L’acting out (II) : qu’en faire ?

« Il faut bien le dire, d’ailleurs, l’acting out appelle l’interprétation, mais la question est bien de savoir si elle est possible. Je vous montrerai que oui, mais c’est en balance, dans la pratique comme dans la théorie analytique[1]. »

Si Lacan reste évasif sur ce point le 23 janvier 1963, c’est dans la suite de son séminaire qu’il nous montrera que oui. L’acting out appelle l’interprétation ; il suppose le savoir ; il est transfert. Quand il survient hors analyse, c’est l’amorce du transfert, le transfert sauvage, qui avec un peu de chance et d’heureuses rencontres pourra être domestiqué et mené vers l’analyse. Quand il survient dans l’analyse, l’interpréter d’un énoncé mène à l’impasse : « … ça n’est pas le sens, quel qu’il soit, de ce que vous interprétez qui compte, c’est le reste. Alors, pour cette fois au moins, sans addition, c’est l’impasse[2]. » L’addition qu’il y faut, n’est-ce pas celle de ce reste, justement ? La moutarde qui a manqué au dîner, nous dit Lacan, dont le père était moutardier. C’est en tout cas ce qu’il montre ensuite dans son séminaire : comment l’analyste soutenant son acte fait semblant d’objet, soit en incorporant l’objet, soit en se faisant substitut d’objet, selon la structure à laquelle il a affaire[3]. L’interprétation de l’acting out devient alors interprétation en acte. C’est l’interprétation en acte de l’objet a. Dans le rôle de a : l’analyste. Double coup de théâtre, si l’on prend en compte que l’acting out est déjà entrée en scène de l’objet, à l’opposé du passage à l’acte, qui en est la sortie.

Intéressons nous alors aux différentes façons d’interpréter a. Dans son travail sur le désir et son interprétation, Lacan pose pour tout sujet le rapport désir/nomination : « Ce qui est visé au moment du désir, c’est, disons-nous, une nomination du sujet qui s’avère défaillante[4]. »  Défaillante parce que la chaîne signifiante ne lui permet pas de se nommer : il ne s’y trouve pas. « Il n’est là que dans les intervalles, dans les coupures. Chaque fois qu’il veut se saisir, il n’est jamais que dans un inter­valle, et c’est bien pour cela que l’objet imaginaire du fantasme, sur lequel il va chercher à se supporter, est structuré comme il l’est[5]. » Il est structuré comme une coupure, ce qui permet à cet objet de représenter un manque, de le représenter avec une tension réelle du sujet. Ce qui en fait dans le fantasme le support du désir. Cette conception de l’objet imaginaire du fantasme comme suppléant à la nomination défaillante du sujet vaut pour tous, y compris le psychotique, car Lacan en distingue ensuite trois espèces : l’objet pré-génital, le phallus, le délire.

L’objet pré-génital : « Ces objets sont choisis très précisément en tant qu’ils manifestent dans leur forme, de façon exemplaire, la structure de la coupure. De ce fait, ils sont intéressés à jouer le rôle de support à ce niveau du signifiant où le sujet se trouve situé comme structuré par la coupure[6]. » Retenons pour l’instant cette notion de forme.

Le phallus : la forme ici en jeu est celle de la mutilation, d’une coupure qui instaure le passage à une fonction signifiante, en tant que ce qu’il en reste est une marque, la marque d’un signifiant qui extrait le sujet d’un état premier pour le porter, l’identifier à une puissance d’être différente et supérieure.

Le délire : la coupure se manifeste au niveau des voix entendues, hallucinées, par les interruptions de phrases, les suspensions de signification. « Les phrases s’interrompent avant les mots significatifs, laissant surgir après leur coupure un appel à la signification. Le sujet y est intéressé en effet, mais en tant que lui-même disparaît, succombe, s’engouffre tout entier dans cette signification qui le vise[7] ». Dans les trois cas (objet pré-génital, phallus, délire), c’est cette représentation de la coupure qui permet au sujet de « soutenir devant lui le trou, l’absence de signifiant au niveau de la chaîne inconsciente[8] ».

Ce retour sur l’objet nous ouvre quelques perspectives intéressantes sur la nature de l’acting out, que Guy Le Gaufey caractérise ainsi : « l’acting out est un signifiant qui ne trouve pas au champ de l’Autre, en ce qu’il est éliminé, un autre signifiant pour lequel il pourrait représenter le sujet. En quoi il est appel aussi bien à une symbolisation dont il marque le défaut. Ce terme de défaut est à entendre ici dans les trois registres cliniques de la névrose, de la perversion et de la psychose[9] ».

On perçoit bien qu’il y a là matière à différentes interprétations de l’objet a, différentes interprétations de la coupure, qui en passent par son incorporation ou sa substitution.

Je m’intéresserai ici plus spécifiquement aux cas qui appellent une incorporation et qui posent pour moi les questions les plus ardues, dans ma pratique de psychiatre et de psychanalyste.

Une patiente m’explique comment elle a été, dit-elle, libérée du pouvoir de son père. Ayant quitté le domicile parental pour une colocation, elle se trouva rapidement coincée par les désirs discordants des uns et des autres, et dans l’incapacité de situer le sien. Elle se remit, comme dans son enfance, à se taper la tête contre les murs de sa chambre. L’une des colocataires, touchée par cette manifestation, se mit à lui parler, l’interroger sur ce qui lui arrivait. La jeune femme ne pouvait rien en dire, n’en sachant rien, et continua son martèlement, sous les yeux de l’autre, mais attentive à sa présence. L’autre ne laissa pas tomber et chercha, questionnant, sollicitant, formulant des hypothèses, et sans doute approchant une formulation suffisamment convenable de la problématique, car les percussions cessèrent. La relation se poursuivit et s’enrichit dans les mois qui suivirent, les coups physiques se faisant de moins en moins présents, et c’est dans le dialogue ainsi établi que la jeune femme put raconter une partie de son enfance, et dire ainsi quelque chose de son aliénation au désir de son père (que ce fut le père ou la mère importe peu dans ce cas : le père ici n’est pas métaphore, mais prolongement de la mère).

Si l’on ne peut considérer que l’auto-fustigation initiale soit de l’ordre de l’acting out (elle relève plutôt d’une réponse à la jouissance, sans adresse particulière), il semble qu’avec l’intervention de la colocataire, qui tente de prendre quelque chose de ce réel dans les rets du langage, ce martèlement de la chair s’adresse peu à peu à l’Autre, et devienne progressivement appel à signification, à interprétation. Peut-on alors parler d’acting out dans ce second temps ? Probablement pas. Car s’il y a bien forçage du réel, du désir ou de la jouissance de l’Autre, il n’y a pas production du rapport à l’objet, mais plutôt production de l’objet. Ce n’est pas répétition, mais plutôt création ; il s’agit d’effectuer la coupure. De même, l’élément signifiant qui permet cela n’est pas apporté par le sujet, comme dans l’acting out. Ici, il vient de l’autre.

S’agit-il d’un passage à l’acte ? Si l’on peut penser que le sujet au départ a basculé du côté de l’être, il n’y a pas pour autant chute ou éjection de l’objet. Le martèlement serait plutôt la tentative, par la production de douleur, de faire coupure réelle à la jouissance et de dessiner un corps. On ne peut pas exclure que l’échec de l’opération aurait pu la mener à un passage à l’acte, un raptus. Mais la bonne rencontre avec le désir non anonyme de la colocataire a permis que se fasse une coupure, une coupure signifiante.

Autre patiente, plus âgée, dont les attaches familiales au fil du temps se sont usées, effilochées, cherchant une solution d’accueil dans une communauté religieuse. Avide de lien, elle se conforme avec une grande justesse, car elle est patiente et intelligente, au désir de la Mère Supérieure, et réussit de cette manière à se faire une place dans cette communauté qui se voue au recueil des âmes fragiles. C’est ainsi qu’elle se retrouve prise dans le processus qui de tous temps l’a mortifiée : assujettie à la volonté des autres, et donc s’oubliant, comme elle dit, et se laissant oublier, elle nourrit un sentiment d’injustice grandissant, qui finit par s’exprimer dans des mouvements de colère dévastateurs. Les explications qui s’ensuivent, si elles furent âpres et expéditives avec sa propre mère, sont plus dialectisées avec cette Mère Supérieure et permettent d’apaiser quelque peu les choses. Cependant, elles ne lèvent pas le malentendu, car l’attention et au fond l’amour qu’elle attend des autres sans pouvoir le penser, est pour elle un dû : c’est la dette de l’Autre, à l’exigence duquel elle s’est pliée, jusqu’à un point limite, mais pas pour rien. Le terrain lui est tout de même favorable, du fait de l’idéal d’amour du prochain prôné en ces lieux, ce qui lui permet de maintenir le lien tant bien que mal. Mais l’injustice fondamentale se répète et insiste, celle du manque d’amour en retour de son dévouement. Si bien qu’à la suite d’une remontrance, elle se jette à terre en pleine messe, se roule au sol en hurlant quelque chose dont elle ne se rappelle pas, mais qui a trait à l’injustice.

Cette manifestation ô combien hystériforme, mais pas du tout névrotique, est-elle un acting out ? Survenant cette fois dans le cours du traitement, de la cure, elle s’adresse me semble-t-il, non seulement à la Mère Supérieure, mais aussi à l’analyste, dans la mesure où elle m’en fait le récit. Ce message non symbolisé, je le lis comme : « ne voyez-vous pas dans quel état me met ma soumission à la volonté de l’Autre, à votre volonté ? », car la volonté qu’elle me prête, c’est qu’elle se dise, qu’elle dise son être. Ce qu’elle ne peut symboliser, c’est qu’il ne s’agit pas d’une volonté, mais d’une offre, d’une proposition. Ce qu’elle ne peut subjectiver, c’est qu’elle s’en sert. Lui interpréter comme tel, on le voit, mènerait à l’impasse. Il me faut donc supporter ce transfert, tout en tempérant ce vouloir d’un « pas à n’importe quel prix : pas au prix d’un collapsus du sujet ».

Si cette lecture se tient, on y retrouve les composantes structurelles de l’acting out lacanien : forçage par le réel du désir de l’Autre, réponse en acte au collapsus du sujet résultant de ce forçage, réponse adressée secondairement à l’analyste dans le transfert et qui vise sa rectification. La monstration est celle d’un organisme torturé par et éructant l’insulte du signifiant. Monstration sur scène, et pas n’importe laquelle : celle de la messe. Quant à la présentification du signifiant phallique, on peut la situer, me semble t-il, dans la manifestation réelle et tonitruante de la puissance du signifiant comme tel. Le deuxième temps d’adresse à l’analyste est assez clairement un avertissement, qui m’indique que je n’ai pas suffisamment réussi à incorporer la coupure.

Troisième et dernier cas, une jeune fille me fait part des souffrances occasionnées par la dévalorisation vertigineuse où la plongent toutes ses relations avec ses congénères. A tel point qu’elle s’en tient craintivement à l’écart, ne sortant plus guère de chez elle. Dans son anamnèse, elle explique que ces affres évoluent par phases, qu’elles peuvent durer quelques semaines ou mois et alterner avec des phases d’euphorie qu’elle aime beaucoup, mais qui peuvent lui jouer des tours, côté finances notamment. Elle évoque aussi une propension à maîtriser son corps, en particulier son poids, au moyen d’une alimentation rigoureusement calculée et d’un exercice physique soutenu, dans lequel elle excelle. Cette discipline du corps lui permet généralement de sortir des phases dépressives, mais au prix d’une ébullition et d’une tension parfois extrêmes, dont elle ne trouve à se soulager que par des scarifications (elle parle de coupures). Elle se coupe et fait couler le sang, ce qui lui procure, dit-elle, un plaisir sans pareil.

Lors d’une séance, elle me fait part de son envie croissante de se couper. Je m’interroge sur cette coupure annoncée et prends le parti de la questionner sur ce qui l’y amène et ce qu’elle en attend, prenant soin de ne pas montrer mon inquiétude, ce que probablement je n’ai pas réussi à faire.

Je n’y coupe pas : à la séance suivante, elle m’annonce qu’elle l’a fait, et y a retrouvé ce même soulagement, ce même plaisir qu’elle y cherchait. Elle s’attend visiblement à une remontrance, ou au moins de la réprobation, et se montre surprise de n’entendre de ma part que validation de la problématique et valorisation de la solution mise en oeuvre. C’est la première fois, dit-elle, que quelqu’un lui en parle de cette façon.

Acting out ou pas ? L’acte ici annoncé et effectué s’inscrit visiblement dans le transfert. Il est pensé et mis en scène, sur la scène transférentielle ; il ne jette pas l’objet hors de la scène. On est bien du côté du « je ne suis pas » qui caractérise l’acting out. Il y a production du rapport à l’objet a par coupure réelle, à défaut de coupure signifiante, qui met à jour cet élément hautement symbolique qu’est le sang (symbolique et équivoque). Le signifiant phallique se présentifie de façon réelle par cette tension croissante qui ne trouve d’issue que dans la coupure réelle du corps. Les composantes structurelles de l’acting out me semblent bien être réunies dans ce cas, avec certaines spécificités : coupure réelle, incarnation du phallus.

De ces trois manifestations agies qui s’approchent plus ou moins de l’acting out tel que décrit par Lacan, il s’agit pour moi de tirer un enseignement sur les façons de manier ce type de transfert, les façons d’incorporer l’objet, de le prendre en nous, comme il dit.

Dans le premier cas, ce qui a l’air d’opérer dans cette cure hors cadre, c’est le désir soutenu de symbolisation de la jeune colocataire, qui interprète sans doute assez justement l’auto-fustigation de la patiente comme résultante d’une carence symbolique.

Dans le deuxième cas, l’avertissement que je reçois m’indique la nécessité d’opérer sur le désir de l’Autre, qui pour cette patiente est désir sans limite et auquel elle se soumet corps et âme, jusqu’à ce point où elle n’en peut plus et laisse libre cours à sa folie. Si dans le transfert ce désir prend forme de volonté, volonté qu’elle dise son être de jouissance, il ne s’agit pas de le contrer, mais de l’assimiler et de le restituer comme tempéré, barré à l’occasion d’une loi qui le transcende, bordé par les limites de la séance, localisé, pacifié. Donner corps à un Autre coupé, troué, barré. Prendre en soi le manque dans l’Autre.

Dans le troisième cas, il me semble que c’est aussi de cela que l’acte m’avertit, que je n’ai pas suffisamment fait coupure au lieu de l’Autre, ce qui l’a conduite à le faire elle-même, dans le réel, à la lettre, en suppléance.

Alors, produire le manque dans l’Autre, s’en faire le lieu, et peut-être la lettre, c’est déjà pas mal. Mais avec les psychotiques, ça ne suffit pas à incorporer l’objet a. Une patiente me disait récemment de son psychiatre précédent : « Ce que je lui ai dit, il l’a mis dans sa poche. » C’était un reproche, car il n’a plus voulu en parler. Il a tout pris pour n’en rien faire. Sans doute eût-il été plus avisé de le prendre pas-tout, de n’en prendre qu’un bout, de ce délire qui est tout de même ce que le psychotique a de plus précieux. Et de le prendre pas pour n’en rien faire, mais pour le rabouter au lien social. Prendre en soi un bout de cet objet qui représente de manière singulière la coupure du signifiant et du sens là où elle concerne le sujet au plus près, voilà ce qui me semble correspondre à ce que Lacan appelle « incorporer l’objet ».

Bien sûr, il y a différentes façons de se le mettre dans la poche, ce délire. La psychiatrie a été très inventive sur cette question. La neuroleptisation est la plus courante à l’heure actuelle. Ce n’était pas la préférée de Lacan et je le suis volontiers sur ce point.

Alors qu’en faire, de l’acting out ? L’interpréter, sans doute. L’interpréter au sens d’en faire une lecture qui permette une autre interprétation en acte de l’objet, une interprétation plus juste. Avec les psychotiques, il s’agira de supporter la coupure, de l’incorporer, mais à l’endroit où elle les concerne : coupure de la signification, coupure de la représentation, et ceci en empochant l’objet qui la singularise : leur délire.

 

 

[1] LACAN J., Le Séminaire Livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, [1962-1963] 2004, p.147.
[2] Ibid., p.149.
[3] Ibid., p.164.
[4] LACAN J., Le Séminaire Livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, La Martinière, [1958-1959] 2013, p.448.
[5] Ibid., p.451.
[6] Ibid., p.453.
[7] Ibid., p.459.
[8] Ibid., p.453.
[9] LE GAUFEY G., « L’acting out : la perte et le manque », Congrès E.F.P., Strasbourg 1976, Lettres de l’E.F.P., n° 19.

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