La réalité de l’inconscient

 

Article de Jean-Michel Arzur publié dans la revue PLI n° 3 (Revue de psychanalyse de l’EPFCL-France pôle Ouest), à partir d’une intervention au « séminaire d’étude de textes » du Collège de Clinique Psychanalytique de l’Ouest à Morlaix le 09 février 2008

 

Dans le cadre du séminaire d’étude de textes du Collège Clinique, je voulais reprendre une période particulière de l’enseignement de Lacan concernant l’inconscient qui, à mon sens, fait charnière entre l’inconscient freudien et l’inconscient lacanien.

Dans son séminaire de 1964, intitulé les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Lacan aborde l’inconscient par un angle d’attaque particulier, celui de sa « réalité » . C’est par le biais du transfert qu’il précise ladite réalité : le transfert est la mise en acte de la réalité de l’inconscient, la réalité sexuelle.

Lacan tente de répondre dans ce séminaire à la question de la nature du lien repéré par Freud dès le début de la psychanalyse entre les formations de l’inconscient et la sexualité. Il s’agit pour Lacan, non de définir leurs liens signifiants, car rien n’est plus à démontrer dans ce domaine, mais plutôt de mettre à jour leur structure commune. Lacan critique au passage les post-freudiens qui ont oublié la nature de la relation de l’inconscient au sexuel. Il en souligne la conséquence majeure qui est que l’analyse a hérité d’une réalité qui n’a plus rien à voir avec celle de Freud. Pour Freud comme pour Lacan, il n’y a de réalité que celle de la constitution du sujet en tant qu’il est déterminé par le langage.

Loin de le réduire à un savoir caché, en attente, à découvrir, Lacan fait de l’inconscient quelque chose de l’ordre du non réalisé1. L’inconscient est représenté comme ce qui est de l’intérieur du sujet mais qui ne se réalise – du fait de l’aliénation première du sujet au signifiant – qu’au dehors, c’est à dire au lieu de l’Autre où seulement il peut prendre son statut. Cela anticipe sur l’inconscient en tant qu’il est le discours de l’Autre.

Le sujet est co-extensif du surgissement du signifiant au champ de l’Autre. Le un du signifiant primordial, qui est introduit par l’expérience de l’inconscient, c’est le un de la fente, du trait, de la rupture. L’inconscient apparaît donc sous la forme d’une discontinuité. Lacan se réfère d’ailleurs à ce que le philosophe Paul Ricœur écrit à propos du « réalisme de l’inconscient », à savoir que « l’inconscient n’est pas ambiguïté des conduites, futur savoir qui se sait déjà de ne pas se savoir, mais lacune, coupure, rupture qui s’inscrit dans un certain manque »2. Il s’agit donc d’un système caractérisé par sa béance centrale.

Lacan met particulièrement l’accent sur la fonction pulsative de l’inconscient ; en effet, tout ce qui apparaît un temps dans la fente, semble destiné à disparaître. Là où il n’était rien avant sinon un sujet à venir, il se fige en signifiant le temps d’après. Le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant et quelque chose tombe dans l’intervalle. Dans l’expérience analytique, l’ouverture de l’inconscient est produite par la relance associative, tandis que ce qui conditionne sa fermeture, c’est le transfert lui-même lorsque l’objet a vient jouer le rôle d’obturateur. La mise en acte de la réalité de l’inconscient a donc à voir avec sa fermeture, avec le transfert, et, de fait, avec l’objet petit a.

Dans ce séminaire, Lacan pose une identité de structure entre l’inconscient et quelque chose de l’appareil du corps. Je le cite : « j’ai pu vous articuler l’inconscient comme se situant dans les béances que la distribution des investissements signifiants instaure dans le sujet, (…) Eh bien ! c’est pour autant que quelque chose dans l’appareil du corps est structuré de la même façon, c’est en raison de l’unité des béances en jeu, que la pulsion prend son rôle dans le fonctionnement de l’inconscient »3. C’est donc à partir de la question de la pulsion que Lacan va préciser comment la sexualité participe de la vie psychique. La pulsion est le montage par quoi la sexualité se noue à l’inconscient d’une façon dit Lacan « qui doit se conformer à la structure de béance qui est celle de l’inconscient »4. La zone érogène, est quelque chose qui se ferme, elle a une structure de bord. Notons que ce battement d’ouverture et de fermeture est repérable tant au niveau de l’appareil du corps qu’au niveau du fonctionnement de l’inconscient. Le sujet est un « appareil lacunaire » dit Lacan et c’est dans cette lacune que s’instaure la fonction de l’objet.

La pulsion se structure dans un aller et retour : elle émane du bord érogène, la source, et ne peut être désolidarisée de son retour sur la zone érogène ; elle y revient comme vers sa cible. Cette circularité du trajet pulsionnel délimite dans son intervalle une béance, un creux, « un vide occupable par n’importe quel objet et dont nous ne connaissons l’instance que sous la forme de l’objet perdu »5. C’est l’objet qui assure la consistance de ce trajet pulsionnel au titre de quelque chose qui doit être contourné dit Lacan.

La pulsion, s’invaginant à travers la zone érogène, est chargée d’aller quêter quelque chose qui, à chaque fois, répond dans l’Autre. « C’est par là – nous dit Lacan – que le sujet vient à atteindre ce qui est à proprement parler la dimension du grand Autre »6. Nous repérons ici l’importance de ce vide qui peut être occupé par un objet interchangeable dans la mesure où c’est ce qui assure le trajet du sujet vers l’Autre.

L’inconscient freudien, structuré comme un langage, consiste des effets de la parole sur le sujet. Il marque ce temps de la division du sujet de naître avec le signifiant. Néanmoins, ce n’est, nous dit Lacan, que « le soc et la charrue » pour labourer le champ, le champ freudien s’entend. Mais pour trouver « le trésor », Lacan nous invite à suivre la voie qu’il annonce. Sans doute est-ce là le passage du champ freudien au champ lacanien, à savoir le champ de la jouissance.

Lacan avance que le discours de la science a permis d’en savoir un peu plus sur la réalité sexuelle : en effet, la division sexuelle, soit le partage entre mâle et femelle, est ce qui règne sur la plus grande partie des êtres vivants et assure le maintien de l’espèce au-delà des individus au un par un. La question se pose, selon lui, de savoir si ce n’est pas par cette réalité fondamentale – qui noue ensemble le sexe et la mort – que le signifiant est arrivé au monde de l’homme. Une combinatoire signifiante, un ensemble de caractéristiques plus ou moins liées à la finalité de reproduction vient s’intégrer à la réalité sexuelle ; il l’illustre par les apports du structuralisme comme l’alliance, les échanges fondamentaux qui viennent en opposition à la génération naturelle, à la lignée biologique.

La voie que Lacan annonce passe par la question de l’organe de la libido, qu’il étaye du mythe de la lamelle qu’il avait déjà abordé dans le séminaire précédent, intitulé l’Angoisse. Au centre du cycle pulsionnel, un organe, un « faux organe » – le seul qu’il soit possible d’appréhender – et que Lacan situe par rapport au vrai organe, la libido. Il compare cet organe de la libido à la lamelle, à savoir quelque chose d’extra-plat qui passe partout et qui survit à toute division. C’est par excellence le pur instinct de vie, le désir indestructible. L’organe de la libido constitue la véritable limite, qui va plus loin que celles du corps. Cet organe, c’est ce que le sujet vient à placer au temps où s’opère sa séparation ; c’est lors du processus d’aliénation-séparation que se ferme la causation du sujet qui éprouve la structure de bord dans sa fonction de limite. D’être soumis au langage et au cycle de la reproduction sexuée, le sujet accuse une perte de vie, une soustraction de jouissance qui est la seule réalité de sa constitution subjective ; c’est la cause qui est introduite dans le sujet. Le signifiant a, en barrant le sujet, fait entrer en lui le « sens de la mort ».

Lacan parle du sujet en tant qu’appareil lacunaire ; il « porte en lui le ver de la cause qui le refend car sa cause, c’est le signifiant sans lequel il n’y aurait aucun sujet dans le réel »7. C’est dans cette lacune que le sujet instaure la fonction d’un certain objet en tant qu’objet perdu et toutes les formes que Lacan appellera par la suite « épisodiques » de l’objet a ne sont finalement que les représentants, les équivalents de cet objet cause du désir.

C’est ainsi que l’Autre devient pour le sujet le lieu de sa cause signifiante et le rapport à l’Autre fait surgir non pas la polarité sexuelle (masculin /féminin) mais le rapport du sujet vivant à ce qu’il perd. Ce que le sujet tente de combler n’est pas tant la faille qu’il rencontre dans l’Autre que cette perte qui pourtant le constitue. Le sujet opère donc avec sa propre perte. C’est donc à partir de ce même point réel, de cette réalité qui est la place du sujet creusée dans le réel, que s’opère la conjonction du sujet dans le champ de la pulsion au sujet tel qu’il s’évoque dans le champ de l’Autre.

Ainsi, le sujet ne peut appréhender quelque chose de la sexualité que par ce seul pôle de l’organe de la pulsion. La pulsion n’est pas satisfaite au sens de son but final, de la finalité biologique de la sexualité, qui est la reproduction. Cependant, c’est la condition de possibilité d’une satisfaction dite partielle. Si Freud affirme qu’aucun objet d’aucun besoin ne peut satisfaire la pulsion, la pulsion peut se satisfaire partiellement en se saisissant d’un objet qu’il considère indifférent. La pulsion atteint par cette voie son but quant à la satisfaction, tout en « apprenant » dit Lacan que là n’est pas sa satisfaction, que ça rate. Il y a un défaut structural qui vient barrer la satisfaction du sujet, qui manque à être.

C’est ainsi, dit Lacan, que la pulsion ne fait que représenter et partiellement la courbe de l’accomplissement de la sexualité chez le vivant. Pas d’accomplissement donc. Cet effort pour se rejoindre via la pulsion est le support de la relation entre les sexes et donc de la relation à l’Autre. Support de la relation des sexes n’est pas rapport sexuel qu’il n’y a pas, dira Lacan un peu plus tard. Mais déjà en 1964 et en plusieurs endroits du séminaire, Lacan reprend l’assertion de Freud, selon laquelle il n’y a pas de représentation de la totalité de la pulsion sexuelle ; ce fameux mirage d’un avènement possible du génital.

Comme nous venons de le voir, du seul fait que le sujet place sa cause dans l’Autre, le sujet n’a que la parole pour tenter de se réaliser toujours plus au champ de l’Autre. Mais ce faisant, « il ne poursuit déjà plus là qu’une moitié de lui-même » et « ne trouvera son désir que toujours plus divisé, pulvérisé, dans la cernable métonymie de la parole »8. Force est de constater que nulle part n’est saisissable dans le sujet cette ganze Sexualtrebung qui représenterait « la tendance, les formes, la convergence de l’effort sexuel, en tant qu’il s’achèverait en Ganze, en un tout saisissable, qui en résumerait l’essence et la fonction »9. Par contre, du côté de l’Autre, le rapport entre les sexes participe des idéaux du sexe qui circulent et qui disent au sujet ce qu’il doit être comme homme ou comme femme. Les idéaux, la question de l’activité-passivité, du masculin et du féminin ne sont là que pour recouvrir, métaphoriser « ce qu’il reste d’insondable dans la différence sexuelle ». Le sujet, d’être pris dans la parole, ne peut y advenir tout entier et rien ne vient représenter dans l’inconscient son être sexué comme homme ou comme femme, ce qui est là « carence essentielle » dit Lacan. Il n’y a d’accès à « l’Autre du sexe opposé » que par la voie des pulsions dites partielles où le sujet cherche un « objet qui lui remplace cette perte de vie qui est la sienne d’être sexué »10.

En 1964, Lacan nous permet de repérer ce point nodal en quoi la pulsation de l’inconscient est liée à la réalité sexuelle. L’inconscient, c’est du « non réalisé » dit Lacan, c’est quelque chose qui se constitue de et à partir du trou, de la béance résultant de l’inscription d’un sujet dans le réel, ce qui introduit du même coup la fonction du désir comme manque à être ; désir à entendre comme résidu dernier de l’effet du signifiant dans le sujet.

Lacan noue dans une communauté de structure l’inconscient comme ensemble des effets de la parole et la réalité sexuelle comme trou, et c’est l’organe de la libido qui vient lier l’inconscient à la pulsion, ce qui nous permet de saisir comment l’organisme vient à se prendre dans la dialectique du sujet. La réalité de l’inconscient, cette insoutenable vérité qu’est la réalité sexuelle, nous fait entrevoir la question du réel comme impossible. L’impossible lacanien, c’est l’impossible sexuel ou l’impossible du sexe à faire rapport entre les êtres. Le réel comme impossible, Lacan le formule dans ce séminaire de 1964 ; il est à la fois heurt, obstacle au principe de plaisir, mais également présent dans ce même champ du principe de plaisir, quoique jamais reconnu comme tel. C’est autour de cette insatisfaction fondamentale de la pulsion que nous semble résider cet impossible.

Nous voici donc aux portes de l’inconscient lacanien, cet inconscient dont Lacan réclamera en quelque sorte la paternité lorsqu’il dit, en 197711, « l’inconscient n’est pas de Freud, il faut bien que je le dise, il est de Lacan ». Nous pouvons sans doute lire cette réalité de l’inconscient comme une étape préalable à l’élaboration par Lacan de sa notion du Réel comme impossible. En réponse à la question de Jacques-Alain Miller à propos des rapports de la pulsion au Réel, Lacan précise l’objet de la pulsion qu’il situe au troisième temps de la pulsion – celui du « se faire » – qui est, selon Freud, le moment d’émergence d’un nouveau sujet. Ce nouveau sujet, Lacan en parle en termes de sujet acéphale de la pulsion. Cette subjectivation acéphale ou « sans sujet » est pour Lacan un « « os, une structure, un tracé qui représente une face de la topologie. L’autre face est celle qui fait qu’un sujet, de par ses rapports au signifiant, est un sujet troué. »12 Le champ est ainsi préparé pour les notions d’ « inconscient réel » ou de « savoir sans sujet » que Lacan élaborera dans son enseignement ultérieur.

Email de l’auteur : jm.arzur@free.fr

1 LACAN J., Le séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973, p. 25.
2 Ibid, p. 141.
3 Ibid., p. 165.
4 Ibid., p. 160.
5 Ibid., p. 164.
6 Ibid., p.177.
7 LACAN J., (1964), « Position de l’inconscient », Ecrits, Le Champ freudien, Seuil, 1966, p. 835.
8 LACAN J., Le séminaire, Livre XI, op.cit., p. 172.
9 Ibid., p. 160.
10 LACAN J., (1964), « Position de l’inconscient », op.cit., p. 849.
11 LACAN J., « Ouverture de la section clinique », Ornicar ?, 1977, p. 10.
12 LACAN J., Le séminaire, Livre XI, op.cit., p. 167.

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