« S’affirmer comme homme[1] » ou d’un usage de la parole chez l’homme

Texte prononcé dans le cadre du séminaire collectif de psychanalyse, Ce qui fait l’homme, le jeudi 13 décembre 2018, à Rennes.

 

Existe-t-il un rapport spécifique de l’homme à la parole ? Autrement dit, le corps qu’on a[2], conditionne[3]-t-il la parole, et plus précisément ce qui se dit dans une psychanalyse[4] ? Il faudrait donc partir des dits d’analysants. Mais comment savoir s’ils sont hommes, puisque précise Lacan, « Il n’y a qu’avec une analyse qu’on se rend compte comment le sexe, ça vient à faire corps chez cet être parlant[5]. » La question n’est pas simple, d’autant plus que l’homme semble se diffracter sur au moins trois niveaux : le dire de l’Autre [d’abord parental, puis discursif], le réel anatomique[6] et la jouissance [sexuation].

Je propose ce soir de partir des leçons La femme plus vraie et plus réelle, et Une affaire de mâle du Séminaire L’angoisse, dans lesquelles Lacan s’affaire à distinguer ce qu’il en est pour l’homme et pour la femme, de leur rapport au désir et à la jouissance. Tenons-nous en à l’homme. Plus précisément, au petit garçon devant le miroir. « Le petit garçon, écrit Lacan, lui, pauvre [il lui manque quelque chose][7] couillon, regarde le petit robinet problématique[8]. » Cette contemplation problématique se double de l’émergence d’un doute, d’un sentiment bizarre. Le petit garçon devra apprendre, à ses dépens, « que ce qu’il a là, ça n’existe pas » ; « ça n’existe pas auprès de ce qu’a papa […] ». Lacan logera en ce point précis l’apparition de ce qu’il nomme « la dialectique de la comparaison » ; ce goût des hommes pour la comparaison. De ce pénis dont le petit garçon à la charge sur son corps propre, il devra « le rayer de la carte de son narcissisme, justement pour que ça puisse commencer à servir à quelque chose[9] ». Comment comprendre cela ?

Lacan y logera rien de moins que le nœud nécessaire de l’homme sur la voie de son désir. Nécessaire renvoie le plus souvent à Aristote et à sa logique modale, soit ce qui ne peut pas être autrement. Ce nœud, quel est-il ? Un travail de deuil, soit cette affliction causée par la perte imaginaire. « Il a à faire son deuil de trouver dans son partenaire […] son propre manque, (-phi), la castration primaire, fondamentale de l’homme telle que je vous l’ai désignée au niveau de sa racine biologique des particularités de l’instrument de la copulation à ce niveau de l’échelle animale[10]. » On comprend ainsi que le trou en bas du ventre, c’est du côté de l’homme. Ce deuil apparaît comme détour nécessaire du petit garçon par la castration imaginaire et le rapport narcissique du petit d’homme à son pénis ; Anne-Claire Lucas indiquait ce « narcissisme de l’avoir ».

Convoquons Hans. Un évènement aura compté pour lui sur le chemin de la castration imaginaire : l’intervention du pénis réel avec son lot de jouissance. Ce moment d’angoisse durant lequel il aura pu mesurer tout l’écart « qu’il y a entre ce pour quoi il est aimé et ce qu’il peut donner[11]. » D’un côté, ce pour quoi il aimé, entendu à partir de la relation préœdipienne entre Hans et sa mère, soit ce substitut à la satisfaction maternelle ; comme phallus représentant la jouissance manquante. De l’autre côté, ce qu’il peut donner, toujours trop court, jamais à la hauteur, insuffisant concernant le phallus comme objet. On trouve ici « Le caractère fondamentalement déficient du phallus du petit garçon, voire la honte qu’il peut en éprouver[12]. » Sur ce point, le phallus imaginaire du petit garçon, n’est pas beaucoup plus vaillant que celui de la petite fille, devant la figure dévoratrice de l’Autre primordial[13]. Je m’interroge cliniquement sur ces moments caractéristiques de perte pour l’homme, auxquels répond la dépression ; dépression de l’image et des identifications.

« Le manque, le signe moins dont est marquée la fonction phallique pour l’homme et qui fait que sa liaison à l’objet doit passer par la négativation du phallus [ce que nous venons de voir, soit de son appendice imaginaire au phallus imaginaire :  le pénis a une jouissance castrée] et le complexe de castration [du phallus imaginaire au phallus symbolique, de l’objet au signifiant du désir], le statut du (–phi) au centre du désir de l’homme, voilà qui n’est pas pour la femme un nœud nécessaire[14]. »

Ainsi pour l’homme, l’avoir conduit à un tour supplémentaire, comme il se dit d’un tour de passe-passe. Ce nœud nécessaire a-t-il des effets sur la parole d’un homme ? Comme l’indique l’histoire bien connue de Tirésias, cet autre nœud aura d’abord des conséquences sur le plan de la jouissance qui, elle, est jouissance limitée. Limitée par quoi ? D’un côté, par la jouissance castrée du pénis au moment de la détumescence et de l’autre, rien de moins que ce qu’impose à l’homme sa relation au désir, qui « inscrit l’objet dans la colonne du négatif » – ce que Lacan désigne du (–phi). L’objet pour l’homme étant imaginairement manquant, il tentera de jouir de « (+phi), de repositiver le phallus[15] » : pensons ici aux collectionneurs ou encore aux dragueurs.

Mais il n’a jamais été question qu’il trouve[16]. « C’est justement de cela qu’il s’agit, qu’il s’aperçoive qu’il n’y a rien à trouver, parce que ce qui, pour l’homme, pour le désir mâle, est l’objet de la recherche, ne le concerne, dit Lacan, que lui[17]. » Ça ne le concerne que lui, ouvre sur deux niveaux de lectures : d’abord, à la différence de la femme qui elle, vise l’Autre et son désir ; ensuite que, croyant rencontrer une femme, il ne rencontre que a, objet perdu. Chez l’homme, l’objet est la condition de son désir.

Arrêtons-nous maintenant sur le cas des deux hommes de Lucy Tower, rapportés par Lacan dans le Séminaire L’angoisse. Qu’est-ce qu’il se passe pour ces deux types ? « Avec ces deux hommes, nous dit-elle, j’étais parfaitement au fait de ce qui se passait avec leur femme et nommément, dit-elle, qu’ils étaient trop soumis, trop peu hostiles, et en un sens trop devotious [dévotieux, dévoué], et que les deux femmes […] étaient frustrées par ce manque d’une suffisamment uninhibited masculine assertiveness, d’une façon suffisamment non inhibée de s’affirmer comme homme. » Bref, ces deux hommes ne font pas assez semblant !

En regard de ces deux analysants qui ne font pas assez semblant, nous avons Don Juan, « cet homme auquel il ne manquerait rien[18] », cet homme qui l’a et qui surtout, ne peut pas le perdre[19]. Don Juan contourne ce rapport complexe de l’homme à son objet. Il l’efface « au prix d’accepter son imposture radicale[20] », souligne Lacan. Je vous renvoie sur ce point au précieux travail de Gwénaëlle Dartige[21].

Essayons de suivre ce fil de l’imposture. « Je dirai que dans le règne de l’homme, il y a toujours la présence de quelque imposture[22] » précise Lacan. À l’imposture de l’homme répond chez la femme, la mascarade[23]. Imposture dérive du latin imponere, au sens d’abuser quelqu’un, de le tromper. La différence entre les deux, c’est que l’homme, lui, y croit à son imposture, et qu’il n’a pas, à son égard, la même liberté que la femme possède vis-à-vis de la mascarade. L’imposture pour l’homme c’est un « ne pas laisser voir » ; ne pas laisser voir son désir, pour masquer ce qu’il n’y a pas, à savoir son propre manque, à lui. L’homme jouit de son imposture, se ménageant le bonheur de ne jamais rencontrer son heure de vérité dans une femme : voilà toute « la formation de l’homme[24] » indiquera plus tard Lacan, cette affaire de mâle, comme on parlerait d’une affaire de famille ou d’un travail à fournir.

La précédente séance de ce séminaire collectif nous aura mis sur la piste du semblant dans son statut langagier, son maniement dans le signifiant. Ce que Gwénaëlle traduisait en ses mots : « Y aurait-il quelque chose à creuser du côté de la parole comme support symbolique de l’avoir chez l’homme[25] ? »

Revenons aux deux hommes de Lucy Tower. Première indication clinique quant à leur parole, leur façon de raconter : « Tous les deux la fatiguent par les marmottements [murmurer entre ses dents], leurs arrêts dans la parole, leur circumstantiality [détails], ce qui veut dire qu’ils en racontent tant et plus, leur façon de répéter, leur minutie[26]. » De quoi ces détails de leur parole pris dans le transfert, ces « artifices d’une verbalisation[27] », sont-ils le signe ?

Un rêve de l’analyste lui fera réviser sa position dans le transfert, précipitant un décalage dans leur cure respective : le premier se trahit sur le registre de la rivalité, de l’agressivité imaginaire envers la puissance de l’analyste ; le second, voulant rapter un objet sur la personne de l’analyste. « […] ce type [le deuxième patient] cherche vraiment dans son ménage à faire ce qu’il faut pour mettre sa femme plus à l’aise [on pourrait s’interroger sur la clinique des petites attentions masculines[28]] […] le petit gars se prend quand même au sérieux […] En d’autres termes, il est capable de se prendre au jeu[29], de se prendre pour un homme, ce dont on lui refusait jusque-là la dignité. » Remarquons d’abord cette différence qu’il y entre ce que dit Lacan du « faire l’homme » du côté de la structure du désir hystérique, et ici, « se prendre pour un homme ». Se prendre pour un homme, est-ce assumer imaginairement, à son corps défendant, le costume plus grand d’un autre, non castré ? On dirait certainement aujourd’hui frimer, pour épater la galerie.

Ce que Lucy Tower interprète, n’est rien d’autre que la vérité du désir de son patient, visant la recherche de l’objet, ce qui s’avouait dans les détours des dits, les trébuchements de sa parole.

Je conclus alors sur les pauvres, cette moitié séparée de quelque chose. J’en retiens deux choses. D’abord que du côté du désir de l’homme, on trouve la recherche de a, l’objet, le vrai objet, et pas du tout l’Autre, comme il semble en être question pour la femme. Recherche de ce qu’il n’y a pas, mais qu’il croyait avoir : l’objet phallique. L’homme, est-il ainsi le chercheur idéal ? Et deuxième chose, en quoi ce deuil chez l’homme tient lieu de moment de passage, et se vérifie dans la cure du second analysant. Passage de ce qu’il n’a pas, où il défaille pour la mère, à ce qu’il est de structure : castré. L’avoir qui fait l’homme, et le ne pas l’avoir qui le fait sujet de désir. Passage d’une problématique préœdipienne à ce que Lacan appelle « la comédie œdipienne », c’est-à-dire l’entrée en scène de la loi, l’entendement de la loi de l’Autre. Lacan fera valoir à propos de l’obsessionnel cette remarque : « La solution de l’analyse de l’obsessionnel, c’est qu’il en vienne à découvrir la castration pour ce qu’elle est, c’est-à-dire pour la loi de l’Autre. C’est l’Autre qui est châtré[30]. »

« Ce qu’il y avait avant et ce qui est franchi comme étape grâce à ce deuil[31]. »

Lacan est clair : ce qu’il y avait avant, c’est « la faute » ; faute de jouissance à laquelle il ajoute que le petit bonhomme « ployait sous le faix ». Un faix, étymologiquement, renvoie à une charge, un corps pesant nécessitant d’être porté avec effort. Un fardeau. En architecture, il se dit ainsi en parlant d’un bâtiment qui s’est affaissé comme il se doit, un bâtiment ayant pris son faix. On retrouve ici l’étymologie d’imposture, faire porter une charge, la charge phallique. Action de tromper pour tirer profit de l’apparence phallique. Il y aurait donc un gain dans l’imposture, à moins d’en être accusé ce qui signifie être démasqué. L’homme masqué par excellence ? Pourrions-nous prendre le rêve typique de nudité de Freud, pour interroger ce moment où se rompt le semblant lié à l’imposture ? Instant où l’imposture phallique choit, pas sans effet de honte.

D’un usage donc de la parole chez l’homme comme masque mis sur la castration imaginaire. Advient-il alors une parole d’homme qui s’ouvre sur autre chose, à savoir la question du désir ?

[1] LACAN Jacques, Le séminaire Livre X, L’angoisse, Paris, Editions du Seuil, p.225. « S’affirmer comme homme » est une thèse qui semble très différente de ce que pourra dire Lacan dans Encore, p.79 à propos de l’hystérique, soit de « faire l’homme ».
[2] « Le sujet de l’inconscient, lui, embraye sur le corps » in LACAN Jacques, « Télévision », in Autres Ecrits, Paris, Editions du Seuil, 2001, p.537.
[3] « Parce que leur parole telle qu’elle fonctionne, dépend, est conditionnée comme parole par ceci : que ce rapport sexuel, il lui est très précisément, comme parole, interdit d’y fonctionner d’aucune façon qui permet d’en rendre compte. » in LACAN Jacques, Le séminaire Livre XIX, ..ou pire.
[4] Colette Soler rapporte cette définition de Lacan de ce que c’est que la clinique analytique : « ce qui se dit dans une psychanalyse », Ouverture à la section clinique, 1974.
[5] LACAN Jacques, Alla Scuola Freudiana, Milan, 1973, p.1575 de Pas-tout Lacan.
[6] Quoi qu’aujourd’hui remis en question. Cf ce que dit Colette Soler dans Des hommes, des femmes, p.32 sur l’exemple de l’Espagne : des parents savent que le sexe de leur enfant, n’est pas leur sexe véritable.
[7] Cette pauvreté n’est pas sans faire penser à la Pénia du mythe grec, mère d’Eros ; femme de Poros [Poros signifie en grec, « ouverture d’un passage à travers une étendue chaotique », représentant l’astuce, la solution, la possibilité de sortir de l’impasse, voire de l’angoisse], elle est celle qui n’a rien à donner, sinon son manque.
[8] LACAN Jacques, Le séminaire Livre X, L’angoisse, op.cit., p.235. Différemment la petite fille devant le miroir, confrontée au non spécularisable, « sa main passant rapidement sur le gamma de la jonction du ventre et des deux cuisses, comme en un moment de vertige devant ce qu’elle voit. »
[9] LACAN Jacques, Le séminaire Livre X, L’angoisse, op.cit., p.235.
[10] Ibid., p.231.
[11] LACAN Jacques, Le séminaire Livre IV, La relation d’objet, op.cit., p.243.
[12] Ibid., p.193.
[13] J’aurai enfin entendu pourquoi ce choix de Saturne dévorant son fils de Goya pour le Séminaire La relation d’objet.
[14] LACAN Jacques, Le séminaire Livre X, L’angoisse, op.cit., p.214.
[15] BERNARD David, « Le mentale de l’homme », in Revue Tupeuxsavoir, [en ligne], consulté le 25 novembre 2018.
[16] Ibid., p.231.
[17] Ibidem.
[18] LACAN Jacques, Le séminaire Livre X, L’angoisse, op.cit., p.224.
[19] Ibid., p.233.
[20] Ibid., p.224.
[21] Je pense à son texte Don Juan, un homme a-femme, [http://www.tupeuxsavoir.fr/publication/don-juan-un-homme-a-femme/] dans lequel elle fait valoir la précieuse différence entre le dragueur [référence à la drague comme technique de pêche pour prendre le maximum d’objet que l’homme suppose à l’autre] et le séducteur. Au moins déjà deux usages différents de la parole chez l’homme.
[22] LACAN Jacques, Le séminaire Livre X, L’angoisse, op.cit., p.223.
[23] Soit « Ce que pour la femme il y a à laisser-voir, c’est ce qu’il y a, bien sûr. » in LACAN Jacques, Le séminaire Livre X, L’angoisse, op.cit.
[24] LACAN Jacques, Le séminaire Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, op.cit.
[25] DARTIGE Gwénaëlle, « Faire signe à la fille qu’on l’est », in Revue Tupeuxsavoir, [en ligne], consulté le 25 novembre 2018 : [http://www.tupeuxsavoir.fr/publication/faire-signe-a-la-fille-quon-lest/].
[26] LACAN Jacques, Le séminaire Livre X, L’angoisse, op.cit., p.226.
[27] LACAN Jacques, « La direction de la cure », in Ecrits, Paris, Editions du Seuil, 1966, p.630.
[28] « Le sujet a-t-il ou non l’arme absolue ? Faute d’avoir l’arme absolue, il va se trouver entraîné dans une série d’identifications, d’alibis, de jeux de cache-cache, qui peuvent le mener fort loin. », in LACAN Jacques, Le séminaire Livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, Editions du Seuil, p.127.
[29] Qui perd gagne : perdant l’objet imaginaire, il gagne le signifiant.
[30] LACAN Jacques, Le séminaire Livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Editions du Seuil, p.436.
[31] LACAN Jacques, Le séminaire Livre X, L’angoisse, op.cit., p.232.

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