Con(mp)ter fleurette

Intervention de Ludivine Beillard-Robert  au séminaire collectif A quoi tu joues ?

 Rennes le 28 avril 2022  

« Je vous préviens je suis de mauvaise humeur ! » tempête-t-elle en jetant rageusement son sac à main, à peine entrée. « Ça m’énerve ! Il va passer une super soirée alors que moi, à cause de lui je ne vais faire que pleurer, bonjour la soirée de merde ! » Elle dit cet homme qu’elle fréquente depuis plusieurs mois. Un homme qui n’a de cesse de la séduire et en même temps de lui échapper. « Il fait ce qu’il veut quand il veut, il s’amuse sans moi. Moi ça m’énerve, j’ai toutes les raisons pour le quitter, mais je ne le fais pas. » Cet homme lui résiste, elle associe sur ce qu’il se passe d’ordinaire pour elle. « C’est pas mon genre. Je ne fais jamais ça d’habitude. C’est moi qui décide toujours. Je suis comme ça ! J’obtiens toujours ce que je veux. Mais là… » Elle s’arrête, net, puis elle reprend après un long silence. « Je ne comprends pas… je ne suis pas du genre à me laisser faire avec les hommes. Un autre je l’aurais quitter depuis longtemps… Mais avec lui je ne le fais pas…» J’interroge « Mais alors qu’y a-t-il avec lui ? Qu’aimez-vous chez lui ? » Une coupure se marque. Se fait entendre. Elle, d’ordinaire si volubile, ne trouve rien à dire. Rien. Et le silence prend place, laissant entendre que quelque chose se joue là pour elle.

Attentive au surgissement de ce silence et au trou qu’il creuse dans son énonciation, j’associe sur ce séminaire, sur ce qui se joue dans l’amour. Repérant qu’aux prémices de ce travail de recherche, je m’étais justement attelée avec ardeur à la lecture de lettres d’amour. J’avais alors effeuillé des courriers de Victor Hugo, Alfred de Musset, George Sand ou Gustave Flaubert, jusqu’à me demander ce qu’attendait une telle frénésie. Il apparut que ce que je sondais était l’existence d’un dire qui incarnerait la parole d’amour. Un dire qui pourrait cerner le vrai de l’amour. Un dire qui vienne en lieu et place du trou laissé par le silence de cette femme, ou celui laissé pour moi et orienta ma question. Ce qui émergeait par conséquent fut ceci, que lire sur l’amour, est comme parler d’amour, « c’est en soi une jouissance. »[1]

Une jouissance conduite par le fait qu’aucun dire sur l’amour, aucune lettre d’amour ne puisse énoncer un tout de l’amour, puisque cette jouissance se trouve creusée par le réel qu’imposent le langage et le sexe. Avec le séminaire Encore, Lacan aura décalé l’amour de son statut imaginaire, considérant l’amour comme « touchant au réel ». A questionner la différence des sexes, il aura conclu qu’entre les sexes ça ne marche pas, mais que cela fait pourtant courir le monde. Si bien qu’à défaut de « rapport sexuel », l’amour n’a de cesse de se renouveler dans des paroles, des lettres, des actes d’amour, et autant de romans et de films d’amour, comme autant de tentatives pour faire exister un nouage en place d’un non-rapport. Autant d’effets de jouissance pour se jouer du réel et conter fleurette.

« Conter fleurette », voilà un énoncé de l’amour ! Un énoncé qui, certes, émerge d’un autre temps, mais par lequel se tisse toute la singularité de notre propos. Si « conter fleurette » est séduire quelqu’un, l’Académie française spécifiant même qu’il s’agit de convaincre une femme, à son origine « conter fleurette » désignait le fait de raconter des balivernes, de tenir des propos sans vérité. Ce qui conjoint au fait que l’amour, assurément, on ne peut pas en parler, sauf à s’y duper. Lacan postulera que « L’amour ce n’est rien de plus qu’un dire, en tant qu’événement : un dire sans bavures ; [qui] n’a rien à faire avec la vérité [puisqu’elle] ne peut pas se dire toute. » Et puis de conclure :  «  Ce dire de l’amour s’adresse au savoir en tant qu’il est là, dans ce qu’il faut bien appeler l’inconscient. »[2] Arrêtons-nous sur cette formule. Une formule qui se construit dans l’enchevêtrement de deux réels, deux impossibles qu’il nous s’agit de déplier : l’impossible à dire l’être, par le recours que Lacan fait au savoir et à la vérité, et l’impossible à dire l’amour.

Si dire l’être s’avère impossible cela est lié à la structure même du langage, à  l’impossibilité logique qui le compose. Reconnaissons que sur ce point la psychanalyse aura montré l’impossibilité de s’acquitter de l’unique règle à laquelle l’analysant doit se soumettre, celle qui impose de « tout dire ». A l’appui du séminaire sur La Lettre volée, évoquant le hasard, Lacan aura montré que dans l’association libre les signifiants s’enchaînent les uns à la suite des autres, selon un hasard qui n’a rien à voir avec l’aléatoire, mais qui rend compte d’un réel. De sorte que ce ne soit pas le sujet qui détermine l’ordre symbolique, mais le symbolique qui détermine le sujet. Si bien que le langage rate, et ce qui se dit ne peut se dire autrement que par l’insistance de ce ratage. Par l’insistance de l’absence d’une chaîne signifiante qui pourrait encadrer la vérité toute. En outre la structure du désir s’accorde à une logique du langage, c’est sur ce point qu’elle touche au cœur de la subjectivité. Ce point par lequel une analyse met au travail la parole de manière à rencontrer le réel en plusieurs impossibles : l’impossibilité à conjoindre son désir, l’impossibilité à donner ce qui manque à la personne aimée, l’impossibilité à jouir sans limites. Elle ouvre certaines associations de signifiants aux dires du sujet en même temps qu’elle le coupe d’autres. Par conséquent l’analysant peut bien dire au hasard tout ce qui lui passe par la tête, le déploiement de sa parole sera déterminé par ce réel qui règle la structure du langage. Réglé par les effets du réel d’être sexué, par ce réel sur la langue, les mots du sujet manquent donc pour dire son être.

Nous repérions un second point, un autre réel dans la formule de Lacan : l’impossible à dire l’amour. A ce sujet Lacan souligne que c’est en tant que l’amour ne se réduit pas à une simple « captivation imaginaire à l’image du semblable »[3] qu’il s’adresse à l’être. L’amour pare l’être[4] et se faisant, il est une tentative de suppléer à la mise en rapport des sexes. Ce que cherche l’amour c’est à faire de l’Un. Seulement, vouloir suppléer à un tel réel, c’est tenter de suppléer à ce qui d’aucune façon ne peut se dire. Puisque dire est ce lieu, comme nous l’indiquions plus haut, où « le langage ne se manifeste que dans son insuffisance »[5]. Entendons à l’appui de la clinique comment interrogée sur ce qui la lie à cet homme précisément, la jeune femme en colère ne trouva mot à dire. Lacan avance que ce qui bute sur l’impossible, «  ne cesse pas de ne pas s’écrire », et qu’à défaut de pouvoir se dire, l’amour en passe alors par l’autre effet du langage : l’écriture. Raison pour laquelle l’amour en appelle à la lettre, à la lettre d’amour.

Pour tout sujet la Lettre est ce qui trace la marque du réel. Elle est la trace que creuse la jouissance et marque le sujet de son inscription. Cette trace certes ne se déchiffre pas, mais elle s’écrit. Une écriture du réel qui n’est pas un signifiant, mais qui « est une conséquence »[6]. Ce qu’il en reste, sa conséquence, est la trace du ratage de la langue[7], vide d’un savoir sur le rapport sexuel. La jouissance ne peut représenter le réel, elle peut seulement le cerner, car un trou n’existe pas sans le bord qui le cerne. Si bien qu’à vouloir écrire l’amour sur la page de la lettre d’amour, le tronc de l’arbre ou le mur du village, le sujet trace surtout sa marque, sa lettre comme jouissance. La lettre d’amour, est « la seule chose qu’on puisse faire d’un peu sérieux »[8] dira Lacan, car fort heureusement, bien qu’on ne puisse pas en parler, l’amour ça se déclare et ça s’écrit.

Dans l’amour, Lacan indique que « ce qui est visé c’est le sujet comme tel »[9], le sujet de l’inconscient. A lire  Hugo, Musset, Sand ou Flaubert, c’est en tant que sujets qu’ils se heurtent à la qualité même du réel. Et à s’y heurter, l’écrivain y brode des mots, des mots pour cerner une béance. A nous amarrer à la littérature, remarquons que ce qui s’écrit en première instance, ce n’est rien d’autre que le non rapport sexuel. Sur ce point homme et femme ne sont que des signifiants qui, toujours intercalés par un reste de langage, ne se complètent pas, et ne s’écrivent jamais vraiment. Alors bien qu’on ne puisse rien dire de ce réel, rien n’empêche de tenter d’en écrire quelque chose, d’y formuler sa marque subjective. Avec le roman, il s’agit pour l’écrivain du seul moyen « de se tirer avec élégance de l’absence de ce rapport sexuel »[10]. Tout le semblant de l’amour, ce motif ô combien prolixe de la littérature, tient dans la répétition de cet effort : recommencer encore et encore à cerner un rapport, même et surtout si « ce n’est pas ça »[11]. Sous la plume de ces auteurs, la littérature fait du réel un « possible en attendant qu’il ne s’écrive. »[12]. Et ça s’écrit tellement bien avec Flaubert et les autres ! Comment donc ne pas se prendre à en jouir !

A l’écriture de l’amour, Lacan aura lui aussi fait jouer la lettre. Convoquant Marivaux et ses Jeux de l’amour et du hasard, il se sera joué de l’amour et de son écriture, passant de « l’(a)mur », à « l’âmur » pour conduire son auditoire jusqu’à « la mourre ». Et il s’agit justement avec cet équivoque, de jouer à un jeu. Un jeu dont on raconte qu’il fut inventé par la Belle Hélène pour jouer avec son amant Pâris. En voici la règle. La mourre est un jeu en duo qui ne fait pas uniquement appel aux lois du hasard, mais aussi aux capacités de vivacité et d’attention de ses joueurs. Pour jouer à la mourre, les deux partenaires se tiennent face à face. Au signal et en même temps que son adversaire, chaque joueur doit ouvrir la main et lever le nombre de doigts qu’il souhaite, tout en énonçant un nombre de 1 à 10. Celui énonçant un nombre égal au total des doigts montrés par les deux joueurs marque le point. C’est à sa variante « pierre/papier/ciseau » que Lacan fait référence dans son texte L’hommage fait à Marguerite Duras  : « Lol V. Stein : ailes de papier, V ciseaux, Stein, la pierre, au jeu de la mourre tu te perds. »[13]

A suivre le fil de cet équivoque, Lacan met donc en lien les jeux de l’amour avec le hasard et avance son propos : « L’amour, c’est passionnant » dit-il en premier lieu, avant de préciser « l’amour c’est passionnant, mais ça implique qu’on y suive la règle du jeu. Bien sûr, pour ça, il faut la savoir. C’est peut-être ce qui manque : c’est qu’on en a toujours été là dans une profonde ignorance, à savoir qu’on joue un jeu dont on ne connaît pas les règles. (…) ce machin à l’aveugle qu’on poursuit sous le nom d’amour, la jouissance, ça, on n’en manque pas ! On en a à la pelle !»[14]

Avant de déplier ce qui se dit ici, rappelons d’abord que Lacan aura toujours soutenu que la rencontre amoureuse était de l’ordre du hasard. Mais  en évoquant la règle, il amène autre chose, puisqu’il s’agirait de « la savoir ». Il est question du savoir de l’inconscient, du savoir insu, ce savoir que le sujet ne sait pas avoir, et par lequel la rencontre amoureuse serait rencontre de deux inconscients. Enfin, plus précisément une rencontre qui se supporterait d’un savoir entre deux inconscients. Seulement cette rencontre n’est en rien l’accordement  de deux inconscients. Indiquant que l’« on joue un jeu dont on ne connaît pas les règles », il fait de la rencontre amoureuse une rencontre qui se veut impossible, et au centre de laquelle l’amour serait de l’ordre de la jouissance. Alors si Lacan a recours au jeu de hasard de la mourre, qui est aussi la rencontre de deux partenaires de jeu, c’est donc pour faire entendre que la rencontre amoureuse est faite du hasard de l’inconscient.  Car alors qu’ils doivent au même moment  dire et montrer leur compte, les joueurs-partenaires ne peuvent dire le bon nombre qu’à leur insu. Ce nombre, ils ne peuvent pas le savoir par avance. C’est ce qui fait dire à Lacan que la rencontre amoureuse touche au réel, puisque « savoir ce que le partenaire va faire, ce n’est pas une preuve de l’amour. »[15] A situer le savoir de l’amour au champ de l’autre, Lacan défait donc l’amour du narcissisme, là où il l’aura pourtant longtemps arrimé. Par l’appui qu’il fait du jeu de la mourre et du hasard, Lacan spécifie que l’amour, ça touche au réel. Ça touche au réel dans ce bref instant qu’est celui de la rencontre amoureuse. Un instant comme une suspension. Un instant comme dans le jeu, où celui qui saurait la mourre, le dirait à son insu au bon moment. L’amour comme un pur évènement de jouissance. Un jeu qui conjoint à faire exister l’inexistant, qui conjoint à tenter de donner corps au réel. A suivre chacun sa Lettre. Le langage de l’amour nous aura d’ailleurs offert une expression : coup de foudre ! Cet énoncé qu’invoquent certains sujets lorsque les mots manquent pour dire ce qui se sera joué dans leur rencontre.

 

[1] LACAN J., Le Séminaire livre XX, Encore, Paris, Seuil, [1972-1973], 1975, séance du 13 mars 1973.
[2] LACAN J., Le Séminaire livre XXI, Les non dupes errent, Inédit, [1973-1974] Leçon du 12 mars 1974.
[3] LACAN J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, [1959-1960] 1986, leçon du 30 mars 1960, p. 184.
[4] LACAN J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, [1972-1973] 1975, séance du 16 janvier 1973.
[5] LACAN J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, [1972-1973] 1975, séance du 16 janvier 1973.
[6] IZCOVICH L, Les marques d’une psychanalyse, Paris, Stilus, 2015, p. 82.
[7] Lacan dit de la lettre qu’elle est « une trace où se lit un effet de langage». LACAN L,. Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, [1972-1973] 1975, p. 153.
[8] LACAN J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, [1972-1973] 1975, séance du 13 mars 1973.
[9] LACAN J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, [1972-1973] 1975, séance du 16 janvier 1973.
[10] LACAN J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, [1972-1973] 1975, séance du 16 janvier 1973.
[11] LACAN J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, [1972-1973] 1975, séance du 13 mars 1973.
[12] LACAN J., Le Séminaire, livre XXIV, L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre, Inédit, [1976-1977], 8 mars 1977.
[13] LACAN J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein »,  Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001.
[14] LACAN J., Le Séminaire, livre XXI, Les non dupes errent, Inédit, [1973-1974], leçon du 12 mars 1974.
[15] LACAN J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, [1972-1973] 1975, séance du 20 novembre 1972.

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