Lacan aujourd’hui… Que nous enseignent encore ses présentations de malades à Sainte-Anne ?

Le cas Gérard
Ces trois interventions furent prononcées le 7 novembre 2019 à Saint-Brieuc par Brigitte Bazin, Sandrine Lespagnol et Gwenaëlle Lesvenan dans le cadre des ateliers de clinique analytique sur le thème : « Lacan aujourd’hui… Que nous enseignent encore ses présentations de malades à Sainte-Anne ? », à propos de  la présentation de malade de Lacan du 13 février 1976.
Vous pourrez vous référer à la retranscription de la présentation de malade n°1 sur le site www.valas.fr

 

Gérard et le sinthome, l’avancée de Lacan

Brigitte Bazin

Lacan est invité à Sainte Anne à rencontrer des patients au titre de psychanalyste et c’est de cette position de psychanalyste qu’il opère.

Lacan définit le symptôme comme « mode de jouir de l’inconscient particulier de chaque sujet[1] » ; le symptôme est quelque chose qui se signale ; il y a quelque chose à « savoir que je ne sais pas[2] ». C’est aussi à ce titre qu’un patient vient rencontrer un psychanalyste. Cette définition s’applique à la névrose et aussi à la psychose.

A partir de 1973, Lacan introduit une avancée dans sa recherche : ce sont les nœuds borroméens et, à partir de là, il introduit une nouvelle symptomatologie et tâche d’en rendre compte dans la clinique.

La présentation de Gérard a lieu le 13 février 1976. L’année précédente, Lacan a fait un séminaire sur Réel, Symbolique et Imaginaire (RSI) ; c’est un séminaire où il cherche ce qui fait nœud. Et en 1976, il fait son séminaire « Le sinthome », un séminaire sur Joyce et il tente de répondre à une question essentielle : « Joyce était-il  fou[3] ? ». Autrement dit : qu’est ce que la folie et le normal ? La folie est-elle une psychose ? Ou la psychose est-elle la folie[4] ?

Lacan écoute Gérard et mène l’entretien et la discussion qui suit, avec la référence implicite de son séminaire en cours, et des questions qu’il se pose à ce moment précis. Cela nous permet aussi de saisir la manière dont Lacan se laissait enseigner par les patients.

Le 10 février, juste avant de rencontrer Gérard, Lacan regrette de ne pas avoir rencontré Joyce en analyse et donc de ne pouvoir parler de Joyce qu’à partir de ses écrits, et non pas de la parole de Joyce lui-même. « J’opère avec les nœuds, faute d’avoir d’autres recours. Je n’y suis pas venu tout de suite, mais ils me donnent des choses, et des choses qui me ficellent, c’est bien le cas de le dire[5]. » Il tâtonne avec les nœuds et cherche à se repérer. A la fin de la leçon du 10 février, il propose « de considérer le cas de Joyce comme répondant à une façon de suppléer à un dénouement du noeud[6] ».

C’est la rencontre fortuite et contingente avec Gérard qui va permettre à Lacan de remettre ses questions au travail et d’avancer. De même, c’était grâce à la rencontre avec une femme appelée Aimée, que Lacan est entré dans la psychanalyse pendant ses études de médecine.

Par la suite, Lacan parle de rupture de la chaîne du langage et de la parole ou de défaut de point de capiton, comme effet de la forclusion du Nom du Père : un signifiant dans le réel, hors chaîne.

Gérard lui apporte la trouvaille des « paroles imposées[7] » et Lacan finit la discussion avec cette remarque : c’est « une psychose lacanienne caractérisée[8] ». Quatre jours après, Lacan poursuit son séminaire sur « Joyce et les paroles imposées [9] ». C’est une leçon clinique, mais aussi charnière dans le séminaire, car il y propose une écriture du sinthome, liée à une erreur dans un nœud. « Joyce le sinthome », dit- il. Dans cette leçon, Lacan met en parallèle Joyce et Gérard, il explique ce que Joyce a réussi à faire, contrairement à Gérard et Lucia, fille de Joyce, qu’il dit schizophrène et qui est soumise comme Gérard à la télépathie. Joyce la dit télépathe. Cette présentation va lui permettre de comprendre comment écrire le nœud de Joyce, et à partir de là, de re-penser la cure et les structures.

La psychose lacanienne caractérisée n’existe pas comme entité clinique[10]. C’était une boutade qu’il a reprise à Georges Daumezon, et c’est une façon de dire qu’il a cessé d’opérer avec la structure du langage et du discours pour se repérer dans les phénomènes cliniques.

Je rappelle que ce n’est ni une coupure, ni un reniement de sa première théorie, mais un prolongement. Le nœud borroméen entre Réel, Symbolique et Imaginaire est la condition de la chaîne signifiante.

En tant que parlêtres, nous nous supportons du nouage RSI ; nous sommes faits de ce nœud. Mais il est nécessaire qu’il y ait un quatrième rond ou pas, qui vient nouer et nommer le sujet. Au sujet d’inventer à partir de cette nécessité.

Il y en a au moins trois, mais il suffit qu’il y ait une erreur quelque part dans le nœud à trois pour qu’il se réduise au rond. S’il y a une erreur, le sujet peut réparer, établir une suppléance ou pas. Le sinthome est ce qui permet de réparer la chaîne borroméenne ; c’est ce « qui permet au Symbolique, au Réel et à l’Imaginaire de continuer à tenir ensemble », c’est-à-dire « ce qui permet au nœud à trois, non pas de faire encore noeud à trois, mais de se conserver dans une position telle qu’il ait l’air de faire nœud à trois[11] ». Ce n’est pas un nœud à trois ; ça en a l’air ; c’est comme si. Ça a l’air de ressembler à la chaîne dite normale. C’est une invention, et c’est la seule façon de faire avec le Réel.

En comparant Joyce avec Gérard et Lucia, Lacan démontre la différence entre un sinthome nouant donc réparateur et un symptôme qui laisse les trois consistances libres, ou superposées. Le sujet répond toujours avec un symptôme en rapport avec l’Autre. On va voir comment le symptôme ou sinthome « paroles imposées » nécessite de savoir faire avec, et implique une réponse inventée, une création du sujet.

Lacan propose d’aborder le « cas de Joyce comme répondant à une façon de suppléer à un dénouement du noeud », et ce par un nouage autre que celui qu’assure le Père. Joyce a fait un nouage avec un quatrième qui n’est pas le Nom du Père ; c’est son ego. D’ailleurs Lacan ne dira jamais que Joyce est psychotique. Joyce est l’exemple paradigmatique d’un sujet qui s’est passé du Nom du Père et qui s’en est servi. C’est-à-dire qu’il a fait fonctionner un nouage semblable, sans passer par le père. Lacan, en tant que lecteur de Joyce, dira le « sinthome, pas le délire[12] » et

« Joyce a un symptôme qui part de ceci que son père était carent, radicalement carent – il ne parle que de ça. J’ai centré la chose autour du nom propre, et j’ai pensé (…) que c’est de se vouloir un nom que Joyce a fait la compensation de la carence paternelle[13]. »

D’où l’expression de Lacan : «  se passer du père à condition de s’en servir[14] ». Joyce a créé une suppléance avec son art, art-dire. Celui ci fait fonction de sinthome-père.

Pour Lacan, Joyce a fait de la parole imposée un sinthome, au point de décomposer, de déstructurer la langue anglaise. Son art est une façon de se libérer de cette parole imposée, en même temps que la parole s’impose à lui de plus en plus. Il devient illisible et détruit le sens. L’oeuvre de Joyce montre le passage de l’Autre qui s’impose au sujet vers le sujet qui s’impose à l’Autre, avec son art de l’écriture. Il dira : « j’ai découvert que je peux faire avec le langage tout ce que je désire[15] ».

Chez Joyce, lalangue est mise à nu ; elle a tous les sens, mais pas de sens. L’invention de Joyce est de permettre de  localiser, de lester la jouissance dans l’écriture et le langage.

A contrario, Gérard n’a pas réussi à réparer, à faire un nouage. Il a cherché et mis en œuvre plusieurs tentatives, mais aucune ne tient et ne lui donne une assise subjective. Lacan est inquiet pour Gérard, qui a déjà fait deux tentatives de suicide. Ce n’est pas la question des paroles imposées qui est grave, mais l’évolution de ce symptôme en télépathie. Gérard ne trouve pas de solution et d’issue à l’envahissement de l’Autre. Il reste le jouet de l’Autre non barré.

Pour terminer, je reprends la phrase de Lacan : « Vous ne délirez pas ». Freud parle du délire comme tentative de guérison, comme solution libidinale, une façon de restaurer un lien libidinal défectueux à l’autre. Pour Lacan, tout le monde délire ; chacun, fou ou pas, s’est construit une petite fiction privée, qui l’assure de son être en l’inscrivant sous un signifiant et en lui donnant figure. Mais cette fiction ment sur le réel, et ceci pour tous. Toutes les histoires mentent sur le réel, dont le sujet est séparé par l’imaginaire et le symbolique. C’est une fiction, écrite fix-ion. Par contre, le symptôme, lui, ne ment pas.

brigitte.bazin@sfr.fr

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Ne pas reculer devant la psychose

Sandrine Lespagnol

« Ne pas reculer devant la psychose. » Tels sont les mots de J. Lacan dans le Séminaire Les psychoses en 1956 : « Eh bien, non seulement nous nous ferons ses secrétaires (de l’aliéné), mais nous prendrons ce qu’il nous raconte au pied de la lettre – ce qui jusqu’ici a toujours été considéré comme la chose à éviter[16]. » Et tel est encore ce qu’il adresse aux psychanalystes à travers ses présentations de malades à Ste Anne.

« Ne pas reculer devant la psychose », qu’est-ce à dire ? Pour Colette Soler, c’est « une incitation à concevoir les phénomènes de la folie comme partie intégrante du destin d’être parlant[17]. » Le « fou » n’est plus un être déficitaire, mais la psychanalyse voit en lui quelqu’un qui a des choses à dire. Il n’est plus objet d’observation, mais sujet à part entière, sujet dont il va s’agir de prendre le récit au pied de la lettre. J. Lacan, écrit C. Léger, « agissait de façon à ce que ce soit lui, le patient, qui soit à la place de l’enseignant[18]. »

« Se faire le secrétaire de l’aliéné. » Les présentations de malades se sont constituées comme « le lieu par excellence de présentification didactique de la position du secrétaire de l’aliéné », écrit F. Sauvagnat[19]. Cette expression « secrétaire de l’aliéné » est une expression que J. Lacan emprunte à J-P. Falret, psychiatre aliéniste à la Salpêtrière, fondateur de la pratique de la présentation de malades. Lorsque J-P. Falret, au tournant des années 1850-1851, emploie pour la première fois cette locution, il s’agit plutôt de condamner cette pratique « dommageable à l’homme de science et inadéquate à saisir l’essence de l’aliénation ». Pour lui, en se soumettant sans distance aux propos du malade, l’observateur se condamne à ignorer que « l’état intérieur de ces malades se trouve défiguré en passant à travers le prisme de leur hallucination et de leur délire[20] ».

Et c’est justement contre ce point précis que J. Lacan s’inscrira en faux, se dégageant d’un abord orienté par le repérage des signes phénoménologiques de supposés processus morbides pour au contraire privilégier l’écoute du sujet. Il refusera ainsi de réduire les positions subjectives aux signes de la maladie.

En 1958, dans l’article « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », il parle d’une « soumission entière, même si elle est avertie aux positions proprement subjectives du malade, positions qu’on force trop souvent à les réduire dans le dialogue au processus morbide[21] ».

Mais déjà en 1953, dans « Fonction et champ de la parole et du langage », il assignait à l’analyste la place d’un « témoin pris à partie de la sincérité du sujet, dépositaire du procès-verbal de son discours, référence de son exactitude, garant de sa droiture, gardien de son testament, tabellion de ses codicilles, l’analyste participe du scribe[22] ». Il s’agit ainsi d’être au plus près des dires du sujet, prendre note, authentifier le témoignage de sa position par rapport au langage[23] : le psychotique « martyr de l’inconscient[24] ».

Cette position de secrétaire n’est pas une position passive. Dans la présentation du 13 février 1976, il est frappant de découvrir à quel point J. Lacan est « impliqué dans la rencontre » avec Mr G.L.. Dans le Séminaire Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, il est question de « dialogue de deux personnes[25] », dialogue que J. Lacan inaugure avec Mr G.L. d’un fraternel « Asseyez-vous mon bon » et qu’il conclue par un « Bien, mon vieux, au revoir […] ».

« Nulle barrière physique dans la salle, et pourtant […] c’est comme si une capsule transparente isolait Lacan et son malade, enveloppé, supporté par une attention invariable, rendue sensible par l’immobilité presque complète du questionneur. », écrit J.A. Miller[26].

Dans ce dialogue, J. Lacan se situe du même côté que le patient, comme l’illustre l’emploi régulier de la première personne du pluriel : « Tâchons de serrer cela d’un peu plus près quand même » ( à propos des images dont Mr G.L.. dit qu’elles lui passent par la tête ). Dans « Fonction et champ de la parole et du langage » (1953), il dit : « Nous voici donc au pied du mur, au pied du mur du langage. Nous y sommes à notre place, c’est-à-dire du même côté que le patient, et c’est sur ce mur, qui est le même pour lui et pour nous, que nous allons tenter de répondre à l’écho de sa parole[27]. » Du même côté donc, mais sans laisser le patient dériver dans un flot de paroles continu. J. Lacan invite à la parole, mais il « dirige » l’entretien. Il n’a de cesse d’interpeller Mr G.L., lui demandant de répéter, préciser, argumenter, cherchant à cerner au plus juste ce qui se passe pour lui.

L’invitation à la parole, à déplier, à dire encore… Voici des extraits de la présentation :

– Lacan : « Je ne sais pas pourquoi je ne vous laisserais pas la parole. Ce qui vous arrive, vous le savez très bien. [plaçant le savoir du côté du patient]
– Mr G.L. : Je n’arrive pas à me cerner.
– Lacan : Vous n’arrivez pas à vous cerner ? Expliquez-moi ce qui se passe. »

Et plus loin :

– Mr G.L. : « Ce que j’ai à vous dire, c’est…
– Lacan : Et puis quoi donc ? Ce qui se passe pour vous… Qu’est-ce que vous appelez la parole – que vous dîtes, vous – la parole imposée ?
– Mr G.L. : La parole imposée, c’est une émergence qui s’impose à mon intellect et qui n’a aucune signification au sens courant. Ce sont des phrases qui émergent, qui ne sont pas réflexives, qui ne sont pas déjà pensées, mais qui sont de l’ordre de l’émergence exprimant l’inconscient.
– Lacan : Allez-y…
– Mr G.L. : Émergent comme si j’étais peut-être manipulé… Je ne suis pas manipulé, mais je n’arrive pas à expliquer moi-même, j’ai beaucoup de mal à vous expliquer : j’ai du mal à cerner le problème, du mal à cerner cette émergence. Je ne sais pas comment elle vient ; elle s’impose à mon cerveau, cette émergence. Cela vient d’un seul coup : “vous avez tué l’oiseau bleu”… “c’est un anarchic system”… des phrases qui n’ont aucune signification rationnelle dans le langage banal, et qui s’imposent dans mon cerveau, qui s’imposent à mon intellect… »

Nombreuses sont ainsi les interventions de J. Lacan qui amènent le patient à préciser sa pensée, argumenter, détailler… Rien n’apparaît comme allant de soi, pas d’évidences, ce qui n’est pas sans rappeler la mise en garde lacanienne de ne pas comprendre trop vite :

« Vous allez arriver à me dire ça, comment ça se passe. »

« Prenez votre temps, prenez bien votre temps pour vous y retrouvez. »

« Pourquoi appelez-vous cela des voix ? »

« Donnez-moi d’autres exemples. »

« Donnez un échantillon. »

« Dites-moi. »

« Parlez-moi un peu de ces images qui passent. »

« Parlez-m’en un petit peu. »

« Racontez-moi un petit peu cette histoire. »

« Allez-y. »

Lacan manifeste une certaine lenteur, une lenteur à comprendre : « Cette façon n’est pas feinte, mais est utilisée pour mettre à l’épreuve les certitudes délirantes de celui avec qui il dialogue[28]. »

François Leguil écrit[29] : « Par sa volonté régulière et patente d’opérer à partir d’un non-savoir, Lacan semblait inviter le patient qui lui parlait et les gens qui écoutaient à le rejoindre dans la communauté de ceux qui cherchent. »

« Mais vous savez que nous n’en savons pas plus que vous. », répond J. Lacan à Mr G.L. à propos de ses interrogations sur le lien entre le corps et l’esprit.

Une invitation « bienveillante » à dire, mais à d’autres moments, J. Lacan peut se montrer pressant, insistant, « incisif » presque, dans ce qu’il adresse au patient. Les questions fusent et s’enchaînent…

Exemple à propos d’un psychiatre que Mr G.L. aurait rencontré :

– Lacan : « Qui avez-vous vu en 1974 ? Comment est-ce qu’elle s’appelait, la personne qui vous a parlé ?
– Mr G.L. : Le Docteur G.
– Lacan : G., ce n’était pas le premier psychiatre que vous voyiez ?
– Mr G.L. : Si, c’était le premier. J’ai vu le professeur H. à 15 ans.
– Lacan : Qui vous a amené au professeur H. ?
– Mr G.L. : Mes parents. J’avais des problèmes d’opposition à mes parents.
– Lacan : Vous êtes le seul enfant ?
– Mr G.L. : Je suis fils unique, oui.
– Lacan : Qu’est-ce qu’il fait votre père ?
– Mr G.L. : Visiteur médical.
– Lacan : Visiteur médical, qu’est-ce que c’est que cette fonction ?
– Mr G.L. : Il travaille pour un laboratoire pharmaceutique ; cela consiste à aller voir les médecins pour présenter ses produits pharmaceutiques ; c’est une sorte de représentant.
– Lacan : Il fait partie de…?
– Mr G.L. : Des laboratoires Lebrun. »

Nous pouvons nous interroger sur la fonction de cet « interrogatoire ». Que cherche ainsi J. Lacan ? Peu lui importe en effet de savoir si le patient a rencontré tel ou tel psychiatre ou si son père travaille dans tel ou tel laboratoire. Nous faisons l’hypothèse que par sa présence irrécusable et sa manière de « tenir bon », de ne pas lâcher le fil du discours, il travaille à inscrire le patient dans une histoire, circonscrire son dire.

Les extraits suivants s’orientent de la même logique :

« Je suis fatigué […], dit Mr G.L.
– Lacan : Et pourquoi Diable ? », le sollicitant à faire savoir expressément ce qui lui arrive.

Ou encore :

« Oui, je ne vois pas pourquoi vous ne me diriez pas comment elle s’appelait. », demande J. Lacan à Mr G.L. à propos d’une femme qu’il aurait rencontrée, l’invitant là à nommer précisément les choses.

Par une attention scrupuleuse aux énoncés du patient, il relève ses contradictions et ses incohérences, s’appliquant ainsi à mettre en fonction « le jeu du dit au dire[30] » (de l’énoncé à l’énonciation).

Mr G.L. (à propos de devenir une femme) : « C’était un espoir et une expérience. »
– Lacan : « C’est une expérience… que quand même vous gardez une queue masculine, oui ou non ? […] Il faut tout de même bien aller au fond des choses. », lui dit J. Lacan un peu plus loin.

Aller au fond des choses, c’est justement ce à quoi J. Lacan s’attache dans cette présentation. Il est à la recherche de la langue que le sujet présenté parle. Cerner la singularité du patient. Qu’est-ce qui constitue son rapport propre au langage et à la jouissance ? D’où une attention particulière portée aux « phrases émergentes », paroles imposées de Mr G.L..

Mr G.L. : « J’ai toujours cette disjonction entre les deux qui se complètent, suivant l’influence du temps, et qui ne sont pas du même ordre, une qui est émergente et l’autre qui est réflexive.
– Lacan : Oui. Alors parlons, si vous le voulez bien, plus précisément des phrases émergentes. Depuis combien de temps émergent-elles ? C’est une question qui n’est pas idiote. »

En d’autres termes, écrit J.M Arzur[31] : « J. Lacan cherchait à établir la certitude et s’oriente sur le réel rencontré par le sujet. »

Cette présentation clinique permet à J. Lacan de revenir sur la question qui constitue un des fils de son enseignement, à savoir le rapport du sujet au langage : « Il se trouve que vendredi, à ma présentation de quelque chose qu’on considère généralement comme des cas, j’ai examiné un cas de folie assurément, qui a commencé par le sinthome paroles imposées (c’est tout au moins ainsi que le patient l’articule lui-même, ce qui me paraît tout ce qu’il y a de plus sensé dans l’ordre d’une articulation que je peux dire être lacanienne). Comment ne sentons-nous pas tous que des paroles dont nous dépendons nous sont en quelque sorte imposées ? C’est bien en quoi ce qu’on appelle un malade va quelquefois plus loin que ce qu’on appelle un homme normal. La parole est un parasite. La parole est une forme de cancer dont l’être humain est affligé. Pourquoi est-ce qu’un homme dit normal ne s’en aperçoit pas ? Il y en a qui vont jusqu’à le sentir[32]… »

« Seul le psychotique, dit Bernard Nominé, peut nous enseigner quelque chose de la structure qui nous enferme dans ce qui est, pour nous, la meilleure et la pire des choses : la langue[33]. »

Le sujet, du moins au début de l’enseignement de J. Lacan, se définit comme l’effet du signifiant, ce qu’il formule ainsi : « Un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant. » Le signifiant est donc premier et conditionne la constitution du sujet. Aliénation symbolique à l’Autre du langage, nécessaire donc pour qu’advienne le sujet. De cette « opération » adviendra une perte. « Le mot est le meurtre de la chose. », avait dit S. Freud. Négativation de jouissance. Incorporation signifiante qui va permettre le passage de l’organisme vivant au corps. Celui-ci advient du fait d’une confrontation au discours de l’Autre. Le corps est « décerné » par le symbolique. Le Verbe est premier.

Voici un extrait d’une rencontre entre J. Lacan et un journaliste, en 1974, à Rome :

– Journaliste (traduction de l’italien) : « D’après ce que j’ai compris, dans la théorie lacanienne générale, à la base de l’homme, ce n’est pas la biologie ou la physiologie, c’est le langage. Mais Saint-Jean l’avait déjà dit : “Au commencement était le Verbe.” Vous n’avez rien ajouté à cela.
– Lacan : J’y ai ajouté un petit quelque chose.
– Journaliste : Je ne peux pas tout vous lire.
– Lacan : C’est quand le Verbe s’incarne que ça commence à aller vachement mal. Il n’est plus du tout heureux (l’être charnel), il ne ressemble plus du tout à un petit chien qui remue la queue ni non plus à un brave singe qui se masturbe. Il ne ressemble plus à rien du tout. Il est ravagé par le Verbe[34]. »

La prise du signifiant dans le corps, est-ce ce qui nous rend sensibles aux mots ? Sensibles au sens du latin sensibilis (qui peut être ressenti). Nous pouvons dire des mots qu’ils nous « touchent ». Qui n’a jamais été bouleversé, dans son corps, par les mots d’un autre : acteur, écrivain, mais aussi par ses propres mots sur le divan (une phrase, un mot, un son qui… affecte) ? Il y a de ces moments où les mots entendus résonnent si profondément que littéralement ils « terrassent », jettent le corps à terre.

« Lorsque je récite un poème, ce n’est pas pour être applaudi, mais pour sentir des corps d’hommes et de femmes, je dis des corps, trembler et virer à l’unisson du mien, virer comme on vire, de l’obtuse contemplation du bouddha assis, cuisses installées et sexe gratuit, à l’âme, c’est-à-dire à la matérialisation corporelle et réelle d’un être intégral de poésie[35]. », écrit Artaud.

Le corps de l’être parlant est ainsi habité par le langage, mais qu’est-ce qui distingue le névrosé du psychotique ? Un patient schizophrène énonçait : « Je n’arrive pas à incorporer ce que vous me dîtes. » Nous faisons l’hypothèse qu’il n’arrive pas à « habiter les mots ». Le névrosé habite le langage car il est entré dans les lois du langage avec la fonction paternelle et a l’impression de là de parler en son nom alors que le psychotique, lui, reste parlé plus qu’il ne parle.

Les phénomènes cliniques liés au langage sont prévalants dans la psychose et c’est ce que J. Lacan notera dès son Séminaire Les psychoses : « Dans la phénoménologie de la psychose, tout, du début jusqu’à la fin, tient à un certain rapport du sujet à ce langage tout à coup promu au premier plan de la scène, qui parle tout seul, à voix haute, dans son bruit et sa fureur comme aussi dans sa neutralité. Si le névrosé habite le langage, le psychotique est habité, possédé par le langage[36]. »

Le psychotique est persécuté par le langage, « martyr du langage ». Hors-discours, la parole du psychotique n’est pas « lestée » par l’incorporation du symbolique, rien ne vient faire obstacle au déferlement du signifiant. « Le défilé des signifiants est désarrimé de toute intention de signification c’est-à-dire désarrimé de l’Autre[37]. »

La parole donc nous préexiste à tous ; nous sommes aussi « manipulés » par l’Autre, mais nous donnons du sens à cette parole, ce qui implique une position subjective. La parole n’appartient plus dès lors à l’Autre, mais au sujet. Dans le cas de la psychose, les paroles viennent du grand Autre non barré.

Nous voyons dans le cas de Mr G.L. ses tentatives pour faire des paroles imposées les siennes. Aux phrases qu’il nomme « émergentes » s’ensuivent les phrases dites « réflexives », essayant avec cette trouvaille d’être sujet de ce qui lui arrive.

Citons : « Ce ne serait pas imposé si j’avais un dialogue intérieur avec moi-même… Ça a un aspect de parole dans la mesure où c’est construit comme un discours, comme je vous parle. Je ne rends pas logiques des visions, ce sont des paroles que j’entends dans mon cerveau… et puis ce n’est pas réfléchi… ça vient d’un seul coup, il y a des phrases parasites qui viennent se greffer… Il y a aussi une sorte de balancement. Avec le médecin qui s’appelle Mr D., j’ai une phrase imposée qui dit : “Mr D. est gentil.”, et j’ai ensuite un balancement de phrase qui est de moi, une réflexion, une disjonction entre une phrase imposée et une phrase de moi, une phrase réflexive. Je dis : “Mais moi, je suis fou.” Je dis : “Mr D. est gentil.” (phrase imposée)… “Mais moi, je suis fou.” (phrase réflexive). »

Lacan lui fait remarquer qu’il introduit sa réflexion par un « mais », par exemple : « Ils veulent me monarchiser l’intellect “mais” la royauté est vaincue. », soulignant par là l’implication subjective du patient.

– Mr G.L. : « Elles m’envahissent, elles émergent, elles ne sont pas réflexives.
– Lacan : Oui. Alors, c’est une seconde personne qui réfléchit là-dessus, qui y ajoute ce que vous y ajoutez, ce que vous y ajoutez en vous reconnaissant jouer cette part là. Vous êtes d’accord ?
– Mr G.L. : Oui. […]
– Lacan : C’est vous-même qui faites la distinction de la réflexion que vous y ajoutez, et en général, cela commence en effet, ce n’est pas le seul cas, vous ajoutez un mais… »

Et plus loin Lacan : « C’est de vous, c’est de votre cru ? »

Ainsi J. Lacan, tout au long de l’entretien, n’aura de cesse de viser ce décalage du sujet d’avec un Autre envahissant.

Autre exemple à propos de la télépathie, ce par rapport à quoi J. Lacan se dit inquiet (il parle d’aggravation par rapport aux paroles imposées). Mr G.L. n’est en effet pas seulement averti de choses qui arrivent aux autres ; tout le monde est aussi averti de ce qu’il se formule lui-même, à savoir ses réflexions les plus intimes, et spécialement les réflexions qui lui viennent en marge des fameuses paroles imposées.

Citons quelques passages du dialogue sur ce point :

– Lacan : « Justement. Nous n’avons pas encore abordé ce mot. Qu’est-ce que c’est que la télépathie ?
– Mr G.L. : C’est la transmission de pensée. Je suis télépathe émetteur.
– Lacan : Vous êtes émetteur ?
– Mr G.L. : Peut-être ne m’entendez-vous pas.
– Lacan : Non, je vous entends très bien. Vous êtes un émetteur télépathique. En général, la télépathie c’est de l’ordre de la réception, non ? La télépathie, c’est quelque chose qui vous avertit de ce qui est arrivé ?
– Mr G.L. : Non, ça c’est de la voyance. La télépathie, c’est la transmission de pensée.
– Lacan : Alors, à qui transmettez-vous ? A qui, par exemple ?
– Mr G.L. : Je ne transmets aucun message à personne. Ce qui me passe à travers mon cerveau, c’est entendu par certains télépathes récepteurs. Je ne sais pas si…
– Lacan : Par exemple, est-ce que moi, je suis récepteur ?
– Mr G.L. : Je ne sais pas, je ne sais pas, parce que…
– Lacan : Je ne suis pas très récepteur, puisque je manifeste que je patauge dans votre système. Les questions que je vous ai posées prouvent que c’était justement de vous que je désirais vos explications. Je n’ai donc pas reçu tout ce que comporte ce que nous appellerons provisoirement votre monde. »

Une nouvelle fois, J.Lacan tente de faire contrepoids au parasitage de l’Autre. Là où avec les paroles imposées le sujet pouvait faire limite en imposant une réflexion qui lui soit propre, dans le cas de la télépathie, il ne peut plus se soustraire à l’envahissement de l’Autre.

Dans le Séminaire Le sinthome, J. Lacan écrit : « Il était donc comme il s’exprime, télépathe émetteur. Autrement dit, il n’avait plus de secret, plus rien de réservé. C’est cela même qui lui avait fait commettre une tentative d’en finir, ce que l’on appelle une tentative de suicide qui était aussi bien ce pourquoi il était là, et ce pourquoi j’avais en somme à m’intéresser à lui[38]. »

Reprenons le questionnement de J. Lacan sur ce qui fait que l’homme « normal » ne s’aperçoit pas que la parole est un parasite. « En dehors de la parole humaine ordinaire, écrit Schreber, il y a aussi une sorte de parler des nerfs dont, en règle générale, l’homme normal n’est pas conscient… » Colette Soler écrit que le psychotique a un « rapport libéré » à lalangue, là où le névrosé en est privé par le discours[39].

Lalangue, c’est un néologisme que J. Lacan a introduit à la fin de son enseignement, dans les années 70, pour montrer que l’enfant est imprégné de la langue dans laquelle il baigne à sa naissance. Il en porte la marque, une empreinte singulière. Ce n’est pas une langue de communication mais une langue des affects. A partir de là, dans l’enseignement de J. Lacan, signifiant et jouissance ne sont plus distincts. D’un côté le signifiant limite la jouissance et de l’autre il la cause.

« Lalangue évoque l’entendu de la langue parlée d’avant le signifiant et d’avant sa jonction avec le sens[40]. » Il s’agirait d’un réel de la langue, de la matérialité des mots – de la motérialité, comme dit J. Lacan – qui traverse le soma alors même que la langue n’a pas encore pris la forme d’une chaîne signifiante articulée. C’est ce qui de la langue échappe à toute prise linguistique. C. Soler, elle, dit dans un conférence faite au Liban : « Lalangue c’est la musique originaire que l’enfant a reçue. » Donc, ce n’est plus le langage qui est premier mais lalangue ; le langage serait une construction faite sur le fond de lalangue.

« Si j’ai dit que le langage est ce comme quoi l’inconscient est structuré, c’est bien parce que le langage d’abord ça n’existe pas. Le langage est ce qu’on essaye de savoir concernant la fonction de Lalangue ; c’est une élucubration de savoir sur Lalangue[41]. »

Que veut dire que le psychotique aurait un « rapport libéré » à lalangue ? Est-ce dire que le langage ne viendrait pas recouvrir lalangue, le laissant dès lors livré à une jouissance hors-sens ? Hors-discours, le psychotique ne « bénéficierait » pas de ce « filtre » que constitue le langage et qui permet au névrosé de continuer à croire que ce qu’il pense vient de lui… ou du moins de questionner ces mots qui lui échappent, qui insistent, qui l’embarrassent, là où le psychotique témoigne des effets de lalangue dans une dimension de certitude.

Pour terminer, faisons un petit détour par l’écriture de Louis Wolfson. Dans son premier livre « Le schizo et les langues[42] », face à une langue maternelle persécutrice, il procède à une réforme orthographique qui est « une aseptisation, assèchement de lalangue, ce qui veut dire lui ôter sa dimension de jouissance. Il s’agit de tenter un capitonnage afin de cesser d’en être possédé[43]. » Les mots sont pour lui des objets sonores contre lesquels il se bat ; il s’en défend en se bouchant les oreilles et en traduisant les mots anglais persécuteurs en d’autres mots étrangers (français, allemand, hébreu, russe) semblables par le son et par le sens. Il « désosse » ainsi les mots et les réarticule, créant une autre langue (faite de langues multiples) pour tenter de s’extraire de lalangue.

lespagnolsandrine@gmail.com

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L’homme aux paroles imposées, là où le point de jonction ferait défaut ?

Gwenaëlle Lesvenan

A propos de lalangue et à la lecture de ce que nous enseigne Lacan lorsqu’il dit : « Comment ne sentons-nous pas tous que des paroles dont nous dépendons nous sont imposées ? » et plus loin « La parole est une forme de cancer dont l’être humain est affligé. Pourquoi est-ce qu’un homme dit normal ne s’en aperçoit pas[44] ? »

Lalangue est en quelque sorte noyau intime du sujet constitué de la rencontre faite avec l’Autre.  Pour le névrosé, elle renferme un caractère précieux, d’autant plus qu’elle est pour l’essentiel perdue, elle demeure à l’état de traces.

L’effet de médiation

Du fait de la prise du signifiant sur le corps (ou incorporation signifiante), le névrosé est pris dans le discours, lequel fait désormais médiation ; le discours recouvre la langue première du sujet qui échappait au sens.

Chez le sujet dit « normal », le langage vient tout autant de l’Autre mais une opération de séparation a lieu, laquelle change la donne et, plus fondamentalement, le sujet : perte définitive et, de façon concomitante, condamnation du sujet à tenter de retrouver la jouissance perdue, négativée par l’entrée dans le discours. Un lien à l’Autre est désormais de mise, mais de façon intériorisée. C’est le terme de « lien » qui compte ici. La voix intérieure ne se passe plus de cet Autre intériorisé auquel elle s’adresse. C’est « l’Autre de la parole en tant que le sujet s’y reconnaît et s’y fait reconnaître », élément déterminant dans la névrose[45].

Sans doute est-ce là la fonction et l’effet du point de capiton, en tant que point d’arrêt au glissement infini des significations. Il permettrait un retour vers le sujet lui-même de son propre message, produisant de la pensée. Quand il ne fait pas défaut, le point de capiton permet de bénéficier d’un dialogue intérieur, non pas exempt de souffrance, mais qui appartient au sujet, du moins peut-il se l’approprier, tout en n’y croyant qu’à moitié.

Gérard, lui, perçoit avec évidence que des paroles lui sont imposées. Elles surgissent, détachées de sa pensée ; elles lui sont étrangères ; les signifiants demeurent ceux de l’Autre, non-barré. Il est parlé, « manipulé », dit-il, « traversé de paroles qui n’ont aucun sens courant ».

Il souffre de ne pas arriver pas à s’identifier, à se « cerner ». Il peut être intéressant de se référer au premier emploi de ce terme ; c’était au XIIIe siècle en arboriculture. « Cerner » désigne alors pratiquer une incision autour d’un tronc ou d’une branche en enlevant l’écorce pour arrêter la sève descendante et favoriser la formation des fruits ou bien entraîner la mort de l’arbre[46]. La question du sillon, de l’incision dans la matière ayant un effet de création voire de mortification est assez parlante concernant le rapport entre langage et jouissance.

Si le langage nous est à tous imposé, l’être n’est pas pareillement impliqué/entamé dans la psychose. Dans le séminaire sur Les Psychoses, Lacan parle du sujet psychotique comme « martyr de l’inconscient [47]», et il précise qu’il utilise ce terme au sens littéral de témoin : il s’agit d’un témoignage ouvert.

Le sujet névrotique est également témoin de l’existence de l’inconscient mais d’un inconscient « couvert », qui reste à déchiffrer.

Gérard vit l’arbitraire du langage et il sait ce qui fait défaut pour lui ; il en parle précisément : « je suis un peu disjoint au point de vue du langage, disjonction entre le rêve et la réalité », « ça ne serait pas imposé si j’avais un dialogue intérieur avec moi-même ». Pas de voix intérieure garante d’une continuité et d’une impression de constituer en quelque sorte une unité. Si la réalité psychique est pour chacun imaginaire, on voit qu’il manque ici un chaînon, un joint capable de « con-joindre » justement le symbolique et le réel.

Je cite Jean-Michel Arzur, extrait du texte « Désaffectivé ? » : « Si pour le parlêtre, le Un incarné est ce qui permet l’ancrage de la jouissance, il n’y a pas, pour le sujet psychotique, cet ancrage du sujet. Ainsi, dans la psychose, lalangue est faite d’éléments dérivants, qui ne font pas corps[48]. » L’impossibilité pour Gérard de se cerner semble attachée à cette absence. L’Autre et le sujet restent disjoints.

Un défaut de jonction

Gérard va jusqu’à « sentir » la mainmise de l’Autre du langage et cela le menace de mort psychique. Dans certaines psychoses, la consistance que peut prendre le langage est cause d’une souffrance telle que la mort, seule, est envisagée par le sujet pour l’arrêter. Gérard, avant cette hospitalisation (durant laquelle se déroule l’entretien avec Lacan), a tenté deux fois de se suicider et fait entendre que si la télépathie ne cesse pas, il n’a pas d’autre solution ; elle le condamne. Toute reprise d’activité qui inclurait du lien social est rendue impossible de ce qu’aucun secret ne lui est réservé ; sa pensée est connue des autres ; il se vit « sans bornes » et donc dans une lutte impossible.

Il dit ainsi : « J’ai tendance à m’éclater un peu, à vivre sans bornes, et si on a pas de bornes pour vous arrêter, vous ne pouvez plus faire fonction de lutte, il n’y a plus de lutte. » Pas de « mur » contre lequel le message trouverait à rétroacter. Pas d’Autre intériorisé. Les phrases imposées sont autonomes, il les décrit comme venant d’un coup, par rafales. Le réel s’impose et Gérard ne parvient pas à prendre pied dans une réalité qu’il pressent tandis qu’il reste aux prises du langage et cela dans les seules dimensions réelle et imaginaire. Le sens disparaît.

Lacan objecte néanmoins au fait qu’il soit délirant. Je comprenais d’abord cette affirmation par la distinction que Lacan ferait entre un délire proprement dit, c’est-à-dire construit, et le phénomène élémentaire isolé qu’est l’automatisme mental, celui-ci n’étant pas inclus par le sujet au sein d’une construction délirante. Cependant, après discussion, il m’apparaît plutôt que Lacan affirme là auprès de Gérard qu’il n’est point délirant parce qu’il est seulement au plus juste de la vérité quant au langage. Il n’est nullement dupé ; il vit et ressent pleinement que « les paroles dont nous dépendons nous sont imposées » et dans ce cas précisément c’est son drame.

Quelle inscription possible pour le sujet parmi les êtres parlants ?

C’est ce point dont Lacan me semble traiter dans sa préface à la pièce de Frank Wedekind, L’Éveil du printemps, lorsqu’il écrit que « C’est au royaume des morts que les non-dupes errent[49]. » Ici, il me semble entendre la question du voile que porte le fantasme sur le réel. L’émergence du « privé » en serait le ressort, lequel modèle un « tout » pour le sujet (sa réalité), le distingue, le fait un parmi les autres.

Pour approcher un peu mieux la disjonction dont parle Gérard durant l’entretien, j’ai fait un détour par Schreber, car s’il a lui aussi affaire à des paroles imposées, il en fait par contre un tout autre traitement. Schreber utilise le terme allemand unsinn pour dire le hors-sens qui surgit, soit celui qui impose, annule, mais aussi « compose », dit Lacan. Des paroles qui s’imposent à lui, Schreber constituera un délire[50]. C’est une différence notable entre Schreber et Gérard puisque pour ce dernier, le non-sens ne s’articule pas ; il va devoir en répondre au coup par coup ; j’y reviens plus loin.

Lacan invite à aborder les phrases qui s’imposent « par certaines questions » ayant fonction de boussole, dont celle-ci : « Y’a-t-il un interlocuteur[51] ? » Schreber est soumis à ce que lui adresse Dieu, c’est une présence qui lui parle, un partenaire auquel il est forcé de répondre. Quand il perd le contact avec cet interlocuteur ou qu’il croit avoir un moment de répit, « que s’interrompt le rapport » dit Lacan, « il éclate toutes sortes de phénomènes internes de déchirement, de douleur, diversement intolérables[52] ».

Durant l’entretien avec Gérard, Lacan s’intéresse à l’identité des paroles imposées, mais Gérard exprime clairement que ces paroles-là ne font pas l’objet d’une localisation ; elles dominent d’autant plus dans leur anonymat. Il répond à Lacan : « Les paroles imposées sont un peu entre le cercle solitaire et ce que j’agresse dans la réalité », « c’est le pont qui agresse », « elles m’envahissent ». Il est soumis à du langage dont il n’identifie pas la provenance, il n’a pas affaire à un interlocuteur qu’il aurait cerné. Il dit demeurer dans ce qu’il appelle « un cercle solitaire », dont il occupe le centre ; je le cite : « je serais à la fois créateur et metteur en scène, tandis que dans le monde réel je n’ai qu’une fonction de… » Il ne finit pas sa phrase. Ça reste en suspens, comme absent du monde qu’il ne parvient pas à atteindre. Pour Gérard, le symptôme « paroles imposées » peine à opérer, à faire point d’appui à sa subjectivité, voire échoue.

Pour finir, je vais sérier ce qui apparaît comme les moyens tentés ou mis en œuvre pour limiter l’envahissement par le langage, contraindre le hors-sens :

  • Il évoque un temps où il voulait sauver la France du fascisme. Probablement un début de construction délirante qui n’a pas fonctionné, qui s’est tarie ou plutôt répandue dans la télépathie : « C’est là que j’ai pris conscience qu’on pouvait m’entendre à la radio. »
  • De même, nous n’avons pas ici repris la question du pousse-à-la femme, mais cette piste subjective semble avoir été tentée par Gérard. Il a « espéré expérimenter » cette mutation d’un point de vue sexuel, mais il ne s’est jamais réellement senti être une femme, c’est resté au stade d’intuition, un rêve dit-il.

C’est donc au coup par coup qu’il va déployer des moyens pour combattre subjectivement ce qui lui arrive (ce qui lui vient du langage) et procéder à quelque coupure :

  • Gérard parle des temps de perplexité lors des cours lorsqu’il était au lycée, « incapable au tableau de trouver la valeur d’une équation du premier degré à une inconnue », ce qu’il décrit comme « des chutes de conscience d’esprit ».  C’est alors qu’en se promenant dans le métro, comme quand il avait 7/8 ans, il reconstruit la personnalité des gens à partir des bribes de phrases entendues. Il produit du sens au lieu de l’énigme, là où ça fait trou. Cela c’était avant d’avoir « muté », comme il dit, façon de nommer le déclenchement en 74, deux ans avant cette présentation à Saint-Anne.
  • Un autre traitement qu’il applique au langage est cette façon d’opérer sur les mots ou matière sonore pour produire de la signification (ou bien « ça » opère ?). Par exemple, il décompose son prénom de Gérard en geai-rare. Au lieu du nom propre qui n’a pas de sens en lui-même, mais représente le sujet (il est intraduisible, ininterprétable), Gérard introduit de la coupure et le réduit à la signification d’un nom commun, l’oiseau rare.
  • D’un autre ordre, et cette fois face aux paroles imposées, il va « compenser » par des phrases qui viennent bien de lui, issues de sa pensée et par elles il contredit l’imposition et existe subjectivement. Ces phrases réflexives sont introduites par la conjonction de coordination « mais », conjonction qui disjoint et articule tout à la fois, ce qui est tout Autre et ce qui est du sujet. N’est-ce pas ce qui fait défaut en terme de structure, un point de jonction intériorisé, entre réel et symbolique? D’où la nécessité de le produire concrètement – il tente de réintroduire le signifiant hors-sens dans la chaîne par la construction d’un lien. Le « balancement » ainsi produit engage une rythmicité au lieu du tout, de ce qui est infini.
  • Enfin, des mots, il en invente par condensation ; il parle lui de « contraction », comme pour Vénus et Mercure, dont il tire le titre d’un de ses poèmes : Vénure. Etre auteur et non objet du langage ?

Il parle en cela de sa création poétique.

Dans « Ce que Lacan a appris de Joyce », Colette Soler rappelle les deux hypothèses qui peuvent se poser quant au « savoir-faire de l’artiste[53] » avec le langage – le questionnement part des écrits de Joyce, la fin de l’œuvre étant marquée par une dissolution du langage, où « il n’y a plus d’identité phonatoire[54] », dit Lacan. Colette Soler demande donc si c’est là « intrusion du parasite parolier ou au contraire, accueil, voire quête poétique des qualités phonémiques de la parole[55] ». Est-ce le réel qui s’impose ou bien s’agit-il de « chercher le réel hors-sens » ? Dans l’hypothèse qu’il s’agit là du réel qui s’impose, cela engage pour le sujet de se défendre de l’ingérence de ce parasite, colonisateur, pour ainsi sauver sa peau. Dans le cas d’une quête du hors-sens, c’est un moyen trouvé par le sujet de créer et du même mouvement de gagner en jouissance, se rapprochant ainsi de lalangue, motérialité d’autant plus saisissable par le sujet psychotique. Concernant Joyce, Colette Soler peut en tout cas dire que la langue est une sorte de matière à jouir solitairement.

Pour conclure, je cite à nouveau Lacan : « Là où il y a défaut, c’est là que le sujet psychotique va tenter de réparer[56]. » Ainsi, Joyce écrit. Mais pour le sujet qui nous occupe, on voit que ça ne tient pas de cette façon.

gwenlesvenan@yahoo.fr

 

[1] LACAN J., Le Séminaire Livre XXII, R.S.I, 18 Février 1975.
[2] LACAN J., Le Séminaire Livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, 5 Mai 1965.
[3] LACAN J., Le Séminaire Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 1976, p.77.
[4] SOLER C., La querelle des diagnostics, Cours 2003-2004, Editions du champ lacanien.
[5] LACAN J., Le Séminaire Livre XXIII,  Le sinthome, Paris, Seuil, 1976, p.81.
[6] Ibid., p.87.
[7] Ibid., p.91.
[8] LACAN J., Présentation de malade n°1 du 13 Février 1976, www.valas.fr.
[9] LACAN J., Le Séminaire Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 1976, p.91.
[10] SOLER C., La querelle des diagnostics, op.cit., p.13.
[11] LACAN J., Le Séminaire Livre XXIII,  Le sinthome, op.cit., p.94.
[12] SOLER C., Lacan, Lecteur de Joyce, Paris, PUF, 2015, p.74.
[13] LACAN J., Le Séminaire XXIII, Le sinthome, op.cit., p.94.
[14] Ibid., p.136.
[15]  MORALES B., « Paroles imposées »,  Psychanalyse 2012/3 (n° 25), p.19-26.
[16] LACAN J., Le Séminaire Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, (1955-1956) 1981, p.233.
[17] SOLER C., L’inconscient à ciel ouvert de la psychose, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2002.
[18] LEGER C., « Eloge de la présentation de malades », 1996, Conciliabule d’Angers, Effets de surprise dans les psychoses, Agalma, Paris, Seuil, 1997, p.30.
[19] SAUVAGNAT F., « Secrétaire de l’aliéné aujourd’hui », Ornicar ? Digital n°76-80, 1999.
[20] Ibid.
[21] LACAN J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », 1958, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.534.
[22] LACAN J., « Fonction et champ de la parole et du langage », 1953, Ecrits, op.cit., p.313.
[23] LACAN J., Le séminaire Livre III, Les psychoses, op. cit., p.236.
[24] Ibid., p.149.
[25] LACAN J., Le séminaire Livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, Paris, Seuil, (1964-1965) 1973, séance du 5 mai.
[26] MILLER J.-A., « Enseignements de la présentation de malades », « Journées des mathèmes » de l’Ecole Freudienne.
[27] LACAN J., « Fonction et champ de la parole et du langage », op.cit, p.316.
[28] BRAUD A.-M., « Le parasite parolier », Présentation de travaux d’un cartel, EPSF, 2011.
[29] LEGUIL F., « Lacan l’hospitalier », Cause freudienne, n°79, 2011/3, p.216-221.
[30] LACAN J., « L’Étourdit », 1972, Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.495.
[31] ARZUR J.-M., « La présentation de malades, mise en scène d’un drame », intervention au CCPO, Brest, 13 novembre 2015.
[32] LACAN J., Le Séminaire Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, (1975-1976) 2005, p.95.
[33] NOMINE B., « Ne pas reculer devant la psychose. Les présentations de malades du Docteur Lacan », dec. 2000, Qu’est-ce qu’une psychanalyse lacanienne ?, Link, n°10, Paris, EPFCL, 2001, p.92.
[34] LACAN J., « Conférence de presse », 1974, Lettre de l’École freudienne, n° 16, 1975, p.6-26.
[35] ARTAUD A., « Lettre du 6 octobre 1945 à Henri Parisot », cité par Evelyne Grossman, Préface à Pour en finir avec le jugement de Dieu, Paris, Gallimard, 2003, p.19.
[36] LACAN J, Le Séminaire Livre III, Les psychoses, op.cit., p.284.
[37] NOMINE B., « Ne pas reculer devant la psychose. Les présentations de malades du Docteur Lacan », op.cit.
[38] LACAN J., Le Séminaire Livre XXIII, Le sinthome, op.cit., p.96.
[39] SOLER C., « La psychanalyse, pas sans l’écrit », La parole et l’écrit dans la psychanalyse, Revue de psychanalyse, n°10, Paris, EPFCL, octobre 2011, p.33.
[40] MAUTINO D., « La satisfaction et le “corps parlant », Le temps dans la psychanalyse, la psychanalyse dans son temps, Revue de psychanalyse n°7, Paris, EPFCL, 2009, p.149-156.
[41] LACAN J., Le Séminaire Livre XX, Encore, Paris, Seuil, (1972-1973) 2016, p.127.
[42] WOLFSON L., Le schizo et les langues, Paris, Gallimard, 1970.
[43] MATTEI J., « La langue de Wolfson » Mensuel, Paris, EPFCL, 2007, p.48.
[44] LACAN J., Le Séminaire Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2007, p.95.
[45] LACAN J., Le Séminaire Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1975, p.189.
[46] Trésor de la langue Française informatisé, http://www.atilf.fr
[47] LACAN J., Le Séminaire Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1975, p.149.
[48] ARZUR, J.M., « Désaffectivé ? », Revue des collèges cliniques, n°11.
[49] WEDEKIND F., L’éveil du printemps, Mayenne, Gallimard, 2014.
[50] LACAN J., Le Séminaire Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1975, p.139.
[51] Ibid., p.140.
[52] Ibid., p.144.
[53] SOLER C., « Ce que Lacan a appris de Joyce », L’En-jeu lacanien, n° 23.
[54] Ibid.
[55] Ibid.
[56] LACAN J., Le Séminaire Livre XXIII , Le sinthome, Paris, Seuil, 2007, p.95.

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