Peut-on s’esquiver ? – Dá para tirar o corpo fora ?

Une version abrégée de ce travail a été présentée lors du XXVII Forum de l’Intérieur à Mogi das Cruzes, État de São Paulo, en août 2019.

Résumé

Dans un cadre tout à fait contraire à celui de la clinique dite traditionnelle, cet article a pour but de questionner le pouvoir de la psychanalyse lors d’événements qui dépassent la capacité d’élaboration symbolique des sujets concernés. À partir d’un extrait clinique, on envisage de relater l’expérience du travail de psychanalyse extra‑muros, un travail réalisé par la Clinique du Soin, un modèle de regard sur la souffrance psychique – sous méthodologie psychanalytique – ayant pour objet la population des ribeirinhos, devenus réfugiés de la construction de l’usine hydroélectrique de Belo Monte, en Amazonie, en 2016.

Resumo

Em um contexto bastante adverso da clínica dita tradicional, este artigo tem como objetivo questionar o que pode a psicanálise em acontecimentos que ultrapassam a capacidade de elaboração simbólica dos sujeitos envolvidos.  A partir de um extrato clínico pretende-se relatar a experiência de trabalho da psicanálise no extramuros, trabalho executado pela Clínica do Cuidado, um modelo de atenção ao sofrimento psíquico, metodologicamente orientado pela psicanálise – e que visou o cuidado com a população de ribeirinhos, que se tornaram refugiados pela construção da usina hidrelétrica de Belo Monte, na Amazônia, em 2016.

 

« Ça [parler] nous éveille, fait disparaître les pensées, oublier les mauvaises pensées. C’est important, ce n’est pas un luxe, parler à qui nous entend ouvre l’esprit, change les mots. » (Parole d’un patient suivi par la Clinique du Soin[1], en janvier 2017).

Le cadre

Je vais vous raconter une histoire qui remonte au Brésil colonial, mais comme cette histoire se répète obstinément, on pourrait prendre n’importe quelle date depuis l’année 1500 qui a vu débarquer les « découvreurs » portugais en terres brésiliennes.  Pour ce qui nous importe ici, je choisis 1960, date où reprend la construction d’un très grand axe routier visant à relier le nord au sud du Brésil, sur 4 355 km d’extension. Les militaires de l’époque, soit dit en passant les mêmes que ceux d’aujourd’hui, écrivent : « La route fait des merveilles. Elle a découvert de nouvelles terres. Ça a mené des hommes nouveaux vers de nouveaux horizons. La frontière économique du pays s’est étendue jusqu’au milieu d’une jungle inconnue. »[2] Question importante : inconnue de qui ?

En dépit des conditions adverses de climat et de végétation, la route progresse, dévastant tout sur son passage, dans une tentative supplémentaire, entre celles qui l’ont précédée et celles qui l’ont suivie, de conquérir toujours davantage cette forêt indocile. Nouvelle question : Indocile pour qui ?

Rien n’est mentionné de ses habitants, car il s’agissait finalement de « remplir d’immenses vides démographiques ». Le mot d’ordre était : Une terre sans hommes pour des hommes sans terre. Pour ces conquérants du XXe siècle, il semblait que toute cette immensité verte était un no man’s land. Pour eux, les populations de la forêt n’étaient pas exactement des peuples. Qu’ils soient indigènes ou riverains, ils ne comptaient pas. Telle qu’ils la prirent auparavant, ils la prennent au XXIe siècle.

Cependant, il y avait là des gens. Mais ceux qui n’étaient pas amérindiens, d’où venaient‑ils ? D’autant d’équipées progressistes : 1880, 1930, 2016… Nous n’avons rien contre le progrès. En fin de compte, les sociétés semblent passer de la nature à la culture, cette dernière étant le savoir et le pouvoir que les humains acquièrent pour dominer la nature et construire des formes pour la satisfaction de leurs besoins. Mais nous savons ce que Freud[3] nous a enseigné sur ce passage, n’est‑ce pas ? De celui‑ci, il reste. Il reste les exclus, les réfugiés, les morts sans nom. Le mal-être dont Freud parle est structurel et non conjoncturel, et bien qu’il ait traité des formes de mal‑être de la société européenne de la Première Guerre mondiale et de l’entre‑deux‑guerres, on peut affirmer que ce qui se constate ne ressemble en rien à une ascension, mais bien à une dégradation manifeste. Et nous voici avec une nouvelle question : Qu’est‑ce que la civilisation aujourd’hui ?

Et qui étaient‑ils, alors, ces occupants d’un si vaste territoire qui, aux yeux de l’autre conquérant, semblaient n’être personne ? Des réfugiés. Venus en recherche de vivre, dans un éternel mouvement humain, quand leurs terres, pour diverses raisons, ne réussissaient plus à leur offrir l’intégrité, ils se sont joints à la somme des hommes qui, en divers moments de la brève histoire de ce pays, ont tenté de faire leur vie au sein du vert de la Forêt Amazonienne. Que ce soit à la recherche de terre pour planter, d’or pour s’enrichir ou pour extraire le latex pour les guerres d’outre-mer, ils y fixèrent leurs bases et s’y sont enracinés, construisant, avec les savoirs des amérindiens, un mode de vie singulier. Du fleuve ils retiraient la pêche, du morceau de terre bordant la rive, les cultures de subsistance et de la forêt qui les entouraient la cueillette et la chasse. Une population extrativiste qui tire de la forêt son alimentation, à peine son alimentation et, de ce fait, conserve la forêt debout. Subjectivités construites sur la base d’un collectif reconnu et mis en valeur, où le voisin est un frère et bon à tout faire, la famille est celui qui arrive et a besoin de passer la nuit ou quelques jours, même si l’on n’est pas de même sang. L’argent c’est pour le café, le sucre et quelques babioles d’hygiène, intrants acquis au bourg le plus proche, en barque. L’argent ne sert à rien au jour le jour. Ce n’est pas le paradis, aucunement ! Les services de première nécessité, d’eau potable ou de santé, sont inaccessibles ou difficilement. Personne ne sait de quoi sera fait le lendemain, mais le temps prend ses marques dans le mouvement du fleuve, des cueillettes et des jours de fête.

Un saut vers la dernière (la dernière ?) répétition de l’histoire. Nous sommes en 2011. Une journaliste, Eliane Brum[4], écoute cette population particulière, elle s’inquiète de la toute « nouvelle » vague de progrès : la construction d’une usine hydroélectrique dans la région du fleuve Xingu, État du Pará, tant de fois ajournée par les mouvements socio-politiques du pays. Son installation et, en conséquence, l’inondation des rives du fleuve qui sera mise en œuvre en 2016, justifiera l’expulsion forcée et irréfléchie des riverains de leurs foyers. L’entreprise responsable leur donne en échange (pas à tous), comme compensation, des maisons en dur avec l’eau courante, dans des localités avec des rues goudronnées, des arbres récemment plantés et une chaleur de 45ºC. Pas de fleuve pour s’y baigner ! Il n’y a pas eu le moindre soin pour préserver les liens sociaux, ce qui a empêché les riverains de travailler cette expérience de perte à laquelle ils ont été soumis.

L’expérience collective, pivot des procédures identitaires et de lien social pour le sujet de ce territoire, a été sciemment démontée par les responsables de l’ouvrage. N’y ayant plus de territoire subjectivé, ils retournaient à l’origine de leurs ancêtres : des réfugiés dans leur propre pays, répétant une mémoire jamais inscrite. Démobilisés, ils tombèrent malades et ont très vite été renvoyés aux Manuels de diagnostics et de statistiques (DSM) et de Classification internationale des maladies (CID-10). Des personnes ont commencé à se perdre en déambulant dans la ville, avec des vertiges, d’autres avec des altérations significatives du sommeil, sans parler des problèmes d’hypertension. Or, les déracinements et les déterritorialisations ne figurent pas dans ces manuels.

L’idée de patrie s’étend au-delà de la question géopolitique : réseau de liens communs qui peuvent s’imposer par la naissance dans un territoire donné, mais pouvant également se constituer par des liens d’amitié et d’amour choisis lors d’une expérience indépendante de l’événement biologique[5]. C’est dans ce sens que la population des riverains affligés par Belo Monte a été expatriée. Leurs habitudes et leurs réseaux relationnels ont été détruits, bien que continuant à vivre au même endroit.

Mais l’histoire se poursuit : Eliane, qui a écouté les ribeirinhos, rencontre à São Paulo des psychanalystes qui écoutent la souffrance alors transmise, qui le transmettent à quelques autres, et puis ça y est ! Une possibilité est créée : la clinique du soin. Une stratégie pour s’occuper de ces personnes qui n’étaient devenus rien d’autre que des corps déportés. Et pour nous une question : que la psychanalyse peut‑elle lors d’un événement comme celui‑ci ? Devrait‑elle s’esquiver ? Ou encore : comment y met‑elle son corps ? Un début de réponse : en faisant revivre, par l’écoute, un sujet devenu invisible et exclu des statistiques de santé. Nous avons appris avec Freud[6] que lorsque la violence de l’impact dépasse la possibilité d’élaboration symbolique du sujet, l’événement prend la dimension de trauma. Un tel événement, qui ne prend pas de contour symbolique, tend à se répéter comme éternellement présent, il ne devient pas mémoire. En écoutant ces gens, nous avons compris que ce déracinement entre l’expérience et la possibilité qu’elle soit racontée, narrée, a favorisé l’apparition de symptômes.

En réunissant d’autres personnes, un financement collectif a été réalisé via internet (choses que le progrès rend possibles), permettant le déplacement de 16 cliniciens, un photographe et Eliane auprès de cette population de ribeirinhos, après un an et demi de préparation et quinze jours pour la tâche sur place dont j’ai fait partie. Nous avons emporté dans nos valises ce que la psychanalyse nous a légué quant au rapport étroit entre la souffrance et la constitution du symptôme – c’est‑à‑dire ce qui fait partie de la formation dès lors qu’il se détache de ce qui l’a déclenché, d’où l’appel à la narration afin qu’il puisse être dissout, soigné. Une fois sur le terrain à nous occuper des patients, la construction de ce modèle a été ajustée, lorsque nécessaire, quotidiennement, par le biais d’une supervision des cas traités et des expériences vécues par les soignants.

Le texte

Arrivée à Altamira, avant de m’endormir, je m’interroge sur comment se dérouleront les consultations, comment s’occuper de personnes ayant des expériences de vie si distantes de la mienne, et qui plus est chez eux. L’insu, l’Unbewusst, vient répondre par le rêve : dans celui‑ci je reçois plusieurs personnes ; je savais que ce n’étaient pas mes patients et cependant je continuais à les recevoir. J’ouvrais la porte de mon cabinet et leur disais : oui, vous pouvez parler, je vous écoute. C’était le rêve. C’était le vécu là‑bas : Parle, je t’écoute. Dis-moi, comment tu fais ? Comment fais-tu lorsque le sol s’ouvre sous tes pieds ? Parle, je t’écoute. Je retrouve au milieu de la forêt une vérité quotidienne : écouter sans chercher à bloquer la division du sujet entraîne des effets. Et j’en suis arrivée à le croire davantage. Soutenir la parole de l’autre, son non‑savoir, sans le refermer, lui apporte une reconnaissance de ses inquiétudes et du possible devenir.

Je suis une consultation, par deux fois, au bord du fleuve. Suivre, ici, signifie que, parfois, il y avait plusieurs personnes dans un même endroit où seulement une ou deux venaient consulter. Nous nous répartissions ainsi pour discuter avec les autres pendant que l’un de nous s’occupait de la personne en traitement. Ces conversations se sont avérées être une approche révélatrice et déroutante à la fois sur le mode de vie des riverains et, quelquefois, bien sûr, se transformaient en consultation.

Nous arrivâmes après trois‑quarts d’heure de bateau en remontant le fleuve. Une famille entière avait été relogée et attendait les pièces de charpente pour finir la construction de la maison. La famille comprend le père de famille, mais aussi sa sœur, séparée, et ses enfants, et pourquoi pas les femmes et les enfants des enfants de la sœur ? Oui, tout cela c’est toute la famille. Et ils étaient très contents. Ils avaient mis trois paires de poteaux sur pied et couvert avec une bâche en plastique. Cela formait trois pièces dont l’une était la cuisine et les deux autres des chambres à coucher. Ils avaient débroussaillé et brûlé, et le maïs pointait déjà. Il faisait une chaleur d’enfer, mais ils ne semblaient pas s’en importer.

Dès qu’ils ont été autorisés à retourner d’où ils venaient, ils ont reconstruit la même maison, mais si près de la berge du fleuve que la cuisine commença à être envahie par l’eau. En mon for intérieur, je pensais que leur désir de retrouver le fleuve, le rivage, devait être si fort qu’ils s’étaient trompés dans leurs calculs. C’est possible. Pourtant, il est plus probable que ce soit le fleuve qui n’est plus le même, il n’obéit plus aux sécheresses et aux crues d’avant, comme ils tiennent à nous le raconter. Ses nouveaux anciens habitants qui, il y a peu, se perdaient dans la ville, se perdent maintenant sur le fleuve. La navigation a changé, on ne sait plus où se trouvent les écueils, les poissons disparaissent, l’eau s’est arrêtée de courir. Et ils sont contents de revenir, de lutter avec les choses qu’ils maîtrisent bien, la chasse, le poisson, les cultures. On comprend ici un peu mieux le travail de ces riverains et les difficultés auxquelles ils ont été confrontés en ville sur ce point. Il se trouve qu’en ville, vivre et travailler sont deux choses distinctes et éloignées. On travaille et ensuite, ou même avant, on vit. Les choses sont bien délimitées. Dans la forêt et sur le fleuve, il n’y a pas de claire séparation et c’est le vivre lui‑même qui est travail.

J’écoute une jeune fille, vingt ans, un enfant de trois ans, un autre de deux et un bébé sur le bras. Elle raconte son histoire imbriquée dans le lieu où elle vivait, comment c’était là‑bas avant, avant le barrage, s’entend, l’école où elle est allée, le dispensaire et même le terrain de foot. Tout démoli par la possibilité d’inondation. Possibilité, oui, car tout n’a pas été noyé, mais son histoire se situait dans la zone de risque et fut donc anéantie. Ses enfants jouent par-là, pieds nus, toujours autour d’elle. Il y a beaucoup d’enfants ce jour‑là, une huitaine. Ils courent de‑ci de‑là, vont jusqu’au fleuve, se baignent et nagent, les plus vieux surveillant les plus jeunes. Je lui demande ce qu’elle ressent comme manque par rapport à la ville. Elle marque un temps d’arrêt, me regarde, peine à répondre et dit « électricité ». Je suis surprise. Parmi tout ce qu’il n’y avait pas dans cet endroit, elle avait juste choisi cela. Et pourquoi pas ? Comme je l’ai dit plus haut, ils ne vivaient pas dans un paradis et ils convoitaient les biens de consommation, un accès facilité aux services publics, comme tout habitant de la ville. Encore déconcertée je lui demande pourquoi : « Pour voir la télé », répond-elle. Elle me confie alors, presque honteuse, qu’elle était favorable à l’usine, car elle imaginait le progrès, celui, peut-être, montré dans les feuilletons télévisés, et ce qu’elle a vu n’a été que destruction. En essayant de faire émerger un sujet, je lui dis qu’on peut faire un nouveau choix chaque jour.

Elle a un parler doux et une seule préoccupation : l’école des enfants. Elle dit que sa tante va aller jusqu’à Vitória do Xingu pour trouver un professeur, mais que rien n’est encore sûr, car il n’y a pas encore d’école construite. Nous nous quittons sur une date de retour et nous sommes gratifiés d’une pluie rafraîchissante.

Nous revenons quelques jours plus tard et il y a encore plus d’enfants, dix en tout, que nous distrayons avec des crayons, des stylos et du papier. Je dessine des cerfs-volants pour le fils de la femme-enfant au doux parler. Elle est là, un peu à l’écart, berçant la plus jeune dans un hamac. Les enfants sont inlassables. Ils questionnent, demandent qu’on leur dessine diverses choses, veulent qu’on écrive leurs noms sur les dessins. Et nous nous distrayons avec eux. Doux parler nous regarde de loin. Terminant les consultations et prenant congé, déjà à la porte de la maison‑campement, je me tourne vers la jeune fille pour la saluer. Elle est assise dans le hamac, un papier et un stylo dans les mains, elle écrit avec grâce et délicatesse. Je m’approche et m’assois sur un tronc face à elle. Son écriture est jolie, une écriture de professeur comme on dit. Je l’interroge sur l’école. Sa tante n’a pas encore pu y aller. J’insiste sur sa question sans réponse : comment feront les enfants sans école ? Elle n’en sait rien.

Je lui demande comment c’était avant, quand ils n’avaient pas construit l’école, maintenant détruite. C’était la joie d’attendre le professeur, avec les cahiers d’écriture, une fois par semaine, et de jouer à l’institutrice avec ses plus jeunes frères, les faisant écrire et réciter les leçons du professeur. Ne pourrait-elle pas le refaire maintenant ?

Ce jour‑là, elle avait gardé le regard bas tout le temps, mais à ce moment précis elle écarquilla de grands yeux, avec l’émerveillement de celui qui a trouvé quelque chose qu’il cherchait dans un endroit auquel il ne s’attendait pas. Doux parler me répond que peu de temps avant, lorsqu’elle était encore en ville, elle avait acheté un cahier pour son fils aîné, « de ceux où on relie les points, tu sais ? Pour assouplir la main », montrant qu’elle savait des choses sans le savoir. Si elle avance cette réponse, c’est parce que l’insistance du questionnement a ouvert la voie à une certaine transformation : du « il n’y a rien à faire » vers un « il est possible de faire quelque chose », un parcours sur lequel elle peut se placer autrement que dans l’attente assujettie. Je lui dis qu’elle pourrait commencer quelque chose jusqu’à ce que le professeur arrive et que les enfants ne peuvent pas attendre. Elle, déjà enseignante, m’explique « Oui, parce que lorsqu’ils sont plus vieux, ils ont honte de ne savoir ni lire ni écrire et c’est plus difficile d’apprendre ». Cherchant un passage dans cet immense barrage, je prends congé en lui disant qu’elle commence par le nom de chacun.

Et c’est ainsi que nous avons travaillé là‑bas, sans nous satisfaire de la répétition automatique du récit traumatique du sujet, bien que l’accueillant ; sans nous laisser séduire par les récits construits pour plaire aux professionnels de la grande ville, bien que profitant de ce supposé savoir sur nous dévolu pour que le sujet, supposant qu’il parlait à quelqu’un qui savait sur lui-même, parle et puisse, en s’écoutant, s’approprier son propre discours. On a vu plusieurs cas traités où le sujet a pu aller plus loin que l’endroit où il se voyait placé, car la simple exposition des illusions qui soutenaient son positionnement avait un effet sur celui‑ci, lui donnant au moins la possibilité de questionner l’inconsistance de cet Autre de l’organisation sociale[7].

Freud a construit son legs à partir des impasses qui ont surgi et a reformulé sans relâche jusqu’à la fin de sa vie les conceptions qu’il pensait erronées. Il nous a enseigné que l’écoute et l’interprétation du sujet du désir dépend du savoir qui existe chez ce sujet, même s’il ne le sait pas, savoir qui se produit dans la relation dite transférentielle. À partir de là, il nous a aussi enseigné que l’analyste écoute la souffrance sans vouloir l’éliminer et que cela peut engendrer un nouveau positionnement chez le sujet, dès lors qu’il ne ressort pas désengagé de cette écoute : une prise de position éthique et politique est nécessaire. Les situations auxquelles un psychanalyste se trouve confronté supposent que l’on écoute depuis un lieu qui transgresse les limites d’un sujet nommé à partir de ses prédicats psychologiques ou sociologiques, « pour endosser l’expérience partagée avec l’autre, une écoute comme un témoignage et une récupération de la mémoire »[8]. Le lieu de l’analyste est d’être au service de la question qui se présente au sein des phénomènes sociaux qui incluent les subjectivités de leur temps et il ne peut s’y soustraire.

[1] La Clinique du Soin est une stratégie mise en place pour porter secours à des personnes qui n’étaient devenues rien d’autre que des corps déportés. Son propos – un modèle de soin de la souffrance psychique méthodologiquement orienté par la psychanalyse – était de secourir une population de ribeirinhos [riverains] devenus des réfugiés par la construction de l’usine hydroélectrique de Belo Monte en Amazonie en 2016. Ses créateurs sont les psychanalystes Ilana Katz et Christian Dunker et la journaliste Eliane Brum. Voir le documentaire « Eu+1, uma jornada de saúde mental na Amazônia », disponible sur YouTube.
[2] Disponible en ligne : https://youtu.be/mDs6PJLYVEc. Visité le : 11 oct. 2019.
[3] Freud, S. (1930) O mal-estar da civilização. Obras Completas, V. XXI. Rio de Janeiro: Imago, 1972.
[4] Journaliste (El País/Brasil), scénariste et écrivain.
[5] Flusser, V. (2007), Habitar a casa na apatridade. São Paulo: Annablume.
[6] Freud, S. (1917). 18ª Conferencia, La fijación al trauma, lo inconciente. In: Freud, S. Obras Completas, vol. XVI. Buenos Aires: Amorrurtu Editores, 1977.
[7] Rosa, M.D. (2004), A pesquisa psicanalítica dos fenômenos sociais e políticos: metodologia e fundamentação teórica. In: Revista Mal-Estar e Subjetividade, 2004, v. IV, n°2, p.329-348.
[8] Ibid.

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