Le transfert de Freud à Lacan : exemple de la jeune homosexuelle

Texte de l’intervention prononcée le samedi 7 mars 2020 dans le cadre du Collège de Clinique Psychanalytique de l’Ouest, à Rennes.

 

 

Je vous propose de considérer le thème de cette année « l’efficace du transfert face aux symptômes » à partir du cas dit de la jeune homosexuelle que Freud présente dans son ouvrage Névrose, psychose et perversion[1]. Cet article de 1920 est publié sous le titre « Sur la psychogénèse d’un cas d’homosexualité féminine ». Nous verrons aussi la façon dont Lacan le reprend notamment dans Le Séminaire IV, La relation d’objet[2] .Nous commencerons par une présentation du cas de la jeune homosexuelle et retiendrons les éléments que Freud précise concernant l’expérience du transfert. Pour ensuite, s’intéresser à la façon dont Lacan reprend, et le cas, et l’interprétation freudienne pour situer le transfert dans ce qu’il développe alors des dimensions du réel, de l’imaginaire et du symbolique dans la relation du sujet à l’objet.

Le cas de la jeune homosexuelle

« Une jeune fille de dix-huit ans, belle et intelligente, issue d’une famille socialement haut placée, a suscité le déplaisir et le souci de ses parents par la tendresse avec laquelle elle poursuit une dame « du monde » de quelque dix ans plus âgée[3]. » Freud nous rapporte que malgré une réputation « douteuse » la jeune fille de bonne famille profite de toutes les possibilités d’être en lien avec elle ; qu’elle ne s’intéresse à plus rien d’autres. On ne sait pas alors si cet amour est à ce jour platonique ou consommé. Enfin, les parents rapportent un intérêt de leur fille pour les femmes déjà avant cette « dame ». Deux points sont notés aussi : d’une part ce que Freud appelle « franchise excessive » du côté de son objet d’amour, elle « n’a aucun scrupule à se montrer publiquement en compagnie de sa bien-aimée[4] » et de l’autre « dissimulation la plus totale » : « tous les mensonges étaient bons pour organiser à leur insu ses rencontres avec elle [5]. »

Et puis « un jour ce qui devait arriver dans ces circonstances arriva : le père rencontra sa fille dans la rue en compagnie de cette dame, qu’il connaissait déjà de vue. Il les croisa toutes deux en leur lançant un regard furieux qui ne présageait rien de bon. Immédiatement après la jeune fille s’arracha au bras de sa compagne, enjamba un parapet et se précipita sur la voie du chemin de fer urbain, qui passait en contrebas. Cette tentative de suicide indubitablement sérieuse lui valut de garder le lit pendant une longue période, mais par bonheur il ne lui en resta rien de grave[6]. »

Environ six mois après cet accident les parents se tournèrent vers le médecin et lui confièrent la tâche de ramener leur fille dans la norme. Freud distingue les motivations du père et de la mère. Du côté du père il dit : « l’homosexualité de sa fille avait quelque chose qui soulevait toute l’amertume qu’il avait en lui. Il était résolu à la combattre par tous les moyens ; le mépris de la psychanalyse universellement répandu à Vienne ne le retint pas de se tourner vers elle pour lui demander de l’aide ». De sa mère, il l’a décrit comme moins affectée par l’amour que porte sa fille à la dame, qu’elle a même été sa confidente à ce sujet mais que ce qui n’est pas acceptable pour elle, c’est que cela se sache.

Freud nous explique alors combien il est mal à l’aise. D’une part, sa future patiente n’a pas de symptôme. Ce sont ses parents qui ressentent de l’embarras, pas elle. Et Freud de préciser que « l’efficacité » (je le cite) que l’on peut espérer de l’analyse requiert la situation suivante : « quelqu’un par ailleurs maître de soi souffre d’un conflit interne auquel il ne peut mettre fin tout seul[7]. » Freud nous indique ce que la clinique nous renvoie au quotidien à savoir que le sujet qui s’adresse au psychanalyste doit se sentir concerné par ce pour quoi il consulte. D’autre part, un second point est relevé par Freud : la jeune fille ne se plaint pas de son état. Non seulement elle ne demande pas à venir et en plus elle ne se plaint pas ! Enfin, l’enjeu de l’analyse ne consisterait pas à l’alléger d’un symptôme mais à la rendre hétérosexuelle ! Freud est franchement pessimiste sur ce point et compare cette tentative à celle inverse à savoir transformer un hétéro en homo ! Aussi Freud déclare aux parents le peu de chance de réussite de l’entreprise ! Voici donc le contexte de la rencontre. Intéressons-nous maintenant au déroulé de l’analyse.

L’analyse de la jeune homosexuelle

Freud décrit l’analyse de la jeune homosexuelle ainsi : elle « se déroula […] sans le moindre indice de résistance : l’analysée était très coopérante du point de vue intellectuel, mais sans se départir de sa tranquillité d’âme[8]. » Son « Ah mais c’est très intéressant[9] ! » qu’elle rétorque à Freud quand celui-ci lui fait une remarque théorique illustre son rapport intellectuel au travail et en même temps désaffecté. Autrement dit, elle n’y est pas vraiment.

C’est en comparant notre jeune fille à la névrose obsessionnelle que nous comprenons ce qui se dit. Je cite Freud : « Au début on se demande avec étonnement pourquoi de si grands progrès dans la compréhension analytique ne s’accompagnent pas du moindre changement dans les compulsions et les inhibitions du malade, jusqu’à ce qu’on remarque enfin que tout ce qu’on a réalisé a été grevé par le doute que se réserve le sujet, et derrière le rempart duquel la névrose a pu se sentir en sécurité[10]. » Freud met en lien ce doute avec la confiance en l’analyste et la « motivation au changement ».

Pour ce qui concerne la jeune homosexuelle, la résistance est à mettre en lien avec « le facteur affectif de la vengeance dirigée contre le père[11] » qui fait dire à Freud, qu’au-delà de ce premier temps d’analyse, productif en termes de compréhension intellectuelle des mécanismes en jeu, il ne se passait rien en termes de changement car il n’y avait pas de transfert sur sa personne. Puis Freud se reprend, il y a eu transfert : « en réalité, elle transféra sur moi le radical refus de l’homme par lequel elle était dominée depuis que son père l’avait déçue[12]. Il poursuit, ajoutant : « généralement la rancœur contre l’homme se satisfait facilement auprès du médecin : […] elle se manifeste simplement en ceci que la patiente rend vains tous les efforts du praticien et se maintient solidement dans son état morbide[13] ». Dès lors, Freud met un terme à l’analyse, conseillant sa poursuite avec une femme médecin. Je n’ai pour ma part, à ce stade de ma lecture, pas très bien compris pourquoi Freud décidait si soudainement d’interrompre le travail à cause d’une sorte de « refus radical de l’homme » prétendu à la jeune fille.

Pourquoi Freud met-il un terme à l’analyse ?

Freud nous indique qu’au début de l’analyse, une série de rêves pouvaient témoigner d’un « transfert positif[14] ». La jeune fille, dans ses rêves, accomplissait le désir paternel : elle rencontrait un homme et s’épanouissait dans la maternité ! Ses rêves étaient en total contradiction avec ses dires, diurnes, puisqu’elle songeait bien au mariage mais comme voile pour vivre son homosexualité. Freud interprète alors ces rêves en disant à la jeune fille qu’ils sont mensongers et qu’ils visent à le tromper, lui, comme son père. Et d’ajouter qu’en plus de son désir de le tromper, comme le père, la jeune fille voulait « gagner [son] intérêt et [sa] bonne opinion, peut être afin de (le) décevoir d’autant plus profondément par la suite[15] ».

La lecture du transfert que fait Freud s’éclaire, en partie, à la lumière de l’histoire de la patiente ce qui pourrait expliquer son choix d’objet homosexuel. Je vous propose donc un petit retour en arrière dans le texte de Freud, lorsqu’il déplie ce qui peut faire l’histoire du développement du choix d’objet homosexuel pour la jeune femme. Freud fait état d’un complexe d’Œdipe féminin « normal[16] ». Aucun élément de l’enfance n’est rapporté au cours de l’analyse qui dise le contraire. Vers 13/14 ans, elle se prend d’affection pour un petit garçon de 3 ans qu’elle rencontre au square et sympathise avec les parents. Puis elle s’en désintéresse et porte son intérêt vers des femmes plus âgées qu’elle, ce que son père réprimande. Freud indique comme élément central à la compréhension du cas, la naissance d’un troisième frère alors qu’elle a 16 ans. C’est à partir d’une série de rêves livrés par la patiente que Freud fait cette hypothèse. Tandis que les premiers choix de la jeune fille étaient plutôt des mères, Freud nous indique que ce n’est pas le cas de la dame. Au contraire « la silhouette élancée, la beauté sévère et les manières rudes de la dame lui faisaient penser à son propre frère aîné. L’objet qu’elle avait finalement choisi ne correspondait pas seulement à son idéal féminin, mais aussi à son idéal masculin[17]. »

Freud s’étonne de l’orientation prise par la jeune fille considérant que l’inverse c’est-à-dire un mépris pour la mère est plus habituel, commun. Et nous livre l’explication suivante : « la jeune fille se trouvait dans la phase de régénération pubertaire du complexe d’Œdipe infantile lorsque la déception la frappa. Le désir d’avoir un enfant, un enfant de sexe masculin, devint pour elle clairement conscient ; qu’il devait être un enfant de son père et fait à l’image de ce dernier, son conscient n’avait pas le droit de le savoir. Mais ce qui arriva c’est que ce n’est pas elle qui eut l’enfant mais la concurrente que dans son inconscient elle haïssait : la mère. Indignée et aigrie elle se détourna de son père, et de l’homme en général. Après le premier grand échec elle rejeta sa féminité et rechercha pour sa libido un autre placement. En cela elle se conduisit d’une manière tout à fait semblable à beaucoup d’hommes […][18]. » Cette position fût consolidée par l’effet produit sur le père : « elle savait comment le blesser et comment se venger de lui[19]. » « Maintenant elle demeurait homosexuelle pour défier son père[20]. » Et elle le resterait pour défier Freud !

La reprise du cas par Lacan : Freud et la jeune homosexuelle

Lacan reprend le texte de Freud et son déroulé et insiste aussi sur ces deux temps de l’analyse indiqué par Freud, à savoir un temps pour comprendre, intellectuel, d’enquête puis un temps où il s’agit de « faire fléchir les résistances[21] » C’est un des points d’achoppement du traitement de la jeune homosexuelle, elle ne cède rien.

Du rêve à partir duquel Freud met un terme à l’analyse considérant que la jeune homosexuelle, le trompe comme son père, Lacan atteste « d’une action contre-transférentielle[22]. » « Le rêve est trompeur, Freud ne retient que cela…[23]. » Je passe sur le développement autour de l’inconscient menteur pour retenir ce que nous dit Lacan : « l’essentiel de ce qui est dans l’inconscient est le rapport du sujet à l’autre comme tel, et ce rapport implique à sa base la possibilité de l’accomplir au niveau du mensonge. Dans l’analyse, nous sommes dans l’ordre du mensonge et de la vérité[24]. » Aussi, là où Freud prend la chose pour lui, Lacan situe le désir de tromper dans sa dimension symbolique, dimension prise dans le transfert où peut dès lors se situer l’interprétation. De Freud, Lacan nous dit « il réalise le jeu imaginaire[25]. » Il nous aide à comprendre les incidences de la remarque de Freud ensuite « dans la mesure où il y est, et où il interprète trop précisément, il fait rentrer dans le réel le désir de la jeune fille, alors que ce n’est qu’un désir, et non une intention, de le tromper. Il donne corps à ce désir[26]. » C’est ce « glissement de l’analyse dans l’imaginaire[27] » que Lacan déplore dans la psychanalyse des post freudiens.

Plus loin Lacan reprend les enjeux à distinguer désir inconscient et désir préconscient notamment dans ce qui s’adresse à l’analyste dans le transfert : « il y a lieu de poser comme distinct ce que le sujet amène dans son rêve, qui est du niveau de l’inconscient, et le facteur de la relation duelle, qui tient à ce qu’il s’adresse à quelqu’un quand il raconte ce rêve en analyse[28]. » « C’est en ce sens que je dis qu’un rêve qui se produit au cours d’une analyse comporte toujours une certaine direction vers l’analyste, et cette direction n’est pas toujours obligatoirement la direction inconsciente[29]. »

Alors que faudrait-il retenir de la lecture du transfert ?

La dimension imaginaire du désir de tromper – tromper le père pour poursuivre sa relation à la dame- ou sa dimension symbolique, le désir est trompeur. Ainsi Lacan qualifie le rêve de « représentant du transfert[30] » puis de « rêve de transfert[31]. » « Quand nous parlons de transfert, quand quelque chose prend son sens du fait que l’analyste devient le lieu du transfert, c’est très précisément en tant qu’il s’agit de l’articulation symbolique comme telle…[32] »

 

[1] FREUD S., « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1920.
[2] LACAN J., Le Séminaire Livre IV, La relation d’objet, trans. Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, p.95-146.
[3] FREUD S., « Sur la psychogène d’un cas d’homosexualité féminine », op.cit., p.245.
[4] Ibid., p.246.
[5] Ibidem.
[6] Ibidem.
[7] Ibid., p.248.
[8] Ibid., p.262.
[9] Ibidem.
[10] Ibidem.
[11] Ibidem.
[12] Ibid., p.263.
[13] Ibidem.
[14] Ibidem.
[15] Ibid., p.264.
[16] Ibid., p.253.
[17] Ibid., p.255.
[18] Ibid., p.256.
[19] Ibid., p.258.
[20] Ibidem.
[21] Ibid., p.103.
[22] Ibid., p.107.
[23] Ibidem.
[24] Ibid., p.108.
[25] Ibidem.
[26] Ibidem.
[27] Ibidem.
[28] Ibid., p.134.
[29] Ibidem.
[30] Ibid., p. 135.
[31] Ibidem.
[32] Ibidem.

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