lui avoir interprété, la séance précédente, son homosexualité passive : M accompagne l’analyste à son domicile, se couche dans le lit de sa chambre, extrêmement gêné. Lacan relève un détail du rêve que Bouvet n’exploite absolument pas : la présence d’un bidet dans un coin de la chambre. Pourtant, dit Lacan, la signification du bidet est articulée ailleurs par Bouvet, comme « pénis en creux » ; c’est à dire comme « une des formes sous lesquelles peut se présenter le signifiant phallus[14] ». Le bidet est là pour indiquer ce qui est problématique, il présentifie le phallus et ne le montre pas ; il est là en tant que question : l’Autre l’a-t-il ou ne l’a-t-il pas ? L’Autre l’est-il ou ne l’est-il pas ? Soit la question de la castration . Bouvet rabat cette relation qui est loin d’être duelle puisque médiatisée par le phallus sur une relation au semblable et qui devient pour le coup,  « franchement homosexuelle[15] ».

Transfert et suggestion

Le séminaire Les formations de l’inconscient est scandé par la constitution du graphe du désir qui va accompagner tout le commentaire que fait Lacan des textes de Bouvet.

La première mouture du graphe ne distinguait pas la chaîne des énoncés de celle de l’énonciation.  Au fil des leçons, Lacan distingue deux horizons de la demande ; ainsi, le  circuit de la demande se double d’un second circuit, celui de l’inconscient. Ces deux lignes énoncés / énonciation seront également déclinées comme ligne de suggestion et ligne de transfert. Il y aurait beaucoup à dire sur cette question de la suggestion que Freud fait équivaloir au transfert lui-même. Notons juste ce qu’en dit Lacan : « le transfert en puissance est là (…) il est déjà en puissance analyse de la suggestion[16] ». Lacan semble dire qu’il n’y a de transfert que si l’analyste indique l’arrière plan de la chaîne des énoncés. Transfert et interprétation sont donc indissociables. A charge de l’analyste d’interpréter ce qui sinon ne restera que suggestion. Mais nous cernons bien, que c’est l’inscription même de la fonction du manque dans le graphe qui en est la condition.

C’est ce que Lacan déduit du premier étage du graphe, soit du circuit de la demande dont il fait un cas idéal, un temps mythique de la demande. En effet, pour que ce circuit fonctionne seul, il faudrait supposer la complétude de la batterie signifiante au lieu de l’Autre. Or, écrit Lacan, « le sujet ne se constitue qu’à s’y soustraire et à la décompléter essentiellement pour à la fois devoir s’y compter et n’y faire fonction que de manque[17] »

Ainsi, en interprétant la suggestion, l’analyste en fait déjà autre chose. Si la suggestion peut-être interprétée, c’est  parce qu’elle a un arrière plan que l’analyste indique : S de A barré. Ce pur silence auquel « doit s’obliger maintenant l’analyste pour dégager au dessus de ce marécage le doigt levé du Saint Jean de Léonard pour que l’interprétation retrouve l’horizon déshabité de l’être où doit se déployer sa vertu allusive[18] ». Comme le commente Michel Bousseyroux dans un remarquable article intitulé Le doigt levé de Lacan face au désir de l’obsessionnel[19], cet index de ce Saint Jean que l’on peut admirer au Louvre désigne un point de béance dans le tableau qui n’est autre que le vide de la structure laissé par l’absence de Dieu. Pour la petite histoire, les rayons X ont pu montrer ce que De Vinci avait effacé : le partenaire de St Jean, écrit Michel Bousseyroux, la croix. Il n’en reste que l’effacement, l’ombre.

Lacan évoque l’abstinence de l’analyste qui ne doit pas ratifier la demande comme telle mais toujours indiquer son arrière plan ; soit le manque fondamental en jeu dans la castration. Entre les deux lignes, ce qui résiste, soit le champ du désir. Nous cernons bien que ce qui achoppe dans la direction de la cure de Bouvet, concerne la possibilité d’une « articulation signifiante autre et différente de celle qui enferme le sujet dans la demande [20]».

« Le transfert tend tout naturellement à se dégrader en quelque chose que nous pouvons toujours satisfaire d’une certaine façon à son niveau régressif[21] »  ; c’est ainsi que nous voyons comment le désir se réduit à la demande dans la confusion des deux plans. C’est la grande critique que Lacan fait à la Psychanalyse d’aujourd’hui. C’est particulièrement lisibles dans les cas de névrose obsessionnelle masculine dépliés par Bouvet. Dans chacun des cas, nous pouvons repérer l’effet clinique du moment où Bouvet intervient pour interpréter comme homosexualité latente ce qui commence à surgir de la question du phallus. Bouvet se fonde sur la valeur de lien social de l’homosexualité entre hommes et de la façon dont se nouent l’amour et l’identification : l’amour du chef, le lien maître-élève ou encore père-fils. Il tend à rendre conscient ce qu’il nomme processus normal avec l’hypothèse que la prise de conscience du désir homosexuel latent permet un contact affectif plus sûr avec ces malades. Il en fait donc un élément de transfert utilisé au maximum dans un « but thérapeutique [22]». Cependant, dans chaque cas, il fait consister cette dimension qui n’est qu’ébauchée fantasmatiquement et la rapporte systématiquement à la personne même de l’analyste. Invariablement, le résultat ne se fait pas attendre : agressivité, fantasmes de plus en plus sexualisés mettant en jeu le patient et son analyste. Nous percevons bien avec ces cas d’analyse pourquoi Lacan évoque la prolifération  de cette vermine si l’analyste cultive la névrose obsessionnelle dans le sens du fantasme. D’ailleurs, Bouvet avoue que la mise à jour des tendances homosexuelles n’est pas toujours si facile ; il est évident qu’il les traque et va même jusqu’à interpréter en ce sens les moindres manifestations du transfert, parfois même un demi mutisme.

Conclusion 

En valorisant le fantasme, en rabattant le désir sur les signifiants de la demande, Bouvet opère une disjonction avec ce que Lacan inscrit au cœur même de la problématique du désir chez l’obsessionnel : « la demande de mort fondamentale[23] ». J’ai l’idée qu’on peut lire une équivalence entre l’expérience d’un trop de jouissance et la destruction du désir. Lacan fait du désir de l’Autre précocement détruit, annulé un trait essentiel de la névrose obsessionnelle. Nous comprenons mieux comment la distance avec le désir est la condition pour que le désir de l’obsessionnel subsiste ; le désir est là mais annulé, d0. Il s’agit d’en « assurer la position[24] » ; c’est ce qui permet paradoxalement à l’obsessionnel de préserver le désir et l’Autre puisque Lacan fait équivaloir la demande de mort à la mort de la demande.

Lacan est très sévère sur le bilan thérapeutique de Bouvet : plutôt que son élucidation, le mode d’interprétation de Bouvet vise la « réduction de la demande de mort[25] », improprement appelée ambivalence dit Lacan et traitée par  l’analyse de l’agressivité  en vogue depuis Glover dans les années 30. Bouvet laisse l’essentiel, soit la question du signifiant du désir, non résolu du fait même de la position de l’analyste qui rend le phallus légitime. Si cela soulage le patient de l’anxiété et de la culpabilité, le symptôme reste inchangé et ce qu’il enserre de réel non aperçu.

Si Lacan envisage ce point de béance à partir de l’articulation de la demande de mort au lieu de l’Autre, il a déjà l’idée que cela constitue un élément non historisable, soit sans l’Autre. En effet, dit-il, « la raison n’en est pas à chercher dans quelque histoire que ce soit[26]».

 

[1]    Bouvet M., Le Moi dans la névrose obsessionnelle, relation d’objet et mécanisme de défense, Revue française de psychanalyse, vol XVII, n°1-2, 1953

[2]    Lacan J., Le séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Le Seuil, 1998, p.388

[3]    Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.467

[4]    Bouvet M., Incidences thérapeutiques de la prise de conscience de l’envie du pénis dans la névrose obsessionnelle féminine, Revue française de psychanalyse, vol XIV, n°2, 1950, p.243

[5]    Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.378

[6]    Nominé B., L’obsession au féminin, L’en-je lacanien n°1, p.38

[7]    Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.482-483

[8]    Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.448

[9]    Bouvet M., Incidences thérapeutiques de la prise de conscience de l’envie du pénis dans la névrose obsessionnelle féminine, Revue française de psychanalyse, vol XIV, n°2, 1950, p.220

[10]   Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.501

[11]   Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.464

[12]   Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.466

[13]   Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.486

[14]   Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.443

[15]   Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.444

[16]   Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.427

[17]   Lacan J. Subversion du sujet et dialectique du désir, Ecrits, Seuil, 1966, p.806

[18]   Lacan J. Direction de la cure, Ecrits, Seuil, 1966, p.641

[19]   Bousseyroux M., Le doigt levé de Lacan face au désir de l’obsessionnel, L’en-je lacanien n°1, p.13-14

[20]   Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.428

[21]   Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.434

[22]   Bouvet M., Importance de l’aspect homosexuel du transfert dans le traitement des quatre cas de Névrose obsessionnelle masculine, Revue française de psychanalyse, vol XII, n°3, 1948, p.419

[23]   Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.505

[24]   Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.470

[25]   Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.505

[26]   Lacan J., Le séminaire, op.cit., p.495

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