Du délire de jalousie dans l’érotomanie ?

Intervention lors d’une journée d’étude du CCPO « envie et jalousie » à Rennes le 06/05/2017

 

Cette question s’oriente autour du film À la folie, pas du tout, réalisée par Lætitia Colombani en 2002.

Pour reprendre brièvement le synopsis du film, c’est l’histoire d’une jeune femme, Angélique, interprétée par Audrey Tautou, qui rapporte les débuts d’une histoire sentimentale idyllique qu’elle vit avec un homme. Cet homme, Loïc, joué par Samuel Le Bihan est médecin et voisin d’Angélique. Seul petit Hic, il est marié, mais cela ne dérange pas Angélique car elle sait qu’il va quitter sa femme sous peu de temps. Tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes pour angélique qui devient obnubilé par Loïc, sa vie s’oriente exclusivement autour de cet homme, même si celui-ci met du temps à quitter sa femme, mais pas d’inquiétude, ça va arriver. Sauf que Angélique apprend que Rachel, la femme de Loïc est enceinte, Angélique est alors persuadé que Rachel a fait en sorte de tomber enceinte pour éviter que Loïc vienne la retrouver.
C’est précisément sur ce temps imaginaire du film que se pose la question qui oriente ma réflexion aujourd’hui. Dans cet instant du film la relation n’est plus duelle, car nous entendons qu’avant la femme du médecin n’existe pas vraiment pour Angélique. Mais lorsque Rachel est enceinte, une autre dynamique se met en place, il y a une tierce personne qui vient contrecarrer la relation imaginaire d’Angélique avec Loïc.

Reprenons dans un premier temps le concept d’érotomanie avant d’aborder celui du délire de jalousie. Il nous faut repartir de ce que Freud a pu écrire à propos de Schreber et des délires paranoïaques, « Nous considérons donc que ce fantasme de désir homosexuel : aimer un homme, constitue le noyau du conflit dans la paranoïa de l’homme[1] ».
Il propose plusieurs déclinaisons autour de la régression libidinale dans la structure même du délire que Lacan reprend dans sa thèse, il « fait la remarque que les différents thèmes du délire dans la paranoïa peuvent se déduire, d’une façon en quelques sorte grammaticale, des différentes dénégations opposables à l’aveu libidineux inconscient suivant : « Je l’aime lui » (objet d’amour homosexuel, que Freud met en avant dans la citation précédente).
La première dénégation possible : « Je ne l’aime pas. Je le hais », projetée secondairement en « Il me hait », donne le thème de persécution. Cette projection secondaire est immédiate dans la phénoménologie propre de la haine. (Pour Freud, le persécuteur n’est jamais qu’un homme auparavant aimé).[2]
La seconde dénégation possible : « Je ne l’aime pas. C’est elle (l’objet du sexe opposé) que j’aime », projetée secondairement en « Elle m’aime », donne le thème érotomaniaque. Ici la projection secondaire, par laquelle l’initiative amoureuse vient de l’objet, nous semble impliquer l’intervention d’un mécanisme délirant propre, que Freud laisse dans l’obscurité.
La troisième dénégation possible : « Je ne l’aime pas. C’est elle qui l’aime », donne, avec ou sans inversion projective, le thème de jalousie »[3]. (Je ne l’aime pas. C’est lui qui l’aime)
La quatrième dénégation nous concerne moins aujourd’hui mais elle se formule ainsi « Je ne l’aime pas. Je n’aime personne. Je n’aime que moi »[4], qui serait le thème de la mégalomanie, mais nous pouvons quand même noter une proximité possible avec le thème de l’érotomanie.
Les quatre dénégations peuvent se retrouver ensemble, l’une n’exclue pas les autres. Si nous reprenons Lacan à propos d’Aimée « Le délire qu’a présenté la malade Aimée présente la gamme presque au complet, des thèmes paranoïaques. Thèmes de persécution et thèmes de grandeur s’y combinent étroitement. Les premiers s’expriment en idées de jalousie, de préjudices, en interprétations délirantes typiques. […] Quant aux thèmes de grandeur, ils se traduisent en rêves d’évasion vers une vie meilleure, en intuitions vagues d’avoir à remplir une grande mission sociale, en idéalisme réformateur, enfin en une érotomanie systématisée sur un personnage royal »[5].

L’érotomanie

Dans l’érotomanie, la conviction délirante du sujet est d’être aimée par une personne le plus souvent d’un rang social plus élevé que le sien. L’initiative vient de l’autre, il s’est déclaré imaginairement pour le sujet et c’est, cet autre qui aime le plus, voir seul. Ça nous ouvre la question, est ce qu’un sujet érotomane est dans l’obligation de répondre à la demande d’amour de l’objet ? De plus, est-ce que la construction délirante du sujet érotomane est une tentative de pacifier la demande de l’Autre via l’amour et non la haine ?
Le sujet aimé est ressenti par le sujet psychotique comme l’initiateur et le protagoniste de la relation, qui est plutôt du type idéalisée (romantique et spirituelle) que réellement sexuelle.
La seconde dénégation possible : « Je ne l’aime pas. C’est elle (l’objet du sexe opposé) que j’aime », projetée secondairement en « Elle m’aime ».
Clérambault à partir de 1920, commence à décrire le phénomène d’érotomanie, notamment dans Délire de persécution et érotomanie » en 1920, Délires passionnels : érotomanie, revendication, jalousie en 1921. Il classe l’érotomanie dans ce que la psychiatrie nomme les délires ou psychoses passionnels. Il en décrit plusieurs temps : l’espoir, le dépit et enfin la rancune.

  • Le temps d’espoir correspondrait au moment où le sujet construit imaginairement l’idée de pouvoir répondre à l’attente qui lui est imposée.
  • La phase de dépit peut arriver à force que le sujet échoue dans sa réussite à répondre à la demande imaginaire de l’autre.
  •  La haine se substitue à l’amour, et cela peut être particulièrement violent, c’est le temps de la rancune.

Pour Colette Soler dans Structure et fonction des phénomènes érotomaniaques de la psychose[6], il y a deux postulats à l’érotomanie. Le premier, est que le rapport à l’autre s’impose comme lieu d’émission de la libido et prend ainsi le sujet pour cible. Le deuxième postulat est que le sujet n’est pas question, mais certitude. C’est-à-dire que l’érotomanie ne relève pas à proprement parler du registre de la croyance, car cette dernière ne va pas sans un point d’indétermination. La certitude, elle, échappe à la problématique du savoir, et ex-siste à la dialectique de la vérification.

L’objet (c’est-à-dire le sujet qui aurait pris l’initiative) ne peut avoir de bonheur, ne peut avoir une valeur complète sans le soupirant. Le sujet est appelé à répondre à la complétude de l’Autre. L’objet est libre, son mariage est rompu ou n’est pas valide (ce qui est le cas dans film, Angélique, n’est pas jalouse de Rachel, avant qu’elle soit enceinte). Nous pourrions également ici reprendre l’interrogation de Frédéric Pellion [7] où il questionne comment actuellement le sujet érotomane s’accommode si bien du mariage de l’objet.
De plus l’érotomane est convaincu de ce qu’il démontre : vigilance constante de l’objet, conduite paradoxale et contradictoire de l’objet, conversations indirectes avec lui,  rapprochement de l’objet, et d’autres thèmes dont le centre est bien évidement, toujours, l’objet. C’est-à-dire que le sujet érotomane ne va pas laisser l’objet produire un savoir, mais, il va, lui-même le construire. Dans son rapport avec l’Autre absolu il va produire un savoir sur ce qui est attendu de lui, savoir qui du fait de la forclusion du Nom-du-Père ne s’articule pas du phallus.
Dans le film nous entendons régulièrement cette dimension de pureté, d’innocence dans la relation. Elle lui envoie une fleur, un tableau, des mots, les rencontres avec cet homme qui lui font signe… Angélique va provoquer ces rencontres, mais font signe pour elle comme venant de Loïc.
Par exemple, à la fin d’une soirée, Loïc s’apprête à partir, à ce moment Angélique repère cela, car forcément elle ne le lâche pas du regard, et se précipite alors vers la sortie et attend un taxi à côté de la voiture de Loïc. Celui-ci lui propose alors de la ramener car ils sont voisins. Elle peut dire alors que Loïc a choisi de la ramener.
Cette alternance de l’objet qui peut être aimé ou haïe, n’est-ce pas ce que Freud pouvait déjà laisser entendre dès 1915 dans Pulsions et destins des pulsions ? « L’objet se révèle être une source de plaisir, il est aimé, mais aussi incorporé au moi, de sorte que, pour le moi-plaisir purifié, l’objet coïncide à nouveau avec l’étranger et le haï ». c’est à dire que le sujet cherche à incorporer l’objet dans le moi car « dispensateur » de plaisir. Mais lorsque l’objet n’est plus source de plaisir, « une tendance s’efforce d’accroître la distance entre lui et le moi, de répéter à son propos la tentative originaire de fuite devant le monde extérieur, émetteur d’excitations. Nous ressentons de la « répulsion » de l’objet et nous le haïssons : cette haine peut ensuite aller jusqu’à la propension à l’agression contre l’objet, une intention de l’anéantir »[8].
C’est ce que nous pouvons repérer à la fin du film, Angélique va retrouver Loïc et lui avouer sa passion à son égard. Mais Loïc la rejette, elle tente alors de le tuer. L’objet n’étant plus soutenu dans la construction délirante, il est haï. Mais avant de passer à l’acte sur Loïc, elle tente de tuer Rachel, comment essayer de comprendre cela ?

Délire de jalousie

Il s’agit de transformer la situation de la relation amoureuse du couple en une relation triangulaire. Le tiers est un rival et c’est sur son image que se projettent le ressentiment et haine accumulés lors des frustrations endurées par le sujet. Le sujet délirant jaloux se sent outrageusement bafoué, nous y entendons l’innocence du sujet paranoïaque. Freud toujours dans Schreber, « Le troisième mode de contradiction est donnée par le délire de jalousie que nous pouvons étudier sous les formes caractéristiques qu’il affecte chez l’homme et chez la femme »[9]. « Ce n’est pas moi qui aime l’homme – c’est elle qui l’aime » –  et il soupçonne la femme d’aimer tous les hommes qu’il est lui-même tenté d’aimé ».
Freud prend alors l’exemple du « délire de jalousie alcoolique », « Le rôle de l’alcool dans cette affectation est des plus compréhensible. Nous le savons : l’alcool lève les inhibitions et annihile les sublimations. Assez souvent c’est après avoir été déçu par une femme que l’homme est poussé à boire, mais cela signifie qu’en général il revient au cabaret et à la compagnie des hommes qui lui procurent alors la satisfaction sentimentale lui ayant fait défaut à domicile auprès d’une femme. Ces hommes deviennent-ils, dans leur inconscient, l’objet d’un investissement libidinal plus fort, ils s’en défendront alors au moyen du troisième mode de contradiction ». Le délire de jalousie chez les femmes se présente de manière similaire. « ce n’est pas moi qui aime les femmes, c’est lui qui les aime ».

Lacan reprend la troisième négation dans son séminaire sur les formations de l’inconscient, « Prenons ici le délire de jalousie. Freud l’articule comme une négation par le sujet d’un « je l’aime » fondamental, concernant moins le sujet homosexuel que le sujet semblable, c’est-à-dire, bien entendu, à ce titre, homosexuel. Freud dit – « Ce n’est pas moi qu’il aime, c’est elle. » Qu’est-ce que cela veut dire ? – si ce n’est que le délire de jalousie, pour faire obstacle au pure et simple déchaînement de la parole de l’interprétation, essaye de restaurer, de restituer le désir de l’Autre. La structure du délire de jalousie consiste justement à attribuer à l’Autre un désir – une sorte de désir esquissé, ébauché dans l’imaginaire – qui est celui du sujet. Il est attribué à l’Autre – « Ce n’est pas moi qu’il aime, c’est ma conjointe, il est mon rival. » J’essaye comme psychotique d’instituer dans l’Autre ce désir qui ne m’est pas donné parce que je suis psychotique, parce que nulle part ne s’est produite cette métaphore essentielle qui donne au désir de l’Autre son signifiant primordial, le signifiant phallus »[10].
La jalousie (pas le délire) a une dimension symbolique. Le tiers introduit dans la relation amoureuse représente le phallus sous le mode de l’être ou de l’avoir. Ce qui rend compte de la source œdipienne de la jalousie que Freud avance dans la jalousie normale. Ce que Lacan reprend la scène décrite par Saint Augustin.
Dans le cas du délire de jalousie, le tiers n’est pas moins phallique, mais du fait de la forclusion du Nom-du-Père, il y a un retour dans le réel (sous forme d’interprétation) de ce qui a été forclos. Le sujet délirant consacrera son énergie à faire avouer à son partenaire et/ou découvrir la présence de ce phallus étranger et persécutant.

Pour finir, si nous repartons de ce que nous avons pu travailler cette année, nous avons vu que l’envie est provoquée par l’image de la complétude de l’autre. L’enfant n’est pas jaloux du frère comme son semblable, mais il contemple l’image du frère en tant qu’il prive le sujet de l’objet. C’est parce qu’un autre usurpe sa propre place dans le rapport avec la mère, que l’enfant ressent un écart imaginaire comme frustration et appréhende pour la première fois l’objet a en tant que le sujet en est privé. C’est à dire que l’envie vise l’objet censé combler. Du coup, est ce que l’érotomanie serait un délire d’envie ? Une construction délirante pour être complet avec l’objet visé ? Peut on alors penser que concernant le cas du  film À la folie, pas du tout,  Angélique s’orienterait aussi vers un délire de jalousie lorsqu’un autre est repéré comme jouissant lui aussi de l’objet ?

 

[1] Freud S., « Le président Schreber », (1911), Les cinq psychanalyses, Paris, PUF, p. 308.
[2] Freud, S., « Le président Schreber », (1911), op. cit., p. 308
[3] Lacan, J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Paris, Seuil, 1975, p. 261-262.
[4] Lacan J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, op. cit, p. 262.
[5] Lacan J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, op. cit, p. 158-159.
[6] Soler C.,  « Structure et fonction des phénomènes érotomaniaques de la psychose », in Clinique différentielle des psychoses, Navarin, Paris, 1988, p. 248.
[7] Pellion F, Mensuel E.P.F.C.L, n° 103, février 2016,  Quelques remarques sur le transfert et l’érotomanie
[8] Freud S., « Pulsions et destins des pulsions » (1915), Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 39.
[9] Freud S., Le président Schreber, (1911), op. cit, p. 309.
[10] Lacan J., Le Séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient, (1957-1958), Paris, Seuil, 1998, p. 481-482.

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