Une question d’aphorisme

Aphorisme, il me semble que c’est bien comme ça que l’on peut définir ce : « Il n’y a pas de rapport sexuel » de Lacan,  formule dont il nous « serine » – c’est son mot – dans tous ses séminaires après 1969.

Un aphorisme : « c’est une sentence où s’oppose la concision d’une expression et la richesse d’une pensée, dont l’objectif est moins d’exprimer une vérité que de contraindre à réfléchir. » (Larousse) Donc cela donne à réfléchir, cela m’a donné à travailler.

Dans plusieurs séminaires Lacan utilise le terme  d’aphorisme. Dans le Séminaire Livre X, L’angoisse, dans un chapitre intitulé « Aphorismes sur l’amour » au moment d’avancer cette autre formule célèbre : « seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir », il dit alors : « La seule chose qui distingue l’aphorisme du développement doctrinal c’est qu’il renonce à l’ordre préconçu[1] ».

Renoncer à l’ordre préconçu, nous pousser à la curiosité,  en passer d’abord par un effet d’incompréhension n’est-ce pas ce que veut dire Lacan quand il écrit : « il n’y a pas de rapport sexuel, bien entendu, cela paraît comme ça un peu zinzin, un peu effloupi. Suffirait de baiser un bon coup pour me démontrer le contraire[2] ».

En 2011, l’année de publication du séminaire « …ou pire » un journaliste de Libération Eric Aeschiman, parlant de cette phrase de Lacan, écrit : «  C’était le temps de la libération sexuelle et Lacan n’était pas mécontent de la stupeur provoquée par son énoncé ».

Faire exister un nouveau discours cela en passe par un autre énoncé. Pour ma part, ce sont deux rencontres qui m’ont permis d’accéder à cette formule qui resserre tout un pan majeur de l’enseignement de Lacan : Rabelais et Magritte.

Rabelais, les paroles gelées

Rabelais est l’auteur – entre autre – de cet aphorisme célèbre qui intéressa Lacan : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Mais  c’est d’un autre texte dont je souhaite parler ;  en 1552  Rabelais  écrit la suite des aventures de Pantagruel dans « Le quart livre », c’est là que  l’on trouve son invention des « paroles gelées ».

Le quart livre est le récit d’un voyage, d’une navigation, d’une recherche du savoir. Pantagruel, fils de Gargantua, part avec Panurge, et d’autres compagnons de voyage à la recherche de l’oracle de la « dive bouteille »  Cette bouteille divine est censée pouvoir leur délivrer la vérité. Cette quête les amène à affronter bien des tempêtes, ils voguent d’île en île jusqu’à ce passage – littéraire et géographique – où Pantagruel d’abord, puis ses compagnons, entendent « les paroles gelées » :

« Compagnons, n’entendez-vous rien ? Il me semble entendre des gens parler dans les airs, je ne vois pourtant personne. Écoutez ! Sur ses ordres, nous fûmes tous attentifs, et nous nous mîmes à humer l’air à pleines oreilles, comme de belles huîtres en coquille, pour entendre si quelque voix ou son s’y répandait (…) ; pour n’en rien perdre nous étions plusieurs à placer la paume de nos mains derrière nos oreilles. Néanmoins nous attestions n’entendre aucune voix. Pantagruel continuait d’affirmer qu’il entendait diverses voix dans les airs, aussi bien d’hommes que de femmes, quand nous nous aperçûmes, soit que nous les entendions pareillement, soit que les oreilles nous cornaient. Plus nous persévérions à écouter plus nous discernions les voix et sons au point d’entendre des mots entiers. Cela nous effraya fort et non sans raison, ne voyant personne et entendant des voix et sons si variés, d’hommes, femmes, enfants et chevaux. »

C’est le pilote  qui donne l’explication de ce phénomène :

« Seigneurs ne vous effrayez de rien. Ici se trouve le confin de la mer de Glace où au début de l’hiver dernier eut lieu une grande et cruelle bataille ente les Arismaspiens et les Néphélibates. Alors les paroles et les cris des hommes et des femmes, les chocs des masses d’armes, les heurts des armures, des carapaçons, les hennissements des chevaux et autre vacarme de combat gelèrent dans l’air. Maintenant la rigueur de l’hiver étant passée, la sérénité et douceur du beau temps étant arrivées, elles fondent et se font entendre.

_ Par Dieu, dit Panurge, je le crois. Mais pourrions-nous en voir quelqu’une ? Il me souvient d’avoir lu qu’au bord de la montagne où Moïse reçu la loi des juifs, le peuple percevait les voix par la vue.
_ Tenez, tenez, dit Pantagruel, voyez en ici qui ne sont pas encore dégelées.

Alors, il nous jeta sur le tillac de pleines poignées de paroles gelées ressemblant à des dragées perlées de diverses couleurs. Nous y vîmes des mots de gueule, des mots de sinople, des mots d’azur, des mots de sable, des mots dorés. Après avoir été échauffés entre nos mains, ils fondaient comme neige et nous les entendions matériellement[3]. »

Rabelais dans le prologue invite ses lecteurs à rechercher « la substantifique moelle » de la connaissance et à interpréter son texte « au-delà de son apparence frivole ».

A la toute fin du Séminaire Livre XV, L’acte psychanalytique Lacan mentionne cette création de Rabelais en disant qu’il aurait aimé faire méditer son auditoire à ce sujet ; il évoque un lien entre cette invention, l’acte analytique et le fantasme de l’analyste. « C’est du fantasme du psychanalyste, à savoir ce qu’il y a de plus fermé, de plus autistique dans sa parole, que vient le choc d’où se dégèle chez l’analysant la parole, et où vient se multiplier cette fonction de répétition où nous pouvons lui permettre de  saisir ce dont il est le jouet[4]. »

Les aphorismes de Lacan ne sont-ils pas telles les paroles gelées de Rabelais des mots pétrifiés qui sont en attente d’oreilles pour les recevoir et de sujet pour les faire vivre ?

Lacan a de différentes façons interpellé son auditoire sur ce qu’on pouvait faire de ses paroles, il usait de l’humour : « peut-être on trouvera ça [il n’y a pas de rapport sexuel] dans toutes les bouches dans 20 ans, ce sera une nouvelle épidémie, tout le monde sera lacanien c’est à dire aussi bête qu’avant n’est-ce pas [5] ? » et aussi d’un ton plus grave : « il y a bien une machine qui nous porte. C’est la machine que je démonte. Mais ce n’est pas pour démontrer que c’est une machine, encore bien moins qu’un discours soit pris comme une machine – comme le font certains justement à vouloir s’embrayer sur le mien, de discours – en quoi ce qu’ils démontrent c’est qu’ils n’embrayent pas sur ce qui fait un discours, à savoir le réel qui y passe. » Démontrer la machine poursuit Lacan est différent de ce qu’il fait dans son enseignement, ce qu’il fait c’est : «  aller au trou du système, à l’endroit où le réel passe par vous. Et comment il passe puisqu’il vous aplatit[6] ».

C’est dans cette leçon aussi qu’il parle de seriner, mais pas pour qu’on l’apprenne par cœur je crois.

Magritte

Comme je le disais tout à l’heure ma deuxième  rencontre pour ce travail  est celle d’un Tableau de  René Magritte, le titre de ce tableau est Les amants. Il le peint en 1928 ce  qui en fait une œuvre contemporaine de deux ouvrages de Freud : « L’avenir d’une illusion » (1927) et « Malaise dans la civilisation ».

Ce peintre par son œuvre veut bousculer ce qu’il appelle : « les habitudes de pensée » traditionnelles, celles dit-il, qui nous font chercher une explication au tableau et coupent court aux interrogations que le peintre  voulait susciter.

Ainsi pour ce tableau, nombre d’observateurs ont parlé du voile recouvrant les visages des deux personnages comme ce qui serait la représentation picturale de ce que Magritte a vu quand sa mère a été retrouvée morte, noyée, et avec le visage recouvert de son vêtement.

Magritte refusait cette interprétation et toutes les interprétations symboliques de ses tableaux. Il cherchait à troubler le spectateur et  espérait que ses tableaux acquièrent « une présence énigmatique ».

Le peintre revendiquait une recherche de l’effet d’étrangeté et il voulait nous donner à penser.  Il s’agissait pour lui de poser la question du sens mais en la maintenant ouverte. Comme une question qui doit être sans cesse relancée.

« Mes tableaux ont été conçus pour être des signes matériels de la liberté de la pensée[7]. »

Avec ce tableau et le cadrage inhabituel en peinture, Magritte évoque le cliché cinématographique d’un baiser en gros plan mais avec deux visages enveloppés d’un tissu qui masque tous leurs traits et fait obstacle, léger, mais réel, entre leurs corps. Le peintre joue avec le spectateur, sur ce qu’il croit savoir de ce qu’il voit de prime abord, en mettant à mal ses certitudes, ses présupposés, ses attentes.

Les surréalistes ont toujours marqué un intérêt pour les masques, ce qui se cache en dessous des surfaces visibles. Je suis tentée de faire un lien avec Lacan et les aphorismes qu’il adresse à son auditoire, et son enseignement pas accessible d’emblée.

Voici ce qu’il dit lors d’un entretien en 1965 – à propos d’un autre tableau que vous allez  peut être reconnaître – : « là il y a donc le visible apparent, la pomme, qui cache le visible caché, le visage du personnage. C’est une chose qui a lieu sans cesse. Chaque chose que nous voyons en cache une autre, nous désirons toujours voir ce qui est caché par ce que nous voyons. Il y a un intérêt pour ce qui est caché et que le visible ne nous montre pas. Cet intérêt peut prendre la forme d’un sentiment très intense une sorte de combat dirai-je entre le visible caché et le visible apparent ».

Dans un de ses ouvrages il précise : « Dans l’invisible, il faut tout de même distinguer l’invisible et ce qui est caché, il y a du visible qui est caché, une lettre dans une enveloppe par exemple, c’est du visible caché, mais ce n’est pas de l’invisible (…) ». Il dit par rapport à ses tableaux : « il n’y a rien derrière » (pas de signification).

Il n’y a rien derrière…. mais  j’y ai vu une mise en image de la rencontre qui manque, une version du non rapport sexuel.

Dans cette image d’un cliché cinématographique d’un baiser en gros plan, un voile vient marquer cet impossible de faire un, de faire communion. Alors que tout y est dans la posture des corps, dans ce rapprochement d’un homme et d’une femme, alors que leurs bouches semblent s’emboîter comme dans un baiser langoureux  tel que le cinéma se plaît à nous y faire rêver, tout est là… et puis non !

Non, « Il n’y a rien qui s’adapte » écrivait Lacan dès son premier séminaire, dénonçant, ce que voulaient faire croire un certain courant de psychanalystes, à savoir « que le sujet progresse[rait] dans l’imaginaire vers un état idéal de la génitalité qui serait la sanction et le ressort dernier de l’établissement du réel[8] ». C’est ainsi qu’il le dit dans le Séminaire Livre I, Les écrits techniques de Freud. Ce voile pourrait être une représentation du malentendu structural.

« Il n’y a  pas de rapport sexuel », cela voudrait donc  dire : entre les sujets sexués il y a quelque chose qui se passe mais pas comme on le rêve ou comme on l’imagine.

S’il n’y a pas d’harmonie, alors que cherche Lacan dans le séminaire XIV puis le séminaire XV avec le nombre d’or ?

Ces deux séminaires correspondent à la période juste avant cet énoncé de Lacan « il n’y a pas de rapport sexuel ».

Le nombre d’or, voilà ce qu’en dit le mathématicien Denis Guedj : « Que ce soit dans l’espace pictural ou architectural ou dans la sphère sonore, on a tenté d’exprimer l’harmonie dans le langage du nombre. Le beau dans sa version visuelle serait niché dans un nombre merveilleux : le nombre d’or[9]. »

Lacan consacre toute une partie de son séminaire à ce concept mathématique. Mon esprit étant fort peu rompu aux mathématiques, je n’ai pas accès à toute sa démonstration mais je peux essayer  de dire ce que j’entends de son cheminement.

Il y a tout d’abord ce constat d’une divergence. Parce qu’il conçoit le rapport homme /femme au travers du concept d’identification, Freud fait exister ce que j’appellerai l’hypothèse d’une solution au rapport sexuel (par un Autre du  discours qui noue ses normes avec l’identité anatomique).  Pas à pas Lacan écrit en quoi il s’éloigne de Freud sur ce point.

Il dit tout d’abord « que cette harmonie ne  saurait être conçue comme étant de l’ordre du complémentaire  à savoir de la conjonction du mâle et du femelle […] sous le mode de la conjonction de la clef et la serrure[10] ».

Puis il introduit le nombre d’or pour établir le statut de l’objet petit a.

C’est sur la caractéristique d’incommensurabilité du nombre d’or que Lacan insiste. C’est en restant au plus près des concepts mathématique – ce que je ne peux pas faire – qu’il avance. Après bien des réflexions pour trouver comment dire cela à ma façon j’en suis arrivée à  ceci : la racine carré de deux est incommensurable au un.  On ne peut accéder à cette racine carré de 2 (soit 1.414) par le 1 ; c’est de l’ordre de l’impossible. L’impossible c’est bien ce qui nous confronte au manque ?

Le manque nous renvoie au concept de castration « c’est à savoir que le sujet y réalise qu’il n’a (pas) l’organe de ce que j’appellerais, puisqu’il faut bien choisir un terme, la jouissance unique, unaire, unifiante » ; « il n’est pas de réalisation subjective possible du sujet comme élément, comme partenaire sexué, dans ce qu’il s’imagine comme unification dans l’acte sexuel[11] ».

Bien plus tard, dans la dernière leçon du Séminaire Livre XX, Encore, il y revient : « Le rapport de l’être à l’être n’est pas ce rapport d’harmonie que depuis toujours on ne sait trop pourquoi nous arrange une tradition où Aristote, qui n’y voit que jouissance suprême, converge avec le christianisme, pour lequel c’est béatitude[12] ».

L’expérience de l’amour suppose l’acceptation de manquer l’Autre et de le laisser manquer (on pourrait dire aussi être manquant).

La rencontre est manquée parce que manque le partenaire avec lequel il y aurait rapport sexuel, il manque le partenaire qui d’être L’homme pour elle, et La femme pour lui ferait ne pas rater la rencontre. Avec le fantasme, c’est  l’objet petit a qui vient à la place du partenaire manquant.

Ainsi C. Soler écrit se rapportant aux formules de la sexuation : côté phallique « l’homme est plutôt marié à l’objet de son fantasme […] objet avec lequel il trompe, de toute façon, son ou sa partenaire. Pour chacun donc, l’objet caché, le partenaire secret de la jouissance se substitue à l’Autre qu’il manque : le réel « ment » au partenaire, dit Lacan dans Télévision[13]. »

Le seul partenaire que l’on rencontre c’est l’objet petit a. L’objet qui fait l’appât ? Cet appât que Lacan introduit, dans un jeu de mots en disant qu’il faudrait écrire – il n’y a pas de rapport sexuel – comme ça : « hi han appât[14] ».

L’appât a une fonction d’attraction, de captation et c’est celle que revêt aussi l’aphorisme, par là il peut faire piège.

[1] J. Lacan, Le séminaire Livre X, L’angoisse, Paris, Edition du seuil, p.209.
[2] J. Lacan, Le séminaire Livre XIX, …Ou pire, version Staferla, Leçon du 04/11/71.
[3] F. Rabelais, Œuvres complètes, Paris, Seuil, p.628-632.
[4] J. Lacan, Le séminaire Livre XV, L’acte analytique, version Staferla, Leçon du 19/06/68.
[5] J. Lacan, Conférence au centre culturel français, Mars 1974.
[6] J. Lacan, Le Séminaire Livre XIX, … Ou pire, op.cit., Leçon du 08/12/71.
[7] G. Roque, « La stratégie de Magritte », disponible sur internet.
[8] J. Lacan, Le Séminaire Livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Edition points, Leçon du 24/03/54, p.195.
[9] D. Guegj, L’empire des nombres, Paris, Gallimard, p.95.
[10] J. Lacan, Le Séminaire Livre XIV, La logique du fantasme, version Staferla, Leçon du 01/03/67.
[11] J. Lacan, Le Séminaire Livre XV, L’acte psychanalytique, version Staferla, Leçon du 17/01/68.
[12] J. Lacan, Le Séminaire Livre XX, Encore, Paris, Edition Points, p.184.
[13] C. Soler, « Les apories du sexe », Revue ACF VLB, n°10, 1998, p.38.
[14] J. Lacan, Le Séminaire Livre XIX, …Ou pireop.cit., Leçon du 15/12/71.

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