Inconscient ou « Une-bévue » ?

Article d’Albert Nguyên paru dans la revue PLI n° 3 (revue de psychanalyse de l’EPFCL-France Pôle 9 Ouest). Intervention prononcée lors de la Journée d’Étude du Collège de Clinique Psychanalytique de l’Ouest à Rennes, le 7 juin 2008

Je vais commencer par expliciter mon titre, Inconscient ou Une-bévue, qui par son énoncé seul donne déjà une indication de ce que sera le parcours que j’ai choisi de faire pour cette intervention. J’aurais pu l’intituler « Du parlêtre à l’Une-bévue », mais dans ce cas je me serais cantonné à une très courte période de l’enseignement de Lacan, qui n’aurait pas reflété l’ampleur de sa réflexion sur ce thème.

En effet dès le départ, en proposant ce qu’il a appelé « le retour à Freud », Lacan, en promouvant la suprématie du symbolique sur l’imaginaire, soit de la parole à cette époque, a donné une sorte de définition de l’inconscient : l’inconscient se manifeste dans les accrocs, les accidents de la parole, et le rêve. Plus tard, je saute allègrement à 1964, il reste malgré tout freudien, l’inconscient est alors repéré dans ce qui cloche, ce qui boîte pour un sujet, et ce qui cloche est alors connecté par Lacan à la question de la cause que nous connaissons sous les espèces de l’objet a.

L’année féconde : 1967

Et puis il y a la période 1964-1967 sur laquelle il vaut la peine de faire une halte. Qu’est-ce qui s’est passé entre 64 et 67 ? Lacan a fait deux Séminaires, le premier « Les problèmes cruciaux pour la psychanalyse » et le second « L’objet de la psychanalyse ». Ce sont deux Séminaires tournants.

Dans le premier : Les problèmes cruciaux identifiés par Lacan sont au nombre de 3 : le sujet le savoir et le sexe. Autrement dit tout un programme, celui d’une cure. Les trois termes sont noués et se caractérisent d’être tous les trois affublés d’un manque : le point de départ tient à ce que Lacan développe spécialement dans ce Séminaire et qui a trait au sexe : le sexe vous le savez est marqué par une impossibilité, celle d’écrire le rapport qui résulterait de la rencontre d’un homme et d’une femme. Le signifiant manquant de La Femme fait que ce rapport ne peut s’écrire. Le sexe est conditionné par un point de non-savoir. Quelque chose du sexe ne peut se savoir, de structure : il y a là ce qu’il faut appeler une forclusion du sexe, forclusion généralisée dont la conséquence se répercute au niveau du savoir et au niveau du sujet : le sujet est divisé, division qui passe entre son désir et sa jouissance qui ne s’accordent pas, et le savoir en son cœur est troué par cette forclusion sexuelle.

Dans ce Séminaire XII, Lacan examine les conditions nécessaires pour que la défense du sujet face à la jouissance, c’est-à-dire au réel puisse être franchie et c’est alors qu’il développe des choses extrêmement intéressantes sur la pudeur qu’il appelle radicale, originelle, suprême, ce qui n’est pas sans nous interroger. Vous pouvez là remarquer que la question est la même concernant la passe avec la traversée du fantasme.

Dans le second c’est l’objet lui-même qui est passé au crible. L’objet de la psychanalyse se présente alors comme coupé de toute représentation, comme n’ayant pas d’image, pas non plus de nom d’où son appellation de « petit a ». Et puis 1967 : la grande année, celle où Lacan fait la Proposition de la passe. Vous connaissez pour la plupart d’entre vous ce texte qui est au cœur de notre Ecole de psychanalyse, et dont il faut bien dire nous sommes encore à tirer les conséquences pour l’analyse. Je ne le commente pas en détail, mais je note les balises que nous ne devons pas oublier : chute de l’objet, séparation du sujet et de l’objet, sujet qui trouve son être dans la réduction de l’objet à l’une des quatre formes pulsionnelles, destitution subjective côté analysant et dés-être du côté de l’analyste, le tout subsumé par le syntagme traversée du fantasme. Beaucoup plus tard Lacan proposera une autre fin possible pour la psychanalyse avec l’identification au sinthome, je vais y revenir par la suite.

Mais en 1967, Lacan ne se contente pas d’écrire la proposition de la passe, il écrit trois textes qui méritent toute notre attention : la Psychanalyse dans ses rapports à la réalité, la Méprise du sujet supposé savoir, et Raison d’un échec. Je les signale parce que dans ces trois textes Lacan revient sur la question de l’inconscient.

Par exemple, La Méprise du sujet supposé savoir commence par une question : « Qu’est-ce que l’inconscient » ? et tout le texte va aller dans le sens de construire la réponse à cette question, d’abord en critiquant l’oubli de la découverte de Freud, puis en avançant que l’inconscient « c’est des pensées » et que sa fonction consiste dans l’effacement du sujet (l’Ics c’est le discours de l’Autre) puis en rappelant que « l’inconscient, ce n’est pas de perdre la mémoire : c’est de ne pas se rappeler de ce qu’on sait » et encore : « Tout ce qui est de l’inconscient ne joue que sur des effets de langage. C’est quelque chose qui se dit, sans que le sujet s’y représente, ni qu’il s’y dise, – ni qu’il sache ce qu’il dit. »

Là nous avançons vers ce qui deviendra la définition princeps de Lacan sur l’inconscient : l’inconscient, ce n’est pas les formations de l’inconscient, aussi importantes soient-elles dans le parcours analytique dont elles jalonnent les tours et les détours, l’inconscient c’est bien plutôt le fait que quelque chose puisse s’énoncer sans qu’aucun sujet ne le sache. Voilà le mystère, voilà ce qui est spécialement difficile à admettre pour le pensant, qui n’est pas si roseau que cela.

Toute la question du Sujet supposé savoir et de la supposition se loge là, Lacan ne reculera pas à dire que la mise en place de la supposition de savoir est de veine, soit de structure dans l’expérience analytique. Parler c’est supposer un Autre, et tous les problèmes de la fin de l’analyse résident en ce point : la chute du sujet supposé savoir n’éradique pas la supposition qui est coextensive au statut d’être parlant. C’est pourquoi, toujours dans ce texte sur la Méprise Lacan en vient à donner aux psychanalystes cette indication : il s’agit de construire la théorie de la méprise essentielle au sujet de la théorie, et il nous en donne les axes : « une théorie incluant un manque qui doit se retrouver à tous les niveaux, s’inscrire ici en indétermination, là en certitude, et former le nœud de l’ininterprétable », avec pour l’analyste une tâche dans la pratique : s’égaler à la structure, ce qui ne veut rien dire d’autre que faire apercevoir à l’analysant la méprise, ce qui dévoile S( A-barré), qui est la structure même…. qui le détermine. « Dans la structure de la méprise du sujet supposé savoir, le psychanalyste pourtant doit trouver la certitude de son acte, et la béance qui fait sa loi ».

La structure de la méprise veut dire que l’analyste a à savoir – pour l’avoir expérimenté lui-même – que le sujet supposé savoir a pour fonction de boucher le trou de la structure, et le fantasme n’est qu’un des moyens de la supposition de savoir, le symptôme de même. La névrose, c’est simple, elle se fait de tout ce qui peut boucher la béance, de tout ce qui obstrue la castration et vous le savez, le sujet y tient à sa névrose.

L’inconscient lacanien

Je saute pour ne pas alourdir l’exposé au Séminaire XX, Encore, à partir duquel on entre dans ce qu’on peut appeler l’ère borroméenne de Lacan. C’est en effet à partir de ce moment, auquel il faut ajouter le Séminaire XVII, l’Envers où Lacan critique Freud, qu’il avance vers un statut de l’inconscient proprement lacanien mais qui pour être saisi a nécessité cet examen approfondi et ces apports sur la doctrine du père, sur la jouissance féminine, sur la théorie du symptôme et de la jouissance : alors l’inconscient devient cette dysharmonie, cet insaisissable (Lacan dit ça en 1977), pour le dire autrement ce trou inviolable dont il fera dans sa Conférence La Troisième rien moins qu’un nouveau symbolique. C’est désormais à partir du trou, du vrai trou de la structure qu’il faudra envisager l’inconscient qui se manifestera dans la bévue. La bévue remplace l’Un-bewusst et l’inconscient est réel (Préface à l’édition anglaise des Ecrits).

La conséquence pour le sujet est très claire : la cure lui a permis de « construire » son histoire et dès lors c’est l’hystoire avec un « y » qui prévaut soit la façon dont le sujet a pu par l’analyse se détacher des composantes infantiles de sa névrose. Ce point d’arrivée suppose que la construction du fantasme se soit conclue par sa traversée, et que le symptôme message ait pu être réduit à sa fonction de jouissance qu’on appelle sinthome. Pour le dire autrement le sujet d’avoir rencontré S(A-barré) assume la castration.

Que veut dire assumer la castration : rien d’autre que de réaliser que la béance tient à son statut d’être parlant, ce pourquoi Lacan avance en 75 la notion de parlêtre, qui dit-il remplace pour lui l’ICS de Freud. Il faut prendre la mesure de ce que le parlêtre inclut le corps et que grâce à cette notation Lacan parvient à nouer ensemble les deux manques constitutifs du sujet : le manque sexuel et le manque lié à sa condition de vivant (qu’il avait avancés dès Position de l’inconscient en 1960.

Voilà, j’espère vous avoir donné le fil du trajet que Lacan a fait subir à l’inconscient pour en arriver à ceci : le déplacement produit a les plus grandes conséquences sur la psychanalyse qui, avec lui, devient une expérience qui comporte une fin, contrairement à l’interminable qui sanctionne les analyses freudiennes. Le pas de Lacan conforte l’analyse dans son statut scientifique puisqu’avec la passe elle devient une expérience transmissible. De ce fait il sépare l’analyse de l’initiation et de l’occultisme, ce qui n’est pas son moindre mérite lorsqu’on voit à quelles dérives nous assistons avec les derniers projets santé mentale. Ce que je voudrais maintenant envisager avec vous, c’est comment en pratique, la direction lacanienne de la cure peut changer la psychanalyse.

La direction et l’expérience de la cure

J’ai pris cette option en pensant à la direction de la cure et au texte du même nom dans les Ecrits, texte qui ponctue le retour à Freud de Lacan. Ce retour, prendre le désir à la lettre, à la lettre de Freud, à ce moment là, Lacan le scande en faisant une place très large à la question non seulement de la lettre mais de l’être, être analyste s’entend.

Comment diriger la cure, qui la dirige et vers quel point se dirige-t-elle ?

Lacan a été amené, dans la mesure où pour lui, la théorie de l’analyse qu’il a développée est commandée, imposée par la pratique de l’expérience analytique, à prendre, ce qui est mieux que direction, des options. L’option implique un choix et ce choix dicté par l’expérience se présente sous la forme d’un choix forcé.

Le fil rouge de ce déplacement est l’Inconscient : à chaque prise d’option correspond une nouvelle définition de l’inconscient, jusqu’à parler d’inconscient lacanien, d’inconscient Réel.

J’ai donné ce titre parce qu’en effet, à suivre ces différentes options, la psychanalyse change :

  • la durée des séances est variable.
  • la fin de l’analyse est envisageable selon un autre type d’identification, car l’identification au symptôme n’est aucune des trois identifications proposées par Freud. Si les identifications freudiennes sont incontournables dans la structuration, elles rassurent alors que l’identification au sinthome, soit au reste de jouissance ne rassure en rien. Si promesse il y a, c’est promesse de moindre démenti sur le réel, mais c’est surtout entrer dans l’ère de la contingence, de la rencontre, aussi bien amoureuse que celle de vivre sous la loi sexuelle du réel. A savoir que la J(A) n’existe pas, et que l’absence de garantie est sans remède.
  • La place et la fonction de l’analyste s’en trouvent considérablement modifiées : désir de l’analyste, acte et invention de savoir.

Voilà tracé le chemin qui conduit à ce que je vais développer pour vous, à savoir les conséquences qu’emportent ces différentes options prises par Lacan au fur et à mesure de ses avancées. Ces choix font qu’aujourd’hui ce n’est plus du tout la même chose d’être analysé à l’IPA ou de faire son analyse avec un/une analyste lacanien.

L’Inconscient et le sinthome

La première de ces conséquences porte sur la position à l’égard de l’inconscient. A la page 129 du Séminaire XXIII, et c’est là qu’il se démarque complètement de Freud, Lacan propose quelque chose qui réponde non pas à l’élucubration de l’inconscient mais, et c’est très différent dans le registre des conséquences, il propose quelque chose qui réponde à la réalité de l’inconscient.

Quel est l’écart avec Freud ? Freud, avec la réalité psychique pose son 4eme terme pour faire tenir ses instances, très différent du symptôme. Lacan y fait un sort et dit : la réalité psychique, c’est le fantasme, tandis que la réalité de l’inconscient, c’est la réalité sexuelle. Et nous savons que cette réalité sexuelle est marquée du sceau de l’impossible, à savoir qu’il n’en subsiste de cette réalité – qui est aussi bien la rencontre sexuelle – que le Non-rapport-sexuel. Vous vous rappelez sans doute aussi l’impact sur le transfert de cette mise au premier plan de la réalité sexuelle, impact qui tient au fait d’articuler la réalité sexuelle et sa mise en acte au transfert.

J’insiste, dire que le sinthome est ce quelque chose qui répond à la réalité sexuelle, c’est faire le pas qui noue ensemble symbolique et réel ou si vous voulez qui ajoute une troisième dit-mension au couple S—I, I voulant dire l’implication du corps dans l’affaire. Il y a donc chez Lacan à qui on l’a si souvent reproché, une implication du corps et spécialement au niveau de la relation homme-femme (il n’est que de relire « D’un discours qui ne serait pas du semblant » ou ce grand texte de « l’Etourdit » pour en avoir le cœur net). Eh bien le sinthome articule exactement le symbolique au corps (d’où cette appellation de parlêtre amenée par Lacan dans RSI qui équivaut à l’ICS freudien et qui articule le fait que l’être pour l’humain est parlant, il n’y a d’être que parlant, que vivant, qu’ayant un corps dont il fait usage). Le sinthome donc articule le symbolique à l’imaginaire du corps et c’est ce qui constitue le réel, l’articulation des trois registres, leur nouage.

Le tournant du sinthome, ses conséquences

Les conséquences en sont prodigieuses :

– 1/ Sur la conception de l’inconscient.

– 2/.Sur la position de l’analyste : en venir comme Lacan le dit dans le Séminaire « Le sinthome » à faire de l’analyste précisément ce sinthome fait mesurer immédiatement l’écart avec l’analyste comme Autre. Analyste sinthome, analyste-nœud comme Luis Izcovich a pu le proposer à Paris.

– 3/ Sur la fin de la cure : il faut évidemment éviter l’obstacle que l’identification au sinthome se révèle en fait une resucée de l’identification à l’analyste sur laquelle Lacan n’a pas ménagé les égarements de l’IPA. D’autant que c’est une identification au Moi de l’analyste puisque la division du sujet et encore moins la fonction de l’objet ne constituent des repères théoriques ou pratiques pour eux.

Il s’agirait donc de s’identifier à ce qui répond du Non-rapport sexuel, et envisager la fonction de l’analyste dans cette réduction au sinthome de la jouissance pour l’analysant. En effet « l’analyste-nœud » mérite d’être interrogé : s’agit-il de l’analyste qui fait nœud, de l’analyste qui défait le nœud et opère le re-nouage par l’interprétation, s’agit-il d’une sorte d’incarnation de la dimension de Réel par l’analyste (à creuser mais je vais y revenir par la suite) ? Qu’est-ce que cette identification qui relève de l’écriture (la lettre) et de l’équivoque ? Je rappelle que Lacan confère au sinthome cette propriété particulière de dé-nouage et re-nouage autrement, ou tout au moins la réparation de l’erreur, du lapsus qui a fonctionné pour donner un mauvais arrangement du nœud. (il faudrait là développer, disons pour faire simple que la névrose, la perversion et la psychose témoignent d’un mauvais arrangement du nœud).

– 4/ Sur le père avec cette nouvelle fonction sinthome 

Il y a chez Lacan ce mouvement dans le Séminaire sur Joyce, d’abord la carence paternelle semble être supportée par la fonction de phonation, « ce par quoi Joyce est resté enraciné dans le père bien qu’il le renie », enraciné dans quelque chose de la voix comme objet a et, dans un second temps Lacan en vient à confier cette relève de la carence, à la réparation par le quatrième terme, le sinthome. Le père du désir est alors impliqué dans la fonction de la jouissance du sujet. Ceci vaudrait pour toutes les structures, c’est la dernière solution avancée par Lacan, elle répond à la forclusion généralisée du sexe et plus seulement comme au temps de la Question Préliminaire où Lacan avait présenté la solution de la stabilisation par la métaphore délirante dans la psychose, mais là il s’agit de la réparation du lapsus du nœud par le sinthome.

Je ne sais pas si vous mesurez exactement la portée considérable de ce changement : Lacan nous a fourni là le moyen de traiter ce qui relève du rapport à la jouissance, de sortir de la répétition et au final de faire à l’inconscient la place qui lui revient : S ≡ ICS (lire S équivalent à ICS). Le symbolique alors n’est plus la chaîne signifiante mais défini par le trou, trou du refoulement primaire, « trou inviolable » dit Lacan. Le symbolique comme trou, l’imaginaire comme consistance (revoilà le corps) et le Réel comme ex-sistence, comme hors sens, comme exclu du sens.

Ce deuxième temps, celui où Lacan met l’accent sur la lettre et non plus sur l’objet, correspond donc à un changement qui fait passer de la voix à l’écriture, à la lettre de jouissance. Le support du signifiant dès lors change, ce n’est plus la voix mais l’écrit, le trait. Il est d’ailleurs sensible dans le Séminaire que lorsqu’il introduit l’écrit, Lacan en vient à reconsidérer le trait unaire, dont nous nous servons depuis Freud pour traiter le processus d’identification. Lacan dit : « ce qui se module de la voix n’a rien à faire avec l’écriture » (XXIII p.144) « la seule introduction des nœuds bo (i.e. de l’écriture) donne l’idée qu’il supportent un os (d’où l’os-bjet pour a).

Très intéressant pour nous ce recours à l’écriture qui, nous dit Lacan, ne vient pas du signifiant : « l’écriture en question vient d’ailleurs que du signifiant ». Encore plus intéressant, Lacan ne rapporte pas l’écriture au trait unaire comme identificatoire (soit ce que nous disons d’habitude) car dit-il, « du fait du nœud borroméen, j’ai donné un autre support à l’Einziger Zug. » Il l’annonce D.I. (ce DI n’est pas le dit), DI c’est la droite infinie qui en mathématique est équivalente à un cercle. Pourquoi dis-je que c’est très intéressant pour nous ?

La nouveauté de la droite infinie

Tout simplement parce que, comme Lacan nous le fait remarquer, la droite infinie est le support le plus simple du trou, beaucoup mieux que le cercle qui nous fait croire que le trou est au milieu alors que la D.I., elle a « le trou tout autour ».

Vous devez vous demander pourquoi j’insiste comme ça sur cette question du trou. A dire vrai ce n’est pas le trou qui importe mais la droite infinie que vous pouvez faire équivaloir au réel, qui réalise le nouage des deux cercles valant pour l’imaginaire et le symbolique. D’autre part, la logique qui s’en déploie consiste pour Lacan à faire valoir qu’il construit avec le nœud une logique de sac et de corde. Tout simplement parce que dit-il, « la corde est ce qui sert à ficeler le sac » et c’est la métaphore pour désigner ce qu’il a ajouté à Freud : vous vous souvenez certainement qu’il parlait de sac à propos de la topologie que Freud a mise au point dans son schéma du Moi et du Ca (et qu’il critiquait). Il y ajoute donc la corde, c’est ce qu’avait oublié Freud pour fermer son sac. Pour Freud il y a bien RSI mais seulement empilés, Lacan a ajouté  une façon de les faire tenir ensemble par le nœud, par la corde.

La conséquence à en tirer  donne l’idée que ce que Freud avait laissé en suspens, sur la question femme et sur l’interminable de l’analyse est noué par Lacan grâce au sinthome et donc au sac fermé par la corde.

  • l’introduction du Pas-Tout et de la J(A) donne à la fois la clef de ce qu’il y a toujours de symptomatique dans l’intersexuel et d’autre part donne le fondement de la sexuation et ses effets que la question du genre a refait surgir récemment : la position sexuelle n’est plus dès lors prescrite au sujet, que ce soit par l’éducation, l’anatomie ou les schémas sociaux idéaux.
  • Une fin possible pour l’analyse, à distinguer de la passe. Essayons de dire un mot de cette fin possible dont je dis tout de suite que ce terme ne convient pas et que nous devrions plutôt dire : fin contingente, fin ouverte. Là réside le réel que comporte tout nœud, c’est par la contingence que le réel peut venir à sa place, c’est-à-dire reconnu et inclus dans ce que sera le « vivre la pulsion du sujet ».

La pratique analytique change avec la passe

Ce que je veux surtout vous dire, c’est qu’à égrener la suite des options de Lacan on est conduit à penser qu’il a fait des apports, qu’il a amené du nouveau dans la psychanalyse, dans la théorie psychanalytique , mais cela ne préjuge en rien des changements réels en pratique.

Je n’ai pas besoin de rappeler que l’analyse en effet se distingue d’être une pratique et que ce qui nous préoccupe c’est la question de savoir comment conduire les cures et comment les finir.

Le premier point pour répondre à la question de « ce qui se passe en pratique », c’est de noter que Lacan, tout au long de son parcours a mis les analystes sur la sellette, et que plus son enseignement s’est développé et plus son exigence à l’égard des analystes est allée croissant.

Du désir de l’analyste en passant par l’acte et jusqu’à l’éjection du psychanalyste du discours analytique sous le signifiant de « dés-être » pour aboutir à l’analyste sinthome, vous conviendrez du fait qu’il n’a pas rendue facile la tâche des analystes.

Ce chemin du désir au sinthome en passant par l’acte est congruent, homogène avec la conception de l’inconscient que Lacan a peu à peu dégagée jusqu’à faire de l’inconscient un réel.

L’implication de l’analyste est telle qu’au bout du compte, l’analyste fait partie de l’inconscient et la cure et son issue en dépendent strictement. La cure dès lors n’est plus mue par le transfert comme déplacement sur le personne de l’analyste des avatars des sentiments, des affects et évènements de l’histoire du sujet. Ce qui est en question et dont je ne suis pas certain que nous ayons véritablement pris la mesure – ce que nous savons de la pratique de Lacan devrait pourtant nous servir d’indice – porte sur la capacité d’invention de l’analyste. J’ai beaucoup hésité avant de vous dire cette dernière chose ; j’ai été tenté de reculer devant l’exorbitant d’une telle exigence, et sans doute un peu aussi ….. parce que la capacité d’invention……ça ne s’invente pas ! Ce à quoi je me suis finalement résolu tient à ce que Lacan lui-même a avancé dès longtemps (Séminaire XI) à propos de la création ex-nihilo, comme produite justement par l’analyse, et même spécifique de l’analyse. Plus trivialement il demandait aussi à l’analyste, toujours dans ce Séminaire, de ne pas avoir que des oreilles mais également des mamelles !

Je dirais qu’il n’y a pas à reculer devant une visée d’une telle exigence pour l’analyse, et que si en effet nous disons que la cure implique de faire du « Un par Un », qu’aucun analysant ne s’analyse comme un autre (vous savez que Freud lui-même était toujours prêt à remettre en cause toute sa théorie si la clinique le lui imposait, de même que Lacan a toujours avancé des notions ou concepts qui lui venaient de sa pratique), alors c’est bien la capacité d’invention de l’analyste, mais aussi de l’analysant qui sont en question. L’analysant, s’il veut terminer authentiquement sa cure est confronté à cette nécessité d’inventer un nom, que nous appelons Nom de sinthome, qui vient à la place du Sans-Nom comme Lacan avait appelé le névrosé dans son texte de Subversion du sujet. (Exemples de noms de sinthome : Joyce le sinthome, Rousseau le Symbole, Pessoa la Mentalité, Bataille Lom des Bois, Beckett le Cruel, Duras l’Amour etc…).

Mais comment l’analysant en viendrait-il à cette invention contingente sans que l’analyste par son acte invente la coupure qui met un terme, qui vient rompre l’infini des demandes ? Ce que j’avance comme hypothèse et qui me semble intéressant, c’est de faire apercevoir que c’est par un acte de coupure que se défait le nœud mal fait ou que se répare la faute, « le lapsus du nœud » : c’est ce que je trouve pour ma part génial chez Lacan, à savoir : La coupure interprétative comme condition de nouage, à quoi il faut ajouter : parce que ce nouage seul permet la prise en compte du Réel, et grâce au sinthome qui s’articule alors à l’inconscient (le nouveau symbolique) de dégager la solution le sujet a pu élaborer dans son analyse : solution sinthomatique vaut mieux que solution fantasmatique au service des idéaux.

Dans son texte « L’Etourdit », Lacan a lourdement insisté sur l’interprétation. Je ne vais pas développer ici, je vous y renvoie. J’accentue seulement un point : l’équivoque, notre seule arme contre le symptôme. Opérer en tant qu’analyste par l’équivoque, parce que seule l’équivoque peut faire reculer le symptôme. Cette option va donc, si je puis dire, à contre-sens, elle vise le point de non-sens, et par là s’inscrit en faux contre cette idée rebelle qui tend à faire croire que l’énigme appelle le sens et qu’il faudrait révéler le sens caché des formations de l’inconscient alors qu’elles sont déjà interprétation de l’inconscient du sujet. Rien de tel avec Lacan, pas tant dans le cours de l’analyse qu’à sa fin. La fin de l’analyse n’est pas équivoque, elle n’est tellement pas équivoque qu’elle débouche sur ce qu’on appelle le certitude subjective. Vous saisissez là ce second paradoxe apparent : après celui du nouage par coupure, voici que l’équivoque ouvre à la certitude. Vous aurez noté que l’équivoque comporte une dimension de choix de la part de l’analysant quant à l’interprétation qu’il en fait d’abord, et ensuite du choix qu’il assume dans sa réponse, et dont la certitude dépend.

Identification au sinthome, certitude subjective, fin d’analyse, autant de points qui m’amènent à ce qui constitue l’option fondamentale, centrale de Lacan, à savoir la procédure de la passe.

La passe est le nerf de la guerre de la psychanalyse. Et c’est vrai, parce que nous l’avons vérifié depuis, que la passe a changé la psychanalyse, et j’ajoute a changé les psychanalystes.

Je passe (!) rapidement sur les errements de l’IPA sur la fin de la cure et ses modes de formation des analystes pour me centrer plutôt sur la passe et l’Ecole puisque aujourd’hui il n’est pas possible de considérer que la passe ne soit pas solidaire d’une Ecole : Ecole de la passe.

C’est le point où nous en sommes, non plus de créer l’Ecole, ça c’est fait, mais de construire une Ecole de la passe, et pour ce qui nous concerne une Ecole de la passe internationale. Construire une Ecole de la passe ne peut pas avoir d’autre sens que de placer la passe au centre de l’Ecole : que la passe soit au chef de la politique et non l’inverse, ce que nous n’avons que trop connu à l’AMP (ce qui toujours demeure un risque). C’est à mon avis, la seule manière de faire de « la passe au centre de l’Ecole » autre chose qu’un syntagme vide ou un mot d’ordre.

La passe a pour objet la sélection des analystes, et cette sélection faite, i.e. des AE ayant été nommés, il leur appartient de faire savoir en quoi leur analyse leur ouvre la porte des problèmes cruciaux pour la psychanalyse. A suivre Lacan dans le Séminaire XII, justement appelé Les problèmes cruciaux pour la psychanalyse, le sexe, le sujet et le savoir constituent les trois principaux points cruciaux. L’AE nommé peut faire avancer les choses sur ces points, i.e. ajouter des bouts de savoir, un savoir inédit, au savoir textuel. On ne peut pas dire que jusqu’à ce jour la chose soit évidente dans notre Ecole. Tant mieux si je peux dire en choisissant d’être optimiste, c’est comme la passe fictive de Télévision, ça laisse de l’espoir. Délinéer les deux temps de la passe et de la fin redonne à la passe sa vraie fonction, son véritable enjeu, celui pour lequel justement Lacan a inventé la procédure en 67.

Je rappelle cet enjeu : que le passant fasse savoir au cartel ce qu’il en a été pour lui du passage de l’analysant à l’analyste. Et premièrement, comment le désir de l’analyste, désir inédit, lui est venu ? Deuxièmement, qu’est-ce qui l’a poussé à prendre ce relais pour occuper à son tour la place dans le fauteuil ? Lacan a beaucoup insisté là-dessus, parce que c’est essentiel pour l’avenir de la psychanalyse et, expérience faite depuis vingt ans et plus, parce que c’est la difficulté principale.

Pour conclure

Je dirai que justement c’est à partir du point de non-savoir plutôt que du savoir de doctrine que la passe s’aborde : risque-surprise-étonnement-inattendu-Witz-éclair-singulier, c’est par là qu’un plus-de-savoir peut surgir qui élargisse les ressources du savoir et par là que l’analyse peut rester, comme la passe, agalmatique.

Quant à l’analyste, à lui de trouver la bonne façon de faire semblant de l’objet a, à chaque fois d’une façon différente. Héraclite disait : « Jamais entrer deux fois dans le même fleuve » : puissent les analystes ne pas l’oublier.

Email de l’auteur : a.nguyen33@numericable.fr
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