Que reste-t-il de l’infantile ?

Article paru dans la revue PLI n° 8 (revue de psychanalyse de l’EPFCL-France pôle Ouest) à partir d’une conférence prononcée à Rennes le 12 janvier 2013 dans le cadre du Collège de Clinique Psychanalytique de l’Ouest

Le titre de mon intervention est une question : « Que reste-t-il de l’infantile ? ». Et cette question contient un présupposé :quelque chose « reste ». Or si quelque chose reste de l’infantile, que reste-t-il ? Après quoi, suite à quoi reste-t-il ? Car le verbe « rester » implique, d’un côté, une dimension temporelle, il est forcément nachträglich, dans l’après-coup. De l’autre, il implique aussi le résiduel, le « reste ». La visée de ma question peut aussi être dédoublée : que reste-t-il de l’infantile pour tout être parlant adulte ? Que reste-t-il de l’infantile après une analyse ? Mon intérêt résidant principalement sur ce deuxième versant.

Il reste encore à préciser ce que j’entends par « l’infantile ». Dans le journal de l’analyse de l’Homme aux rats, Freud affirme que ce patient avait « découvert en passant un caractère principal de l’inconscient, l’infantile ; l’inconscient est l’infantile (das Unbewute sei das Infantile) »1 . Voilà les contours de la question que j’essayerai de développer : que reste-t-il de l’inconscient qui est, selon Freud, l’infantile ?

Quelques considérations sur le « pervers polymorphe »

Le thème choisi par les Collèges de clinique psychanalytique cette année : Le pervers polymorphe, l’enfant dans l’adulte m’a paru de prime abord un thème en désuétude, un thème qui nous renvoie très loin, notamment aux premières élaborations freudiennes. Quel serait l’intérêt actuel à traiter ce thème ? Outre l’intérêt toujours essentiel du retour aux textes fondamentaux de la psychanalyse, il me semble que ce soit justement très intéressant de relire ce thème à la lumière des dernières élaborations lacaniennes. Le retour à cette notion freudienne pourrait, comme nous le verrons, venir étayer certains développements de Lacan, jusqu’à ceux qui datent des années 70. Ce thème a, de surcroît, une portée éthique et politique actuelle.

Petite parenthèse : en me rapportant aux textes freudiens sur la question, première surprise. L’occurrence de l’expression « pervers polymorphe » est plutôt rare chez Freud. Elle apparaît, pour la première fois, dans les Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), puis dans quatre ou cinq autres textes, n’étant pourtant jamais très développée dans ces derniers. Il est donc curieux que cette expression ait été retenue même au-delà du champ psychanalytique (cf. google). Cette expression condense en effet, dans sa formule choquante pour l’époque et tout autant pour aujourd’hui, la découverte freudienne de la sexualité infantile : « Le charme d’une prétendue innocence infantile a été rompu », dit Lacan dans le Séminaire XI2. La portée éthique du thème va certainement au-delà de la clinique, car à l’enfant pervers polymorphe de l’aube du XXème siècle, comme l’a dit Martine Menès, « le nouveau siècle substitue sans le moindre doute l’enfant victime ».3

Freud avec Lacan

L’expression « pervers polymorphe » n’apparaît donc pas si fréquemment dans l’œuvre de Freud. Dans l’index de la Gesammelte Werke, d’ailleurs, ce n’est pas si facile de la retrouver : à l’entrée « pervers polymorphe », il n’y a rien à proprement parler. On y est renvoyé aux « pulsions sexuelles partielles » – Sexuale(r) Partialtrieb(e), où on la retrouve sous la seule rubrique de « polymorph pervers Anlage », c’est-à-dire la « disposition perverse polymorphe ». Je recommande à ce propos l’article de Nicole Taubes, intitulé « Nous sommes tous des pervers polymorphes » (1989), où l’auteure fait une recension bien détaillée des occurrences de cette expression chez Freud.4

Freud développe la notion de « pervers polymorphe » dans la partie consacrée à la sexualité infantile des « Trois essais sur la théoriesexuelle », spécialement sous la rubrique intitulée « Disposition (prédisposition) perverse polymorphe » (en allemand, « Polymorph pervers Anlage »).5 L’usage que fait Freud du terme « disposition » m’a toujours interrogée, car la traduction du terme allemand Anlage par « disposition » peut faire écho à « disposision-nel »6 au sens de l’«inné».

De façon lapidaire, on peut dire que Freud décrit la période « perverse polymorphe » de l’enfance comme la période où le petit enfant, avant même son entrée dans le langage – très tôt donc – essaie de reproduire les sensations de plaisir organique qui ont été éveillées par l’Autre des soins. « Il s’agit d’une jouissance immédiate, réelle, du corps ».7 Le caractère le plus frappant de cette période, dit Freud, est que « la pulsion (activité sexuelle) n’est pas orientée sur d’autres personnes; elle se satisfait sur le corps propre, elle est auto-érotique. »8

Il s’agit d’une période qui inscrit l’expérience de jouissance du corps propre, jouissance dont on pourrait dire qu’elle est, à ce moment-là, fragmentée, car elle est antérieure à la phase dite prégénitale où la libido de l’enfant peut déjà s’organiser autour des pulsions partielles dominantes non-génitales, à savoir orale, anale, scopique et invocante, selon le lexique des pulsions établi par Lacan.

Il est important de souligner aussi ce qu’entend Freud par « perversion ». Il qualifie de « perverse » toute activité sexuelle qui n’implique pas la zone génitale ni le coït sexuel proprement dit. Ainsi, il n’importe quelle partie du corps – d’où le terme « polymorphe » – peut être source de Befriedigung, de satisfaction (Freud évoque, par exemple, « l’ensemble de la surface cutanée »9). Un autre point à remarquer, c’est que l’expression « pervers polymorphe » est, en quelque sorte, un oxymore par rapport à la « perversion positive », c’est-à-dire la structure perverse. Dans celle-ci, nous ne trouvons pas une polymorphie, mais plutôt le monomorphisme de l’objet de jouissance du sujet pervers.

L’entrée dans le langage articulé (c’est une lecture de Freud avec Lacan) donnera un autre sort à la Befriedigung du petit pervers polymorphe. Elle entraînera la construction des digues liées aux exigences de l’éducation, des « exigences idéales esthétiques et morales », dit Freud, comme le seront le dégoût et la pudeur. Ces digues faisant barrière au libre cours des pulsions sexuelles. Pour le sujet névrosé, le destin de ces « pulsions » est en partie le refoulement et leur retour, plus tard, sous la forme de symptôme.

La lecture lacanienne

Dans « Position de l’inconscient », Lacan affirme que ce qui est important pour nous, c’est « de saisir, comment l’organisme vient à se prendre dans la dialectique du sujet ».10
La lecture que fait Lacan des pulsions est, d’abord, une lecture faite à partir de « l’inconscient structuré comme un langage ». Un texte fondamental pour saisir comment Lacan situe la théorie des pulsions est le texte « Subversion du sujet et dialectique du désir », dont notamment le graphe du désir nous livre la structure. Dans ce texte, Lacan écrit le mathème de la pulsion : S  D. Il situe la pulsion dans le graphe comme « trésor de signifiants » et la définit de la façon suivante : « Elle est ce qui advient de la demande quand le sujet s’y évanouit. Que la demande disparaisse, cela va de soi, à ceci près qu’il reste la coupure, car celle-ci (la coupure) reste présente dans ce qui distingue la pulsion de la fonction organique qu’elle habite… »11
La pulsion est ainsi l’effet de la demande de l’Autre, demande qui par la suite est effacée, n’en restant que la « coupure ». Qu’est-ce que la coupure ? C’est ce qui est engendré par le détachement de la pulsion de la fonction organique à laquelle elle était originairement liée comme, par exemple, la pulsion orale qui n’a plus rien à avoir avec la faim. Pour cause du langage, les besoins du vivant sont transmutés en demande. Les pulsions, écartées des fonctions organiques qui les soutenaient, sont et seront toujours des pulsions partielles et sont tout aussi partiels les objets que la pulsion contourne.

La poussée de la pulsion est constante car aucun objet ne la satisfait pour de bon. L’activité pulsionnelle cherche à se satisfaire, à récupérer de la jouissance, mais, par son circuit, elle restaure à chaque fois « sa perte originale »12. Perte qui a été causée justement par l’entrée dans le langage. La jouissance des pulsions est donc une jouissance châtrée13. Ces pulsions dites perverses laisseront néanmoins des traces chez l’adulte et qui peuvent persister, par exemple, dans les plaisirs préliminaires à l’acte sexuel. Freud le dit d’ailleurs : « Le plaisir préliminaire est alors le même que celui que la pulsion sexuelle infantile pouvait déjà produire… »14

Pour résumer, l’entrée de l’enfant dans le langage articulé promeut l’organisation des pulsions à partir de la demande de l’Autre et l’énigme sur le désir de l’Autre engendrera la construction du fantasme comme réponse. La demande de l’Autre, dit Lacan, « prend fonction d’objet dans son fantasme »15 , comme le démontre son mathème S  a.

Nous pouvons voir dans la partie supérieure du graphe du désir, comment se constitue l’armature du sujet de l’inconscient, tel que Lacan l’articule à partir de sa thèse de l’inconscient-langage. De ces quelques considérations, nous pouvons d’ores et déjà constater que l’architecture de la constitution psychique du sujet est « infantile ». J’utilise ici le terme d’ « architecture » dans le sens grec de arché, « principe », « commandement ». Cependant, à partir des années 70, il y a un tournant radical dans l’enseignement de Lacan. Il se consacre à élaborer davantage le registre du réel et de la jouissance. Ce qu’il va élaborer à partir de ce moment-là ne rejette pas ce qu’il avait développé auparavant, mais le complète. Ces élaborations complètent ce qu’il avait développé jusqu’alors dans la mesure où elles lui permettent notamment de construire une visée pour la fin de l’analyse, ce que les seules élaborations sur « l’inconscient-langage » laissaient dans une impasse.

Dans ces années, Lacan élabore la notion de lalangue, qu’il écrit en un seul mot. Lalangue, qui fait l’inconscient, n’est autre chose que des dépôts de langage, des détritus laissés par le bain de langage dans lequel se trouvait le sujet dans sa prime enfance. Des dépôts laissés d’avant l’entrée dans le langage articulé proprement dit, d’avant l’apprentissage de la syntaxe et de la grammaire. Lacan dit que lalangue a avoir avec la lalation car, je le cite, « c’est un fait que très tôt l’être humain fait des lallations, comme ça, il n’y a qu’à voir un bébé, l’entendre, et que peu à peu il y a une personne, la mère, qui est exactement la même chose que lalangue, à part que c’est quelqu’un d’incarné, qui lui transmet lalangue… »16À partir du séminaire Encore, Lacan donne de plus en plus d’importance à lalangue, dont les éléments sont des éléments hors-chaîne langagière et c’est d’eux qu’est fait l’inconscient.17 Une partie de lalangue demeurera, malgré une analyse décidée et acharnée, réelle. Les élaborations de Lacan sur lalangue lui permettent d’avancer notamment une nouvelle conception du symptôme, cette fois-ci comme symptôme réel, irréductible par la pratique du déchiffrage de l’inconscient mis en acte dans l’analyse. C’est donc très tôt dans l’enfance que, pour le dire simplement, les dés du psychisme sont jetés. Il est ainsi légitime que nous nous demandions : pourquoi faire une analyse ?! Que peut changer une analyse ?

Au début d’une analyse

Freud disait que, des expériences sexuelles de la prime enfance, nous ne gardons que « quelques bribes de souvenirs incompréhensibles ».18 Cependant, malgré l’amnésie qui tombe sur les premières expériences de satisfaction, celles-ci laissent « des traces les plus profondes dans notre vie animique et sont devenues déterminantes pour notre développement ultérieur ».19 

La seule raison véritable qui pousse quelqu’un à voir un analyste, c’est l’apparition d’un symptôme qui, rappelons-le, est le retour de ce qui a été refoulé. Mais ce symptôme, le sujet le supporte mal, il ne s’y reconnaît absolument pas. Il est loin de s’apercevoir que sa jouissance y est impliquée. Rappelons-nous de ce fragment clinique de l’Homme aux rats, précisément lors de la deuxième séance, où il relate à Freud ce qu’il avait entendu de la part du Capitaine à propos d’un supplice oriental qui consistait à introduire des rats affamés dans l’anus. Dans chaque moment important de ce récit, dit Freud, on remarquait chez le patient « une expression étrange » (eine sonderbare Miene), et qu’il interprète « comme l’horreur d’une volupté (jouissance) qu’il ignore lui-même (als Grausen vor seiner ihm selbst unbekannten Lust deuten kann) ».20Cependant, lorsqu’un sujet entre vraiment dans la tâche analysante, avec la mise en acte du transfert, il y a un changement de taille. Le sujet s’implique dans ce qui a été au début une plainte, faisant appel à l’interprétation, au sujet supposé savoir. En bon travailleur, il cherche à donner sens à ses symptômes, associe, s’interroge : tout, ou presque tout, vient nourrir la machine à déchiffrer. Entre le moment initial de l’analyse, comme celle de l’Homme aux rats, moment d’ignorance du sujet quant à sa propre jouissance manifestée par son symptôme, et une analyse entamée, il y a un renversement radical de position subjective.Le problème étant qu’une fois en analyse, le sujet prend goût au déchiffrage, pouvant même en devenir « accro ». Il entame une course à la vérité sur son désir, sauf que, de cette vérité, il ne trouvera jamais le fin mot, car il n’y a pas de vérité qu’on puisse dire toute.

Dans le séminaire Encore, Lacan affirme que la jouissance est aussi joui-sens: « l’inconscient, c’est que l’être, en parlant, jouisse21 ». Comme le dit Colette Soler, entre « la parole qui représente le sujet, celui qui nous parle sur le divan, et les signifiants du savoir de lalangue qui marquent la jouissance du corps vivant, il y a un gap. »22Autrement dit, le sens et la parlotte sont, eux aussi, de la jouissance. Cette thèse est à l’opposé de ce que Lacan avait développé auparavant, à savoir que la parole venait civiliser la jouissance,y faire littoral. Or, si le sens et la parole sont, eux aussi, de la jouissance, cela implique une impasse pour l’analyse, qui est et restera une pratique exclusivement langagière. De ce fait, le sens et le déchiffrage ne peuvent pas assurer une fin à l’analyse, sauf à y mettre un terme soit par épuisement soit par résignation. Il n’y a donc pas de fin par la voie du sens et du déchiffrage.

Comment peut-on conclure une analyse ?

Il s’avère qu’après une longue analyse et tout le déchiffrement effectué, deux « champs » s’ouvrent au sujet. Il y a, d’un côté, ce qui cesse de s’écrire (il y a heureusement beaucoup d’effets thérapeutiques dans une analyse) et, de l’autre, ce qui ne cesse pas de s’écrire. L’un dégageant et prouvant l’autre, si le sujet est un peu « logique ». Que quelque chose cesse de s’écrire dans une analyse prouve quelque chose dans la mesure, dit Lacan, où « ça ne cesse pas de repartir23 ». Selon lui, ce qui ne cesse pas de s’écrire, ce qui repart malgré les effets analytiques, cela va servir, enfin, pour prouver justement qu’il y a un symptôme irréductible. Ce symptôme relève de la catégorie logique du nécessaire et son noyau « vient du Réel »24. C’est donc le phénomène de la répétition, qui pourra éventuellement (car il y a une composante éthique qui est incalculable) permettre à un sujet d’en tirer les conséquences, si cela fait preuve pour lui. Ce qui ne cesse pas de s’écrire, symptôme nécessaire, est rétif au déchiffrage car il est réel. Il est d’un autre ordre que le symptôme-vérité dont le sens est le fantasme. Le symptôme réel est nécessaire car il vient suppléer justement au non-rapport sexuel. C’est le répondant de jouissance de chacun à la castration25. Le sujet pourra, à la fin, s’y reconnaître, voire venir à s’y identifier, sans qu’il sache pour autant quel est son symptôme.

Nous trouvons cela clairement montré dans ce nœud : 1) une partie du symptôme est liée à la joui-sens du fantasme, qui fournit au sujet le mirage de la vérité sur la cause de son désir (entre I et S) ; 2) coincé entre les 3 registres nous trouvons l’objet petit a ; 3) puis, nous avons une partie du symptôme qui est complètement réelle, sans aucun contact avec le Symbolique et l’Imaginaire. D’un côté, le symptôme « s’accroche au sens du fantasme, produit entre Imaginaire et Symbolique » ; de l’autre, il noue « Symbolique et Réel, signifiant et jouissance »26.

Cela montre que le symptôme n’a plus fonction de métaphore, mais fonction de jouissance, « jouissance d’un élément quelconque de l’inconscient », d’une lettre. Nous y voyons clairement deux sortes de symptômes, comme le dit Colette Soler : « les symptômes de l’inconscient-vérité et ceux de l’inconscient-réel. Le nœud borroméen les noue, et chacun engage de la jouissance : pour le premier, jouissance du sens, disons : du fantasme ; pour le second, jouissance des uns incarnés campant dans le champ du Réel ».27

Pour revenir à ma question : S’il y a ce reste indélébile qu’aucune analyse ne peut effacer, si loin soit-elle poussée, quel est le bénéfice, le changement apporté par une analyse ?

Au départ, le symptôme fait souffrir le sujet. Il en pâtit, ce qui est accompagné très souvent du sentiment d’impuissance. À la fin, en revanche, lorsque le sujet peut accéder à ce qui se démontre dans son analyse, à savoir l’impossible, cela peut paraître paradoxal, mais cela le soulage énormément. Pourquoi ? Parce qu’il y a un changement substantiel entre le je n’en veux rien savoir du départ, puis des bouts de savoir acquis, pour, enfin, passer au je ne peux pas savoir. Le sujet prend acte qu’il y a un « savoir insu » qui gît et qui travaille tout seul dans son inconscient, sans trêve, et dont il ne pourra jamais venir à bout.

De la grande course à la vérité qui fut son analyse, le sujet ne peut retrouver, au mieux, que la vérité menteuse qu’est son fantasme. La vérité du fantasme est appelée « menteuse » par Lacan, car elle se révèle pour chaque sujet comme fixion. Lacan écrit fixion avec un x, pour indiquer à la fois sa structure fictionnelle – le fantasme étant la réponse inventée par le sujet à l’énigme du désir de l’Autre ; mais aussi la fixité de la jouissance qu’il comporte. À la fin de l’analyse, le sujet ne se débarrasse pas complètement de son fantasme, car c’est lui qui construit sa réalité. On le « traverse » car il perd son ancrage « mythique » dans l’Autre, qui n’existe pas et le sujet peut, enfin, « se faire une conduite ».

Pour conclure

Que reste-t-il de l’élaboration freudienne sur la perversion polymorphe dans l’élaboration lacanienne sur la fin d’analyse ? Dans Le compte-rendu sur l’acte psychanalytique, Lacan parle d’un « solde cynique » à la fin de l’analyse. Par « solde cynique », il entend que la « jouissance tenue perverse » est enfin bel et bien permise28. Toute jouissance peut enfin être considérée comme perverse dans la mesure où elle n’assure pas le rapport sexuel. Elle assure seulement la relation du sujet avec son propre objet partiel. La description freudienne du petit « pervers polymorphe » démontre que les premières fixations de jouissance se passent du partenaire autre et que la rencontre entre la jouissance et le verbe qui fait troumatisme demeure accidentelle.

La perversion polymorphe serait ainsi une anticipation du non-rapport sexuel (qui resterait comme « savoir insu ») et les quatre substances épisodiques qui caractérisent la pulsion sont le seul mode d’accès du parlêtre à l’autre corps. Si une analyse conduit un sujet au point où le non-rapport soit démontré pour lui, sa jouissance lui sera enfin permise.Avec l’analyse, le sujet peut, enfin, se séparer de l’Autre, mais non de ses modalités de jouissance, qu’elles soient pulsionnelles, celles de son fantasme ou de son symptôme. Vous avez là une déclinaison de ce qui reste de l’infantile, après une analyse.

 

FREUD S., L’Homme aux rats. Journal d’une analyse, éd. bilingue, trad. Elza Ribeiro Hawelka, 6ème éd., 2000, Paris, PUF, p.71.
LACAN J., Le Séminaire Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p.161.
MÉNES M., « L’enfant, pervers polymorphe ? », in Mensuel n° 23, p.31.
TAUBES N., « Nous sommes tous des pervers polymorphes », in [www.valas.fr/IMG/pdf/Nicole_Taubes-_tous_pervers_polymorphes.pdf].
FREUD S., « Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie », in Gesammelte Werke, vol. V, Fischer Taschenbuch Verlag, Frankfurt, 1999, p. 91.
TAUBES N., « Nous sommes tous des pervers polymorphes », op.cit., p.6-7.
MENES M., « L’enfant, pervers polymorphe ? », op.cit., p.26.
FREUD S., Trois Essais sur la théorie sexuelle, trad. Pierre Cotet et Franck Rexand-Galais, PUF, « Quadrige », p. 58 (traduction modifiée); G.W., vol. V, p. 81-82. Dans ce passage, les traducteurs français ont traduit Trieb (pulsion) par « activité sexuelle ». Ne comprenant pas l’intérêt de gommer ce terme pourtant clair dans le texte, j’ai choisi de garder la citation plus proche du texte freudien.
Ibid., p. 80.
10 LACAN J., « Position de l’inconscient », in Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 849.
11 LACAN J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », op.cit., p.817.
12 Ibid., p.849.
13 Nous trouvons ici un des écarts de Lacan par rapport à Freud, qui croyait à un développement vers le primat d’une pulsion génitale.
14 FREUD S., Trois Essais sur la théorie sexuelleop.cit., p.91.
15 Ibid., p.814.
16 LACAN J., « Conférence donnée au Centre culturel français le 30 mars 1974 », in Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, pp. 104-147.
17 LACAN J., Le Séminaire Livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 126.
18 LACAN J., Trois Essais sur la théorie sexuelleop.cit., p.53.
19 Ibid., p.52. Traduction légèrement modifiée.
20 FREUD S., L’Homme aux rats. Journal d’une analyse, op.cit., p.45.
21 LACAN J., Le Séminaire Livre XX, Encore, p.95. En italique dans le texte.
22 SOLER C., Lacan, l’inconscient réinventé, Paris, PUF, 2009, p.141.
23 LACAN J., Le Séminaire Livre XXI, Les non-dupes errent, séance du 9 avril 1974, inédit.
24 SOLER C., Lacan, l’inconscient réinventéop.cit., p.39.
25 Ibid., p.145.
26 Ibid., p.10.
27 Ibid.., p.120.
28 LACAN J., « L’acte psychanalytique. Compte rendu du séminaire 1967-1968 », in Autres écrits, p.380.

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