Que demandent les enfants ?

Article publié dans la revue PLI n° 6 (revue de psychanalyse de l’EPFCL-France du pôle 9 Ouest) à partir d’une conférence prononcée à Brest le 8 janvier 2011.

 

Demandent-ils autre chose que les adultes, comme le titre le laisse entendre ? Cela suppose que nous saurions ce que demandent les adultes, ce qui n’est pas si sûr. De plus, est-il si facile de demander ce que veulent les enfants, alors qu’ils n’ont pas les mêmes moyens que les adultes de s’exprimer ? Et, lorsqu’ils le font, on n’est jamais sûrs qu’ils ne mentent pas, qu’ils ne nous cachent pas quelque chose.

Pourquoi alors se compliquer la tâche ? Surtout si ça n’a plus grand intérêt pour nous, qui sommes trop vieux pour être enfants, et même pour être parents pour nombre d’entre nous. De surcroît nous avons la réponse : les enfants veulent l’amour de leurs parents. Est-ce toujours vrai ? Je vous mets au défi de me trouver un seul exemple contraire. N’objectons pas les enfants qui haïssent les parents ; ça, ça arrive. Mais la haine est aussi une affaire d’amour, amour qui a mal tourné, qui a tourné dans le sens de souhaiter le mal à l’autre, mais qui n’en reste pas moins signe d’attachement à l’autre. Non, pour contredire mon affirmation, il faudrait un exemple d’un enfant qui serait indifférent à ses parents. C’est bien l’indifférence, et non la haine qui est l’envers de l’amour.

Vous le savez, la menace suprême qui plane sur l’enfant, Freud l’a répété mille fois, est la menace de la perte d’amour. Et qu’est-ce que la perte d’amour, sinon l’indifférence ? Ne plus rien représenter pour l’autre, ça c’est dur. Surtout que de cet autre on a besoin, pour pouvoir se représenter soi-même – à soi-même, puisque l’autre représente l’Autre. Ainsi, si on ne représente plus rien pour l’Autre, on ne vaut plus rien à ses yeux. Sur ce point, c’est Lacan qui a été intarissable, nous montrant que la représentation impose la mise en fonction de la machinerie signifiante, faisant de l’Autre le partenaire de l’amour.

Notre réponse pose elle-même beaucoup de questions

Une à laquelle nous avons déjà répondu, est celle de préciser pourquoi il est si vital pour l’enfant d’être aimé de ses parents. Il doit pouvoir donner une certaine valeur à ce qu’il est… la valeur au moins de ce qu’il est pour l’Autre. Une autre question est de savoir pourquoi c’est de ses parents qu’il veut être aimé et non pas de n’importe qui. Les éducateurs des années 20 à 70 du siècle dernier se sont cassés la tête sur cette question. C’est au moins parti des mouvements libertaires de l’Europe d’avant la dernière guerre mondiale, dans la foulée des découvertes de la pédagogie et de la psychanalyse. Cet élan s’est mêlé aux réflexions politico pédagogiques des communistes, puis des fondateurs socialistes des kibboutzim en Israël, enfin des hippies, dernier avatar communautaire un peu consistant. C’est à ces derniers d’ailleurs que Lacan a répondu, vous le savez, dans l’introduction de sa lettre à Jenny Aubry[1], entrant d’emblée dans le vif du sujet pour stigmatiser l’échec des utopies communautaires. « Semble-t-il à voir l’échec des utopies communautaires la position de Lacan nous rappelle la dimension de ce qui suit. » Bon, il y a un « semble-t-il » qui pourrait paraître un peu atténuatif. Mais il ne porte pas sur le diagnostic d’échec, il porte sur la validité du rappel de Lacan. Non seulement la position de Lacan n’est pas une révélation, n’est qu’un rappel de ce qui était déjà connu, en même temps que méconnu par ces utopies, mais en plus il parle de lui à la troisième personne : « la position de Lacan ».

Je crois que ce n’est pas qu’arrogance, c’est une façon de mettre en avant le nom propre, dont il va parler dès la phrase suivante. Cela nous montre déjà qu’un nom propre pour fonctionner n’a pas besoin d’appeler, de nommer, il lui suffit de rappeler. Il n’est pas besoin pour le sujet d’être original, il suffit de tenir la bonne position, celle qui donne la bonne dimension, la bonne mesure.

En effet, la phrase suivante est : « La fonction de résidu que soutient (et du même coup maintient) la famille conjugale dans l’évolution des sociétés, met en valeur l’irréductible d’une transmission – qui est d’un autre ordre que celle de la vie selon les satisfactions des besoins – mais qui est d’une constitution subjective, impliquant la relation à un désir qui ne soit pas anonyme ». Ainsi, pour le dire autrement, être aimé de ses parents assure qu’ils vous ont voulu. Que vous n’êtes pas une charge pour eux. Que vous n’êtes pas seulement utile au groupe, mais qu’au contraire, pour vos parents vous avez été une charge non seulement librement consentie, mais joyeusement accueillie. Etre aimé de ses parents confirme le désir que l’on a eu de vous, de votre existence. Nous pourrions ici faire un lien avec l’Annonciation.

Deux se sont donc entendus pour vous porter à l’existence. Mais pas n’importe quel deux : dans le paragraphe suivant, il différencie les fonctions, fonctions et pas personnes du père et de la mère, revenant sur le nom avec le père dont la fonction est d’assurer l’incarnation de la loi dans le désir. Il n’est pas exclu que deux personnes du même sexe puissent se partager ces rôles, voire les échanger, voire encore incarner chacun ou chacune seule les deux. Donc, lorsque nous disons que l’enfant veut être aimé de ses parents, nous sommes déjà obligés d’ajouter une précision qui tient au fait que les parents sont deux et qu’ils ont des rôles distincts : l’enfant veut-il être aimé par sa mère, par son père, ou par les deux en même temps ?

Par la mère, être aimé lui assure son existence d’objet de satisfaction particularisé. Nous ne sommes plus là au niveau de la « simple » existence. En plus d’exister, l’enfant est objet de satisfaction d’un désir, pas d’un besoin, de l’Autre. Cela lui donne une valeur. Le problème n’est pas là, mais quand il perd cette valeur. Que reste-t-il alors de lui, sinon rien ? La nécessité d’être aimé par le père, est plus compliquée. A quoi sert-il, celui-là, si ce n’est pas pour jouer à s’unir et à se séparer de l’Autre ? Avec le père, il s’agit d’introduire dans ce désir maternel la loi. En effet, la binarité dont nous venons de parler à propos du désir de la mère n’est pas une loi, elle ne fait qu’instituer la présence et l’absence dans la réalité. Mais ce qui les régule, ce qui fait que présence et absence ne sont pas le fait du seul caprice de l’Autre, c’est la loi, dont le père est vecteur de l’incarnation. Et donc s’il n’y a pas de loi, le sujet, pardon pour le truisme, reste hors la loi. Soumis à la loi de la force, celle de l’autre comme la sienne. La loi donc donne un sens d’absence motivée au départ de l’Autre. Ce départ n’est pas le fait d’un caprice, mais d’un intérêt supérieur, nécessaire à l’entretien du lien premier à la mère.

La thèse de Lacan, qu’il présente comme un constat de fait, est que cet intérêt supérieur a besoin d’être incarné. Autrement dit, ce ne peut être un pur idéal, il faut que quelqu’un supporte cet idéal, le représente en réalité pour vectoriser cette incarnation de la loi. Insistons sur le fait que Lacan dit plus que supporter l’idéal, il dit incarner. La chair est dans le coup. Il faut que le  père y mette de sa peau. Cela ne veut pas dire qu’il doive être vivant et physiquement présent, mais il a dû l’être à un moment. Lacan a déjà en effet développé ce point dans son analyse de Hamlet, dans Le désir et son interprétation, en 1958. Il y est question d’incarnation aussi, précisément du porteur de l’obscur objet de la jouissance de la mère. Vous savez que le drame d’Hamlet, c’est justement que ce porteur n’est pas son père, mais l’assassin de celui-là. Quelqu’un donc qui mérite amplement d’être tué, mais qui ne peut être tué parce qu’il est en même temps ce porteur.

Le père fait changer de valeur à l’objet. Il opère une métaphore de l’objet, qui lui donne une signification nouvelle, phallique. Ce qui veut dire que l’objet vaut non seulement comme objet du désir de l’Autre, mais comme objet à valeur phallique du désir de l’Autre. Une valeur à la puissance seconde donc : valeur de désir, qui a lui-même valeur phallique. Le double intérêt de l’opération, c’est que d’une part l’absence de l’Autre n’a plus signification de laisser tomber radical, mais de laissé tomber pour mieux, un mieux dont l’objet du désir maternel est un substitut. C’est parce qu’il y a le désir comme phallique que l’objet se fait substitut de ce désir, se forme à l’envie de ce phallus. Et du coup le sujet est soustrait à la menace d’être soit réduit à l’objet de l’Autre, soi radicalement abandonné. Cette métaphore permet de changer aussi l’Autre du désir : pas celle-là, la mère, soit ; mais toutes les autres. Sauf qu’il est impossible de les avoir toutes, les autres ne le permettraient pas. Il faut rester à sa place, celle qu’entre frères, nous nous reconnaissons, et qui permet d’en prendre une, qui prendra la place de ma mère. Cela dit, la métaphore introduit la « dit-mension », comme l’écrit Lacan, du mensonge dans l’échange. Dans le tout ou rien préalable, il n’y a pas de mensonge, il n’y a que de la sincérité de l’instant. C’est que me disait magnifiquement un schizophrène au temps de ma formation. Il m’a arrêté dans le couloir du service, se collant presque à moi, me regardant droit dans les yeux et s’exclamant d’un ton on ne peut plus sentencieux : « Docteur, je ne mens jamais – je change de sincérité ! » Ca fait rire, l’effet est garanti. Mais pourquoi ? A cause du soulagement absolu de n’avoir plus à se surveiller pour ne pas mentir, pour que ce qu’on dit, ce qu’on présente de nous, se tienne – se tienne aux yeux de l’Autre. C’est ça, la loi : interdit de mentir ! Et comment être sûr que l’on ne mente pas, sauf à se surveiller tout le temps ?

Les premiers à mentir ne sont-ils pas d’ailleurs les parents ? Est-ce que vraiment ça se tient, ce qu’ils disent ? Est-ce qu’ils sont si contents l’un de l’autre, comme ils ont voulu le montrer en mettant l’enfant au monde ? Ils font en tout cas comme si. Pourquoi s’y astreignent-ils, alors que rien ne les y force ? Il doit bien y avoir quelque chose, qui n’est ni la puissance ni la richesse…

Les enfants aussi sont des menteurs, pour des raisons à la fois identiques et inverses. Identiques parce que le semblant signifiant est ce qui doit tenir pour eux, et donc ils sont voués et dévoués au semblant –  et inverse parce que le semblant signifiant ne vient pas chez eux conforter, garantir même ce qui sans lui serait incohérent, mais au contraire il dissimule l’enjeu véritable du désir. Ils font comme disait Freud des détours, les détours de la pulsion, sans avoir jamais renoncé au but qui les anime – la retrouvaille de l’objet perdu. Mais ils savent qu’ils sont des menteurs, qu’ils ne le méritent pas.  Les névrosés aussi, qui ne savent pas très bien s’ils sont dans les clous de la loi ou pas, se sentent volontiers menteurs, ils éprouvent ce qu’on appelle un sentiment d’imposture ou d’usurpation – ils ne se reconnaissent pas dans ce que les autres voient d’eux, qu’ils savent trop bien être un masque.

À ce propos, une petite notation clinique : les enfants jouent à se masquer, à se raconter des histoires devant la glace, à imiter par exemple tel ou tel héros. S’ils sont surpris à faire cela, ils éprouvent une gêne qui s’apparente à la honte. Ce n’est pas le cas quand ils jouent les mêmes personnages avec des copains, où la présence des adultes peut ne pas les gêner, à condition quand même qu’ils ne s’en mêlent pas. Avec les camarades, on sait qu’on joue à jouer ; alors que seul, on joue à croire l’être, au point de croire y être, le temps du jeu au moins. Prenez Zorro par exemple, il semble que ce soit toujours à lui qu’on pense en premier, et peut-être pas seulement les garçons. Un enfant peut très bien jouer à être Zorro devant les adultes sans éprouver de honte, alors que s’il joue seul devant la glace, il sera honteux d’être découvert. Ce n’est pas le même jeu : avec les copains, on joue à jouer, alors que seul devant sa glace on joue à ne pas jouer, on joue à s’y croire, se croire plus justement.

C’est d’ailleurs une expression péjorative que l’on utilise plus souvent pour un adulte : il s’y croit. Façon de dire qu’il n’a pas les yeux en face des trous dans l’appréciation qu’il se fait de lui-même, qu’il est limite dingue. Néanmoins, les adultes se doivent de jouer leur rôle, de le soutenir sans s’effondrer, même si ce n’est pas sans fausse note. Il faut qu’ils se tiennent, se tiennent dans ce qui fait leur cadre légitime, tout en n’oubliant jamais qu’ils jouent aussi, qu’ils sont en représentation. Et en effet, s’ils se prennent pour eux-mêmes, ils sont fous. Ainsi Lacan a pu dire dans les « Propos sur la causalité psychique »[2] : « Car Napoléon ne se croyait pas du tout Napoléon, pour fort bien savoir par quels moyens Bonaparte avait produit Napoléon, et comment Napoléon, comme le Dieu de Malebranche, en soutenait à chaque instant l’existence. S’il se crut Napoléon, ce fut au moment où Jupiter eut décidé de le perdre, et sa chute accomplie, il occupa ses loisirs à mentir à Las Cases à pages que veux-tu, pour que la postérité crût qu’il s’était cru Napoléon, condition requise pour la convaincre elle-même qu’il avait été vraiment Napoléon. »

L’expression que j’ai utilisée tout à l’heure, « se tenir », Lacan l’utilise souvent, y ajoutant un complément : aux yeux de l’Autre. Dire, écrire quelque chose qui se tienne suppose non seulement l’Autre, mais le regard de cet Autre. Autrement dit, si l’Autre est l’Autre de la loi, il est toujours accompagné d’un regard, qui jauge et juge de la conformité et de la pertinence de ce qui se profère – ce n’est pas un Autre anonyme, dénué de pouvoirs, il évalue et éventuellement sanctionne. Sanctionne au mieux comme non recevable, au pire comme condamnable. Ne voyons donc pas tout de suite dans la honte de l’enfant à être surpris l’équivalent du plaisir solitaire interdit, car c’est justement la question : qu’est-ce qui fait le plaisir solitaire interdit ? Et vous connaissez certainement l’explication que Freud donne au désir le plus cher des enfants, devenir grand pour pouvoir se marier. Il l’interprète comme le désir de pouvoir exercer une sexualité sans honte. La question devient alors de savoir pourquoi la sexualité est liée à la honte. Il en est ainsi parce qu’elle est chute du semblant, chute du signifiant, dégénérescence dit Lacan dans la bien connue dernière leçon du Séminaire XVII, L’Envers de la psychanalyse.

De là à dire que les adultes ne connaissent pas la honte sexuelle, parce qu’ils l’exerceraient de façon légitime, il y a un énorme pas. Il y a certes les enfants tel que les rêvent les adultes, les enfants innocents, mais il y a aussi les adultes tels que les enfants les rêvent, c’est-à-dire sachants. Sachant ce qui manque, sachant le trouver et l’obtenir, sachant donc l’écriture du rapport sexuel. Au regard de cet idéal les parents sont évidemment insuffisants, fautifs même. Heureusement, les enfants ne veulent pas le savoir. Ils le voient, mais ils n’en tirent pas les conséquences, parce ce qu’ils voient les traumatise. Alors ils se racontent une histoire qui inscrit le traumatisme dans une histoire, le situe donc comme nécessaire – lui enlevant par là sa dimension traumatique. Ce qu’ils voient les traumatise parce que c’est hors la loi, donc contre la loi qui légitime les parents comme l’Autre. Autre au regard de quoi ce qu’ils proposent d’eux doit se tenir, avec tous les efforts que ça demande au sujet. Le sachant, le sujet supposé savoir est sauvé par différentes manières, voir pour cela l’article de Freud sur le roman familial du névrosé. Mais jamais le sujet supposé savoir incarné n’abolira la faute de l’énigme de son désir, sauf à lui faire un corps sublime, Dieu et ses anges donc. Le rêve éveillé poursuit donc son projet sans avoir la moindre chance d’aboutir, sinon à l’exaspération, au désenchantement, avec des passages à l’acte divers. Dieu merci, il reste le rêve de l’endormi. De celui qui désire dormir, ce qui n’est pas la même chose que d’avoir besoin de dormir. P. Valas en a fait un exposé à Rome. Le désir de dormir ouvre la voie au rêve que Freud a interprété, dont il a interprété la fonction : prolonger le sommeil. C’est en effet la seule vengeance qui fonctionne : laisser jouer les signifiants sans avoir à s’efforcer de les faire tenir aux yeux de l’Autre. Rêver, de ce point de vue, c’est se foutre de l’Autre, le réduire, lui et sa loi, à la matérialité dont il dépend – la motérialité. Ainsi, ce que veulent les enfants, c’est déjà ce que voudront les adultes. A la différence près qu’ils n’ont pas encore fait l’épreuve du ratage sexuel adulte. Ils doivent croire à la puissance d’incarnation du signifiant phallique pour se civiliser, c’est-à-dire instaurer les signifiants phalliques socialisés comme guide de leur action.

Un exemple : celui d’un garçon et de sa sœur. Dans le regard des parents, elle occupait la place du chouchou, lui du voyou. Avoir des bonnes notes ? C’était pour lui trop facile, à la portée de n’importe qui, même de sa sœur. Mais réussir en étant un voyou, ça c’est une performance. C’est ce qu’avait déjà fait son père et il ne l’ignorait pas. Il n’y avait qu’à constater l’air de jubilation extatique qu’il présentait quand il évoquait les méfaits de son père : « Il a mis le feu à la maison ; il a été renvoyé trois fois de son lycée, etc. » Le voyou est donc bien une solution de compromis : il suscite en se vengeant l’intérêt de la mère et en même temps se met à la place du père.

C’est là la question du diagnostic de structure que nous abordons. En effet, nous avons supposé à ce garçon une stratégie, fût-elle inconsciente. Toute la question est là. Nous avons eu récemment cette discussion après une présentation d’enfant à Orly à propos du mutisme d’un enfant. Ce mutisme relevait-il ou non d’une opposition à l’autre, d’une stratégie inconsciente ? Mais pour que ce soit le cas, il faut que l’enfant ait une idée de ce que parler veut dire et parler, c’est une invitation à se représenter dans le monde symbolique de l’Autre. Et en effet cet enfant distinguait les gens avec qui il parlait, il n’était pas indifférent aux autres, tous ne se valaient pas. Mais il monopolisait la conversation, à en être fatiguant, voire étouffant. L’appel chez lui restait vain, il ne pouvait laisser une place à la réponse de l’autre. Au fond, il se collait par ses mots aux personnes qu’il aimait, comme il s’y collait par la peau. Il touchait en effet ses parents et cela semblait lui suffire. Le contact du corps néanmoins ne se métaphorisait pas en échange de l’objet substitutif de ce corps, chargé de le représenter. La fonction doudou est présente. Mais pas la substitution du doudou sacrifié, perdu dans l’échange.

Que demandent alors les enfants ? Nous pouvons peut-être préciser notre formule de départ. Ils demandent certainement qu’on les aime, c’est-à-dire qu’on leur demande quelque chose qui ne se réduise pas à l’objet même de la demande, qu’on leur demande intransitivement comme disait Lacan. Cela les assure d’exister dans le désir de l’Autre. A partir de quoi ils peuvent s’employer à trouver leur réponse possible à l’énigme du désir de l’Autre. Une réponse certes toujours surdéterminée par les signifiants de la demande de l’Autre, mais auxquels elle ne se réduit pas. Et pour ce faire, ils demandent à être laissés tranquilles.

 

[1] LACAN J., « Notes sur l’enfant », in Autres Ecrits, Collection le Champ freudien, Seuil, Paris, p.373.
[2] LACAN J., « Propos sur la causalité psychique », in Ecrits, Seuil, Paris, p.170-171.

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