Le supplice du vautour représentant de la jalousie

Texte présenté lors d’une matinée du CCPO à Rennes le 01/04/2017

Freud, dans son article Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité[1], développe une vignette clinique en expliquant la souffrance d’un homme jaloux en la comparant à celle de Prométhée « Comme si il avait été livré en pâture au vautour comme Prométhée[2]». Celui-là même qui se fait dévorer le foie tous les jours, qui repousse la nuit pour alors recommencer le lendemain. Nous allons reprendre rapidement en quoi la jalousie est un affect pour ensuite repérer en quoi la comparaison utilisée par Freud dans son texte vient nous orienter dans notre compréhension de ce concept.
Freud précise dès l’introduction de son texte que la jalousie est un « affect » qui comme le deuil est qualifié de « normal ». Nous avons vu au cours de l’année qu’elle est soit concurrentielle ou normale, projetée, soit délirante. Nous nous intéressons aujourd’hui principalement à celles concurrentielles ou normale. Pour Freud, « elle se compose essentiellement du deuil, de la douleur concernant l’objet d’amour cru perdu et de l’atteinte narcissique [3]» c’est-à-dire qu’elle est relative à la perte d’un objet. Il repère qu’elle est vécue de manière inconsciente et est « en continuité avec les motions les plus précoces de l’affectivité enfantine et est issue du complexe d’œdipe ou du complexe de la fratrie [4]». Ce que Lacan va poursuivre notamment avec la question de la jalousie dite « normale ». Il la situe autour de l’axe imaginaire et symbolique.
En effet, c’est imaginaire car il y a la relation en miroir du moi et du petit autre. C’est la fameuse scène décrite par Saint Augustin où le nourrisson contemple son frère au sein. Celui-ci l’imagine alors complet, c’est donc l’envie qui va fonder la jalousie.
Cette question de l’envie est abordée chez Mélanie Klein, « c’est le sentiment de colère qu’éprouve un sujet quand il craint qu’un autre ne possède quelque chose de désirable et en jouisse, l’impulsion envieuse tend à s’emparer de l’objet et de l’endommager[5] ». C’est-à-dire que l’envie fait intervenir la projection. Elle précise ensuite qu’il y a toujours un sentiment de frustration chez le sujet car rien ne remplace la vie intra-utérine, même s’il y a un « bon objet ». Elle poursuit alors avec l’idée que l’envie, de manière excessive, peut procurer un sentiment de culpabilité chez le sujet.

Revenons sur Lacan, il utilise la scène de Saint Augustin pour aborder l’envie.

« Chacun sait que l’envie est communément provoquée par la possession de biens qui ne seraient, à celui qui envie, d’aucun usage, et dont il ne soupçonne même pas la véritable nature. Telle est la véritable envie. Elle fait pâlir le sujet devant quoi ? – devant l’image de complétude qui se referme, et de ceci que le petit a, le a séparé à quoi il se suspend, peut-être pour un autre la possession dont il se satisfait[6] ».

C’est-à-dire, que Lacan sépare l’envie du besoin, l’envie est provoquée par l’image de complétude de l’autre. Dans la scène évoquée, cela serait l’enfant étant au sein de sa mère. L’enfant n’est pas jaloux du frère comme son semblable, mais il contemple son frère qui occupe sa place dans le rapport avec sa mère.

« C’est dans la mesure où le sujet est imaginairement frustré que naît sa première appréhension de l’objet en tant qu’il en est privé.
Le sujet fait d’abord l’expérience du semblable, celui qui est avec la mère dans un rapport qui devrait être le sien, celui qui usurpe sa place. Il sent cet intervalle imaginaire comme une frustration. Il s’éprouve alors comme privé. Si je dis que l’intervalle est imaginaire, c’est parce que après tout, rien ne prouve qu’il soit lui-même privé – un autre peut être privé, ou on s’occupera de lui son tour venu, etc [7]».

Prive-t-il alors le sujet de l’objet ou de l’exclusivité ? Mais la jalousie est également symbolique car, comme nous venons de le voir, après que l’enfant ait fait cette expérience, « la privation amorce le processus qui permettra à cet objet d’entrer dans un nouveau rapport avec le sujet [8].  » Plus précisément l’objet devient symbolisé, du fait où se produit une double substitution signifiante. L’objet, le sein de la mère, « peut être conçu comme étant là ou n’étant pas là, mais il peut entrer dans un rapport avec quelque chose d’autre qui lui est substitué, et, de ce fait, il devient un élément signifiant [9] ». Lors de son séminaire sur l’identification, Lacan poursuit cette réflexion : « Le désir de l’objet comme tel, en tant qu’il retentit jusqu’au fondement même du sujet, qu’il l’ébranle bien au-delà de sa constitution :

  • comme satisfait ou non,
  • comme soudain menacé au plus intime de son être,
  • comme révélant son manque fondamental, et ceci dans la forme de l’Autre,
  • comme mettant au jour à la fois la métonymie et la perte qu’elle conditionne[10] ».

Cela nous permet alors de comprendre ce que Lacan développait dans le désir et son interprétation :

« Nous pouvons donc la (l’expérience de l’enfant qui se sent frustré) formaliser en écrivant que l’image de l’autre, se substitue au sujet, en tant qu’il est pris dans sa passion anéantissante, qui est en l’occasion passion jalouse.

Ce sujet ainsi substitué se trouve dans un certain rapport à l’objet, mais en tant que celui-ci se substitue à la totalité. Et c’est alors que nous entrons dans l’activité symbolique à proprement parler, celle qui fait de l’être humain un être parlant, ce qui définira tout son rapport ultérieur à notre objet[11] ».

                                    

Cela permet au sujet de tenter de trouver ce qu’il est dans le désir. Cela le divise, l’angoisse et le fait pâlir. C’est pour cela qu’il est obligé d’en passer par la substitution à l’image de l’autre au travers de différentes identifications qui constitueront son moi.
Décortiquons maintenant le schéma pour comprendre la logique que suit Lacan, en reprenant la scène décrite par Saint Augustin :

  • i(a)= serait l’image de l’autre : donc le frère de lait complet
  • $= est bien entendu le sujet : l’enfant qui constate ce qui se passe
  • a= est l’objet concerné : le sein maternel
  • I = serait l’Idéal du moi : le sujet ayant l’objet qui le comblerait

Donc, dans un premier temps de cette réflexion, nous avons i(a)/$, ce que nous pouvons alors repérer comme le sujet pris dans l’image de l’autre. Cela entraîne alors un nouveau rapport à l’objet, car maintenant l’objet est perçu comme total de la part du sujet.
Reprenons alors cette question avec le mythe de Prométhée, puis le châtiment qu’il subit. Prométhée est considéré comme l’un des sept Titans qui se révoltèrent contre les dieux de l’Olympe. Mais Prométhée étant le plus sage de tous et voyant l’issu de la guerre, se range du côté des dieux victorieux. Il est également le créateur de la race humaine.

« Il était, à la vérité, le plus avisé de sa race, et Athéna, à la naissance de laquelle il avait assisté lorsqu’elle était sortie de la tête de Zeus, lui enseigna l’architecture, l’astronomie, les mathématiques, la navigation, la médecine, la métallurgie et d’autres arts utiles qu’il communiqua aux hommes[12].  »

Cela signifie que nous avons des Hommes qui ont un savoir presque divin, car ce savoir provient indirectement de la tête de Zeus en étant enseigné par Athéna qui est considérée comme la déesse la plus sage et la plus avisée. Ce qui amène Zeus à vouloir détruire les Hommes car il « s’irrita de leurs talents divers et aussi de voir leurs pouvoirs s’accroître sans cesse[13].  » Mais Prométhée sauva les Hommes de justesse.
S’en suit alors une deuxième confrontation entre Zeus et Prométhée lors d’une offrande. Il fallait choisir quel morceau du sacrifice allait être accordé aux Dieux et aux Hommes. Prométhée eu le rôle d’arbitre et dupa facilement Zeus en mettant les morceaux de viande dans deux sacs différents, recouvrant les bons morceaux de mauvais et vice-versa. Zeus choisit alors le sac qui laissait apparaître la viande de qualité mais s’aperçut qu’il avait été dupé. Ce qui entraîna alors la colère de Zeus qui dira « Qu’ils mangent donc leur viande crue[14] » Zeus priva alors les Hommes du feu.

Cela entraîne alors le deuxième acte de Prométhée, qui alla voir Athéna et lui demanda de pouvoir rentrer secrètement dans l’Olympe. « Il alluma alors une torche au char de feu du Soleil et il en détacha un morceau de braise incandescente qu’il glissa dans la tige creuse d’un fenouil géant [15]» puis s’enfuit sans être repéré, et donna le feu aux Hommes.
Zeus décida alors de punir Prométhée en l’attachant à une colonne dans les montagnes du Caucase où un vautour viendra lui dévorer le foie toute la journée et, pendant la nuit lorsqu’il souffrirait du froid, celui-ci se reconstituerait. Nous pouvons faire plusieurs hypothèses sur cette punition.

  • Le foie chez les grecs est très rapproché des sentiments, c’est le principe de la théorie des humeurs (concernant le froid, le chaud, le sec et l’humide). La bile jaune est produite par le foie qui selon cette théorie serait en lien avec la force. Retirant alors le foie et le répétant indéfiniment, est-ce alors une solution pour Zeus de montrer le non partage de sa force, qu’il ne consent pas à en perdre ?
  • Dans cette même théorie la bile jaune produite par le foie représente le chaud et sec, ce qui nous ramène au feu. Étant précisément ce que Prométhée vole à Zeus, n’est-ce pas une façon de reprendre ce qui lui a été volé ?

Lorsque, Prométhée dupe Zeus avec les morceaux de viande, Zeus se venge en privant les Hommes du feu, rendant alors l’objet obtenu incomplet. Ils ne pourront pas jouir de celui-ci totalement. Cela nous conduit au deuxième temps, celui où Prométhée en rendant le feu aux Hommes, fait qu’ils pourront alors jouir « complètement » de l’objet. Ainsi Prométhée amène Zeus à contempler les Hommes jouir du bien qu’il convoitait. Il punit, non pas les Hommes, mais celui qui a fait qu’il doit constater cette image.

Si nous reprenons le schéma que nous avons vu dans la partie sur la Jalousie

   

 

 

Les Hommes peuvent jouir de ce que Zeus consent à donner, à lâcher de sa jouissance. Ils n’ont pas le droit à quelque chose qui échappe à Zeus. Nous pouvons également l’entendre de cette autre manière :

Dans cette hypothèse nous pouvons aussi penser que Zeus est jaloux de Prométhée, pour la raison qu’il a une dévotion plus importante à l’égard des Hommes plutôt qu’au maître de l’Olympe.
Par ailleurs, Zeus n’expliqua pas son geste en dénonçant les actes de Prométhée, mais en inventant une histoire d’amour secrète et interdite entre le Titan et la déesse Athéna. Pouvons-nous donc faire l’hypothèse que Zeus serait jaloux de la relation que Prométhée entretient avec Athéna ?
L’une empêche-t-elle l’autre ? Nous constatons dans les différents temps de ce mythe que Zeus semble être en reste face aux Hommes mais également face à Prométhée. L’idéal que Zeus cherche à atteindre, serait celui de l’ordre de la complétude. Cet idéal incarnerait un Dieu, maîtrisant les Titans, les Hommes, et probablement les autres dieux aussi, car la punition qu’il inflige à Prométhée, il le fait en accusant une déesse. En effet il se place en supérieur à Athéna en pouvant sanctionner ses choix. Mais nous pouvons également entendre un Dieu qui cache sa jalousie, car cela révèle alors qu’il est manquant.

Si nous terminons alors par la question de l’affect nous pouvons dire que « L’homme affecté est un homme affecté d’un corps pulsionnel, c’est-à-dire d’un corps mortifié par le symbolique, d’un corps certes vivant, mais déjà mort [16]». L’affect est de l’ordre du symbolique. Maintenant que nous connaissons le supplice qu’il subit, ce n’est pas anodin si Freud, dans son article cité, aborde Prométhée pour exprimer la souffrance liée à la jalousie. Ne pouvons-nous pas l’entendre comme cette livre de chair qui manque au sujet, et qui l’affecte jour après jour?

 

[1] Freud S., « Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.
[2] Freud S., « Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité », op.cit., p.271.
[3] Freud S., « Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité », op.cit., p.271.
[4] Freud S., « Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité », op.cit., p.271.
[5] Klein M., Envie et gratitude, Paris, Gallimard, 1968, p.18.
[6] Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse »), Paris, Seuil, 1973, p. 104.
[7] Lacan J., Le Séminaire, Livre VI, « Le désir et son interprétation », Paris, La Martinière, 2013, p. 263.
[8] Lacan J., Le Séminaire, Livre VI, « Le désir et son interprétation », op.cit., p. 263.
[9] Lacan J., Le Séminaire, Livre VI, « Le désir et son interprétation », op.cit., p. 263.
[10] Lacan J., Le Séminaire, Livre IX, « L’identification » , inédit, leçon du 14 mars 1962.
[11] Lacan J., Le Séminaire, Livre VI, « Le désir et son interprétation », op.cit., p. 264-265.
[12] Graves R., Les Mythes Grecs, Paris, La Pochothèque, Fayard, 2013, p. 236.
[13] Graves R., Les Mythes Grecs, op.cit., p. 237.
[14] Graves R., Les Mythes Grecs, op.cit., p. 237.
[15] Graves R., Les Mythes Grecs, op.cit., p. 237.
[16] Bernard D., Lacan et la honte, De la honte à l’hontologie, Paris, In Progress, Éditions du Champ lacanien, 2011, p.144.

 

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