Haine rap et psychanalyse (La haine est-ce-que ça se rap ?)

 Texte de l’intervention prononcée dans le cadre du collège de clinique psychanalytique de l’Ouest, « Parole et violences », le samedi 25 mai 2019

 

Émergence d’un lien social urbain

Le RAP (rythm And Poetry) s’est créé, au même titre que l’ensemble de la culture hip-hop, dans ce que l’on appelle « la rue » et il se revendique comme tel. Nombre de rappeurs s’étiquetaient et s’étiquettent comme venant de la rue. Illustrons ceci avec la chanson du groupe IAM (groupe de rap marseillais) :

« Tes cours de break, de jazz ou de krump, ça vient de la rue ; Les meilleurs dribbles et les meilleurs dunks, ça vient de la rue ; Les vêtements que les jeunes se déchirent, ça vient de la rue ; Check du poing au moment de partir, ça vient de la rue ; L’évolution de la langue française, ça vient de la rue […] La mode, les codes, le style et l’élégance ; Les prods, les pas, les techniques et les danses ; Le sport, les sapes, les vagues et les tendances ; Cherche pas, tu sais d’où ça vient[1] ».

Il y a donc une certaine promotion de la rue comme un espace d’émergence de la culture. Et ce n’est pas rien que quelque chose puisse se revendiquer “de la rue”, puisque ce signifiant fait référence à la banlieue et que c’était justement ce qui ne produisait rien, en marge du social, sur « le bord de la société» dira Nordine[2] dans  le documentaire “Je rap donc je suis[3] ”. Plus généralement, les banlieusards témoignent de ce que c’est que la banlieue en indiquant que ce n’est pas un espace de vie, que les gens s’y logent sans pouvoir y vivre.  « Des  villes bidons » dira encore Nordine. Ce n’est pas pour rien que ces lieu sont appelés “cités-dortoirs”, on n’y rentre seulement pour dormir, ceux qui y restent ne sont pas dans le lien social.  Faf la rage (rappeur marseillais) explique que ça n’a pas toujours été comme cela : « les gens ne sont plus là à discuter avec le voisin, « vient manger chez moi ! » … Les mères qui sont sur le balcon et qui appellent leur fils… cet aspect là il a disparu[4] ». D’autres témoignent comment à un moment ça n’a plus été possible d’accéder aux institutions pour se rassembler. Et ça c’est toujours une actualité, mais la culture hip-hop a permis de retrouver ces rassemblements en dehors des institutions, dans la rue. D’en faire quelque chose de cet espace au bord du discours. Lorsque le hip-hop émerge, il s’agit de produire quelque chose (concerts, peintures, représentations de danse) et de produire quelque chose avec rien. Ainsi un jeune interviewé dans l’archive INA intitulée ”1990 : génération Rap, tag et NTM“ explique : « on est dans le béton et bah autant faire avec, on va faire notre culture dans le béton. ».  La rue ne désigne alors plus que l’extériorité, on passe d’un   ”être à la rue “ c’est-à-dire un laissé pour compte, à un ”venir de la rue“. Cela devient un contenant en tant qu’il est un espace de production de la culture, comme l’exprime la chanson d’IAM précédemment citée.

Et c’est comme je le disais un espace de production culturelle à côté d’un autre. Le signifiant de “rue” a une portée symbolique, c’est le signifiant de ce qui n’est pas institutionnel « la rue c’est aussi par opposition à tout ce qui est officiel[5] » dira Pumpkin.  Ainsi c’est ce qui est en marge d’un autre lien social et qui se revendique comme tel, non officiel, proposant autre chose. Du coup il y a un décalage, ça reste au bord mais ça peut faire lien social.

Différence et violence

Mais cet à-côté n’est pas choisi, c’est l’autre qui l’a mis là. Du moins c’est le discours des rappeurs et autres jeunes qui ont grandis en banlieue. A titre d’exemple on peut citer Kery James avec sa chanson Banlieusards : « Le système ne m’a rien donné, j’ai du le braver ; Depuis la ligne de départ, ils ont piégé ma course[6] ». Déjà avant le rap dans le discours commun, la banlieue c’est l’endroit de l’Autre, en marge de la ville. Faf la rage parle de l’ « aspect pénitencier[7] » de la banlieue, indiquant par là l’enferment dans l’extériorité que subissent cet espace et ceux qui y habitent. Karim Hammou (sociologue) indique que le rap a subi le même traitement que la banlieue : « le rap est défini à la lumière du paquet interprétatif du « problème des banlieues », un cadrage médiatique qui en fait une musique des autres dont l’altérité est indissociablement social et raciale[8] ». Le rap tel celui d’IAM s’adresse à la fois à ceux qui se logent sous ce signifiant de la rue mais aussi à l’Autre identifié comme cause de la condition des laissés pour compte du lien social. C’est cette impression d’éjection du lien social, ce forçage de l’autre qui produit une violence. Violence pour se décaler de la parole de l’Autre, sortir de cette place. Je reprends là les propos de Sidi Askofaré et Marie-jean Sauret :

« La violence est structurellement liée au lien social. Et ceci, notamment, si comme nous le pensons, social veut dire en psychanalyse : lien à l’Autre […] Ce n’est que dans un espace structuré et contraint par le discours – ses prescriptions et ses proscriptions – que certaines formes d’exercice de la force […] peuvent apparaître et fonctionner comme violence[9] ».

Je vous ai donc introduit la violence dans le rap à partir de la thématique des banlieues. Mais ce dont on peut s’apercevoir, c’est que ce n’est pas le seul enjeu de la violence. Le rap fourni un espace d’expression pour nombre de sujets qui tentent de s’extraire d’une place dans laquelle ils pensent être contraints. Je pense par exemple à la chanson de d’Eddy de Pretto nommée ”kid“ ou le rappeur explique comment il lui est impossible de s’identifier au symbole de virilité que lui prescrit par son père. Mais c’est une situation du lien social productrice de violence qui s’étend bien en dehors du rap. Ce lien social, dans lequel s’inscrit un sujet, sous la forme d’un choix forcé et dont il tente de s’extraire, produit de la violence en deux pôles. Celui du sujet qui veut se libérer de l’autre et celui de l’autre qui veux le faire rester en place, et par là protéger le dit lien social.

Du S1 au S2

Alors qu’est-ce qui est insupportable pour le sujet ? Comment pourrait-on définir cette place à laquelle le sujet ne veut pas être ? Dans le rap quelque chose revient et qui n’est pas sans faire écho à certains propos de gilets jaunes, c’est l’idée de ne pas être entendu, de ne pas pouvoir répondre, que la parole du sujet n’a pas sa place. Certains jeunes rappeurs parlaient dans les années 90 d’une forme d’ « injonction à se taire » qui a provoquée une « urgence d’écriture ». L’impossibilité d’être entendu ou l’interdiction de parler engendre une urgence, pour contrecarrer ceci. Mais Finalement, qu’est-ce qui doit-être entendu ? Et bien je crois que c’est autre chose que ce qui est dit. Il y a cette idée que le sujet est rangé sous un signifiant qui devrait représenter son être. Un signifiant qui ne trouve pas de répondant. Finalement le sujet est exclu de sa propre division et veut faire entendre qu’il est autre chose, pas que ça. Ça, c’est-a-dire ce sous quoi on le nomme. Il n’est pas qu’un jeune de banlieue, il n’est pas que travailleur, pas que chômeur. Ce n’est pas sans me faire écho aux propos de Christopher Knight rapportés par le journaliste Michael Finkel. Knight est un ermite qui a vécu pendant des années seul dans la forêt, en volant des vivres à des colonies de vacances, jusqu’à se faire arrêter. Il livre alors son histoire au journaliste Michael Finkel qui rapporte ses mots : « Cette idée de la folie me collait à la peau, je comprends bien que j’ai fait le choix d’un mode de vie peu ordinaire. Mais être taxé de « folie », cette étiquette me dérange. Cela me contrarie. Parce que cela interdit de répondre [10]».

D’un être a l’autre

Finalement, pour recentrer sur le rap, c’est l’être du sujet qui ne trouve pas à s’exprimer dans la parole de l’autre. Ce n’est pas sans rappeler un propos de Lacan : « Il ne s’instaure d’amour… qu’à partir du moment où la relation symbolique existe comme telle, où la visée est, non pas de la satisfaction, mais de l’être. Entendons-nous bien… je prends l’amour, et vous verrez que je pourrais prendre n’importe laquelle des trois[11] ». Il parle bien sur des trois passions. Il indique déjà que les passions n’existent qu’à partir du moment où il y a relation symbolique à l’autre. Je cite encore Lacan : « je me contente de vous faire remarquer que l’amour, en tant qu’il est une des trois lignes de partage dans laquelle s’engage le sujet quand il se réalise symboliquement dans la parole, se dirige vers l’être de l’autre[12] ». On voit bien que c’est en tant que quelque chose est engagé entre le sujet et l’Autre que les passions peuvent émerger. C’est justement le cadre que nous déplions avec le rap, une violence que nous n’avons pas encore localisée dans une des passions, mais qui émerge dans la relation symbolique. Et lorsqu’elle émerge, Lacan est catégorique et il n’a jamais bougé sur ce point,  ça ne vise pas autre chose que l’être.

Dans ce que je dépliais jusqu’à maintenant, l’être de ces jeunes de banlieues était nié, ou réduit, du fait d’être étiqueté à un signifiant. L’étiquetage de l’être du sujet c’est un signifiant S1 à l’endroit de ce dernier. De fait ce qu’il manque à cet être c’est un S2, c’est cela que j’entendais de l’impossibilité de répondre. C’est-à-dire que le S2 reste absent dans la parole de l’autre. Et que le sujet n’a pas la possibilité de le produire. Le rap vient à cette place là. Ce qui renvoie à une indication de Lacan :

« Ce savoir [S2] en plus de l’être sa petite chance d’aller à l’Autre ― dont j’ai pourtant fait remarquer la dernière fois, c’est l’autre point essentiel, qu’il est – ce savoir en plus ― passion de l’ignorance et que justement c’est de cela qu’il ne veut rien savoir : de l’être de l’Autre [a] il ne veut rien savoir[13]».

En effet la place des banlieues dans le social tient au je n’en veux rien savoir. Ceci est le point rupture entre villes et banlieues.  Et finalement que quelque chose se sache de ce que c’est que la rue au delà de ce S1, c’est tout l’enjeu de la chanson d’IAM. Cela demande à ce qu’un S2 puisse en répondre. Ça demande à être représenté pour autre chose qu’un S1, petite chance d’aller vers l’autre pour reprendre Lacan et ainsi peut-être tempérer la rupture. Kery James a même l’idée que la rupture peut disparaître ; je cite sa chanson Banlieusards : « Le 2, ce sera pour ceux qui rêvent d’une France unifiée ; Parce qu’à ce jour y’a deux France, qui peut le nier[14] ? ».

Alors nous voilà à ce point où voulant interroger le rap dans sa dimension violente, en tant qu’elle veut faire bouger le lien social, j’en arrive à la conclusion que c’est l’ignorance de l’Autre qui est visée, plutôt que la haine. Indiquant au passage que la violence n’est pas le privilège de la haine mais qu’elle n’existe que dans le cadre du lien social, relation symbolique comme le souligne Lacan.

Du dialogue à la haine

Maintenant si la violence du rap s’adresse à l’ignorance, il s’agit de se demander quelle passion y répond. C’est là que j’introduirai la haine. Qu’est-ce qu’elle vise cette haine ? Comme les autres passions elle vise quelque chose de l’être, sa destruction. L’instinct de destruction dira Lacan dans son séminaire VIII[15].  Mais nous avons vu que si le rap visait l’Autre, il n’est pas question qu’il le détruise, puisqu’il veut lui fournir un savoir, capable de nourrir sa parole. « La haine est quelque chose qui ne relève pas du même plan dont s’articule la prise du savoir inconscient[16] » pointait Lacan On entend bien que la position de rappeur que je décris ne s’articule pas à la haine. En effet c’est un savoir qui le divise qu’il veut fournir à l’autre. Finalement le rappeur c’est son être propre qu’il vise et la manière dont il pourra le faire entendre à l’autre. L’être de l’autre, il en est un peu déconnecté de cette question.

Cependant certains rappeurs vont avoir une position plus radicale. Il ne s’agira plus pour ces derniers de se faire entendre de l’Autre du discours commun qui les excluait, mais bien de le détruire. Lui et le lien social qui va avec. C’est là qu’il y a rupture entre ces rappeurs et l’autre. Plus rien ne s’adresse à l’autre. On peut citer par exemple le groupe de rap Sniper qui dira « Babylone brûle ». Babylone était entendu pour le système politique, indiquant par là qu’il s’agit de ne plus lui laisser aucune chance. Qu’il faut maintenant le détruire. Et cela va encore plus loin avec Youssoupha rappeur qui invite son public à tuer Eric Zemmour.

Notre groupe de travail s’est longtemps demandé ce que c’était que la haine pure. Nous avons essayé de la différencier de la jalouissance, ou de l’hainamoration. Et c’est peut-être bien cela, la haine pure. Ce moment où le dialogue, entre le sujet et l’être de l’autre se coupe, fait rupture. Et qu’il ne reste plus qu’à le faire taire, l’éjecter du champ symbolique. Ceci me renvoie à ce qu’indiquait Lacan au sujet du fantasme « Le père bat un enfant que je hais » dans le séminaire 7. Je cite « La haine, celle qui vise l’autre dans son être… cet être dans cette occasion est soumis au maximum de la déchéance, dans la valorisation symbolique[17]». Dans la valorisation symbolique du sujet, le à côté n’est plus possible, l’Autre est à déchoir. Cet être n’est alors que le réceptacle de la haine, objet du déchainement de la passion. Il est éjecté de sa condition sujet, ne participe au lien social qu’en tant qu’il en est l’objet.

En tout cas il y a bien une haine qui se rap. Et c’est même une haine assez privilégiée.

Colette Soler dans Qu’est-ce qui nous affecte, indique qu’aujourd’hui la tendance est à l’interdiction de toute forme de moquerie et autres mise en mots de la haine[18]. La représentation symbolique de la haine est interdite dans une tentative de la faire toute disparaître du champ social. Seulement la haine n’est pas toute symbolique, elle se retrouve seulement à l’occasion à être symbolisée. Elle redoute alors que des formes plus réelles d’expressions se mettent en place. On peut indiquer que la symbolisation de la haine dans le rap, reste, dans la majeure partie, protégée. Si les rappeurs se font souvent attaquer par les instances politiques ou associatives, aucun n’a jamais été condamné. En tout cas la justice a toujours relaxé les rappeurs. Cela joue peut-être dans la diffusion du rap aujourd’hui, il permet l’expression de quelque chose d’interdit ailleurs.

 

[1] IAM, Ca vient de la rue, Saison 5, Def Jam Recording France, 2007.
[2] Représentant de l’organisme mouvements de l’immigration et des banlieues.
[3] ROIZES P. (Réalisateur), (1999),  Je Rap Donc Je Suis  [Film], France : La Sept Arte.
[4] Ibid.
[5] Rencontre avec la rappeuse Pumkin réalisée par David Bernard et Guillaume Landry le 11/05/19 au LU, Nantes, inédit.
[6] Kery James, Banlieusards, A l’ombre du show business, UP Music, 2008.
[7] ROIZES P. (Réalisateur), (1999),  Je Rap Donc Je Suis  [Film], France : La Sept Arte.
[8] Simon P., (2018), Rap en France et Racialisation : Entretient avec Karim Hammou, in Mouvements des idées et des luttes, n°96 , p. 30.
[9] ASKOFARE S. & SAURET M., (2002), Clinique de la violence Recherche psychanalytique. Cliniques méditerranéennes, no66(2), p.241-260.
[10] FINKEL M., (2019), Le dernier ermite, Édition 10/18, France, p.161.
[11] LACAN J., (1953-1954). Le séminaire,  Livre I, Les écrits techniques de Freud, Consulté sur : [http://staferla.free.fr/S1/S1%20Ecrits%20techniques.pdf]
[12] Ibid., Leçon du 7 juillet 1954.
[13] LACAN J., (1972-1973),  Le Séminaire, Livre XX,  Encore, Consulté sur : [http://staferla.free.fr/S20/S20%20ENCORE.pdf]
[14] Kery James, Banlieusards, A l’ombre du show business, UP Music, 2008.
[15] « « L’instinct de destruction », Destruktionstriebe, THANATOS comme ils l’appellent, disons, pourquoi pas : la haine », LACAN J., Le Séminaire, Livre VIII, Le transfert, Version Staferla, Leçon du 7 juin, p.192.
[16] LACAN J., (1972-1973), Le Séminaire, Livre XX,  Encore, Consulté sur : [http://staferla.free.fr/S20/S20%20ENCORE.pdf]
[17] LACAN J., (1958-1959), Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, Consulté sur : [http://staferla.free.fr/S6/S6%20LE%20DESIR.pdf]
[18] SOLER C., Qu’est-ce qui nous affecte ?, Paris, Edition du Champ lacanien, 2011, p.124.

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