La dépression par réciprocité

Article publié dans la revue PLI n° 4 (Revue de psychanalyse de l’EPFCL-France pôle Ouest) à partir d’une intervention prononcée le 29 novembre 2008 à Rennes dans le cadre du Collège de Clinique Psychanalytique de l’Ouest.

 

« Le cortège passait et j’y cherchais mon corps
Tous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même
On me bâtit peu à peu comme on élève une tour »
Apollinaire – Cortège – Alcools

 

Ici avec Apollinaire, détachons l’homme d’une immédiateté naturelle, d’une conscience de soi qui lui serait propre et volontaire. Pour répondre à  la question du « qui suis-je ? », le sujet n’est pas autonome, « les autres m’amènent un à un les morceaux de moi-même ». Ainsi « ce n’est pas du  monde extérieur qu’on manque, c’est de soi-même » dira Lacan dans le séminaire L’angoisse[1].

Ce manque de soi est de toujours. Une « détresse originelle »[2] marque d’emblée le petit d’homme. Mais il y aura le miroir, cette première expérience réparatrice ou orthopédique[3]. L’enfant s’y voit dans son intégralité, l’image est unifiante et ce moment originaire, mythique de la naissance du sujet. L’enfant se voit lui et il verra l’autre qu’il prendra pour lui-même dans ce moment d’apprentissage de sa forme. Réciprocité du moi d’avec l’autre dans ce cortège des hommes ; pas de « tour » de soi-même sans l’autre, d’autant qu’il est là dans cette extrême dépendance à l’autre du soin, du dire ou de l’expérience. L’enfant était dans l’impuissance et le voilà jubilant devant son image spéculaire dans le miroir. C’est la jubilation d’une totalité nouvelle[4]. Un  « triomphe imaginaire »[5].

Notre proposition sera d’interroger la dépression à partir de cette  jubilation initiale. La dépression serait-elle l’envers d’une jubilation oubliée ?

La jubilation est-elle éphémère et la dépression le destin ?

Pourtant l’adulte connaît aussi ces moments de joie quand il est dans l’assurance d’un bel accomplissement,  professionnel, relationnel ou générationnel, une descendance par exemple.

A chaque fois que l’œuvre accomplie peut lui donner la même assurance que celle du miroir. C’est joyeux et à juste titre, pourquoi ne pas se réjouir du travail réussi ou de l’œuvre accomplie ? Ce qui fait problème n’est pas la jubilation en soi, mais la raison de cette jubilation c’est-à-dire l’idée sous-jacente de la totalité. La dépression  comme la jubilation est alors l’expression opposée d’une même cause illusoire, l’idée de la totalité. L’imaginaire humain d’une totalité unifiée comme d’un accomplissement définitif est une fiction. Ça n’est pas que l’image soit fausse, c’est que l’image n’est pas pleine. Ça n’est pas que l’imaginaire soit à rejeter, c’est qu’il n’est pas autonome. L’imaginaire ne peut être conçu seul car il est noué au symbolique et au réel. Et ces trois consistances R, S, I, sont équivalentes, aucune ne domine l’autre et elles sont nouées de façon borroméenne autour d’un trou[6].

Le manque de soi est de structure, et l’oublier, s’il permet des moments de jubilation, expose également le sujet aux affects dépressifs. C’est une manière, nous semble-t-il, d’entendre Sidi Askofaré quand il situait  la dépression entre narcissisme et vérité[7].

Alors, nous prendrons un témoignage littéraire, une histoire racontée, la sienne peu fictionnalisée et qui n’a pas permis à son auteur, Sorj Chalandon, de sortir d’un revers dépressif. Ce roman est toute l’histoire d’un investissement imaginaire de l’autre en complément de soi-même, comme on les rencontre parfois dans les fortes amitiés. L’amitié peut être ainsi jubilatoire quand le lien avec l’autre dit mieux que soi ce que l’on est, dans une réciprocité maintenue. Mais l’amitié quand elle est toute, expose à la trahison comme l’image au trou. Et c’est le cas. L’auteur dépressif que nous avons rencontré a tenté sans succès d’expulser la douleur de la trahison dans un livre qu’il dit « accidentel ». Accidentel comme l’est, au fond, tout investissement imaginaire.

Et le titre du roman Mon traitre  perpétue d’emblée la confusion imaginaire quand l’auteur continue de  s’approprier pour soi la traîtrise de l’autre.[8] Pourtant le roman est touchant et la sincérité de la confidence nous permet d’entrevoir le point de rupture logique qui engendrera la dépression. Sorj Chalandon  est journaliste,  il fut le correspondant de guerre en Irlande, pour le quotidien Libération, pendant plus de 30 ans. Pendant toutes ces années il s’y implique sur le plan humain et professionnel, prenant parti pour les revendications républicaines indépendantistes. Il y rencontre en 1977 Denis Donaldson, éminent activiste de l’IRA,  responsable militaire.   C’est le début de trente ans d’amitié qui bouleversent  la vie du journaliste  et lui donnent la couleur de l’Irlande.

Elle fut brisée net le 17 décembre 2005. La guerre est finie, l’IRA a déposé les armes, le processus de paix est en cours et ce jour là à Dublin,  Donaldson, au cours d’une conférence de presse, avoue publiquement avoir trahi le Mouvement républicain depuis 1981. Précisons que c’est un aveu forcé puisqu’il est « donné » par les anglais au cours du processus de paix sous la forme « mais chez vous il y avait un traitre ». Traîtres du traitre dans une parfaite continuité.

Effroi

Quelques mois plus tard en avril 2007, Denis Donaldson  sera assassiné, comme c’était pressenti ou annoncé. Avant la trahison, le livre témoigne de cette amitié jubilatoire de trouver dans l’autre son complément. Ainsi la rencontre avec Donaldson est celle de la réciprocité des hommes quand il s’agit d’ajuster le bon usage de l’organe ou comment pisser toute la bière en épargnant les pieds.

Et puis il y a la guerre civile, idéalisée, avec cette filiation par les héros pour tous les activistes. De James Connolly, fusillé sur sa chaise en 1916, et l’on frissonne tous les ans à Pâques, date anniversaire de la prise de la grande poste de Dublin, à Bobby Sands, mort en mai  1981 à la prison de Long Kesh après 40 jours de grève de la faim. Margaret Thatcher n’aura pas cédé.

Ce sont des guerres qui ont tout pour durer, près de cent ans, du fait d’être justifiées, dit-on. Elles ont une cause. Ce sont les guerres où l’habitant même, peint son mur en blanc pour qu’aucun soldat anglais ne soit dans l’ombre et que la lueur fasse qu’aucun n’en réchappe. D’autres guerres ailleurs, vivent de l’ombre où l’on fait ses saloperies,  et n’auront peut-être pas autant de longévité. La guerre d’Irlande dure et, de cette nouvelle appartenance à une guerre juste, Chalandon s’envisage  différemment. Il est « quelqu’un en plus », dit-il, « car c’est…un autre monde, une autre vie, d’autres espoirs. » Et puis il y a le corps. Disons qu’il aime l’Irlande comme on aime avec son corps. Il l’aime du bout des sens, la saveur des terres noires, la rondeur de la bière, la musicalité des verts éternels.

Ainsi l’on constate les différents niveaux où s’effectue la complétude du sens et des sens jusqu’à la trahison qui fera volatiliser l’illusion imaginaire et sa jubilation. Le roman répond à ce vol en éclats, sa raison est essentiellement thérapeutique, cathartique dira-t-il. Ecrire permet de faire exister une scène qui n’a pas eu lieu dans la réalité, et qui lui manque, car cette scène restaurerait  l’intégralité de l’image. Cette scène inventée est une rencontre ultime avec Donaldson qui lui livrerait le sens de la trahison et puis le regard. Le roman obéit ainsi au trait pulsionnel: « il fallait que je le voie » pour savoir si l’on perd « son éclat après avoir trahi? Est-ce que les yeux sont plus sombres ? … Reconnaît-on un traitre à son regard ? ». Si le roman obéit à cette exigence d’inventer la rencontre en tant que manquée, il ne saura pas pour autant écrire la réponse à sa question. Le roman échoue, l’image décidément restera trouée. La qualité de ce roman est d’interroger notre histoire avec l’autre, notre rapport au semblable et ses limites. L’autre est source des grands plaisirs de l’existence, de la jubilation historique à l’amitié ou l’amour, de l’acquisition des savoirs (cf. le sophisme des trois prisonniers de Lacan) et du partage des expériences.

Indispensable autre

Mais simultanément notre acharnement à trouver du semblable est le pire des choix. C’est dans ce sens que la dépression ouvre à la fois à des questions simples et à d’autres plus vertigineuses. La question simple est de savoir si la psychanalyse peut soigner la dépression. C’est simple parce que logique, la psychanalyse soigne parce qu’elle  permet de passer du discours généraliste à l’à-propos. Elle permet de s’affranchir de l’impasse du tout réciproque.

Le sujet dépressif a-t-on dit, est affecté par l’idée de la totalité sous la forme « j’ai perdu quelque chose ou quelqu’un qui était tout pour moi ». Prendre la parole est, a priori et logiquement, thérapeutique car la parole est ce qui permet de décompléter l’illusion imaginaire du tout.

Dire, ça n’est jamais tout à fait ça, et d’autre part le langage permet la réduction vers une formulation plus précise qui serait ici : «  quel type d’objet était donc cet homme pour lui ? » On passe là, de la dilution généraliste de la dépression, qui maintient le sujet dans une confusion réciproque d’avec l’autre,  à la précision d’un propos singulier. S’essayer soi-même à son propos est l’exigence éthique de la psychanalyse qui nous évoque également le conseil impérissable  de Montaigne : « Le glorieux chef-d’œuvre de l’homme, c’est de vivre à propos »[9]. « Vivre à propos » est chez Montaigne cette longue méditation sur soi, s’essayer soi-même par l’écrit en dehors de la maîtrise et la prééminence d’un savoir préexistant et généraliste.

Contrer l’évidence généraliste du tout pour ramener le sujet à son propos est une orientation essentielle surtout quand la  psychiatrie se perd de ne traiter les symptômes qu’en série pour s’ils soient redevables d’une molécule pour tous. Proposons, à l’occasion, que la psychiatrie cesse d’être clinique lorsqu’elle  cesse d’être à propos.

Mais si la psychanalyse en tant qu’elle diffère de la psychiatrie,  ramène le sujet à son propos, elle ne s’arrête pas là et la difficulté non plus. Se posent alors des questions plus vertigineuses.

Etre analysant est un métier, disait Lacan dans le séminaire sur l’Acte analytique.  C’est une bizarrerie de parler de métier et pourtant c’est ce qui rend compte de la nécessité de la répétition du même geste. Un métier c’est ça. Le geste est ici celui du dire encore et encore dans la répétition  du même. La psychanalyse est ce dispositif tout à fait singulier et paradoxal d’en passer par cette répétition pour viser la différence radicale. La différence ou l’hétérogène à soi-même est la visée ultime de la psychanalyse. Chercher l’ailleurs en soi.

Passer du semblable au différent

Passer du semblable au différent est la chose la plus difficile qu’il soit. Parce que ce point de différence nous est insu et que notre pente va vers le semblable. Nous vivons avec les mêmes quand bien même on change parfois, en tout cas on préserve l’entre-soi ; nous faisons et comprenons à peu près toujours la même chose, et si nous nous lançons dans des actions dites nouvelles, c’est souvent au nom d’un  idéal qui nous ressemble. Sauf les moments uniques de création, nous organisons le plus souvent notre vie en gommant  le différent, le désaccord, le discordant. Nous faisons ainsi beaucoup d’efforts pour écraser notre propre différence, pour rester en harmonie avec soi et l’autre. La différence est chose difficile car elle décomplète, elle renvoie au manque de soi radical et inextricable que Freud appelait la castration. Cette acceptation est l’enjeu du mouvement et de l’ouverture.

De l’Irlande en guerre et d’une amitié trahie au divan de sa propre discordance, accueillons  pour conclure Edouard Glissant, géant antillais et philosophe de la Relation, qui justement  ne confond pas les identiques et préserve les différents. Ainsi la créolisation, qui pense la mixité des langues et non pas le mélange. « Dans la créolisation plus aucune des composantes ne se dissout dans les autres qui se seraient instituées plus puissantes et agressives ». Comment penser qu’il n’y aurait pas eu là le rouleau compresseur de l’homogénéisation des peuples, de l’uniformisation en des semblables ? Il y a eu  résistance au métissage. Le métissage fut inconcevable du fait du protestantisme, du puritanisme et de la violence de l’esclavage. Un réel inassimilable. « Les africains déportés dans les bateaux négriers ont défait les cloisonnements du monde…ils sont entrés dans la puissance étasunienne comme un de ses fondements mais aussi comme un de ses manques ».

Edouard  Glissant  pense le monde dans l’ouverture de la diversité. Car si l’on se maintient dans l’exigence du semblable, on construit les murs, ces « murs qui menacent tout le monde de l’un et l’autre coté de leur obscurité ». Alors « nous croyons dans le monde brassé, multiple… et de relation c’est-à-dire de résistance implicite à l’homogénéité, même si c’est dans l’obscur et le méconnu »[10].

On y rejoint la beauté comme « le point où les différences s’accordent et non des semblables qui s’harmonisent ». Les mots de cette œuvre immense volent, renversent les  usages du même et du semblable, les verticalités orgueilleuses et les certitudes closes. Ces mots là parlent d’inachèvement, d’impensable, d’inextricable, d’imprévisibilité, de tremblement,  et de poétique…[11]

 

[1] LACAN  J., Le séminaire Livre X, L’angoisse, Seuil, p. 140.
[2] LACAN  J., Quelques réflexions sur l’ego, in Coq Héron n° 78.
[3] LACAN  J., L’agressivité en psychanalyse in Les Ecrits, Seuil, p. 113.
[4] Ibid.
[5] LACAN  J., Le stade du miroir, in Les Ecrits p. 93.
[6] LACAN  J., Le Séminaire Livre XXII, R.S.I. Seuil, Paris, 2005.
[7] ASKOFARE S., Conférence à Rennes, mai 2009, inédit.
[8] Lacan dans le Séminaire L’Ethique de la psychanalyse n’encourage nullement la tolérance à l’endroit de la trahison ni une quelconque confusion avec le traitre : « Quelque chose se joue autour de la trahison, quand on la tolère, on cède au point de rabattre ses propres prétentions… nous renonçons à notre propre perspective… parce que ni l’un ni l’autre, et sans doute pas moi, nous ne valons mieux, alors rentrons dans la voie ordinaire… franchie cette limite où je vous ai lié le mépris de l’autre et de soi-même il n’y a pas de retour. »
[9] MONTAIGNE M., Les Essais III 13.
[10] GLISSANT E., « L’intraitable beauté du monde, adresse à Barack Obama » janvier 2009.
[11] GLISSANT E., Philosophie de la relation, Gallimard, mars 2009.

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