Retour sur ce qui fait l’homme

Texte de l’intervention lors de la journée du Pôle 9 Ouest de l’EPFCL-France, Semblants d’homme, à Rennes, le 5 octobre 2019.

 

Semblants d’homme – Livre Numérique

 

En guise d’ouverture, nous avons pensé vous faire un retour de notre séminaire collectif mené à Rennes en 2018-2019 et intitulé Ce qui fait l’homme. Si nous espérions, peut-être un peu naïvement, que définir l’homme serait plus aisé que la pastoute dont on parle plus souvent, il nous est apparu que l’affaire n’était pas si simple. D’où cette journée Semblants d’homme dont nous attendons qu’elle ouvre sur d’autres développements.

Nous avons tenté de cerner quelque chose de l’homme au regard de la logique de l’inconscient, à partir du primat du signifiant sur le signifié qui, quel que soit le sexe, règle toute pensée humaine, en lui imprimant de façon irréductible sa structure que Lacan nomme l’Autre du langage :

« Le signifiant-homme comme le signifiant-femme sont autre chose qu’attitude passive et attitude active, attitude agressive et attitude cédante, autre chose que des comportements – dit Lacan qui ajoute à cette remarque -, il y a sans doute un signifiant caché là-derrière qui, bien entendu, n’est nulle part absolument incarnable, mais qui est tout de même incarné au plus près dans l’existence du mot homme et du mot femme[1]. »

Il s’agit ici du phallus, signifiant du désir, donné comme signifié au sujet et qui est, pour Lacan, « la jouissance sexuelle en tant qu’elle est coordonnée à un semblant, qu’elle est solidaire d’un semblant[2]».

Lorsque Lacan écrit L’hommodit en un seul mot, cela donne à penser que la « malédiction sur le sexe[3] » dont pâtit l’être parlant n’a peut-être pas les mêmes conséquences pour celui qui se croit Un et celle qui se sait pastoute. Comme nous l’avons longuement déplié au cours de cette année, l’homme tend vers l’Un, tout identifié qu’il est au signifiant du désir, le phallus. Nous avons passé en revue l’uniforme de l’homme, soit l’un-signe de l’appartenance à un groupe de semblables, cette fameuse bande où il tente de se faire « L’homme à se situer de l’Un-entre-autres, à s’entrer entre ses semblables[4] », dit Lacan.

Cet uniforme peut à l’occasion donner une forme d’homme au sujet masculin, le fabriquer, l’habiller et même lui permettre de soutenir sa parole à l’instar du frimeur, du dragueur ou du baratineur A l’inverse, dans certains cas de psychose comme celui déplié par un intervenant au séminaire, pas d’uniforme qui tienne pour faire partie du clan. Lorsque la fonction phallique n’est pas solidaire du semblant, pas d’autre choix que de s’appuyer sur l’image de l’homme combattant et de rouler des mécaniques pour s’orienter dans l’existence. L’usage des mots ne sert pas à faire lien social mais mène au corps à corps. Etre un homme équivaut alors à se figther et se battre avec son semblable est la condition pour ne pas être identifié à « une pédale » et frappé d’exclusion de la bande de potes.

« Fais voir si t’es un homme ![5] ». Outre la compétition avec ses semblables, c’est ce qu’il croit que lui demande une femme et précisément lorsqu’elle est une hystérique « qualifiée[6] ». Si celle-ci s’accorde parfois « de ceux qu’elle feint être détenteurs de ce semblant[7] », c’est dans la mesure où quelque homme est tout homme, c’est-à-dire qu’il se fait le porteur de l’exception phallique. C’est sur ce point qu’elle convoque l’homme qui se veut « m’être[8] » à répondre. Mais, bien évidemment, ce n’est jamais ça. D’où les liens que plusieurs d’entre nous ont tissés entre l’homme, le père et le maître.

Si l’homme rentre plus facilement dans le cycle des discours, les femmes y « sont moins enfermées que leurs partenaires[9] », dit Lacan. La signification phallique fédère, fait tenir ensemble, fait lien social et réclame bien souvent de jouer collectif. Ce fameux collectif, plus masculin que féminin s’accorde-t-on à dire, – encore faudrait-il nuancer ce propos aujourd’hui – vient de colligo qui signifie lier ensemble, lui-même formé de ligo, dont la signification « qui sert à frapper » n’est pas sans évoquer la frappe signifiante. Mais, au fil du séminaire, la même question s’est faite entendre : ce qui fait l’homme peut-il se situer autrement que comme fait de discours[10] ? D’en parler, nous ramène invariablement à la relativité des signifiants homme et femme : « ce qui définit l’homme, c’est son rapport à la femme et inversement[11] », dit Lacan. C’est très net pour le mâle qui tente de « faire-homme » dont « l’un des corrélats essentiels est de faire signe à la fille (qu’il) l’est[12] ».

Ainsi l’homme dans son rapport à une femme oscille entre « leurre de vérité[13] » et son heure de vérité. Le leurre de vérité, lorsque parfois il trouve en elle un objet complémentaire de sa castration, soit la garantie du semblant phallique qu’il est. C’est ce que montre très bien les propos d’un homme à Marylin Monroe qu’une intervenante a rapportés au cours du séminaire. Je cite : « Je vais vous offrir une garde-robe complète, fourrure et tout. Je paye le loyer dans votre joli appartement et vous donne également de quoi vivre. Vous n’aurez même pas à coucher avec moi. Tout ce que je demande, c’est vous sortir dans des bars ou des soirées où vous vous conduirez comme si vous étiez ma petite amie. Et je prendrai congé de vous devant votre porte le soir sans jamais vous demander la permission d’entrer. Notre liaison sera simplement pour la galerie[14] ».

Force est de constater que l’on recourt souvent au pastout lorsqu’il s’agit de traiter de la question de l’homme. Comment en rendre compte ? Peut-être parce qu’il arrive qu’un homme rencontre en une femme son heure de vérité et que le semblant phallique ne suffit plus à dire ce qu’il est. En effet, dit Lacan, « certaines de n’être pastoutes, pour l’hommodit en viennent à faire l’heure du réel[15] ». Là, plus question d’épater la galerie, le masque tombe et l’imposture à laquelle il veut croire dur comme fer se révèle à lui-même, à l’instar du Préfet de police dans Le Balcon de Jean Genet qui tient tant à avoir, comme les autres, un costume à son image mais qui n’y voit que le détail qui cloche.

Que lui reste-t-il une fois le rideau tombé, une fois passée cette « espèce d’ombre de ridicule[16] » sur sa virilité ? Que peut dire l’homme de ce qu’il est au-delà du costume qu’il se croit devoir porter ? C’est peut-être ce qui est resté en suspens mais qui a couru tout au long de ce séminaire, à savoir la question d’un rapport spécifique d’un homme à la parole qui n’est peut-être pas seulement un beau parleur.

 

[1] LACAN J., Le Séminaire Livre III, Les psychoses, trans. Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p.223-224.
[2] LACAN J., Le Séminaire Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, trans. Jacques-Alain Miler, Paris, Seuil, 2007, p.34.
[3] LACAN J., « Télévision », dans Autres écrits, Paris, Seuil 2001, p.531.
[4] LACAN J., « Préface à l’éveil du printemps », dans Autres écrits, Paris, Seuil 2001, p.562.
[5] LACAN J., « Radiophonie », in Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.438.
[6] LACAN J., Le séminaire Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, op.cit., p.15.
[7] Ibid., p.153.
[8] LACAN J., Le Séminaire Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, trans. Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1991, p.178.
[9] Ibid., p.62.
[10] LACAN J., Le Séminaire Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, op.cit., p.146.
[11] Ibid., p.31.
[12] Ibid., p.32.
[13] LACAN J., « L’étourdit », dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.493.
[14] MONROE M., Confession inachevée, Paris, Robert Laffont, 2011, p.86.
[15] LACAN J., « L’étourdit », op.cit., p.493.
[16] LACAN J., Le Séminaire Livre V, Les formations de l’inconscient, trans. Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1998, p.195.

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