Névrose, topologie et fin d’analyse – L’identité de séparation

Article de Christian Demoulin publié dans la revue PLI n° 1 (revue de psychanalyse de l’EPFCL-Pôle 9 Ouest). Intervention prononcée dans le cadre du Collège de clinique psychanalytique du Sud-Ouest, Unité de Bordeaux, le 20 mai 2006

Névrose

« En d’autres termes, nous retrouvons de façon inattendue, l’énigme (Vexierfrage) qui s’est si souvent posée à nous : d’où vient la névrose ? Quelle est sa cause ultime, spécifique ? Après des dizaines d’années d’efforts, ce problème se dresse devant nous, psychanalystes, aussi entier qu’au départ ». Voilà ce que déclarait Freud en 1926 à la fin du chapitre IX de son ouvrage Inhibition, symptôme et angoisse1. Il est intéressant de reprendre sommairement le parcours de Freud sur cette question, avant d’aborder l’apport de Lacan. J’ai trouvé dans les Leçons d’introduction à la psychanalyse, à la XXIIème leçon2, une présentation amusante de ce qu’est la névrose pour Freud à cette époque. Il illustre son point de vue par un vaudeville de Nestroy intitulé : Au rez-de-chaussée et au premier.

« Au rez-de-chaussée habite le concierge, au premier étage le propriétaire, un homme riche et distingué. Tous deux ont des enfants et nous allons supposer qu’on permet à la petite fille du propriétaire de jouer, sans surveillance, avec l’enfant du prolétaire. Il peut alors facilement arriver que les jeux des enfants revêtent un caractère mal élevé, c’est-à-dire sexuel, qu’ils jouent « au papa et à la maman », qu’ils se regardent l’un l’autre dans leurs activités intimes et excitent mutuellement leurs organes génitaux. La fille du concierge qui, malgré ses cinq ou six ans, pouvait observer bien des choses de la sexualité des adultes, peut assumer ici le rôle de la séductrice. Ces expériences vécues suffisent, même si elles ne se poursuivent pas très longtemps, pour rendre actives chez les deux enfants certaines motions sexuelles qui, après l’arrêt des jeux en commun, se manifestent pendant quelques années sous la forme de la masturbation. Ici s’arrête ce qui leur est commun; le résultat final sera très différent chez les deux enfants. La fille du concierge poursuivra la masturbation à peu près jusqu’à l’apparition de ses règles, l’abandonnant ensuite sans difficulté, elle prendra quelques années plus tard un amoureux, peut-être aussi aura-t-elle un enfant, elle s’engagera sur tel ou tel chemin de la vie qui la conduira peut-être à devenir une artiste populaire, pour finir aristocrate. Il est vraisemblable que son destin prendra un tour moins brillant, mais en tout cas, sans avoir subi de dommage du fait de l’activation prématurée de sa sexualité, elle accomplira sa vie exempte de toute névrose.

Il en va autrement pour la petite fille du propriétaire. Celle-ci, de bonne heure et encore enfant, aura le sentiment d’avoir fait quelque chose qui n’est pas bien, elle renoncera, après une période assez courte, mais peut-être seulement à la suite d’un dur combat, à la satisfaction masturbatoire et en gardera malgré tout quelque chose d’oppressé dans son être. Lorsque, dans ses années de jeune fille, elle sera en mesure d’apprendre quelque chose du commerce sexuel humain, elle s’en détournera avec une répugnance inexpliquée et voudra rester ignorante. Elle est vraisemblablement soumise, encore maintenant, à une poussée incoercible à la masturbation, qui réapparaît de nouveau et dont elle n’ose pas se plaindre. Dans les années où, devenue femme, elle doit plaire à un homme, la névrose éclatera chez elle, névrose qui la frustrera du mariage et de ses espérances. Or, si l’on parvient, grâce à l’analyse, à comprendre cette névrose, il s’avère que la jeune fille bien élevée, intelligente et ayant de hautes aspirations, a complètement refoulé ses motions sexuelles, mais que celles-ci adhèrent, de manière inconsciente pour elle, aux piètres expériences vécues avec son amie d’enfance. Ce qui distingue les deux destins, malgré une même expérience de vie, c’est que le moi de l’une des filles a connu un développement qui n’est pas intervenu chez l’autre. A la fille du concierge, l’activité sexuelle est plus tard apparue tout aussi naturelle et exempte de problèmes que dans l’enfance. La fille du propriétaire a connu les effets de l’éducation et en a accepté les exigences. A partir des incitations qui lui étaient offertes, son moi a formé pour la femme des idéaux de pureté et d’absence de besoin avec lesquels l’activité sexuelle n’est pas compatible; sa formation intellectuelle a rabaissé son intérêt pour le rôle de femme auquel elle est destinée. Par ce développement moral et intellectuel supérieur de son moi, elle est entrée en conflit avec les exigences de sa sexualité ».

On le voit, Freud attribue la névrose aux exigences civilisatrices. L’idéal du moi induit par l’éducation morale conduit à un refus de la satisfaction sexuelle de sorte que la vie sexuelle du malade se réfugie dans ses symptômes. Si le névrosé ne sort pas de l’Œdipe, c’est parce qu’il « reste courbé sous l’autorité du père ». A cette époque, Freud pense que l’angoisse névrotique est une transformation de la libido non utilisée. C’est cette conception qu’il remet en question dans Inhibition, symptôme et angoisse. Le moteur du refoulement n’est pas le refus de satisfaction, la frustration de jouissance. C’est l’angoisse qui suscite le refoulement, angoisse qui est la réaction originaire aux situations de détresse (Hilflosigkeit). Freud décline trois modes principaux d’angoisse. L’angoisse de perdre l’amour dans l’hystérie, l’angoisse de castration dans la phobie et l’angoisse devant le surmoi dans la névrose obsessionnelle. Dans tous les cas, l’angoisse renvoie au danger de la perte de l’objet, elle est angoisse de séparation et c’est cela qui arrête le névrosé sur la voie du désir. Le névrosé est celui qui n’a pu surmonter l’angoisse de séparation.

J’en viens à Lacan. Dès les Complexes familiaux de 19383, il attribue la névrose à la carence du père : « Notre expérience nous porte à en désigner la détermination principale dans la personnalité du père, toujours carente en quelque façon, absente, humiliée, divisée ou postiche ». En mettant en avant la carence du père et le déclin de l’idéal patriarcal, Lacan prend le contre-pied de ce que soutenait Freud à l’époque de l’Introduction à la psychanalyse. Ce n’est pas complètement contradictoire si l’on considère que l’identification à un père non carent est ce qui permet de surmonter l’angoisse de séparation et d’assumer sa position sexuée dans la civilisation. Cela nous laisse la question de ce que peut être un père ni carent ni écrasant. Au niveau de la civilisation, on trouve la même divergence. Faut-il mettre en cause les exigences croissantes de la culture, comme le fait Freud en 19294, ou la décadence du patriarcat comme le pensait Lacan en 1938 ? C’est une question qui reste très actuelle mais les deux points de vue ne sont pas incompatibles.

Un second apport important de Lacan concernant la théorie de la névrose, se trouve dans le Séminaire III Les psychoses5 lorsque Lacan fait valoir que la névrose est avant tout une question : Qui suis-je ? Un homme ou une femme ? Suis-je capable d’engendrer ? Et Lacan ajoute « c’est parce qu’on ne le devient pas qu’on s’interroge et, jusqu’à un certain point, s’interroger est le contraire de le devenir » (p. 200). C’est très parlant cliniquement et nouveau par rapport à Freud mais cela s’articule bien avec la thèse suivant laquelle le névrosé n’a pas surmonté l’angoisse de castration : il reste en-deça du franchissement qui serait en même temps réponse à la question.

Qu’en est-il alors du rapport de la névrose à la sexualité ? La fable du rez-de-chaussée et du premier étage que rapporte Freud oppose la névrose à une sexualité disons normale. Mais l’analyse des fantasmes névrotiques a montré à Freud leur parenté avec la perversion. Il le dit déjà dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle de 19056 : « La névrose est pour ainsi dire le négatif de la perversion ». A l’époque, Freud s’intéressait surtout à l’hystérie. Mais la névrose obsessionnelle confirme ce point de vue, comme le montre l’article de 1919 Un enfant est battu7. Freud sous-titre son article Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles alors qu’il s’agit de l’analyse de fantasmes érotiques dans des cas de névrose obsessionnelle.

Lacan reprend ce thème dans le séminaire RSI8 : « Le névrosé est quelqu’un qui n’arrive pas à atteindre ce qui est pour lui le mirage où il trouverait à se satisfaire, c’est à savoir une perversion. Une névrose, c’est une perversion ratée ». N’allez pas trop vite en conclure que l’analyse mène de la névrose à la perversion. La névrose a affaire à la perversion comme mirage, nous dit Lacan. Le mirage qui entoure la perversion, mirage que le pervers soutient face à l’Autre, c’est le mirage du démenti de la castration. L’analyse conduit le névrosé au-delà de ce mirage, soit à l’assomption de la castration. Comme l’écrit Lacan : « C’est l’assomption de la castration qui crée le manque dont s’institue le désir »9. Le pervers substitue au désir une volonté de jouissance dont il peut se prétendre le maître. Mais en vérité, il en est l’esclave, soumis à la Loi de l’Autre comme impératif de jouissance. C’est ce que montre Lacan dans son Kant avec Sade.10

C’est la découverte de la castration maternelle lors de la phase phallique infantile qui est le carrefour structural entre névrose et perversion. Freud en avait montré l’importance en 192311. Dans le Séminaire La relation d’objet12, Lacan éclaire ce carrefour structural en opposant deux modes de réponse à l’angoisse de castration suscitée par la découverte de la castration maternelle, la phobie côté névrose, le fétiche côté perversion. Le névrosé répond à l’angoisse par le signifiant là où le pervers répond au niveau imaginaire. L’angoisse de castration dont témoigne le phobique est au cœur de la névrose. Elle est angoisse du désir de l’Autre, en rapport avec la castration de l’Autre, crainte que l’Autre ne réclame sa castration. Crainte d’autant plus grande que le père ne joue pas son rôle de tiers. L’introduction du signifiant de la phobie comme métaphore est le premier pas dans la voie d’une assomption de la castration, assomption qui est aussi une séparation par rapport à l’Autre primordial, soit la mère dans le schéma œdipien.

Restant en-deça de l’assomption de la castration, le névrosé est en difficulté par rapport au désir : désir toujours vécu sur le mode de l’insatisfaction chez l’hystérique, qui en fait reproche à l’Autre. C’est ce qui a pu faire croire à Freud qu’il s’agissait d’une frustration de jouissance par l’Autre, en l’occurrence le père sévère. Désir vécu comme impossible chez le névrosé obsessionnel qui ne peut que postposer toute réalisation effective et que disqualifier le désir de l’Autre. Désir prévenu chez le phobique qui est celui dont le symptôme témoigne le plus directement de l’angoisse de castration devant le désir de l’Autre. Aussi est-ce la phobie que Freud interroge de manière insistante à partir du petit Hans et de L’homme aux loups lorsqu’il révise le statut de l’angoisse dans Inhibition, symptôme et angoisse.

Pour parer à cette difficulté quant au désir, le névrosé tend à privilégier le régime de la demande, de substituer au désir la demande de l’Autre, que ce soit pour s’y conformer ou, tout aussi bien, pour la mettre en échec. Au niveau imaginaire de la relation au miroir, le névrosé s’efforce de maintenir l’identification à la loi du plaire, en-deçà du désir. C’est l’identification du moi idéal, mode imaginaire d’identification au phallus, mais qui réussit moins bien chez le névrosé que chez le pervers. Car le névrosé a subi pleinement la castration imaginaire, à la différence du pervers qui a trouvé un subterfuge. Le névrosé a beau se vouloir un Moi fort, il ne se considère tout compte fait que comme un « En trop », du côté de l’impuissance. En suivant le modèle du graphe de Lacan à deux étages, correspondant au dédoublement de la chaîne signifiante qu’implique la théorie freudienne de l’inconscient, nous pouvons passer du niveau imaginaire au niveau fantasmatique13.

Au niveau du fantasme, c’est l’objet a en tant qu’objet prégénital qui fonctionne comme bouchon par rapport à la question du désir de l’Autre. L’objet oral et l’objet anal sont des objets du registre de la demande. L’objet oral est l’objet privilégié de la demande à l’Autre tandis que l’objet anal est l’objet de la demande de l’Autre. Dans le fantasme, le sujet se fait être objet oral ou anal, sein ou excrément. Lacan en déduit que c’est la demande de l’Autre qui fait fonction d’objet du fantasme de sorte que le fantasme se réduit à la pulsion pour le névrosé. On peut peut-être avancer que, du côté hystérique, le fantasme fondamental complète le sujet par l’objet oral, sein ou placenta, ce qui renvoie à la question de la place et du plaquage, le côté pot de colle et son envers abandonnique avec un appel au désir dans l’Autre au niveau de la pulsion invocante, un appel à la voix dans l’Autre. Du côté obsessionnel, le fantasme fondamental complète le sujet par l’objet déchet, l’objet fécal, ce qui renvoie à la question de l’ »En trop », le côté éternel emmerdeur avec un appel au désir dans l’Autre au niveau de la pulsion scopique, un appel au regard dans l’Autre.

Topologie

Il y a chez Lacan plusieurs modèles topologiques mais disons que, grosso modo, on peut distinguer deux approches topologiques, si l’on n’y inclut pas les schémas, les graphes et les divers mathèmes. C’est d’une part la topologie torique, qui va du tore au cross cap en passant par le huit intérieur et la bouteille de Klein et, d’autre part, la topologie nodale, qui part du nœud borroméen à trois ou à quatre, inclut le nœud olympique, le nœud de trèfle ou la tresse. La topologie torique est surtout développée dans le Séminaire IX L’identification14 tandis que la topologie nodale apparaît dans le Séminaire XX Encore15 et est développée dans tous les séminaires ultérieurs.

Le modèle torique permet de représenter très simplement la relation de dépendance du désir du névrosé par rapport à la demande de l’Autre. Il y suffit de deux tores enlacés. En effet, la demande qui se réitère peut être représentée par les tours de spire qui s’enroulent autour du vide interne du tore tandis que le désir sera représenté par le vide interne. Lorsque deux tores sont enlacés, la demande de l’un s’articule au désir de l’autre et vice et versa. Le cross cap est une figure auto-traversée, non réalisable dans notre espace en trois dimensions. Lacan l’utilise pour représenter l’assomption de la castration parce qu’une coupure en huit intérieur permet de la séparer en deux parties, une bande de Moebius et un reste. La bande de Moebius représente le sujet divisé tandis que le reste représente l’objet a du fantasme. L’assomption de la castration équivaut dès lors à ce que Lacan nomme traversée du fantasme dans sa Proposition d’octobre16. On voit que c’est d’une opération de séparation qu’il s’agit, séparation d’avec l’objet a fantasmatique où le sujet névrosé mettait son être.

Je passe directement à la topologie des nœuds. Lacan a d’abord pensé la névrose comme un nœud olympique dans le Séminaire XXI Les non dupes errent.17 Le nœud borroméen est un nœud tel que si un seul des ronds de ficelle est rompu ou manque, il n’y a plus de nœud et c’est la folie comme dénouement. Le nœud borroméen représente la normalité et son horizon de folie toujours possible, comme limite interne de la liberté. Car pour Lacan, le fou, c’est l’homme libre. Dans le nœud olympique, par contre les ronds de ficelle sont entrelacés de sorte que si l’un vient à se rompre ou à manquer, les autres restent noués. C’est l’idée que (je cite) « les névrosés sont increvables ». Lacan évoque leur résistance aux évènements tragiques comme la guerre où ils seraient les seuls à se comporter d’une façon admirable. C’est vraiment un bel éloge qu’il fait du névrosé mais en même temps, c’est un éloge paradoxal puisqu’il explicite ce qui est à ses yeux le motif de cet héroïsme du névrosé dans la guerre : « Rien ne leur fait. Que ce soit le Réel, l’Imaginaire ou le Symbolique qui leur manque, ils tiennent le coup ». L’exemple de nouage olympique que donne Lacan, c’est la phobie du petit Hans où le cheval est « le représentant de trois circuits » identifiés ici aux trois ronds, du réel, de l’imaginaire et du symbolique. C’est le cheval qui fait tenir ensemble les trois ronds, sur le mode olympique.

C’est intéressant mais ce point de vue n’a pas eu de suite. Lacan n’a pas repris la question du nœud olympique. Il en est venu à proposer le nœud borroméen à quatre ronds de ficelle, le quatrième rond étant le symptôme. Alors que dans le modèle olympique le symptôme se trouve sur les trois ronds et les fait tenir ensemble, dans le nœud borroméen à quatre, le symptôme est un quatrième rond qui redouble le symbolique. On voit bien l’importance que Lacan donne au symptôme et la difficulté où il se trouve pour le situer. On pourrait peut-être envisager une autre façon de figurer le symptôme. Le rond de ficelle est déjà une idéalisation. Car avec trois ronds, par exemple trois élastiques, impossible de faire un nœud. Il faut au moins une ficelle non fermée pour fabriquer le nœud de sorte qu’il y a au moins un nœud du nœud. N’est-ce pas là représentation propice à figurer le symptôme comme ce qui fait nouage ? Le symptôme comme nœud de nœud.

Fin d’analyse

La névrose se spécifie de ce que le symptôme soit œdipien, que le « Nom-du-Père soit aussi le Père du Nom » dit Lacan dans le Séminaire XXIII Le sinthome18. La carence du père de la réalité ne signe pas pour autant la forclusion du Nom-du-Père. Le névrosé est entré dans l’oedipe mais n’en est pas sorti, c’est en cela que son symptôme est œdipien. Corrélativement, Lacan en arrive à faire du complexe d’Œdipe un symptôme, en tant que nouage, position qui entraîne une relativisation voire une dévalorisation du Nom-du-Père ;comme dans ce passage du séminaire RSI où il attribue le Nom-du-Père à Freud en évoquant son fondement religieux « C’est par son Nom-du-Père, identique à ce qu’il appelle la réalité psychique, qui n’est rien d’autre que la réalité religieuse, c’est par cette fonction de rêve que Freud instaure le lien du symbolique, de l’imaginaire et du réel ».

Cela revient à situer le symptôme du côté du symbolique. Dans la même leçon du Séminaire R.S.I.19, Lacan propose une nouvelle définition du symptôme : « Je définis le symptôme par la façon dont chacun jouit de l’inconscient en tant que l’inconscient le détermine ». La psychanalyse ne peut donc obtenir qu’une transformation du symptôme. Et Lacan se demande dans le Séminaire suivant20 si, finalement, le symptôme ne relève pas du réel plutôt que du symbolique. L’hypothèse qu’il suggère est celle d’un nœud borroméen où l’inconscient correspond au symbolique, le corps à l’imaginaire et le symptôme au réel. « Après tout » dit-il, « on peut faire une théorie de Freud en faisant de cet imaginaire, à savoir du corps, ce qui tient séparé l’ensemble constitué par le nœud du symptôme et du symbolique ». Si le symptôme relève du réel, un réel noué au symbolique, quelle peut être la portée thérapeutique d’une analyse ? Sans doute de passer du symptôme qui dérange à un symptôme dont on s’arrange, un symptôme simplifié et plus satisfaisant pour le sujet. C’est ce qui conduit Lacan à élargir la notion de symptôme au point de dire qu’une femme pour un homme est toujours un symptôme, et un homme pour une femme, pire qu’un symptôme, un ravage. La question est reprise dans le Séminaire suivant21. « En quoi consiste ce repérage qu’est l’analyse ? » dit-il « Est-ce que ce serait, ou non, s’identifier, tout en prenant ses garanties d’une espèce de distance, à son symptôme ? ». Cela revient à penser la fin de l’analyse comme identification au symptôme. Si l’on entre en analyse par le Discours de l’Hystérique, en mettant au travail l’énigme du symptôme comme question, à la sortie la question est close puisque le sujet assume son symptôme au point de s’y identifier. Mais, bien sûr, il ne s’agit pas du symptôme de départ. Ce qui permet à Lacan cette formulation nouvelle, il le précise, c’est d’avoir « avancé que le symptôme peut être le partenaire sexuel ».

L’analyse permettrait donc de passer du symptôme prégénital au symptôme génital. Il s’agit de « connaître son symptôme », ce qui veut dire savoir faire avec, savoir le débrouiller, le manipuler. « Savoir y faire avec son symptôme, c’est là la fin de l’analyse. Il faut reconnaître que c’est court » conclut-il. Entre la conception du symptôme comme façon de jouir de son inconscient et celle du symptôme partenaire sexuel, il n’y a pas contradiction mais éclairage différent, selon qu’on aborde le symptôme par le symbolique ou par le réel. On peut d’ailleurs relever tel passage de La troisième où Lacan situe le symptôme au niveau de la jouissance phallique, à l’intersection du symbolique et du réel. De ce point de vue, la cure est ce qui permet de gagner sur le symptôme, de le réduire mais avec un reste. C’est à la place de ce reste que vient le partenaire symptôme.

Penser la fin de l’analyse comme identification au symptôme, c’est une perspective qui semble différente de celle de l’assomption de la castration comme séparation. C’est là que le travail de Colette Soler sur Les invariants de l’analyse finie22 m’a paru éclairant. Elle oppose les identifications d’aliénation et l’identité de séparation. Les identifications d’aliénation sont des identifications via l’Autre et sont destinées à chuter dans l’analyse. Colette Soler évoque les signifiants de l’Autre : « ça va des idéaux, I(A), jusqu’au signifiant phallique ». Elle ajoute « ce ne sont que les cache-misère d’un sujet qui n’est que supposé, et qui n’est pas identifiable dans l’Autre où il ne fait fonction que de manque, (-1) ». Il s’agit bien d’identification et non d’identité. Par contre, le symptôme « n’est pas du côté de l’Autre, il vient du réel, de la jouissance ». Et dès lors, «  la fin par l’identification au symptôme est une fin par l’identité, pas par l’identification, plus précisément, une fin par ce que je vais appeler une identité de séparation. Il n’y en a d’ailleurs pas d’autre, d’identité ».

Je conclus : la fin de l’analyse pour le névrosé, c’est la sortie de la dépendance de son désir à la demande de l’Autre. Cette sortie, c’est l’identification au symptôme selon Lacan, en tant que suppléance au non rapport sexuel. C’est bien pourquoi Lacan y situe le partenaire symptôme et pas la cassette symptôme de l’avare ou la boulimie symptôme. Cette identification au symptôme, on peut soutenir avec Colette Soler qu’elle est la véritable identité du sujet, son identité de séparation.

Article mis en ligne avec l’aimable autorisation de Laurent Demoulin

1 FREUD S., Inhibition, symptôme et angoisse (1926), PUF, Paris 1968.
2 FREUD S., Leçons d’introduction à la psychanalyse (1917), Œuvres complètes tome XIV, PUF, Paris 2000.
3 LACAN J., Les complexes familiaux dans la formation de l’individu (1938), Autres écrits p. 23-84. Seuil, Paris 2001.
4 FREUD S., Le malaise dans la culture (1929), Œuvres complètes XVIII, PUF, Paris 1994.
5 LACAN J., Le Séminaire livre III, Les psychoses (1955-1956), Seuil, Paris 1981.
6 FREUD S., Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Gallimard, Paris 1987.
7 FREUD S., Un enfant est battu (1919), Névrose psychose et perversion.
8 LACAN J., Le séminaire livre XXII R.S.I., séance du 18.02.1975, Inédit.
9 LACAN J., Du «Trieb» de Freud et du désir du psychanalyste (1964), Ecrits, Seuil, Paris 1966. p. 851-854.
10 LACAN J., Kant avec Sade (1963), Ecrits, op. cit. p. 765-790.
11 FREUD S., L’organisation génitale infantile (1923), La vie sexuelle, PUF, Paris 1969, p. 113-116.
12 LACAN J., Le Séminaire livre IV La relation d’objet (1956-1957), Seuil, Paris 1994.
13 LACAN J., Subversion du sujet et dialectique du désir (1960), Ecrits, Seuil 1966, p. 793-827.
14 LACAN J., Le Séminaire livre IX L’identification (1961-1962) inédit.
15 LACAN J., Le Séminaire livre XX Encore (1973-1974), Seuil, Paris 1975.
16 LACAN J., Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école. Autres écrits, p. 243-259, Seuil, Paris 2001.
17 LACAN J., Le Séminaire livre XXI Les non dupes errent (1973-1974), inédit, séance du 11.12.1973.
18 LACAN J., Le Séminaire livre XXIII Le sinthome (1975-1976), Seuil, Paris 2005, cfr p. 22.
19 LACAN J., Le séminaire livre XXII RSI (1974-1975), inédit, séance du 11.2.1975.
20 LACAN J., Le Séminaire livre XXIII, Le sinthome, Seuil, 2005. Chapitre 9.
21 LACAN J., Le Séminaire livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bevue s’aile à mourre, inédit, séance du 16.11.1976.
22 SOLER C., Les invariants de l’analyse finie, Hétérité 5, Buenos Aires 2004, p. 113-121.

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