Le désir, impossible : l’obsessionnel, le mur et l’architecte

Texte prononcé lors de la cinquième soirée du Séminaire collectif de psychanalyse, Excentricités du désir, dans le cadre des activités du Pôle 9 Ouest à Rennes, le jeudi 25 mars 2021

 

Des personnes viennent nous trouver parce que ça ne marche plus ; parce qu’elles se donnent beaucoup de mal, beaucoup trop de mal pour se satisfaire[2]. Ce trop de mal sera pour Lacan la seule justification de notre intervention, puisque si on s’en mêle, c’est que nous avons l’idée qu’il y a des voies plus courtes[3].

En somme, elles viennent quand le désir arrive à l’heure de la vérité. « Ça veut dire : j’ai beaucoup désiré quelque chose, quoi que ce soit mais je suis là devant, je peux l’avoir, c’est là qu’il arrive un accident[4] ! » Ces « mésaventures du désir[5] » sont parfois un moment de réveil, moment dont « on ne se rendort pas nécessairement identique à ce que l’on était avant[6]. » Ces accidents, ces détours[7] nécessaires signalent dans notre pratique cette insistance nommée désir. Freud, puis Lacan, permettent de le penser comme une poussée inlassable et continue, plus ou moins entravée chez le névrosé. « Indompté, presse toujours en avant[8] ».

À partir de ces accidents du désir, le discours courant instaure toute une série de « mesures diététiques[9] » : mesures de prévention et de moindres satisfactions afin de préserver : du désir[10]. Mais voilà, il y a un problème majeur, puisqu’à un moment, « le désir est désirable[11] ». Il s’agit en effet de ceci : devant ce désir désirable, Lacan reconnaît deux positions du névrosé à l’endroit de son désir, celle de la lâcheté et celle du courage.

L’homme aux rats parle très vite de sa lâcheté, et Freud la repère à un double niveau : le premier dans le fait de « s’épargner le désagrément de demander », et le second dans celui d’exécuter son serment pour « s’assurer le repos face aux représentations de contrainte ». Cette lâcheté, Freud la corrèle au dialogue intérieur de l’homme aux rats, qui se laisse gouverner « par des événements fortuits, comme par des jugements de Dieu[12] ». Il s’en remet aux événements, dessinant combien cet impossible engagement constitue le fond de sa contrainte, et espérant finalement pouvoir s’en remettre à la décision de son ami viennois.

La lâcheté consistera au point même de l’engagement de son désir, de s’en remettre à l’Autre – à Dieu ou à sa femme –, et plus précisément à faire de la demande de l’Autre le leurre de sa propre orientation. À la lâcheté, opposons avec Lacan le courage du sujet ; courage comme façon de « jouer le jeu du désir » pour s’y retrouver. « Le problème est bien là quand il s’agit de la névrose[13] » : s’y retrouver.

Le fantasme sera quant à lui cette sorte de « béquille ou de corps étranger, quelque chose à l’usage[14] », dont la fonction sera de subvenir à « une certaine carence du désir », autrement dit à l’ « il n’y a pas d’objet du désir ». Notons d’abord que ce à l’usage pour qualifier le fantasme, s’oppose à la poussée constante du désir et indique le support qu’y trouve le sujet dans son rapport à l’objet. Un usage qui détermine cette façon dont ça tourne toujours. Ensuite, concernant cette carence du désir, les précédentes interventions de ce séminaire sont revenues sur la carence dans son rapport à la satisfaction et à l’objet. Freud le disait en d’autres termes : il n’y a pas de pulsion de perfectionnement. À l’appui du fantasme donc, l’ordre névrotique se maintient de trois modes de préservation du désir : désir prévenu pour la phobie, désir insatisfait pour l’hystérie, désir impossible pour l’obsession[15].

Les impossibles

La lecture de « La direction de la cure et les principes de son pouvoir » m’a permis d’entendre un point inaperçu jusque-là concernant l’excentricité du désir ; un décentrement de toutes les volontés conscientes, de tous les « je veux ». Ceci nous permet de maintenir un écart entre d’un côté les exigences du moi[16], les volontés conscientes, et de l’autre le désir. Une année de séminaire est entièrement consacrée à ce dualisme individu/sujet, prenant départ du moi dans la théorie de Freud. On l’oublie assez facilement, mais c’est Freud qui sort le sujet de l’ornière moïque héritée de la tradition philosophique. « Freud nous dit – le sujet, ce n’est pas son intelligence, ce n’est pas sur le même axe, c’est excentrique. […] Nous nous en tiendrons pour l’instant à cette métaphore topique – le sujet est décentré par rapport à l’individu[17]. »

J’en viens alors au désir impossible comme modalité de préservation du désir. Préservation, étant donné que dans la névrose, c’est toujours devant le désir de l’Autre[18] que le sujet a à soutenir son propre désir, avec toute l’angoisse que cela produit.

Concernant la modalité obsessionnelle, quel est le statut de cet impossible ?

Je commencerai par dire ce qu’il n’est pas : ce n’est ni désirer l’impossible, ni l’impossibilité de désirer. Ce n’est pas non plus l’impossible à dire, puisque le désir l’est pour tout sujet en raison de son incompatibilité avec la parole[19] : on le déduit du discours du sujet, en tant qu’il ne peut l’énoncer comme tel[20]. Le signifiant sera ce qui laisse à désirer comme tel. C’est l’axiome du séminaire sur le désir et son interprétation : le désir, c’est son interprétation.

L’obsédé, le mur et l’architecte

C’est à l’appui de la logique obsessionnelle que Lacan revient sur le fait qu’entre le désir du sujet et l’objet, il y a un mur. La phénoménologie obsessionnelle offre une grande variété de déclinaisons de ce mur, à considérer la série d’architectures dans laquelle l’obsessionnel s’enferme et souffre de son isolement. On pourrait débuter une série lacanienne des constructions obsessionnelles : labyrinthe, place forte, rempart, fortifications à la Vauban, architecture de contrastes. Il me semble que si Lacan s’appuie sur l’architecture pour parler de l’obsessionnel, ce n’est pas là simple hasard, mais bien, comme souvent, un exercice de style pour s’approcher de sa logique, où le style est analogue à l’objet.

À le suivre, chaque place forte obsessionnelle est unique[21], et quand bien même l’analyste disposerait de plans déjà relevés de ces architectures, cela ne lui serait d’aucune utilité. « Il faut avant tout, précise-t-il, posséder la combinatoire générale qui préside à leur variété sans doute[22], mais qui, plus utilement encore, nous rend compte des trompe-l’œil, mieux des changements à vue du labyrinthe[23] ». Trompe-l’œil et changements à vue mettent d’emblée l’accent sur la prévalence du registre imaginaire. Et quelle autre métaphore que le labyrinthe pour dire le rapport de l’obsessionnel à sa parole, labyrinthique ? Un labyrinthe qui change à vue et qui se reconstruit à partir des bouts de sens, d’histoires produits en séances. Cherchant à le suivre, on a de grandes chances de s’y perdre. Néanmoins, ces sinuosités verbales sont régulièrement attribuées, à tort, à des éléments de décor, à des comportements. Lacan les repères comme formes de façades.

Toutes ces fortifications doivent tout de même protéger un centre, car qui mettrait tant de cœur, de verve à l’ouvrage pour ne rien protéger ?

Ce point aurait très certainement intéressé Sébastien Le Preste de Vauban, ingénieur et architecte militaire que l’histoire retient pour ses constructions fortifiées – Saint-Malo, Port-Louis, Brest, Lille, etc… Lacan s’y réfère à plusieurs endroits et précisément à propos de l’obsessionnel qui emprunte sa stratégie à l’Ecole des fortifications. Fait suffisamment étonnant pour le souligner, pour Vauban, le principe de fortification ne visait pas à rendre impossible la prise d’une place forte ; aucun édifice militaire n’était imprenable pour lui. Son architecture visait à gagner du temps, autrement dit de balader l’autre, à l’occasion l’analyste, de le faire patienter, bref, de gagner du temps jusqu’à l’arrivée des renforts.

Toute sa vie, Vauban se sera défendu de parler[24] : « J’exécuterai toujours avec joie ce qui […] plaira [au Roi] de m’ordonner, quand je saurai même y devoir perdre la vie ». Comme dévoué serviteur de Dieu le Père, Louis XIV, il attendait seulement en retour quelques honneurs, au mieux, être entendu. Tragiquement, ce Père resta sourd à la présentation de l’ultime ouvrage de Vauban, dans lequel il contestait la politique fiscale du Roi et faisait ses propositions, ce qui plongea Vauban dans des rhuminations mortelles, avec un h. La logique de sa mort mériterait de s’y reporter plus en détail.

Le cirque

Retiré au sein de sa place forte, de sa bulle transformée en véritable piège imaginaire[25], l’obsessionnel attend ; il observe son monde et compte les points. Mieux, dit Lacan, il « arrange les jeux du cirque entre les deux autres (le petit a [semblable] et le Moi, son ombre)[26] ». « Il envoie son moi sur le champ de bataille[27] », précise Michel Sylvestre. Les jeux du cirque font référence à ceux du cirque romain, ce grand espace ouvert et public dans lequel se déroulaient courses de chars et de chevaux, combats de lutte, pugilat, danses guerrières. Comme souvent chez Lacan, cette référence implicite permet de saisir pourquoi il évoque juste avant la loge impériale de l’obsessionnel, qui dans le Circus Maximus[28] de Rome, le très grand cirque, portait le nom de pulvinar et comportait la spécificité architecturale d’être reliée à la résidence de l’Empereur, lui évitant d’en sortir, au cas où… De la loge, c’est bien le sujet divisé, et non pas le moi qui regarde ce qui se passe dans le stade.

Hors des jeux

Cette loge représentera alors son alibi, au sens étymologique de l’ailleurs : le sujet est ailleurs, hors des jeux du cirque. Il n’est pas dans le coup, reste en retrait, à la différence de l’hystérique, qui elle se fait l’enjeu[29].

Je cite Lacan : « L’obsessionnel est quelqu’un qui n’est jamais véritablement là où quelque chose est en jeu qui pourrait être appelé son désir. Là où il risque le coup, apparemment, ce n’est pas là qu’il est. Du $, de la disparition du sujet au point d’approche du désir, il fait, si l’on peut dire, son arme et sa cachette. Il a appris à s’en servir pour être ailleurs. Ceci, il ne peut le faire qu’en déployant dans le temps, qu’en temporalisant cette relation, qu’en remettant toujours au lendemain son engagement dans le vrai rapport du désir[30]. »

Un écart se creuse entre le fantasme et l’acte : ça tourne toujours court au moment précis où il faudrait Y aller. En quoi ? En ce que l’acte est toujours pour le sujet un moment de mise à l’épreuve. Ecart recouvert par autant de spéculations, de ruminations, de calculs, de serments et d’auto-promesses, voire de projets de départ. Au point donc de l’engagement de son désir, que l’angoisse indique, il rebroussera chemin, projettera de rentrer ou de partir (fuite obsessionnelle), ou prendra appui sur l’image idéalisée d’un petit autre (grand frère, ami tout proche, maître), auquel il emboîtera le pas, tout en protestant.

Cela constitue sa position d’attente : « dans l’incertitude du moment où arrivera la mort du maître, il attend[31] ». Son tragique, c’est qu’à la fois l’autre lui donne cet appui nécessaire, mais constitue également un obstacle majeur à la réalisation de son désir. Demain, une fois l’Autre mort, je pourrai y aller, oui, j’attends le bon moment. Bien sûr le moment ne vient pas, puisqu’il y aura toujours un nouveau maître derrière lequel se remparder. Il s’agit là de l’affinité de cette structure au temps ; au temps d’après, à demain, autrement dit cette procrastination dressée devant l’engagement du désir. « Il est dans le moment anticipé, poursuit Lacan, de la mort du maître, à partir de quoi il vivra, mais en attendant quoi il s’identifie à lui comme mort, et ce moyennant quoi il est lui-même déjà mort[32]. »

Gentil, très très très gentil

Sur le versant de son moi, l’obsessionnel s’efforcera de tromper le maître par « la démonstration des bonnes intentions manifestées dans son travail[33] ». « On sait, souligne Lacan, la note de travail forcé qui chez ce sujet enveloppe jusqu’à ses loisirs[34]. » Ainsi, n’allons pas trop vite à dire que l’obsessionnel n’engage rien, bien au contraire : « il fait ses preuves[35] », témoignant de sa bonne volonté par autant d’« attitudes séductrices[36] ». Il est gentil, très très très gentil, appliqué. Son moi constitue « ce dans quoi le sujet s’organise pour subsister comme désir, pour n’être pas la place de ce désir, pour être abrité du désir de l’Autre comme tel[37]. » Lacan invite les analystes à reconnaître ses attitudes et à les désigner[38] comme temps second, conséquence de motions de haine comme dirait Freud. Se rendre aimable ou bien sauver l’Autre ; oui, mais après l’avoir soi-même fantasmé mort, ou poussé dans le précipice.

Pariant sur son fantasme, l’obsessionnel se rend aimable. « C’est que ce qu’il entend que l’on aime, c’est de lui une certaine image[39]. » Il se donne à l’autre au point parfois de s’imaginer que l’autre puisse ne pas le reconnaître s’il montrait vraiment qui il était[40]. Ce sont là toutes les souffrances qui s’articulent comme défaut de reconnaissance, voire dépersonnalisation. Cet autre dont il parle, c’est sa doublure, cette image idéale de lui-même qui, du même coup, souligne combien le moi est un objet pour le sujet. Affairé qu’il est à entretenir cette doublure, comme on dit au cinéma, le sujet du désir reste dans sa loge.

L’obsessionnel veut bien attendre, renoncer à la jouissance, mais ne veut aucunement perdre la face, ni même perdre quoi que ce soit. Pour saisir davantage cela, arrêtons-nous sur le rapport de l’obsessionnel à son conjoint.

L’obsessionnel et son conjoint

Commençons par cette question : « Que peut vouloir dire, pour nous analystes, ce terme de conjoint[41] ? », lance Lacan. Non pas les conjoints des analystes, mais comment appréhender ce petit autre élu ? Il sera le lieu privilégié de l’articulation de la demande ($<>D), la demande à et de l’Autre. C’est aussi ce lieu où on la boucle sur toute une série de choses, jamais sans douleur, précise Lacan. Ces petites choses viendront alimenter toute la série des reproches faits à son partenaire.

Que se passe-t-il alors entre l’obsessionnel et son conjoint ? « L’obsessionnel s’emploie à détruire le désir de l’Autre[42] ». Et comment ? Par ses demandes incessantes, ses « sourdes attaques », cette « usure permanente » qui aboutit chez le conjoint à l’abolition, à la dévaluation, à la dépréciation de ce qui est son propre désir. Par conséquent, par ses demandes, l’obsessionnel détruit ce qu’il y a de désirant en l’Autre, s’épargnant ainsi le rapport angoissant à la question : Que me veut-il ? « Pour couvrir le désir de l’Autre, l’obsessionnel a une voie, c’est le recours à sa demande[43]. »

À partir de ces demandes, Lacan revient sur l’enfance de l’obsessionnel et s’arrête spécifiquement sur leur nature : parmi tous les enfants qui passent leur temps à demander, celles de l’obsessionnel sont vécues comme insupportables. « Il est tannant comme on dit. » Ce qui fera alors la spécificité de ses demandes ne sera pas tant ce qui est demandé comme objet imaginaire, que le style, la façon de demander, autrement dit un certain rapport au signifiant et à la parole. L’obsession est toujours verbalisée comme destruction de l’A/autre (faire mal à l’Autre par des pensées) devant cet A/autre qui pourrait le pousser à déclarer sa flamme, autre nom du désir.

Il y aurait tant à dire sur la variété des précautions verbales dans leurs rapports à l’annulation du désir. Pensons à l’indécision (le célèbre « comme tu veux »), mais aussi à ce qui m’est apparu au cours d’une discussion avec Rossella Tritto, ce que disent ces sujets qui pâtissent d’être le « bon copain », je me permets, le « psycopain », et qui témoignent d’un certain art, d’une certaine facilité à se mettre à la place de l’autre, dans la disposition moïque de l’empathie. Du lieu de cette sympathie amicale, il dispense de bons conseils, voire il ira jusqu’à décider pour l’autre. Le fameux : « moi, si j’étais à ta place ».

Toutes ces précautions verbales et les déclinaisons des grammaires de la nécessité (« il faut que », « je dois »), donnent la texture particulière du discours obsessionnel et ne facilite guère notre intervention, au point que la suspension de la séance en devienne un élément dont le sujet « calcule l’échéance pour l’articuler à ses propres délais, voire à ses échappatoires, comment il l’anticipe en la soupesant à la façon d’une arme, en la guettant comme un abri[44] ». Ces suspensions, autrement dit les coupures, introduisent une ponctuation dans le texte du sujet et permettent de fixer le sens, de le renouveler ou de le bouleverser[45], précise Lacan. Ponctuer le texte obsessionnel ressemble parfois à un vrai sport de combat.

L’obsessionnel et ses préventions

Alors je conclus provisoirement sur ce que ces constructions protègent : constructions moïques au sein desquelles le sujet désirant se calfeutre. Les remarques de Lacan à l’endroit des constructions de son monde imaginaire, ainsi que de son moi, dessinent tout un travail autour de la prévalence de l’imaginaire chez l’obsessionnel, et de sa fonction.

Au sein de cette place forte, Serge Leclaire loge ce qu’il nomme un « sanctuaire ». Il écrit : « C’est l’endroit édénique de plusieurs fantasmes, le séjour merveilleux des voyages imaginaires, le sanctuaire qui est au cœur des multiples enceintes fortifiées, celui qu’on ne peut violer qu’en risquant la mort. » Rossella Tritto m’indiquait très justement combien le sanctuaire était ce lieu où sont conservées les images saintes, sacralisées, non profanées ; en somme des images pleines, des images qui ne portent la marque de la castration. Serait-ce alors de la profanation de cette image que l’obsessionnel se défend, se protégeant de l’angoisse au prix de son fantasme ? C’est un point sur lequel nous pourrons peut-être échanger.

En pensant aux chemins de ronde obsessionnels, me revenait un couple de l’Odyssée : Charybde, ce gouffre engloutissant à l’appétit vorace, et Scylla, cette grotte d’où retentit le cri qu’on ne peut combattre. Charybde et Scylla, deux personnifications féminines de la mythologie, que l’on trouvait de part et d’autre de l’étroit détroit séparant la péninsule italienne de la Sicile, le détroit de Messine. Guère hospitalières, elles représentent deux dangers mortels menaçant le navigateur au moment du passage de ces deux écueils, ces deux murailles de l’impossible. Cette analogie vaut ce qu’elle vaut : il y a, me semble-t-il, un passage redoutable, deux dangers qui menacent l’analyste marin dans la direction des cures d’obsessionnels : l’engloutissement par les flots de paroles et les joutes agressives. Naviguant, il s’agit d’éviter de tomber de Charybde en Scylla : ni faire le mort, au risque d’être englouti par les flots de paroles, ni opter pour la surenchère moïque dans une lutte imaginaire, où la grenouille voudra se faire plus grosse que le bœuf[46] .

Devant tout le travail fourni par l’obsessionnel, il s’agira de présenter une certaine indifférence, quelque dédain, souligne Lacan à propos de l’un de ces patients qui discourait sur l’art de Dostoïevski : « La résistance du sujet peut s’en trouver absolument déconcertée[47]. » De cette déconcertation du moi, Lacan précise qu’elle n’est pas uniquement réservée à la technique psychanalytique. On la repère ailleurs comme moyen de révélation du sujet dans certaines écoles extrême-orientales[48]. Actes du psychanalyste qui visent ce point excentrique que j’aurai essayé de cerner ce soir, plutôt que d’analyser les résistances. C’est là l’une des excentricités de ceux qui lisent Lacan après Freud, et qui s’en dés-orientent afin de décentrer le travail analytique de toute conception de l’ego.

[2] Lacan fera la différence entre se satisfaire de et satisfaire à, pour indiquer ce qui satisfait au principe du plaisir et ce qui s’en différencie. Le désir comme tel sera franchissement de ce seuil du principe du plaisir, dans LACAN J., Le Séminaire Livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, transcription de Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, [1964] 1973, p.32.
[3]  Ibid., p.151.
[4] LACAN J., Le Séminaire Livre XIV, La Logique du fantasme, transcription critique et commentée de Michel Roussan, Paris, [1966-1967] 2017, p.297.
[5]  LACAN J., « Du Trieb de Freud », dans Écrits, Paris, Seuil, p.853.
[6] SYLVESTRE M., « Structure lacanienne de la névrose obsessionnelle », dans Revue Nationale des Collèges Cliniques du Champ Lacanien, n°1, Mars 2002, p.143.
[7] « Le désir a un caractère paradoxal, déviant, erratique, excentré, voire scandaleux » dans LACAN J., « La signification du phallus », dans Écrits, op.cit., p.690.
[8]  FREUD S., Au-delà du principe du plaisir, Paris, PUF, [1920] 2010, p.42.
[9] LACAN J., Le Séminaire Livre XIV, La Logique du fantasme, transcription critique et commentée de Michel Roussan, op. cit., p.297.
[10] Ibid.
[11] Ibid., p.297.
[12] FREUD S., « L’homme aux rats, remarques sur un cas de névrose de contrainte », dans Cinq psychanalyses, Paris, PUF, p.313.
[13] LACAN J., Le Séminaire Livre XIV, La Logique du fantasme, transcription critique et commentée de Michel Roussan, op. cit., p.299.
[14] Ibid., p.302.
[15] Ibid., p.302.
[16] « Le seul principe certain à poser et d’autant plus qu’il a été méconnu, est que la psychanalyse est constituée comme didactique par le vouloir du sujet, à mesure même de l’approche du désir qu’il recèle », dans LACAN J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, p.234.
[17] LACAN J., Le Séminaire Livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique, transcription de Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, [1954-1955] 1978, p.17.
[18] LACAN J., Le Séminaire Livre VI, Le Désir et son interprétation, Paris, La Martinière, [1958-1959] 2013, p.505.
[19]  LACAN J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », dans Ecrits, op. cit., p.641.
[20] Colette Soler écrit « Désir c’est le nom de ce qui est indicible dans la parole », SOLER C., « Le désir attrapé par… », dans Revue Champ lacanien, 2015, n°16, p.19.
[21] « Les sujets d’un type sont donc sans utilité pour les autres du même type. Et il est concevable qu’un obsessionnel ne puisse donner le moindre sens au discours d’un autre obsessionnel. » dans LACAN J., Autres écrits, p. 557. & « Un obsessionnel ne peut donner le moindre sens au discours d’un autre obsessionnel », dans LACAN J., Le Séminaire Livre XXI, Les Non-dupes errent, inédit, Leçon du 2 novembre 1973.
[22] Sur ce point, cf. FREUD S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, [1926] 2011, p.33.
[23] LACAN J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », op.cit., p.630.
[24] « J’ose présumer qu’il me sera permis de parler de moi pour la première fois de ma vie. »
[25] « Cage narcissique », dans LACAN J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », dans Ecrits, Paris, Seuil, p.304.
[26] LACAN J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », op. cit., p.630.
[27] SYLVESTRE M., « Structure lacanienne de la névrose obsessionnelle », op. cit., p.143.
[28] On trouve également dans les plans du Circus Maximus la place forte, ainsi que les architectures extérieures de façades.
[29] « C’est là l’une des fonctions fondamentales du sujet hystérique dans les situations qu’elle trame – empêcher le désir de venir à terme pour en rester elle-même l’enjeu », dans LACAN J., Le Séminaire Livre VI, Le Désir et son interprétation, op. cit., p.505.
[30] Ibid. p.506.
[31] LACAN J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », op. cit., p.313.
[32] Ibid., p.313
[33] Ibid., p.314 & LACAN J., Le Séminaire Livre V, Les Formations de l’inconscient, transcription de Jacques Alain Miller, Paris, Seuil, [1957-1958] 1998, p.418.
[34] LACAN J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », op. cit., p.314.
[35] LACAN J., Le Séminaire Livre VI, Le Désir et son interprétation, op. cit., p.506.
[36] LACAN J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », op. cit. p.630.
[37] LACAN J., Le Séminaire Livre VI, Le Désir et son interprétation, op. cit., p.511.
[38] Ibid., p.506.
[39] LACAN J., Le Séminaire Livre X, L’Angoisse, transcription de Jacques Alain Miller, Paris, Seuil, [1962-1963] 2004, p.373.
[40] « Le maintien de cette image de lui est ce qui attache l’obsessionnel à maintenir toute une distance de lui-même qui est justement ce qu’il y a de plus difficile à réduire dans l’analyse, dans LACAN J., Le Séminaire Livre X, L’Angoisse, op. cit., p.373.
[41] LACAN J., Le Séminaire Livre V, Les Formations de l’inconscient, op. cit., p.468.
[42] Ibid., p.468.
[43] LACAN J., Le Séminaire Livre X, L’Angoisse, op. cit., p.339.
[44] LACAN J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », op. cit., p.313.
[45] Ibid., p.314.
[46] « Le grand risque, écrit Michel Sylvestre, étant que l’analyste, lui aussi, y trouve sa place et y demeure figé comme au musée Grévin. » dans SYLVESTRE M., « Structure lacanienne de la névrose obsessionnelle », op. cit.
[47] LACAN J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », op. cit., p.315.
[48] Ibid.

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