Il n’y a personne pour habiter le vêtement

Intervention d’Emmanuel Caraës prononcée le 24 avril 2021 à St-Brieuc, via zoom, dans le cadre de l’atelier de clinique analytique sur la présentation clinique de Lacan du 9 avril 1976.

 

Quand nous avons décidé cette année de poursuivre le travail sur les présentations de malade de Lacan, j’ai pensé à la journée du Collège de Clinique Psychanalytique de l’Ouest à Brest en février 2015 au cours de laquelle plusieurs collègues avaient présenté Melle Brigitte. Je me souvenais de paroles de Melle Brigitte : « une robe suspendue…j’aimerai vivre comme un habit » et aussi du commentaire de Lacan : « Elle n’a pas la moindre idée du corps qu’elle a à mettre dans cette robe. Il n’y a personne pour habiter le vêtement » […] Il y a un vêtement et personne pour s’y glisser. Elle n’a de rapports existants qu’avec des vêtements »[1].

Cette parole de Melle Brigitte et le commentaire de Lacan ont fait écho à une question que je me suis posé au cours du travail avec un jeune garçon, Adrien, âgé de 3 ans. Il s’agissait pour lui de construire des vêtements à des personnages, en dessinant le contour des personnages, le devant et l’arrière des personnages, de les découper, de scotcher les vêtements et des chaussures sur les personnages. Alors que je me disais qu’il préparait des personnages pour ensuite faire des scenarios, il n’en était rien. Il présentait les personnages habillés et chaussés devant le miroir et s’exclamait : « Là on voit, ça tient ». Face à ma question de quelle fonction avait pour lui cette fabrication de vêtements, il m’orientait en ajoutant : « on va lui mettre un sa-peau et avec ses chaussures, il tient bien debout ».

Cette étape de constitution d’une prothèse pour pouvoir se tenir debout dans l’existence fait partie de sa logique de sujet. Auparavant, il m’avait fait saisir ce à quoi il avait eu affaire : un regard et une voix qui l’anéantissaient. Dans le transfert, il ne fallait pas que je lui parle beaucoup ni que je le regarde. Par contre, lui il m’avait à l’œil et pouvait crier fort. Il coupait les yeux et la bouche d’une marionnette crocodile. Il fallait enlever le trop de regard et le trop de voix de l’Autre qui n’avait pas pu le regarder lui, entendre ses appels et lui donner une voie et une voix.

Point commun d’une certaine manière avec Melle Brigitte où pour chacun il y a l’importance de l’habit mais je démarre aussi ce travail avec l’idée d’un point de différence entre Melle Brigitte et Adrien. Si pour Melle Brigitte, « Il n’y a personne pour habiter le vêtement », Adrien, âgé maintenant de 7 ans, s’est mis à me parler du fait que derrière le masque de Zorro, il y avait Don Diego, que Don Diego avait un ami Bernardo. Ils ont une complicité, une vie ensemble et c’est ensemble qu’ils se préparent et que Zorro avec son épée, et sur son cheval Tornado, va combattre le roi et la reine qui sont des méchants. Leur méchanceté consiste dans le fait qu’on ne peut jamais les tuer car ils ont de la poussière magique pour être « revivants » – autre forme de vêtement que constitue cette poussière magique. Ce que je souligne donc, c’est que Adrien s’est mis à faire des scénarios à partir des habits des personnages, c’est à dire qu’il constitue « quelqu’un dans l’habit ».

Décompensation

Alors je me suis demandé : Qu’est ce qui fait qu’il n’y a personne pour habiter le vêtement chez Melle Brigitte ? Qu’est-ce qui fait qu’il n’y a qu’une robe ? Brigitte dit : « J’aimerais trouver une place dans la société, dans la vie. Je ne la trouve pas. Je suis à la recherche d’une place pour moi. Je ne trouve pas cette place parce que je n’ai plus de place[2] ». Je suis surpris à la lecture : Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Car de la place, elle en parle aussi autrement : « A chaque fois qu’elle partait, ma mère, pour une nouvelle maternité, c’est moi qui prenais sa place. Je lavais les couches, je rangeais, je m’occupais de la maison […] Mais pendant qu’elle était là, je ne l’aidais pas, je ne faisais même pas mon lit ». Lorsqu’elle s’occupe d’enfants abandonnés à St-Chéron, elle est dans une certaine position maternelle et la directrice note une stabilisation de son comportement. Elle fait référence aussi à un emploi à prendre en charge une jeune fille épileptique. Remplacer la mère, fait partie d’une série de signifiants : « J’étais la personne temporaire qui remplace une autre [3]», « intérimaire ». Qu’est ce qui fait que cette place de remplaçante, d’intérimaire ne la fait pas tenir dans l’existence ?

Évoquant sa famille à plusieurs reprises, ses propos ne sont pas incohérents, les personnes sont nommées, elle parle des relations affectives : « Mes parents ne me donnaient pas l’affection, je le leur ai reproché[4] ». Il y a un affect. Elle parle d’une amie d’enfance qui semble avoir compté pour elle : « Souvent je la peignais, à son tour elle m’avait dessinée ». Elle nomme des affects : « Elle avait un peu un côté méchant, elle m’avait fait toute moche, j’avais un peu de peine, ce sont des souvenirs d’amour, les premières amours déçues [5]».

Il me semble que nous pouvons faire l’hypothèse dans un premier temps que Melle Brigitte a décompensé au moment où elle est devenue mère. Lacan dit : « Qu’on recherche au début de la psychose cette conjonction dramatique. Qu’elle se présente pour la femme qui vient d’enfanter, en la figure de son époux […][6]. » Le Nom du Père est appelé et elle ne peut pas répondre. Dans cette conjonction dramatique, elle est mise à la porte de St-Chéron par la directrice qui, de ce que j’en ai compris, la tenait : elle s’en occupait beaucoup, recevait sa famille dans l’institution et était attentive à ses humeurs. Autre point à noter : Christian, le père de son enfant, part au 3ème mois de grossesse. C’est dans cette logique que nous pouvons entendre qu’elle ne peut pas subjectiver son enfant, son enfant reste un réel pour elle. Quand Lacan lui demande où est son enfant, elle répond : « Chez une nourrice, il est très bien. C’est une femme ordonnée, propre…il lui manque peut-être quelque chose ». « Peut-être vous » dit Lacan. Elle répond : « Peut-être moi [7]», « mon fils je m’en fous, ce n’est pas mon fils, c’est celui des autres ».

Sa décompensation met à nu qu’elle était vide déjà, elle voit un camion marqué Caen et elle monte dedans, les gens deviennent anonymes, inconsistants comme elle. D’emblée dans l’entretien, elle dira à Lacan : « Jacques Lacan ou quelqu’un d’autre, cela n’a pas d’importance ». Nous avions déjà des indices lorsque Melle Brigitte parlait du village vacances dans lequel on lui avait demandé si la petite fille de 10 ans était sa fille. Ce qui lui vient c’est la question de la ressemblance : « Je pensais que je lui ressemblais parce que si j’avais une petite fille comme ça, c’est que je lui ressemblais [8]». Il n’y a pas la référence symbolique à la filiation.

La question de la ressemblance si présente nous amène à envisager que jusque-là Melle Brigitte avait trouvé une certaine forme de suppléance à sa prépsychose sur un mode imaginaire « comme si » développé par Hélène Deutsch qui parle de mimétisme, de singerie, d’identification de l’automate : « Ces sujets présentent des troubles affectifs mais qui pourtant donnent l’impression d’une forme de normalité. Ils présentent une absence d’introjection symbolique qui maintient les objets dans le monde extérieur[9] », ce qui fera dire à Lacan que « ces sujets prépsychotiques ne sont jamais entrés dans le jeu des signifiants, si ce n’est par une sorte d’imitation extérieure [10]». Lacan conclut concernant ce mécanisme « comme si » que c’est un véritable mécanisme de compensation imaginaire de l’œdipe absent,  un imaginaire sans trame symbolique qui pour un temps – celui de la prépsychose – recouvre le réel de la structure psychotique [11]».

C’est en ce sens qu’on peut faire l’hypothèse qu’elle s’indexait enfant sur l’image narcissique de sa copine ainsi que sur celle de sa mère pendant les séjours à la maternité. En effet, elle faisait comme sa mère mais si tôt rentrée à la maison, Melle nous précise qu’elle ne faisait plus rien.

Captation imaginaire

« Prendre la place de l’autre » et l’importance de la ressemblance m’ont questionné : A quoi avons-nous affaire ? Parler d’identification ne me semble pas juste par rapport à la définition que Lacan donne dans son texte « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » : « Il suffit, dit Lacan, de comprendre le stade du miroir comme une identification au sens plein que l’analyse donne à ce terme : à savoir la transformation produite chez un sujet, quand il assume une image[12] ». Et c’est pourquoi Lacan parle d’ « assomption jubilatoire de son image spéculaire […] qui est la matrice symbolique où le Je se précipite en une forme primordiale , avant qu’il ne s’objective dans la dialectique de l’identification à l’autre et que le langage ne lui restitue dans l’universel sa fonction de sujet [13]»

Avons-nous affaire uniquement à une imitation extérieure comme en parlait Lacan pour les « comme si » ? Colette Soler est revenue sur la distinction entre l’identification et l’imitation. Je la cite : « l’imitateur n’est pas transformé une fois l’imitation faite, il reste le même [ …] Une identification emprunte à l’autre, un emprunt constituant, qui change l’identifié [14]».

Il me semble que Melle Brigitte n’est pas uniquement dans imiter l’autre quand je reprends ses paroles : « Ce que je recherchais dans mon idée, c’est de ressembler à quelqu’un. C’est la condition de vie. C’est pourquoi je recherche leur vie à eux, je veux leur prendre leur vie, je n’ai pas de vie, je prends la vie à l’autre ». Elle nous amène plutôt à entendre des phénomènes de captation et de transitivisme [15] de la relation imaginaire avec l’agressivité qui s’en dégage [16]. Par exemple, Melle Brigitte dit : « J’en ai vu une qui avait pris mon gilet pour me persécuter […] je me disais : qu’est-ce que les gens veulent de moi ? [17]» et aussi « Je recherchais toujours à trouver une place, et à trouver un chez moi chez les autres[18] ».

Cette dimension imaginaire ne recouvre pas le réel, elle nous le dit tout de suite après : « Je ne sais pas où je suis, je suis partout[19] », « j’ai des affaires un peu partout. Mais je n’arrive pas à savoir à quel endroit, ce qu’il y a à chaque endroit[20] ». Si ce qu’elle dit évoque le corps morcelé d’avant le stade du miroir, qu’il n’y ait pas « un endroit », un point où elle peut se fixer, cela nous amène à penser qu’elle n’est pas unifiée, rassemblée dans cette image spéculaire dont parle Lacan dans le stade du miroir.

Or cette image spéculaire, cette illusion optique ne se produit que sous une condition qui tient à la primauté du symbolique et que Lacan va illustrer grâce à l’expérience du bouquet renversé : l’illusion optique ne se produit que dans le cas où l’œil, qui peut être pris comme représentant le sujet, se situe dans un certain champ. Il précise : « Pour que l’illusion se produise, pour que se constitue, devant l’œil qui regarde, un monde où l’imaginaire peut inclure le réel et, du même coup, le former, où le réel aussi peut inclure et, du même coup, situer l’imaginaire, il faut qu’une condition soit réalisée – je vous l’ai dit l’œil doit être dans une certaine position, il doit être à l’intérieur du cône. [21]».

Autrement dit, puisqu’il parle de la primauté du symbolique, on comprend que l’emboîtement du réel et de l’imaginaire va dépendre de la position du sujet, de la place du sujet dans le symbolique. Le moi est donc sous la dépendance de la subjectivation par le signifiant.

C’est pour cette raison que Lacan mettra en avant l’importance du tiers dans la scène du miroir : « Ce qui se manipule dans le triomphe de l’assomption de l’image du corps au miroir, c’est cet objet le plus évanouissant à n’y apparaître qu’en marge : l’échange des regards, manifeste à ce que l’enfant se retourne vers celui qui de quelque façon l’assiste, fût-ce seulement de ce qu’il assiste à son jeu [22]». Il le dira autrement dans son texte Le stade du miroir  : « L’ensemble du stade du miroir reste originellement suspendu à l’acquiescement de l’Autre [23]». L’enfant trouve dans le regard porté sur lui et dans la possibilité de reconnaissance par la parole de l’Autre, une confirmation de sa propre reconnaissance de l’image et de son identification à celle-ci.

Lacan développera ce qui se passe lorsque le nouage ne se fait pas : « A cause de la mauvaise position de l’œil, l’ego n’apparaît pas, purement et simplement [24]». S’il est à l’extérieur du cône, il ne verra plus ce qui est imaginaire. Il verra les choses à leur état réel, tout nu, c’est à dire l’intérieur du mécanisme, et un pauvre pot vide, ou des fleurs esseulées, selon les cas[25] ».

Un pauvre pot vide ou comme dit Melle Brigitte « une robe » précisant « suspendue[26] » mais pas suspendue, on pourrait dire à la dimension symbolique, en ayant rencontré un désir de l’Autre qui ait permis de donner de la consistance à l’image spéculaire. L’ego n’apparaît pas, la laissant soumise au gré de ce qui se présente, plus ou moins à la merci de celui ou celle qui passe devant elle. C’est en ce sens que je peux comprendre l’expression du Dr Czermak, qui était présent à la présentation de malade et qui avait rencontré Brigitte, il dira : « imaginaire sans moi [27]», il y a la dimension de l’imaginaire de la captation mais pas un moi organisé autour d’identifications contradictoires en terme d’identification symbolique.

On pourrait dire donc : une identification imaginaire d’image vide. De ce que j’en comprends, elle a quand même un moi imaginaire, une base avec deux extrémités car elle dit qu’elle n’a « pas de place », ou alors c’est une place d’ordure – elle dit à Lacan « vous ne m’avez pas dit salope ou putain – ou bien c’est une grande place mégalomaniaque du côté de l’idéal : « J’habillerais les gens à ma façon. Je suis un peu un théâtre de marionnettes, quoi, j’aimerais bien tirer les ficelles ». Il me semble que l’on peut parler donc d’une première identification imaginaire mais pas nouée à une identification secondaire symbolique.

On a une image vide chez Melle Brigitte à contrario de la paranoïa où là l’image est consistante, il y a une personnalité au sens où Lacan en parle dans le stade du miroir : « l’aliénation paranoïaque qui date du virage du Je spéculaire en Je social […] [28]» et dans laquelle il parle de « ce rapport érotique où l’individu humain se fixe à une image qui l’aliène à lui-même, c’est là l’énergie et c’est là la forme d’où prend origine cette organisation passionnelle qu’il appellera son moi [29]». Lacan parle d’organisation passionnelle du moi en référence au narcissisme freudien comme investissement de la libido sur le corps propre.

Lacan va revenir sur cette question de l’investissement de la libido sur le corps propre, et justement l’année où il va rencontrer Melle Brigitte en présentation de malade. Il la rencontre le 16 avril 1976. Cette année-là, son séminaire est intitulé Le sinthome et il y travaille particulièrement la question de l’ego chez Joyce, le narcissisme, l’« escabeau », c’est à dire ce qui le fait tenir dans l’existence, et qui n’est pas pour Joyce son corps. Il y développe ce qu’il appelle « la mentalité » : « [le parlêtre] a de la mentalité, c’est à dire de l’amour propre, c’est le principe de l’imagination. Il adore son corps. Il l’adore parce qu’il croit qu’il l’a. En réalité, il ne l’a pas. Mais son corps est sa seule consistance mentale bien entendu [30]».

Or, Lacan dira de Melle Brigitte qu’elle présente « la maladie de la mentalité » et je vous rappelle son commentaire pendant le débat qui a suivi la présentation de malade : « Elle n’a pas la moindre idée du corps à mettre dans cette robe. Il n’y a personne pour habiter le vêtement […] il y a un vêtement et personne pour s’y glisser[31] ». Autrement dit la maladie de la mentalité chez Melle Brigitte tient à son défaut d’amour propre, le corps n’est pas investi et rien ne semble faire suppléance comme chez Joyce avec son œuvre littéraire ou comme chez Adrien.

En effet, à partir de ces scénarios de Zorro, Adrien construit son moi imaginaire à partir de son double Bernardo qu’il m’attribue et à partir du bord, c’est à dire tous les dessins de contours de personnages, puis découpages et scotchages. Si au départ les scénarios collent à l’épisode qu’il vient de voir, désormais il me dit : « j’invente, ce n’est pas dans le film ». Ces inventions ne sont pas rien car ils comprennent aujourd’hui des signifiants qui ont marqué son histoire de vie.

A l’occasion d’une séance où je suis en train d’habiller Bernardo, je déchire son pantalon. Alors que fut un temps cela aurait déchiré Adrien, il me dira : « c’est pas grave, on dit qu’il a déchiré son pantalon et on va aller lui en acheter un autre » montrant qu’il peut maintenant faire avec certains aléas, imprévus.

Maintenant il est question d’Harry Potter. Il me parle des amis d’Harry Potter qui ont des armes et il souligne qu’Harry Potter n’a qu’un bout de bois mais qu’il ne tape pas avec. On peut voir qu’il colle à l’image et qu’il n’entend pas le niveau symbolique de la baguette magique mais il vient m’interroger du coup. Comme je lui souligne qu’Harry Potter a l’air d’être vraiment important pour lui, il m’explique que c’est avec ses parents qu’il a regardé le film, que son père aime bien Harry Potter et ses compagnons tandis que sa mère n’aime qu’Harry Potter. Il m’indique qu’il cherche ce qui anime sa mère par rapport à Harry Potter.

A contrario de Adrien, Melle Brigitte n’arrive pas à construire sur son image vide une suppléance. C’est en ce sens que j’ai entendu ce que lui renvoie Lacan, « Mon petit chou », c’est à dire « tu n’es pas qu’une image vide » en essayant d’arrimer à un désir de l’Autre, ce qui lui a manqué on pourrait dire sur plan symbolique.

Sur le plan du langage chez Melle Brigitte, il y a beaucoup de choses à dire. Je veux m’arrêter sur deux points quant à sa position de sujet.

Je relève d’abord un moment de l’entretien :

– Lacan : « J’essaie de couvrir le plus de champs possibles. »

– Melle Brigitte : « Le champ de quoi ? »

– Lacan : « Le champ de ce qui a fait jusqu’à présent votre vie. »

– Melle Brigitte : « Effectivement, derrière chez moi, il y avait un champ où je me promenais, un champ de blé…un champ de mots. Je m’amusais avec les personnalités des coquelicots. »

On voit bien je trouve comment à défaut du Nom du Père, la chaîne signifiante est métonymique, il n’y a pas un arrêt sur le sens d’un mot mais une association qui peut être infinie, dans l’immédiateté de ce qui lui vient, avec une prévalence du sonore.

De sa lecture de Sartre, elle en dit : « Je n’ai rien retenu, je lisais pour lire. J’ai retenu des mots, du vocabulaire, je n’ai jamais retenu d’histoire [32]». Finalement il n’y a pas d’histoire, elle le dit, cela ne fait pas sens pour elle et elle ne peut pas le subjectiver pour elle-même ni dans le lien avec les autres dans le sens d’en faire quelque chose. Dans ses commentaires, Lacan dira : « Tout ce qu’elle a dit était absolument sans poids. Il n’y a aucune articulation dans ce qu’elle dit[33] ». On voit comment dans ce qu’elle a rencontré comme désir vide dans l’Autre et faute d’avoir pu prélever au lieu de l’Autre ce support de l’être que constitue l’objet a, elle est à la dérive, rien ne fait trace, ne s’inscrit. A plusieurs reprises, elle nous fait part de sa sensibilité aux mots – « L’émotion que j’ai quand je lis des mots » – dont on pourrait dire qu’ils ont une certaine pesanteur signifiante pour elle mais qui restent à l’état virtuel et ne peuvent pas s’organiser sur le mode discursif.

Autre moment de l’entretien que je relève lorsqu’elle explique à Lacan qu’elle avait un mac par correspondance : « J’avais un mac parce que j’étais une putain, et j’étais une putain parce que j’avais un mac[34] ». Quand Lacan parle de la définition du sujet, « un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant », on voit là comme un collage des deux signifiants. Il n’y a pas d’effet sujet entre deux signifiants. Cela peut être une phrase qui peut tourner en rond à l’infini, sans espace et sans perte.

Conclusion

Melle Brigitte dit à Lacan : « Vous ne me laissez même pas le temps de terminer ce que j’ai à exprimer ». Lacan lui répond : « C’est un petit peu le fait que j’essaie de couvrir le plus de champ possible […] le champ de ce qui a fait jusqu’à présent votre vie ». Je me suis demandé dans quelle mesure « couvrir le plus de champ possible » ne va pas dans le sens de l’éparpillement et la dérive dans lesquels Melle Brigitte se situe déjà. Pour le moins, ce point est venu illustrer pour moi et interroger la différence de visée, de maniement de l’analyste entre une présentation de malade et une cure.

D’ailleurs à la fin du débat, à la question de Jacques Adam sur le fait que « son fils pourrait la raccrocher », Lacan exprime qu’il préférerait qu’on ne le lui rende pas et il resserre les choses : « Elle a assez de choses à s’occuper comme ça. Elle veut se valoriser ; qu’on la valorise si on peut [35]».

Lorsque Melle Brigitte parle à Lacan qu’elle a « inventé le russe arabisé », Lacan lui dit « de lui en donner une petite idée ». Elle répond : « Je peux le faire par écrit si vous voulez ». Là, elle parle d’invention et elle avait déjà fait référence au fait qu’elle écrivait beaucoup[36], à « l’émotion ressentie quand elle lit certains mots […] qui me rappellent l’enfance [37]». Dans le lien à sa copine d’enfance, elle a parlé qu’« elle la peignait et que sa copine la dessinait [38]». Elle a parlé de sa formation de sténodactylographie[39]. A St-Chéron, on retrouve le geste de faire quelque chose aussi à partir de l’atelier de terre et de céramique. Enfin lorsqu’elle remplace sa mère, elle parle d’efficacité, de « faire » des choses.

Ces différents éléments posent la question de l’invention via le geste d’écrire, du « faire » dans une matérialité. Quand on a eu affaire à du vide comme Melle Brigitte et Adrien, il me semble que c’est un moyen de travailler sur le bord et de donner une consistance.

[1] Citation issue de la transcription de la présentation de malade du 9 avril 1976 du site de Patrick Valas, http://wwwvalas.fr/Jacques-Lacan-8-présentations-cliniques-a-Sainte-anne.238, p. 37.
[2] Ibid., p.8.
[3]    Ibid., p. 4.
[4]    Ibid. p. 11.
[5]    Ibid.
[6]    LACAN J., « Du traitement possible de la psychose », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p.578.
[7]    Citation issue de la transcription de la présentation de malade du 9 avril 1976 du site de Patrick Valas, http://wwwvalas.fr/Jacques-Lacan-8-présentations-cliniques-a-Sainte-anne.238, p. 7.
[8]    Ibid., p. 16.
[9]    Hoffmann C., « Quelques réflexions à propos du déclenchement de la psychose et de ses suppléances dans le monde de l’adolescent contemporain », Figures de la psychanalyse, vol. no9, no. 1, 2004, pp. 49-61.
[10]  LACAN J., Le séminaire Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p.215-230.
[11]  Ibid.
[12]  LACAN J.,  « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p.93.
[13]  Ibid.
[14]   SOLER C., Vers l’identité, cours du Collège clinique de Paris 2014-2015, Ed. du Champ Lacanien, Coll. Etudes.
[15]  LACAN J.,  « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », op.cit., p.93.
[16]  Ibid., p.98.
[17]  Citation issue de la transcription de la présentation de malade du 9 avril 1976 du site de Patrick Valas, http://wwwvalas.fr/Jacques-Lacan-8-présentations-cliniques-a-Sainte-anne.238, p. 34.
[18]  Ibid., p. 27.
[19]  Ibid., p. 27.
[20]  Ibid., p. 35.
[21]  LACAN J., Le Séminaire Livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p.94.
[22]  LACAN, « De nos antécédents » , Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p.70.
[23]  LACAN J.,  « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », op.cit., p.93.
[24]  LACAN J., Le Séminaire Livre I, Les écrits techniques de Freud, op. Cit., p.102.
[25]  Ibid., p.94.
[26]  Citation issue de la transcription de la présentation de malade du 9 avril 1976 du site de Patrick Valas, http://wwwvalas.fr/Jacques-Lacan-8-présentations-cliniques-a-Sainte-anne.238, p. 26.
[27]  CZERMAK M., Passions de l’objet, études psychanalytiques des psychoses, Paris, Joseph Clims, 1986, p.205.
[28]  LACAN J., « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », op.cit., p.98.
[29]  LACAN J., « l’agressivité en psychanalyse », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p.101.
[30]  LACAN J., Le Séminaire Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p.66.
[31]  Citation issue de la transcription de la présentation de malade du 9 avril 1976 du site de Patrick Valas, http://wwwvalas.fr/Jacques-Lacan-8-présentations-cliniques-a-Sainte-anne.238, p. 37.
[32]  Citation issue de la transcription de la présentation de malade du 9 avril 1976 du site de Patrick Valas, http://wwwvalas.fr/Jacques-Lacan-8-présentations-cliniques-a-Sainte-anne.238, p. 22.
[33]  Ibid., p. 38.
[34]  Ibid., p. 15.
[35]  Citation issue de la transcription de la présentation de malade du 9 avril 1976 du site de Patrick Valas, http://wwwvalas.fr/Jacques-Lacan-8-présentations-cliniques-a-Sainte-anne.238, p. 38.
[36]  Ibid., p. 8.
[37]  Ibid., p.22,23.
[38]  Ibid., p.11
[39]  Ibid., p. 9