Ce que savait Schreber

Nous reviendrons ici à ce que Schreber savait de la langue, non seulement dans sa dimension de langage, mais aussi de lalangue, selon le concept forgé par Jacques Lacan. Nous verrons en effet que ce qu’il nomma la langue fondamentale, est aussi faite de ces Uns de lalangue, faits le plus souvent chez lui d’expressions, dont il nous décrira alors non seulement leur rapport particulier aux affects, mais aussi leur matérialité sonore et musicale. Nous soulignerons enfin comment c’est aussi par cette voie du hors-sens et musicale de lalangue, que Schreber se défendit du réel.

Dans sa Présentation des Mémoires d’un névropathe, parue en 1966, Lacan affirme tenir le texte de Schreber pour un « grand texte freudien »[1], au sens où celui-ci éclaire l’œuvre de Freud, plus que Freud ne l’éclaire lui-même. Alors que devrait être célébré dans quelques semaines le centenaire de la disparition de Schreber, mon souhait sera ici de faire valoir comment ses Mémoires sont aussi un grand texte lacanien[2]. Lacan en donne l’exemple, qui y retrouvera en 1955 devancées ses thèses sur la structure de la chaîne signifiante, puis en 1966, devancée aussi, sa définition d’une polarité allant du sujet de la jouissance au sujet que représente un signifiant auprès d’un autre signifiant. D’où ma question : en quoi les Mémoires pourraient-ils « éclairer »[3] aussi le dernier enseignement de Lacan, et ses élaborations nouvelles sur lalangue ? En quoi la-langue, que Schreber savait fondamentale, nous apprend, encore, sur le langage, lalangue, et leurs effets d’affects ?

Mais précisons déjà : la-langue fondamentale, qu’est-ce donc ? En premier lieu, une langue purificatrice, nécessaire à ce que les âmes des défunts puissent rejoindre l’instance divine. La langue fondamentale est en effet la langue que les âmes, une fois séparées des corps, devront apprendre à parler pour se purifier, et ainsi rejoindre Dieu. Je cite Schreber : « Les âmes à purifier apprenaient pendant la purification la langue que parle Dieu lui-même, je veux dire la « langue de fond » »[4]. La langue fondamentale est donc une langue purifiant l’âme, ce qui emporte plusieurs conséquences. La première : elle est de l’ordre d’une langue initiatique, qui ferait le sujet, ici l’âme, autre qu’il n’était. Une conversion subjective s’opère, avant que l’âme ne puisse rejoindre le divin. Dès lors, la langue fondamentale se caractérise également par ses effets de jouissance sur le sujet. La purification en est le premier signe, où les jouissances fautives du sujet, témoins de ses dépravations[5], devront être lavées. Mais ce, pour la visée d’une jouissance Autre, pure et infinie. C’est là la promesse de jouissance de cette épuration, que Schreber nomme « état de béatitude »[6]. Je résume donc ce premier trait de la langue fondamentale. Elle est une langue intiatique, ouvrant pour celui qui consentira à s’y faire représenter, et à l’incorporer, à une jouissance Autre. Autrement dit, ici déjà s’entrevoit avec Schreber, une langue dans ses effets de jouissance, qu’ils soient de soustraction ou de positivation. Mais aussi, l’espoir qu’elle sécrète peut-être pour tout parlêtre : parler enfin sans faute.

De là, voyons à présent comment Schreber fut lui-même affecté, dans l’hallucination, par cette langue, et plus précisément, ce que lui enseignèrent les phénomènes de code, ainsi que les nomme Lacan. Il s’agit là du phénomène par lequel les voix révèlent à Schreber ce que nous pourrions nommer le dictionnaire de la langue fondamentale, son vocabulaire. « Les hallucinations, souligne Lacan, informent le sujet des formes et des emplois qui constituent le néocode »[7]. En d’autres termes, c’est ici « le signifiant même, qui fait l’objet de la communication »[8]. C’est dire si, via son expérience hallucinatoire, Schreber est renseigné aux bonnes sources sur ce qu’est le langage. Raison suffisante pour s’attarder alors sur ce qu’elles lui révèlent. Or je fus très frappé, à relire les Mémoires, d’y découvrir la place fondamentale qu’occupent, dans ce vocable de la langue fondamentale, ces signifiants particuliers que sont expressions, soit des locutions, néologiques par leur forme, et par leur emploi. Expressions dont, jusque dans le texte des Mémoires, Schreber s’applique à souligner la provenance extérieure[9], hallucinée, en les encadrant toujours des « guillemets »[10] requis. Car « ce sont des expressions, auxquelles seul je ne serais jamais venu, que jamais je n’ai entendues dans la bouche de personne »[11]. Et c’est pourquoi Schreber insiste pour renvoyer à l’Autre la responsabilité de leur énonciation : « Ce n’est pas ma faute, si les voix utilisent fréquemment des expressions qui ne courent pas les salons »[12].

Parmi elles, beaucoup se rapportent précisément au registre de l’affect, qu’elles s’essayent à dire. Il en va d’abord des affects de Dieu lui-même ou de ses acolytes. Ainsi tel infirmier pouvait-il pousser dans la langue fondamentale, à la façon d’un Capitaine Haddock, des exclamations visant à exprimer son émerveillement, comme : « Mille tonnerres », et « Mille tonnerres et grêles »[13]. Autre formule encore, « Ah ! fichtre ! » celle-là utilisée par les âmes lorsqu’elles prenaient conscience d’un phénomène incompatible avec l’Ordre de l’univers. Du type : « Ah ! fichtre, il est bien difficile de dire que le bon Dieu se fait enc… »[14]. Enfin, un dernier exemple, paradigmatique s’il en est du rapport de l’expression à l’affect. Au moment précis, rapporte Schreber, où les oiseaux parleurs, autres acolytes miraculeux de Dieu, venaient de lui seriner un certain nombre de signifiants, et d’en tirer jouissance, alors ceux-là s’exprimaient par ces mots : « Sacré lascar ! », (…) poussant par conséquent des exclamations humaines avec les seuls mots qui restent encore à leur disposition pour traduire un sentiment authentique »[15].

Je souligne cette remarque de Schreber : l’expression est ce qui reste pour, mieux que tout discours, dire un sentiment authentique. Parmi elles, d’autres viseront d’ailleurs à dire les affects de Schreber lui-même, et pas des moindres. Ainsi l’expression « images d’hommes bâclées à la six-quatre-deux »[16], viendra t’elle désigner l’expérience faite de la mort du semblable, voire de celle de l’être aimé. Autre exemple, cette fois concernant ce que Schreber, atteint au « joint le plus intime du sentiment de la vie »[17], éprouvait de sa propre mort. Convaincu que des germes de lèpre étaient présents en lui, voilà que les voix le poussent à formuler ce qu’il nomme une formule conjuratoire : « Je suis le premier cadavre lépreux et je mène un cadavre lépreux. »[18] Autre formule, donc, dont Lacan soulignera le bien-dire : « Description très brillante, il faut en convenir, d’une identité réduite à la confrontation à son double »[19].

De là, il faut alors préciser. Non seulement l’expression est ce qui reste pour dire un affect. Mais elle est aussi, montre ici Schreber, ce qui aura surgi de l’événement de corps en quoi consiste cet affect. Il y aurait à commenter cet amarrage originaire de l’expression dans un éprouvé du corps. Freud l’aura lui-même noté dès 1895 : bien des expressions passées dans la langue commune et devenues depuis équivoques, telles « coup au cœur », ou « avaler quelque chose », ont surgi à l’origine d’un phénomène de corps. Le sujet hystérique, remarque t’il alors, qui dans un symptôme de conversion traduit de façon littérale, dans son corps, l’une de ces expressions, nous reconduit ainsi à l’origine de cette expression. Il conclut : ici, le symptôme « puise à la même source »[20] que le langage. Quant à Schreber, c’est à ciel ouvert qu’il questionnera à son tour cette source du langage, s’intéressant à la provenance étymologique des signifiants qui par l’Autre, lui sont imposés pour nommer[21] l’affect éprouvé[22]. Pour exemple, le qualificatif de rayons « dégradants » dérive de la racine d’un vieux terme allemand qui signifiait « endommager », laquelle expression, précise Schreber, « est perdue dans notre langue actuelle »[23]. La langue fondamentale, et ses expressions, puisent donc dans l’histoire de la langue allemande. Elle est une « sorte d’allemand quelque peu archaïque, mais toujours plein de vigueur »[24]. Ici, non seulement le langage parle tout seul, mais il ressuscite la langue.

En quoi déjà, nous pourrions y voir la trace des effets, non plus du langage, mais de lalangue. A savoir, une langue, ainsi que Lacan la définit dans son article L’étourdit, qui n’est « rien de plus que l’intégrale des équivoques que son histoire y a laissées persister »[25]. N’est-ce pas là ce que Schreber restaure, ce vieil allemand que par son usage de l’étymologie il dépoussière, jusqu’à en retrouver l’usage perdu de jouissance ? La langue fondamentale rend la langue moins morte. Ici seront déterrées les racines et autres expressions perdues du cimetière de lalangue allemande. La-langue fondamentale n’oublie rien, obligeant Schreber à se réveiller à ce qu’est lalangue. Il y aurait en cela à aller, non plus de Schreber à Joyce, mais de Joyce à Schreber, pour comparer notamment les maniements schrébériens de lalangue allemande, avec ceux, joyciens, de « lalanglaise »[26]. En effet, Joyce usait lui-même, dans sa pratique du langage et de la lettre, de l’étymologie[27]. Joyce, en concluait Jacques Aubert, était attentif à la vie du langage[28], quand c’est la vie du langage elle-même qui nous le voyons, était attentive à Schreber. Mais précisons, la vie du langage, c’est à dire quoi ? D’abord, non pas son sens, mais sa signifiance. Lacan l’avait remarqué en son temps : l’étymologie ne reconduit pas au sens, mais à la signifiance[29]. D’où je conclus que, puisant aux sources de l’étymologie, et ainsi reconduite à toute son histoire, la langue fondamentale ressuscite lalangue allemande dans sa signifiance.

J’en veux pour preuve une autre remarque de Lacan, faite cette fois dans son Séminaire Encore, laquelle va me permettre de continuer à éclairer le statut et la fonction des expressions chez Schreber. « Le Un incarné dans lalangue, avance t’il, est quelque chose qui reste indécis entre le phonème, le mot, la phrase, voire toute la pensée »[30]. De là, Lacan en vient alors à s’intéresser aux expressions, proverbes, et à leur pouvoir de signifiance. Et ce, à l’appui notamment de la lecture qu’il vient de faire d’un article de Jean Paulhan, L’expérience du proverbe[31]. Faute de pouvoir commenter en détail cet article, j’en extrais uniquement ce qui me semble compter au regard de ce que développe alors Lacan au sujet des expressions et proverbes.

 

Paulhan y rapporte, après avoir passé plusieurs années à Madagascar, son expérience de la langue malgache. Il fut en effet frappé d’y voir la place qu’y tiennent les proverbes, venant très régulièrement scander et ponctuer les conversations les plus ordinaires. Désireux, non seulement de connaître cette langue, mais de l’habiter, il témoigne qu’il lui fallut alors beaucoup de temps avant de savoir faire à son tour usage de ces proverbes. Le temps de quoi ? De s’incorporer cette langue. De cesser de réfléchir au sens du proverbe, et de consentir à se laisser influencé[32] par lui. Alors seulement put-il commencer d’en user comme de « phrases toutes faites »[33]. La langue proverbiale « contenait des mots archaïques ; elle était obscure ; les phrases y étaient prononcées plus rapidement, d’un trait, comme si elles n’avaient fait qu’un mot. » Le proverbe est donc une unité signifiante, une phrase toute faite, ainsi que le matérialisent les traits d’union que Paulhan y glisse parfois, et qui dans sa diction même, fait apparaître sa provenance du lieu de l’Autre. En cela, il est bien dépôt de lalangue de l’Autre, personnelle et, ou, historique. Il est un signifiant de l’Autre, en soi hors-sens, et de là, s’offrant à tous les sens. Regroupant le tout, Paulhan conclut : le proverbe est « un fait simple et irréductible au point de ne prêter à aucune explication »[34]. Il est à considérer « tout entier comme un seul mot, dont le sens importait assez peu, et qui ne devait sa portée qu’à sa qualité proprement matérielle »[35]. Le proverbe est Un, et ce, jusqu’à sa matérialité rythmique, voire sonore, à la façon, remarque encore Paulhan, de tel slogan publicitaire. « Du beau, du bon… Dubonnet ». Voilà qui toujours, remarque t’il, sera plus efficace que : « Le Dubonnet est bel et beau »[36]. Paulhan, avec son expérience du proverbe, de même que Schreber, nous permettent donc de vérifier comment une expression peut constituer un Un de lalangue. Il pourra s’agir d’une phrase toute faite, s’étant incarnée dans lalangue du sujet à partir de son équivoque, de sa signifiance[37], prêtant au joui-sens, mais aussi de sa matérialité rythmique.

J’ai en effet souligné la musicalité de l’exemple pris par Paulhan « Du beau, du bon… Dubonnet ». Sur le fond de musique que constitue ce refrain publicitaire, j’en reviens alors à Schreber, et à la chanson[38], mélodique ou cacophonique de sa langue. Car c’est là un second versant du langage que Schreber épure : non plus seulement la signifiance, mais ce qui lui est corrélée, la dimension sonore des Uns de la langue. Dimension sonore dont Schreber éprouve la sensation, dès lors qu’ici l’objet voix lui reste joint au corps. « Les rayons mobilisaient mes nerfs et les forçaient à produire les mouvements vibratoires correspondant à l’ordonnance de ces mots »[39] La matérialité sonore des voix inclut donc, non pas seulement le son, mais le rythme[40], moins souvent commenté dans ce qui fait la matérialité de lalangue. Le son, le rythme, guère étonnant de voir alors Schreber souligner la dimension musicale, autre guise de l’entendu, des phrases qui lui sont serinées à la manière, ajoutera t’il, de la mélodie monocorde d’un Orgue de Barbarie[41]. Il y a dans les redites des paroles hallucinées un air de refrain, de ritournelle : « La meilleure façon de se faire une idée du parler de nerfs est à mon avis de se rappeler les procédés par lesquels l’homme cherche à graver dans sa mémoire certains mots dans un ordre donné, ainsi par exemple de l’enfant qui apprend par cœur un poème qu’il doit réciter à l’école ou de l’ecclésiastique pour le sermon qu’il va prononcer à l’église »[42].

 

Ainsi Schreber nous enseigne t’il comment la mélodie de la-langue, dans sa structure de ritournelle, vient à se graver dans ce qui est ici nommé mémoire. Mais plus encore, le voilà qui en déduira alors une théorie du sentiment, selon Lacan des plus fondées. Il faut souligner avec Lacan que cette théorie lui fut inspirée dans la mesure[43] même où les hallucinations se réduisaient par ailleurs à de simples ritournelles. En d’autres termes, quand s’effilochait la dimension du sens[44], et que remontait la dimension de l’entendu. Tel fut le moment précis où fut révélée à Schreber la « conception des âmes »[45]. Il s’agit là de la théorisation que les âmes firent de la psychologie des êtres humains, y répertoriant diverses catégories de pensées[46]. Au point que, très attentif à ces théories, Schreber en conclut : « J’ai (…) en accédant à ces connaissances, gagné des aperçus sur l’essence même du procès de la pensée et sur la genèse du sentiment chez l’homme que bien des psychologues pourraient m’envier »[47].

Il vaut cependant de noter avec Lacan ce que dans ce catalogue des pensées, Schreber retient : les bien nommées « pensées de mémoire », et le mode musical selon lequel les signifiants s’y impriment. Il « n’échappe pas (à Schreber) l’importance primordiale des pensées-de-mémoire (…) dans l’économie psychique ». Mieux, Schreber « en indique aussitôt la preuve dans l’usage poétique et musical de la reprise modulatoire »[48]. Il y a en effet, remarque Schreber, dans cette façon qu’a le langage de « graver » sa musique dans la mémoire de l’homme, quelque chose de « profondément ancré dans l’essence même du travail de la pensée comme dans les façons de sentir des humains ». A la façon des « refrains qui rythment les poèmes, ou encore certaines reprises modulatoires qui font jaillir au cours d’une composition musicale certains passages cristallisant particulièrement pour la sensibilité humaine l’idée de beauté, et les répètent non pas une fois mais ad libitum au cours du morceau »[49]. Voilà donc pour un affect proche du ravissement, et ce que le refrain s’efforcera de répéter, ad libitum.

J’en prendrai un dernier exemple, également musical, et à double titre. Schreber rapporte comment à une époque on le pressa d’entretenir une correspondance avec sa famille, notamment avec sa femme. « Comédie pure et simple à laquelle il m’était impossible de me prêter », dira t’il. Nulle raison de leur écrire, en effet, dès lors que tout le genre humain, ainsi qu’il en avait acquis la certitude, était mort. Ceux qui se présentaient à lui, y compris sa femme lors des visites, n’étaient donc que pâles figures d’« hommes bâclés à la six-quatre-deux ». Il fut néanmoins constaté que lors des visites de sa femme, Schreber avait joué quelque fois du piano, après quoi on décida d’installer dans sa chambre un piano à son usage exclusif. « Le sentiment que j’éprouvais, rapporte alors Schreber, à retrouver cette activité à laquelle de tout temps je m’étais adonné avec un plaisir extrême, je ne saurais mieux le traduire que par cette citation de Tannhäuser (Opéra de Wagner) : « Un oubli épais s’est abattu entre l’hier et l’aujourd’hui. Tous mes souvenirs se sont évanouis et je puis seulement me rappeler que j’ai perdu tout espoir de vous saluer et de lever vers vous mon regard »[50]. Enfin, si Schreber souligne par l’italique la fin de cette citation, c’est bien qu’ici un sens passe, indexant l’amour mort dont il fit l’expérience, atteint qu’il fut au joint le plus intime du sentiment de la vie[51].

 

Il se pourrait donc que lesdites locutions[52] qui à Schreber réapparaissent dans le réel de l’hallucination « sous forme de chaîne brisée »[53], ne soient pas toujours si éloignées des unités signifiantes, elles-aussi dépareillées, qui font le statut réel de lalangue[54]. « Sensation sonore des mots parlés »[55], dira Schreber, à la manière de la petite « musique »[56] d’un sablier, où lentement passeraient « les mots détachés les uns des autres »[57]. Ce qui dans le réel lui revient, n’est autre que le langage lui-même, et bientôt ce qu’il voilait, la-langue dite fondamentale. Homme du sentiment, cela le conduisit à vivre la vie autant que la mort, que le signifiant impose, soit l’accent maniaco-dépressif du langage. Soulignons alors ce que, comme Joyce, il nous révèle de l’affect. Pour le dire, mieux vaut un simple refrain. A croire que, en ce lieu de l’Autre qu’est la mémoire, seuls les refrains n’oublient rien. Schreber nous enseigne que la mémoire, faudrait-il dire ici, l’inconscient réel, a la structure répétitive, hors-sens, d’une ritournelle, ainsi que Lacan le dira de lalangue. De quoi peut-être éclairer ce qui affecte bien des parlêtres : le « désir de musique »[58]. Schreber trouva lui dans la musique un asile, « un lieu où vivre »[59], ainsi que Bonnefoy le dira de la poésie. Soit, contre l’autorité du sens, trouver l’apaisement du non-sens, pour mieux habiter la-langue. Au cours de toutes ces années, écrit-il, « le piano a été pour moi d’un prix infini, (…) l’une des formes les plus adéquates de la fameuse « pensée qui ne pense à rien » »[60]. D’où l’autre question avec laquelle je suis ressorti des Mémoires : qu’est-ce que la musique, et ses effets d’affects énigmatiques, nous dévoilent sur lalangue ?

 

[1] Lacan J., «Présentation des Mémoires d’un névropathe », in Autres écrits, éd. du Seuil, 2001, p.214.
[2] Ce que Lacan considérait d’ailleurs lui-même : « Voilà t’il pas que le texte de Schreber s’avère un texte à inscrire dans le discours lacanien », ibid., p.215.
[3] Ibidem.
[4] Schreber D.P, Mémoires d’un névropathe, Seuil, Paris, 1975, p.28.
[5] Ibidem.
[6] Ibid., p.27.
[7] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », in Ecrits, Seuil, Paris, 1966, p.537.
[8] Ibidem.
[9] Schreber D.P, Mémoires d’un névropathe, op.cit., p.34.
[10] Ibid., p.27.
[11] Ibid., p.28.
[12] Ibid., p.341.
[13] Ibid., p.109.
[14] Ibid., p.163.
[15] Ibid., p.174.
[16] Ibid., p.28 & p.21.
[17] Lacan J., « Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », op.cit., p.558.
[18] Schreber D.P, Mémoires d’un névropathe, op.cit., p.87.
[19] Lacan J., « Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », op.cit., p.568.
[20] Freud S. & Breuer J., Etudes sur l’hystérie, PUF, Paris, 1956, p.145.
[21] Schreber D.P, Mémoires d’un névropathe, op.cit., p.74.
[22] Ibid., p.89.
[23] Ibid., p.88.
[24] Ibid., p.28.
[25] Lacan J., « L’étourdit », in Autres écrits, op.cit., p.490.
[26] Lacan J., Le Séminaire Livre XXIII, Le sinthome, Seuil, Paris, 2005, p.133.
[27] Joyce J., Stephen le Héros, Œuvres, T.I, éd. La Pleïade, 1982, p.341.
[28] Aubert J., « Introduction », in Joyce J., Oeuvres, T.II, éd. La Pléïade, 1995, p.LI.
[29] Lacan J., Le Séminaire Livre VIII, Le transfert, éd. Seuil, 1991, p.170, et Le Séminaire Livre XX, Encore, Seuil, Paris, 1975, p.23. Cf aussi sur ce point Dragonetti R., « Propos sur l’étymologie », in La musique et les lettres, Genève, Librairie Droz, 1986, p.77, 89.
[30] Lacan J., Le Séminaire Livre XX, Encore, Seuil, Paris, 1975, p.131. Là encore, Freud l’aura très tôt entrevu, remarquant que le travail de chiffrage du rêve peut parfaitement s’appuyer sur des « mots d’esprit, citations, chants et proverbes », Freud S., L’interprétation des rêves, Œuvres complètes V. IV, PUF, 2004, p.390.
[31] Paulhan J., « L’expérience du proverbe », in Œuvres complètes II, éd. Gallimard, 2009.
[32] Ibid., p.186.
[33] Ibid., p.184.
[34] Paulhan J., « D’un langage sacré », in Œuvres complètes II, op.cit., p.603.
[35] Ibid., p.607.
[36] Ibid., p.610.
[37] Lacan J., Le Séminaire Livre XX, Encore, op.cit., p.23.
[38] Schreber D.P., Mémoires d’un névropathe, op.cit., p.203.
[39] Ibid., p.55. Il dira encore : « L’influence des rayons porte mes nerfs à des fréquences vibratoires qui modulent certains mots humains dont le choix, loin d’être abandonné à mon gré, relève d’un pouvoir extérieur qui s’exerce contre moi », Ibid., p.180.
[40] Au cours des années, rapporte d’ailleurs Schreber, les paroles des voix ont pris un tempo de plus en plus lent, au point de ressembler à la diction d’un élève bègue devant son professeur Schreber D.P., Mémoires d’un névropathe, op.cit., p.185.
[41] Ibid., p.157.
[42] Ibid., p.53.
[43] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », in Ecrits, op.cit., p.538.
[44] Schreber D.P., Mémoires d’un névropathe, op.cit., p.177.
[45] Ibid., p.140.
[46] Ibid., p.142.
[47] Ibid., p.144, Ce à quoi Lacan ne contrevient pas : la conception des âmes « se manifeste en un catalogue de pensées qui n’est pas indigne d’un livre de psychologie classique », Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », in Ecrits, op.cit., p.538.
[48] Ibid., p.539.
[49] Schreber D.P., Mémoires d’un névropathe, op.cit., p.142.
[50] Ibid., p.145. La citation est extraite de la scène II, Acte II, de l’Opéra de Richard Wagner, Tannhäuser, éd. L’avant-scène Opéra, n°63-64, p.76.
[51] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », in Ecrits, op.cit., p.558.
[52] Schreber D.P., Mémoires d’un névropathe, op.cit., p.181.
[53] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », in Ecrits, op.cit., p.535.
[54] Lacan, dès son Séminaire Les psychoses, comparait déjà ce qu’il nomme alors le « bourdonnement, (…) tohu-bohu » de la langue de l’Autre qui, hors-sens, vient abasourdir le jeune enfant, avec le signifiant qui dans l’hallucination, dira t’il, « chante » tout seul. Lacan J., Le Séminaire Les psychoses, Seuil, Paris, 1981, p.330-331.
[55] Schreber D.P., Mémoires d’un névropathe, op.cit., p.183.
[56] Ibid., p.249-250.
[57] Ibid., p.250.
[58] Dusapin P., Composer. Musique, Paradoxe, Flux, éd. Fayard / Collège de France, 2007, p.37.
[59] Bonnefoy Y., Le siècle où la parole a été victime, Mercure de France, 2010, p.327.
[60] Schreber D.P., Mémoires d’un névropathe, op.cit., p.145.

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