L’inconscient, un savoir sans sujet ?

Article de Patricia Zarowsky publié dans PLI n° 3 (Revue de psychanalyse de l’EPFCL-France Pôle Ouest), à partir d’une conférence prononcée à Rennes en décembre 2007, dans le cadre du CCPO, sous le thème de l’année : « La part de l’inconscient dans la clinique ».

L’inconscient est la grande découverte de Freud, découverte qui fonde la psychanalyse comme une pratique à nulle autre pareille. Lacan n’hésite d’ailleurs pas à dire que l’inconscient n’existait pas avant Freud, car dit-il, une chose n’ex-siste qu’à partir du moment où elle est nommée par quelqu’un1. C’est Freud qui fait exister l’inconscient, il invente le dispositif à partir duquel cet inconscient pourra être écouté et il développe la psychanalyse en tant que théorie de l’inconscient. Qui dit « inconscient », précise Freud, dit « un processus psychique sous les rapports dynamique, topique et économique ». Freud définit l’inconscient « comme quelque chose de vivant, capable d’évoluer »2, et coopérant avec le préconscient. On est loin de l’idée très répandue de l’inconscient comme lieu obscur et enfoui dans le sujet, même s’il arrive à Freud d’utiliser des métaphores archéologiques pour aborder la question de l’inconscient. Dans son cas de l’Homme aux rats par exemple, il compare l’inconscient au travail dans une analyse, à la ville de Pompéi qui, dit-il joliment, « ne tombe en ruine que maintenant qu’elle est déterrée ». Cela nous renvoie l’image d’un matériel à découvrir et qui de sa découverte même va perdre l’agalma qui lui était accolé et la rendait énigmatique et merveilleuse. Rien de merveilleux dans l’inconscient car « dans l’inconscient rien ne finit, rien ne passe, rien n’est oublié », mais c’est sa découverte, et son déploiement au travers de la parole qui va « apporter aux phénomènes inconscients, dit Freud, la libération et l’oubli »3.

Une psychanalyse est donc l’expérience de l’inconscient. C’est une expérience au sens fort du terme, au sens où une expérience est incompatible avec la certitude, qu’elle est incalculable dans ses effets et ceci parce que le sujet à qui il est demandé de dire dans l’association libre, ne sait pas ce qu’il dit. Le sujet ne sait ce qu’il dit ni dans l’analyse, mais encore moins hors analyse, car l’inconscient « ça parle » à l’insu du sujet. Si c’est à l’insu du sujet, une analyse permet-elle à un sujet de savoir de quoi est fait son inconscient ?

Dans l’analyse le sujet parle à l’analyste « supposé savoir ». Mais la personne de l’analyste est dédoublée du fait du dispositif. Il incarne à la fois le supposé-savoir-ce-qui-ne-va-pas chez le sujet et l’Autre du sujet. C’est par le transfert, par l’amour adressé au savoir que l’analysant va déployer, dans la cure, la chaîne signifiante qui le constitue dans laquelle l’inconscient fait irruption, créant de la discontinuité. Cette discontinuité que Freud situe « à ce point où entre la cause et ce qu’elle affecte, il y a toujours la clocherie », fait l’inconscient. Lacan l’appellera aussi béance. Dans le Séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, il dira : « L’inconscient nous montre la béance par où la névrose se raccorde au réel et Freud trouve dans le trou, dans la béance de la cause, quelque chose du non réalisé »4, du non réalisé qui n’aspire qu’à l’être, réalisé. C’est dans cette coupure, dans ce qui vient interrompre la chaîne signifiante que le sujet arrive à extraire d’une part ses signifiants maîtres de cette chaîne (l’inconscient se dévoile grâce à l’élucubration de savoir), et d’autre part un savoir sur la jouissance qui l’anime, jouissance prise dans la chaîne signifiante. L’inconscient est supposé d’une part et au départ (!) par l’analyste chez le sujet qui vient dire sa plainte. C’est ce qui a permis à Freud la découverte de l’inconscient, il a supposé que les symptômes de ses patients disaient quelque chose que le sujet ne savait pas. Il leur a supposé une cause inconsciente qu’il est allé chercher dans le refoulé infantile du sujet. Mais chez le sujet qui vient rencontrer un analyste et chez qui il y a un désir d’être que le symptôme entrave, l’inconscient doit être aussi supposé par lui, pour qu’il soit prêt à interroger ce qui lui arrive. Il faut qu’il y ait chez lui la supposition que quelque part « ça sait », que l’Autre sait et que lui-même veuille en savoir quelque chose. Ça c’est un autre problème ! La question du rapport du sujet au savoir… Lacan ne nous dit-il pas qu’il n’y a pas de désir de savoir chez le sujet ?

J’ai reçu il y a quelques années une jeune fille d’origine maghrébine qui est venue suite à un accident où elle avait été renversée sur un passage piéton par une camionnette qu’une autre voiture, à l’arrêt, cachait. Ses parents et elle poursuivaient en justice le conducteur. Elle se révoltait par le fait qu’elle avait tout fait bien, elle avait traversé au bon endroit, sur le passage piéton, il était en faute. Depuis le traumatisme, qui ne lui avait valu qu’une « nuit blanche » à l’hôpital, sans aucune blessure, elle rêvait souvent de l’accident, elle le revivait ou bien se voyait morte, dans l’au-delà. L’au-delà était habité des figures imaginaires que sa religion véhiculait. Cet accident c’était le destin tel qu’il est écrit pour elle, selon ses croyances. Elle était musulmane. Elle avait des angoisses, des migraines, souffrait d’alopécie. Je l’ai vue pendant quelques mois. Je l’ai interrogée sur ce qui s’était passé le jour de l’accident. Etudiante, le jour de l’accident, elle devait rendre un travail sur…l’inceste ! Travail au sujet duquel elle a peu voulu dire. Travail qu’elle n’avait pas achevé et qu’elle devait rendre le lendemain de l’accident…. Un jour, au bout de quelques mois, en séance, elle est devenue cramoisie, l’angoisse est montée, au moment où elle s’est entendue dire que n’ayant pas fini ce travail, elle avait dit à une amie, le jour même de l’accident, qu’elle allait devoir passer « une nuit blanche », et de rajouter dans la foulée, qu’en effet elle avait passé une « nuit blanche »… à l’hôpital. Cet accident lui avait permis de surseoir à l’obligation de rendre le petit mémoire le jour dit. Mais au-delà de ce bénéfice immédiat, il y a ce qu’elle avait dit peu de temps auparavant, elle avait avoué une idée qui lui avait traversé l’esprit : le souhait que sa professeur ait un accident et se casse une jambe. Elle avait accompli sur elle-même ce qu’elle destinait à l’autre. Où nous voyons que la thèse de Freud sur les impulsions au suicide chez le névrosé « comme étant la recherche d’un châtiment pour le désir homicide contre autrui »5 se vérifie à l’insu du sujet. La fin de l’année arrivant et ayant des examens à passer pour rentrer dans une grande école, elle a cessé de venir… tout en disant que le conducteur de la camionnette était coupable et devrait payer. Elle a su quelque chose de son inconscient l’espace d’un instant mais elle n’a pas voulu l’assumer, le subjectiver, le faire sien. Et à ne pas vouloir assumer la part prise par elle dans ce qui lui était arrivé, on ne sait pas quel destin lui réserve son inconscient, car c’est de ça dont il s’agit.

Nous voyons aussi arriver des sujets avec des demandes d’un savoir constitué qui viendrait répondre à leur demande, à leur problème. Or il n’y a pas de savoir constitué qui dise l’inconscient de chaque sujet, le singulier du désir, de la jouissance. Ce que l’analyste sait, c’est ce qu’il a appris de sa propre analyse qui l’a amené à savoir, à élaborer, à assumer finalement, la rencontre déjà faite du non-rapport sexuel, qui est à l’origine de son symptôme et de son fantasme. Le savoir sur la jouissance qui soutenait son symptôme lui permet de décoller son désir de cette jouissance qui est toujours de structure, ratée, inadéquate ; c’est ce qui va lui permettre d’occuper la place vacante de l’objet a cause du désir de l’analysant, pour que celui-ci puisse supposer qu’il y a une autre scène inconsciente qui le détermine, où il a à se reconnaître, et qu’il se fraye sa propre voie vers son désir.

Sur ces demandes d’un savoir constitué, j’ai l’exemple d’une femme d’une cinquantaine d’années qui est venue consulter parce que son fils lui faisait une vie d’enfer : il lui fermait les robinets pour économiser l’eau, mettait au minimum le gaz de la cuisinière, l’empêchant de cuisiner, et de plus il levait la main sur elle et l’insultait. On peut en déduire que le fils s’attaquait là à la jouissance de sa mère. J’apprends, difficilement car elle ne voulait rien dire d’elle, que ce fils est né d’un viol avec l’homme qu’elle a finalement épousé, car étrangère, originaire d’un pays de l’Est, et sans ressource. Homme duquel elle se sépare au bout de quatorze ans à cause de sa violence. Elle l’avait rencontré trois jours après son arrivée en France alors qu’elle ne savait pas où aller, dans une cabine téléphonique, et il lui avait proposé de la loger. J’essaye d’interroger ce que ce fils représente pour elle. Elle ne veut rien dire, très touchante dans sa souffrance elle veut seulement que je lui dise comment faire avec lui, elle veut une vie de famille paisible et heureuse. Elle évoque seulement la haine qu’elle voue au père et dit que son fils ressemble à son père. Il est comme son père et elle n’y est pour rien. Mais là n’est pas le problème, dit-elle ! Que doit-elle faire ? Que doit-elle dire ? Elle croit qu’il existe un savoir constitué sur les comportements humains et elle ne croit pas à l’inconscient.

Qu’est-ce donc que l’inconscient pour Freud ?

Mais pour reprendre le fil de mon propos : comment le sujet pourrait savoir quelque chose de son inconscient si nous nous fions à ce que dit Lacan, que l’inconscient est un savoir sans sujet. Il y a bien sûr les actes manqués qui nous savons sont toujours réussis, là le sujet, quelles que soient ses justifications, peut en savoir quelque chose, comme dans le cas de la jeune fille dont j’ai parlé. Qu’est-ce donc que l’inconscient ? Et si le sujet ne sait pas, qui sait ? Et puis à quoi lui servirait de faire une longue analyse si au bout il n’en obtenait aucun savoir ? Et puis aussi, si aucun savoir n’était obtenu, en quoi une analyse serait-elle une expérience, et quelle modification subjective pourrait-elle être attendue alors ? Serait-ce une modification sur laquelle le sujet n’aurait aucune prise ? Voici des questions auxquelles je vais tenter de répondre.

Cet énoncé de Lacan de 1967, qu’il maintiendra jusqu’à la fin de son enseignement, pose de nombreuses questions car nous trouvons à côté de cet énoncé un autre, quelques années plus tard, dans le Séminaire Encore, en 1973, où Lacan parle de « l’inconscient comme élucubration de savoir ». Bien que ces deux définitions semblent contradictoires, elles ne le sont pas, car cela laisse intacte l’idée de Lacan de l’inconscient comme savoir. La question qui reste posée dans les deux énoncés est celle d’où est le sujet de ce savoir. On a en fait du mal à penser qu’il y aurait un savoir qui ne serait su de personne, car cela fait équivaloir le savoir de l’inconscient au savoir de la science qui n’est aussi d’aucun sujet. Le sujet de la science, Lacan le dit forclos, qu’en est-il alors du sujet de l’inconscient ? Est-il lui aussi forclos ?

Nous avions déjà l’idée chez Freud d’un inconscient constitué en partie et seulement en partie, par des représentations refoulées mais qui dit-il, ne font pas le tout de l’inconscient. Il constatait déjà dans son texte La décomposition de la personnalité psychique, que « l’inconscient et le refoulé ne coïncident pas » Il y évoque deux sortes d’inconscient : un qui se transforme en conscient et un autre dont la transposition en conscient ne se fait jamais. C’est ce qu’il désignera comme le Ça. De ce dernier il dit qu’il n’est que « chaos, un chaudron plein d’excitations en ébullition »6 où « les lois logiques de la pensée n’y sont pas valables », et qui ne connaît « ni jugement de valeur, pas de bien ni de mal, pas de morale ». C’est un No man’s land… C’est dans ce lieu où il place la pulsion, dont il avait dit que l’opposition conscient et inconscient ne s’appliquait pas à elle, qu’elle ne peut jamais devenir objet de la conscience, mais qu’on ne peut y accéder que par la représentation qui la représente7.

Freud avait-il l’idée d’un inconscient sans sujet ? On peut penser que non, puisqu’il termine ce texte de 1933 en disant : « Là où était du ça, doit advenir du moi », donc du sujet selon la définition freudienne du sujet. Mais quelques pages auparavant dans ce texte de 1933, faisant preuve de sa prudence habituelle, il avoue son échec à aller « plus avant dans les découvertes plus profondes de l’inaltérabilité du refoulé ». Freud, on le sait, avait déjà rendu compte d’une limite dans le déchiffrement de l’inconscient qu’il avait nommé refoulement originaire. Il a évoqué l’ombilic du rêve, ce point où le déchiffrement du rêve s’arrête, avec l’idée de quelque chose d’inaccessible qui ne pourra être déchiffré. Freud à ce stade de sa théorie ne le définit pas comme impossible, il est assuré que là où la pensée s’arrête, dans la coupure, il y a une pensée inconsciente qui se révèle comme absente mais qui pourrait être retrouvée. Il me semble que Freud n’arrive pas à résoudre cette question de l’inaccessibilité ou pas d’une partie de l’inconscient, qu’il l’attribue plus à un échec de sa part dans son avancée théorique, qu’à un impossible. Car d’une part il ne possède pas cette catégorie de l’impossible et d’autre part, il lui manque le pas décisif que fera Lacan.

Le pas de Lacan

Le premier pas de Lacan a été de réinterpréter l’inconscient freudien en disant qu’il est « structuré comme un langage », que « l’inconscient est chaîne signifiante » et qu’il répond à la loi du signifiant. Cette redéfinition est en continuité avec Freud mais à partir de l’élaboration des lois qui régissent le signifiant, Lacan va avancer dans la théorisation de l’inconscient. Cette théorie de l’inconscient prévaut jusqu’au Séminaire Encore, période où apparaît un remaniement dans son enseignement. Lacan va y remanier sa conception du symbolique et donner la prévalence à la question de la jouissance. Dès l’année suivante dans le Séminaire Les Non-dupes errent, il dira que l’inconscient n’est pas une chaîne, qu’il n’a pas de grammaire8. Il en fera l’année d’après dans le Séminaire RSI l’inconscient-lettre.

« L’inconscient structuré comme un langage », dans cette première définition donnée par Lacan, l’inconscient c’est des pensées, il est articulé en mots, il est fait de signifiants enchaînés produisant du sens et de la signification, au moyen de la métaphore et de la métonymie. Tout ce qui est de l’inconscient ne joue que sur des effets de langage, il n’est dans aucune profondeur, il est à entendre dans le dire qui se trouve entre les dits du sujet, dans ce qui vacille, dans la coupure, là où la pensée évite toujours la même chose, ce qu’il va définir comme le réel9. Le réel est « ce sur quoi on ne peut pas mettre de mots », « l’impossible ». Le réel pour chaque sujet est déterminé par la façon dont la structure a émergé chez le sujet. Ce réel en jeu dans la structure de chaque sujet est à la fois universel : tout être parlant étant confronté au réel, à la castration; et à la fois singulier puisque chaque sujet va faire face et tenter d’élaborer, élucubrer autour de ce réel, différemment.

Ce que les lois du signifiant dévoilent et c’est en ça que cet apport permet à Lacan d’avancer dans sa théorisation de l’inconscient, c’est la division du sujet. Le sujet est divisé par le signifiant, et divisé aussi par la jouissance. Il est divisé par le signifiant, parce que le sujet se structure dans sa demande à l’Autre. Cette demande produit une béance car la réponse de l’Autre ne viendra jamais combler son manque, elle sera toujours réponse à côté, insatisfaisante. L’Autre ne sait pas ce qui manque au sujet car il est lui-même barré, S (A barré), et aucun signifiant ne peut signifier le manque du sujet. Il n’y a pas de signifiant dans l’Autre qui dirait le manque du sujet. Ce manque permet au sujet de désirer, désir qui va s’articuler dans la demande adressée à l’Autre, sans savoir ce qu’il demande, sans savoir quel est le manque qui le constitue. C’est dans cette béance que se constitue l’inconscient-langage. Le sujet est divisé et même effacé par le signifiant en tant qu’aucun signifiant ne pourra représenter le sujet, car un signifiant ne renvoie qu’à un autre signifiant. Il sera toujours, je cite Lacan, « cette chose évanescente qui court sous la chaîne des signifiants »10. Comment pourrait-il alors savoir quelque chose ? Lacan donne comme réponse : « qu’à ce qui du sujet est la méprise »11, c’est-à-dire dans les actes symptomatiques, dans ce qui rate, par la dénégation, la « verneinung ». Vous connaissez l’exemple que donne Freud du patient qui lui dit : « non ce n’est pas ma mère ». Freud non seulement répond oui c’est elle, car l’inconscient ne connaît pas la négation, mais en plus il y indexe la jouissance incestueuse. Nous voyons là les deux versants de la division du sujet par le signifiant : le sujet parle bien de sa mère mais il ne peut en savoir quelque chose que par la négation, et le sujet dit aussi la jouissance pulsionnelle qui l’habite au regard de sa mère. Par la méprise, le sujet analysant peut attraper des bouts de savoir.

Prenons le cas de l’Homme aux rats de Freud. Nous voyons dans l’obsession de l’Homme aux rats que la jouissance anale du sujet est véhiculée dans le récit qu’il fait à Freud de ce que lui a raconté un capitaine sur un supplice des rats. Nous trouvons dans ce cas le déchiffrage, dans la cure, des signifiants qui chiffraient sa jouissance anale : excrément, argent, rat, pénis (ça c’est Freud qui le lui interprète : le rat et les vers, les vers et le pénis), et lui-même enfant. L’obsession tombe quand il se reconnaît lui-même comme un rat, dans cet enfant méchant et sale qu’il avait été dans son enfance. Et Freud démontre que ces signifiants véhiculaient la haine du père. « Il lui fallut aussi se convaincre, par la voie douloureuse du transfert, que ses rapports avec son père impliquaient véritablement ces sentiments inconscients : sa haine pour son père. »12

« L’inconscient, un savoir sans sujet »

Je vais essayer d’approcher cette formulation de Lacan sur « l’inconscient, un savoir sans sujet ». Elle se trouve énoncée comme telle dans la leçon du 17 janvier 1968 du Séminaire L’acte psychanalytique, et dans le Compte rendu qu’il fait de ce même séminaire. Il le reformulera ensuite, différemment, dans d’autres séminaires dont le Séminaire Encore. Il dit : « Qu’il y ait de l’inconscient veut dire qu’il y a du savoir sans sujet. L’idée de l’instinct écrase la découverte : mais elle survit de ce que ce savoir ne s’avère jamais que d’être lisible. La ligne de la résistance tient sur cet ouvrage aussi démesurément avancé que peut l’être une phobie. C’est dire qu’il est désespéré de faire entendre qu’on n’a rien entendu de l’inconscient, si l’on n’est pas allé plus loin »13. La phrase qui suit celle de « l’inconscient un savoir sans sujet » dit : « L’idée de l’instinct écrase la découverte : mais elle survit de ce que ce savoir ne s’avère jamais que d’être lisible ». Lacan dit que la découverte de ce savoir inconscient survit à l’idée de l’instinct, qu’il ne peut pas être subsumé par lui parce que dans l’inconscient il s’agit d’un savoir lisible et dans l’instinct, il s’agirait d’un savoir primitif non déchiffrable. Lacan récuse l’idée qu’il y ait quelque instinct chez l’être parlant puisque celui-ci est structuré par le langage.

Il ajoute à la suite de cette phrase : « La ligne de résistance tient sur cet ouvrage aussi démesurément avancé que peut l’être la phobie ». Ce que Lacan indique là est que c’est dans la phobie que se démontre que « l’on ne peut pas ravaler l’inconscient à l’instinct car elle est la démonstration de l’existence de l’inconscient comme savoir »14. Elle démontre l’existence de l’inconscient en tant que l’élément phobique qui est promu par le sujet vient là, en temps et en heure, pour prévenir le sujet du savoir inconscient. Mais qu’est-ce que ce savoir ? Un savoir sur le réel qui le constitue et qui détermine la castration qui l’affecte, un savoir sur la jouissance qui est toujours ratée, le non-rapport sexuel. Et qui sait ? Il répondra dans le Séminaire Encore : c’est l’Autre qui sait. Qui est cet Autre ? Est-ce l’Autre du langage ou bien l’Autre incarné dans le corps ? Ce qui finalement reviendrait à dire que c’est le corps pulsionnel qui sait, là où le sujet n’est pas. C’est, il me semble, la conclusion à laquelle Lacan nous conduit.

Revenons au sujet divisé par sa jouissance. Le sujet va se constituer à partir d’une première expérience de jouissance. Cette première marque de jouissance refoulée, effacée (qu’il appelle aussi trait unaire) est celle que le sujet va chercher, dans la répétition, à retrouver, « sans le savoir ». Sans savoir que ce qu’il répète dans ses actes symptomatiques, « est quelque chose de particulièrement signifiant », je cite Lacan, « au lieu de cette chose obscure que nous appelons tantôt trauma, tantôt plaisir exquis »15. Cette première marque de jouissance, va constituer le sujet comme objet perdu à lui-même mais il en gardera la trace. Le sujet est cette perte introduite dans le mot. Cette perte inaugurale instaure d’une part le sujet comme manque, comme désir et l’aliène au désir de l’Autre, et d’autre part le marque d’une jouissance qu’il méconnaît.

Le sujet est donc effet du signifiant, du fait, je cite Lacan dans un de ses derniers séminaires, Le moment de conclure, que «  le symbolique ne peut conjoindre le réel », « que  ce à quoi nous avons affaire est à une inadéquation des mots aux choses »16. Avec les mots on n’attrape pas grand-chose. Cette division du sujet a pour effet que le sujet reçoit alors sa parole de manière inversée et sa jouissance sous la forme de la jouissance de l’Autre. Ceci est exemplifié dans le fantasme « un enfant est battu » où le sujet est à toutes les places. Le sujet localise dans l’Autre une jouissance qu’il méconnaît en lui.

On va voir cela dans le cas du petit Hans qui va localiser sa jouissance dans le cheval, signifiant de sa phobie. Dans sa Conférence à Genève sur Le symptôme, Lacan évoque la phobie du petit Hans, dans des termes qui m’ont semblé pouvoir éclairer ce « savoir sans sujet ». Je ne vais pas rentrer dans le détail du cas, que je n’ai pas vraiment travaillé pour aujourd’hui. Vous savez qu’il déploie le cas dans le Séminaire La relation d’objet, mais il reviendra souvent sur Hans tout au long de son enseignement. Dans cette conférence, il nous dit que sa phobie se déclenche après la rencontre avec la réalité sexuelle. Il a rencontré le manque à être de sa mère, qu’il a déduit entre autres, de l’absence de pénis qu’il a vu chez sa petite sœur qui vient de naître. Et la phobie se déclare au moment où il a une érection, au moment où il éprouve une jouissance à lui-même inconnue. Une érection dont il ne sait d’où elle vient, et qui l’agite. « Phobie, veut dire qu’il a la trouille de cette jouissance, qui lui est étrangère », dit Lacan. Le symptôme qu’il construit avec cette peur du cheval qu’il rencontre à l’époque à tous les coins de rue, est la forme que prend, nous indique Lacan, le rejet de cette jouissance. Jouissance qu’il ne peut symboliser, qui l’angoisse, qui l’encombre et dont il tente de se défaire en la localisant dans l’animal qui piaffe, qui rue. C’est donc dans la rencontre avec la jouissance sexuelle éprouvée dans son corps que se construit sa phobie, son symptôme, la preuve que l’inconscient existe, dit Lacan. Le cheval devient un signifiant symptomatique de cette jouissance dont il ne veut rien savoir.

Qu’est-ce que le savoir inconscient qui est là en jeu ? Dans le Séminaire Encore Lacan dit : « La fondation d’un savoir est que la jouissance de son exercice est la même que celle de son acquisition ». Acquérir un savoir et en jouir c’est la même chose, de sorte qu’il n’y a pas de savoir ou de jouissance qui vienne en premier. Le savoir est concomitant de l’éprouvé. Le sujet sait qu’il l’a éprouvée, mais il ne sait pas ce qu’elle a laissé comme trace dans l’inconscient. Le savoir se définit par la jouissance. Le savoir inconscient est donc connecté à la jouissance du corps. Pour Hans il y a l’inscription dans le corps d’une jouissance, S1. Cette jouissance est énigmatique pour lui. Et la construction de la phobie sera une élaboration (une métaphorisation de ce rejet dans l’Autre de cette jouissance éprouvée), qui sera un S2 où « le signifiant cheval produit la signification de la jouissance de l’Autre »17. Ce S1 conjoint au S2 comme savoir, qui s’articule à partir de l’expérience énigmatique, va constituer le savoir inconscient. Ce savoir qui ne se sait pas est supporté par le signifiant dans les rêves, lapsus, dans les formations de langage, dans le symptôme, et « il est en prise sur l’organisme vivant ». C’est ce qui fait dire à Lacan que : « Là où ça parle, ça jouit »18, et il ajoute « L’inconscient est un savoir, un savoir-faire avec lalangue » qui s’inscrit dans le corps. « Ce qui parle sans le savoir me fait je, sujet du verbe », mais « c’est avec mon corps que je parle et ceci sans le savoir ».19

Ce savoir qui se jouit va être à l’origine des élaborations, élucubrations qui vont se déplier dans la cure analytique. Lacan, comme le rappelait Colette Soler à une de nos soirées du Séminaire École, a toujours maintenu du début à la fin de son enseignement sa théorie sur le transfert en tant qu’il est de l’amour qui s’adresse au savoir. C’est l’amour dans le transfert qui permet au sujet d’élucubrer un savoir, au moyen du déchiffrement qui se traduit en pensées et qui permet aux différentes articulations signifiantes de s’extraire du discours analysant. Au final, ce réel impossible qui constitue le savoir inconscient, quel est-il ? Il se révèle en ce que le sujet ne peut pas dire ce manque à être qui le constitue, ni répondre à la question sur le sexe, sur le masculin et le féminin. Il y a un impossible à dire le sexe car « le sexe se refuse au savoir »20. La jouissance du corps est toujours issue des pulsions partielles et c’est la raison pour laquelle elle rate le rapport sexuel du corps à corps21. C’est dans le Séminaire Encore que Lacan dit que l’homme et la femme sont des signifiants, et que ce sont les signifiants qui copulent, mais ce qu’il en est de la jouissance du corps, elle ne peut faire rapport sexuel. C’est l’impossible du rapport sexuel. C’est en cela que le savoir inconscient reste inconscient car le sujet en tant que sexué reste indéterminé.

Conclusion

Le savoir inconscient au dernier terme relève de l’impossible à savoir pour le sujet, le sujet n’étant qu’effet du savoir inconscient. Ce qu’au bout du compte un analysant aura découvert, ce sont les signifiants inconscients qui déterminaient sa jouissance, des S1, essaim, sans sujet.

Email de l’auteur : p.zarowsky@wanadoo.fr

1 LACAN J., « Séance de clôture », in Lettres de l’Ecole Freudienne n°18, Avril 1976.
2 FREUD S., « L’inconscient », in Métapsychologie, éd. Folio-essais, 1968, p. 100.
3 FREUD S., L’interprétation des rêves, éd. P.u.f., 1967, p. 491.
4 LACAN J., Le Séminaire Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, éd. du Seuil, 1973, p. 25.
5 FREUD S., Totem et tabou, éd. Petite Bibliothèque Payot, 1965, p. 216.
6 FREUD S., « La décomposition de la personnalité psychique », in Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, éd. Gallimard, 1984, p. 102.
7 FREUD S., « L’inconscient », in Métapsychologie, op. cit.
8 SOLER C., Séminaire à St. Anne, sur La troisième de J. Lacan, janvier 2007, inédit.
9 LACAN J., Le Séminaire Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, op. cit., p. 29.
10 idem.
11 LACAN J., « La méprise du sujet supposé savoir », in Autres écrits, éd. du Seuil, 2001.
12 FREUD S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme aux rats) », in Cinq psychanalyses, éd. P.u.f., p. 235.
13 LACAN J., « L’acte psychanalytique, Compte rendu du Séminaire 1967-1968 », in Autres écrits, op. cit., p. 376.
14 SOLER C., Cours 2004-2005, Le symptôme et l’analyste, Collège clinique de Paris, leçon du 16 mars 2005, inédit.
15 LACAN J., « Communication faite à Baltimore », 1970, inédit.
16 LACAN J., Le Séminaire Le moment de conclure, leçon du 15 novembre 1977, inédit.
17 SOLER C., Cours 2000-2001, Déclinaisons de l’angoisse, Collège clinique de Paris, leçon du 2 juin 2001, inédit.
18 LACAN J., Le Séminaire Livre XX, Encore, éd. du Seuil, 1975, p. 104.
19 Ibid., p. 108.
20 LACAN J., Le Séminaire Problèmes cruciaux de la psychanalyse, leçon du 19 mai 1965, inédit.
21 SOLER C., Séminaire à St. Anne, 2000-2001, Lecture commentée du Séminaire Encore, séance du 28 mai 2001, inédit.

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