Psychose et corps, l’impossible nouage ?

Article de Marion Dufresne publié dans la revue PLI n° 1 (revue de psychanalyse de l’EPFCL-Pôle 9 Ouest) à partir de l’article de David Allen, « Naître-Peur et sa doctrine : étude clinique d’une psychose chronique ». Intervention prononcée dans le cadre du colloque de D.E.A. : IX° Colloque Nouveaux Chercheurs, nouvelles recherches de Master 2 Recherche, le 19 novembre 2005, à l’Université de Rennes II

Les concepts du corps, d’image du corps engendrent un grand nombre d’interrogations influencées par les diverses orientations théoriques. Si un inventaire des ramifications était entrepris, celui-ci couvrirait certainement l’ensemble des champs de la connaissance. C’est la raison pour laquelle nous nous devons de définir avec exactitude le domaine de notre étude. Ainsi, à la question : « De quel corps parlons-nous ? » nous répondons qu’il s’agit de celui qu’oblitère le signifiant et qui se fait support de la jouissance.

« Le corps, c’est l’Autre », déclare Lacan1. Ce qui signifie que l’être humain vient au monde sans corps constitué. Le corps est second. Il devra au préalable passer par l’opération d’un nouage. Qu’est-ce qui opère ce nouage ? Le signifiant en tant qu’il gouverne le corps, répond Colette Soler2. Cette alêne du signifiant, c’est l’action de l’Autre sur le vivant, à l’endroit où les fonctions du corps sont touchées par la demande de l’Autre. Lacan a mis ce corps là au centre de ses préoccupations, notamment à partir du Séminaire Encore (orthographié également « En-corps »), lorsqu’il pose la jouissance comme première et invente le concept de parlêtre qui met le signifiant aux commandes. L’enjeu lacanien tourne autour de la relation entre le signifiant et le corps, entre le signifiant et la jouissance. Mais ces nouages ne se font pas naturellement, il y faut une construction symbolique organisatrice. En effet, le signifiant borde la jouissance du corps, ce qui permet de dire qu’un corps cela se jouit à la seule condition d’être poinçonné du signifiant.

Ces questions acquièrent plus d’acuité encore dans leur rapport à la psychose puisque la problématique psychotique ne parvient pas à nouer le corps au langage. Nous tenons cet impossible de la forclusion définie comme une défaillance au niveau de l’Autre : la carence du signifiant du Nom-du-Père. Ainsi, la localisation de la jouissance n’est pas gouvernée par la signification phallique. On comprend alors que cette jouissance confine à la souffrance : les mots et les corps s’amalgament, s’envahissent, se submergent, se rongent et se broient. Ils forgent un espace où l’Autre est plein.

La jouissance habite le corps sensoriel sous différents modes tels que les hallucinations, ou les pétrifications… Il incombe alors au sujet psychotique de fournir le travail symbolique qui assigne une place signifiante à la jouissance, travail souvent incessant. Trouvera-t-il le moyen de parer à ce trop d’Autre par des voies impliquant à la fois la dimension de la trouvaille et de l’usage ? Nous parlerons de ces usages, centrés sur le corps en nous appuyant sur une proposition de Geneviève Morel3 qui consiste à discerner ce qui concerne l’image du corps (registre dit de l’imaginaire) ; ce qui s’inscrit comme marque sur le corps (registre dit du symbolique) ; et enfin ce qu’éprouve le corps de jouissance, terme qui englobe la satisfaction la plus vive comme la douleur la plus excessive (registre dit du réel).

Nous illustrerons les incidences sur le corps de ce rapport singulier à l’Autre à partir d’une vignette clinique dont la description des symptômes permet de tirer des points de structure : comment, ce qui du Nom-du-Père forclos, fait échec à la marque du langage sur le corps et comment la jouissance non évacuée fait retour massif sur le corps. L’hypothèse que nous formulons est qu’un effet du signifiant sur le corps peut venir traiter le réel de la jouissance en jeu dans la psychose. Autrement dit, nous pensons que des modalités d’un capitonnage signifiant sont pensables dans le but de désigner une place signifiante à la jouissance. Si l’on croit à un effet du signifiant, on peut alors envisager à la fin de cette analyse, de tirer quelques orientations de travail avec un sujet psychotique.

Nous empruntons à David Franck Allen le cas d’Eddy présenté dans l’article intitulé Naître-Peur et sa doctrine : étude clinique d’une psychose chronique4. Cet homme est hospitalisé depuis plusieurs années. Sa principale préoccupation réside dans la certitude d’avoir des « trous dans la gueule », « on » le regarde et tout le monde le remarque. Ces trous se métamorphosent parfois en de « simples » points noirs. Mais il ne tarde pas à revenir du point au trou et s’interroge : « Si je prends le métro, les autres, est-ce qu’ils vont voir que j’ai des trous ? » Eddy déclare devoir lutter contre son image. À ce titre, il multiplie les demandes en chirurgie plastique auprès de son institution qui s’y oppose mais lui propose, en contre partie, soins de peau et crèmes diverses.

L’une de ses angoisses est que sa chair et ses vaisseaux sanguins tombent à terre. Il est persuadé d’être « affreux ». À certains moments, le corps d’Eddy se pare de plaques d’urticaire accompagnées de vertiges. Il lui arrive également de ressentir des ondes électriques autour de son corps ; ou bien encore d’avoir peur de sortir de son corps. Se rendant à un champ de course avec un ami, par exemple, il décrit ce phénomène : « J’étais avec x. et j’ai senti que mon corps se soulevait de [la] terre… »

Quelques années ont passé, Eddy échafaude une doctrine concernant ces trous : il s’agirait d’une force étrange et mystérieuse qui serait intervenue au moins trois fois pour lui transformer le visage. Depuis lors, il explique qu’il « devine les sentiments des gens grâce à des indices ».

Les allégations d’Eddy rendent compte d’un rapport particulier à son corps et par voie de conséquence à la jouissance. Lorsqu’il affirme avoir des trous sur le visage et que tout le monde l’ait remarqué, une prévalence est accordée au regard en tant qu’il n’inclut pas la castration et fait retour dans le réel. Cela se traduit par un regard persécuteur identifié au champ de l’Autre, l’entourage qui prend Eddy pour une bête. Le regard est certes prévalent dans la paranoïa, mais qu’en est-il de ses coordonnées ? Il s’agit de celui du sujet, happé par l’image qui vient du dehors. La persécution d’Eddy par rapport au regard va dans le sens de la formule lacanienne : « Une voix qui sonorise un regard ». Cet énoncé indique la dimension de réel dans le regard de l’Autre. Luis Izcovich5 explique que faute du recours au symbolique, le regard de l’Autre, prend pour le paranoïaque, le statut d’une voix. Le regard devient le signifiant dans le réel, dit-il, et dans les moments féconds de la psychose, le regard au premier plan traverse l’intimité du sujet qui ne trouve rien derrière quoi se réfugier.

Le regard ne fonctionne pas comme objet cause du désir, comme ce serait le cas dans la névrose. Sa fonction dans le réel se met en évidence par le fait que le sujet ne peut se soustraire à ce regard et qu’il ne peut pas non plus l’effacer6. Eddy déclare ne pouvoir échapper à ce regard scrutateur, omniprésent, il se voit anéanti, et se confond avec cet objet appartenant à l’Autre. Doit-on inférer de ce matériel, qu’Eddy se voit comme morcelé ? En tout cas, on repère là un trait de persécution qui confine au délire. Il y a justement dans le délire d’observation, un accolement du regard comme objet de l’Autre avec le regard du sujet car lorsque le Nom-du-Père ne supplée pas au défaut primordial du symbolique, le jouir de la vision fait retour dans la perception même. La pulsion, repérée chez Eddy, n’inclut pas la signification de la castration, au contraire, l’incidence du regard comme objet se manifeste par une sorte d’excès : Eddy dit devoir lutter contre son image, il demande de la « chirurgie plastique » car il a des trous dans la gueule que les autres remarquent ; à cause de cela, il se trouve affreux « comme une bête ». Par ailleurs, il ressent des « ondes électriques », et a peur que sa chair et ses vaisseaux ne tombent, et qu’il « sorte de son corps ».

La jouissance n’est pas oblitérée par la castration, en conséquence, elle n’est pas localisée hors-corps. Le corps n’est que jouissance faisant retour dans le réel. Cependant, Eddy met en place des tentatives de traitements de la jouissance qui se repèrent à l’usage du signifiant, car lorsqu’il ne délire pas, il passe le plus clair de son temps à boire des « Formidables » (50 cl de bière) et à jouer au PMU. Il fait partager cette connaissance du tiercé à son entourage ce qui lui apporte un peu de paix parce qu’alors, les gens ne le regardent plus “comme une bête”, selon ses termes. En outre, Eddy porte des moustaches impeccables et s’adonne à un rituel du rasage auquel il est particulièrement sensible. Cette formalisation des éléments cliniques met en évidence une identification au trait unaire. Par trait unaire, nous sous-entendons un trait, un signifiant prélevé sur l’autre, auquel le sujet s’identifie. Ce trait peut être un détail corporel ou un élément du discours entendu de la bouche de l’autre. Cette identification est un mécanisme simple et qui se rencontre dans toutes les structures, nous dit Geneviève Morel7.

L’identification que nous repérons chez Eddy s’inscrit du côté des attributs masculins : la moustache, le PMU, l’usage du rasage. Ceux-ci fonctionnent comme l’un des indices du rapport du sujet au phallus. Ces identifications sont le pendant des éléments cliniques que nous avons qualifiés d’excessifs. Elles ont donc un certain poids de réel, parce que fait défaut ce qui permettrait d’articuler une position sexuée plus solide, la fonction phallique. Cette défaillance est illustrée par les propos du « prince du PMU » selon sa propre expression : « On m’a mis une doctrine sur la tête pour que je demeure un bonhomme, un arbre de Noël quoi. J’ai deux personnalités : je suis un cheval, je suis doctrine cheval, et puis je suis un homme ».

Eddy tente de construire une existence acceptable pour lui en pariant sur les chevaux, d’une part, d’autre part en arborant une apparence d’homme. La mise en tension du monde s’articule entre ces deux pôles. Bien sûr, cette construction est fragile, mais ces images (qu’Eddy qualifie de « personnalité ») prévalent sur le réel. Elles illustrent les efforts du sujet à nouer tant bien que mal le réel, l’imaginaire et le symbolique et rendent intelligibles le caractère orthopédique de l’image dont parle Lacan.

À défaut de médiation symbolique, l’imaginaire tend à faire coalescence, adhésion, avec le réel. Ces dires traduisent en effet un changement dans le rapport à l’image. Choix côté homme, Eddy éclaire l’un des trois modes de construction de la sexuation de la fonction phallique forclose tels qu’ils sont exposés par Geneviève Morel8. Le premier mode est l’identification imaginaire à rapporter au stade du miroir. Les deux autres sont des identifications sexuées fondées sur l’élection d’un signifiant maître. Si celui-ci, issu du père, contamine la classe des hommes qu’il définit d’ailleurs, le rejet du père condamnera toute la construction à sombrer un jour. C’est pourquoi ce mode de sexuation est instable. Si le signifiant maître, élu par l’inconscient du sujet, permet au contraire ce que Geneviève Morel appelle une « identification classifiante », le choix sexué du sujet sera plus solide. En effet, l’identification classifiante permet de répartir les hommes d’un côté et les femmes de l’autre, sans faire appel au père.

Eddy clarifie ce que Geneviève Morel avance : la jouissance de l’organe, à elle seule, exige une interprétation et cela est confirmé dans la psychose. Quand le sujet rejette le signifiant phallique, il est obligé d’interpréter sa jouissance par des constructions délirantes car ses identifications n’y suffisent pas, ou plus.

Luis Izcovich propose9, selon la théorie lacanienne, de considérer le paranoïaque comme étant le cas où, le point de capiton qui fait défaut, trouve une chance de se rétablir autrement. La construction délirante peut alors être perçue comme un mode de résolution qui pare au pire bien que cela soit au prix d’un certain ravage. Nous sommes justement en présence d’éléments qui suggèrent l’hypothèse selon laquelle qu’Eddy témoigne de cette tentative de rétablissement d’un certain équilibre de la réalité. La réponse trouvée par notre parieur et forgée de toutes pièces pour boucher le trou infernal auquel il a affaire est la certitude de voir disparaître les trous lorsqu’il se regarde dans une glace après avoir été aux toilettes. Nous pensons, avec David Franck Allen10, que quelque chose le pacifie quand il produit un « petit tas » de matière fécales. En outre, le signifiant « toilette », utilisé pour constituer une réponse commandée par la jouissance, mérite également d‘être déchiffré.

À l’origine (1681), les nécessaires de coiffure et de soin du corps étaient placés sur une table couverte de tissu (toile) et de dentelles sur laquelle reposait un miroir, l’ensemble était une toilette. Au pluriel, les toilettes sont employées par euphémisme à cette définition qui a rapport à la propreté. Or ce n’est pas uniquement le passage au lieu d’aisance qui fait disparaître la béance, il y faut également le regard porté au miroir. La somme de chacun de ces temps a pour conséquence de masquer les trous qui apparaissaient dans l’image du miroir, d’y jeter un voile. Nous présumons qu’il s’agit là de l’effet du signifiant sur le corps pour traiter le réel de la jouissance. Eddy a recours, pour limiter ce débordement de jouissance non localisée, à l’élaboration d’un rapport imaginaire à son corps et cela se traduit par un tout petit bougé du rapport à l‘image.

Cela nous évoque en conclusion l’une des scènes de Paris – Texas de Wim Wenders (1984). Travis émerge du désert Texan après plusieurs années d’absences durant lesquelles sa femme, Jane, disparaît à son tour. Leur jeune garçon, Hunter, est recueilli par le frère de Travis. La scène qui nous intéresse à titre d’illustration est celle où, revenu parmi les siens, Travis se prépare à aller chercher son fils à l’école pour la première fois. Assis dans le salon, il feuillète des magasins à toute vitesse. Intriguée, la femme de ménage lui demande ce qu’il cherche :

Travis : Je cherche le père

Femme de ménage : Votre père ?

Travis : Non, un père simplement, n’importe lequel. Ça ressemble à quoi ?

Femme de ménage : Il y a toutes sortes de père.

Travis : Un seul me suffira.

Femme de ménage : Je vois, vous voulez avoir l’air d’un père.

Travis : Oui.

Femme de ménage : Dites-moi, vous voulez être un père riche ?

Travis : Non.

Femme de ménage : Un pauvre ?

Travis : Non, juste entre les deux.

Femme de ménage : Non, il n’y a pas d’entre les deux. (Elle lui donne un chapeau et une veste sortis du placard du frère et devant le miroir, elle lui dit). Souvenez-vous d’une chose, pour être un père, il faut garder la tête haute, ne jamais regarder par terre. Il faut marcher raide. Avec dignité. (Travis exécute quelques pas). C’est ça.

Eddy et Travis mettent en lumière la démonstration de Luis Izcovich : l’imaginaire peut constituer le point d’appui fondamental du sujet dans la mesure où il détermine une forme de croyance qui résiste à toute contradiction.

Email de l’auteur : marion.duf@wanadoo.fr

1 LACAN J., Le Séminaire La logique du fantasme, Inédit. (30 mai 1967).
2 SOLER C., L’inconscient à ciel ouvert de la psychose, Toulouse ; Presse universitaire du Mirail, Coll Psychanalyse et &, 2002, 262 p., p. 76.
3 MOREL G., “Anatomie fantasmatique”, in Les feuillets du Courtil, n° 13, janvier 1997, pp. 9-16., p. 10.
4 ALLEN D.-F., « Naître-Peur et sa doctrine : étude clinique d’une psychose chronique », in Psychologie clinique, L’Harmattan, Nouvelle série, été 2004, pp. 153-162.
5 IZCOVICH L., Les paranoïaques et la psychanalyse, Paris ; Éditions du champ lacanien, Collection clinique, 2004, p.197.
6 Ibidem.
7 MOREL G., Ambiguïté sexuelle, sexuation et psychose, Paris ; Anthropos, 2000, 310 p., p. 105.
8 Ibid., p. 225.
9 IZCOVICH L., op. cit., p.283.
10 ALLEN D.-F., op. cit., p. 160.

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