Rencontre autour du livre « La cité et ses maîtres fous » Avec Antonio QUINET & Luis IZCOVICH

Texte issu du travail d’introduction à la matinée du 14 octobre 2017 à Rennes par Marie Leggio

 

« PSYCHOSE, PSYCHANALYSE & LIEN SOCIAL », tel était le thème choisi pour cette matinée de travail du pôle ; je l’ai envisagé à partir d’éléments qui m’ont particulièrement intéressée, extraits de la lecture du livre d’A. Quinet : « La cité et ses maîtres fous ».

En 1972 dans L’étourdit, J. Lacan situe le sujet psychotique « hors-discours » [1], mais non hors langage… hors-discours, est-ce à dire hors lien social ? Dans son livre, A. Quinet explore, non seulement les tentatives de lien social pour les sujets psychotiques, mais il développe précisément la thèse forte suivante, très clinique et aux conséquences éminemment éthiques concernant le regard porté, l’accueil et le traitement des sujets psychotiques : bien sûr qu’ils peuvent établir, restaurer parfois, ou entrer dans des liens sociaux. Il écrit ceci : « s’ils sont hors-discours et par conséquent, en-dehors du lien social de structure, cela ne signifie pas qu’ils ne soient jamais en relation avec un autre sujet, qu’ils soient en dehors des références de l’un des 4 discours (du maître, de l’universitaire, de l’hystérie ou de l’analyste). (…) La vie quotidienne et la clinique des sujets psychotiques nous montrent qu’ils entrent en relation »[2].

On peut alors se demander quelles sont les tentatives de mise en lien et modalités d’insertion dans le discours qui lui sont possibles ? Quelles en sont les éventuelles « conditions », selon les formes de psychose aussi ? Quelle position in fine le sujet psychotique peut-il occuper dans la « cité du discours » ? A. Quinet articule ces questions dans son ouvrage.

A cela, j’ai associé un autre questionnement dont je souhaite soulever 2 versants ; la problématique sous-jacente au thème qui m’a plus particulièrement intéressée est la suivante : Que nous enseigne le sujet psychotique sur la cité du discours : quant à la structure du « parlêtre » donc, mais aussi quant aux incidences du discours actuellement prédominant ? Quel aperçu nous en donne la psychose et comment est-ce que cela renouvelle la question pour la psychanalyse de la place qu’elle peut occuper dans la cité d’aujourd’hui ? Le 2ième versant de ce questionnement concerne ainsi l’apport spécifique de la psychanalyse dans le monde contemporain ; je pense aux effets du discours capitaliste sur l’être humain, sujet psychotique en particulier, ainsi que sur les modalités du « vivre ensemble ».

Quant à la 1ière question, à savoir quelle position le sujet psychotique peut-il occuper dans la « cité du discours », je me suis interrogée sur le choix du titre de ce livre. « La cité et ses maîtres fous »… non sans évoquer la référence lacanienne suivante : « L’impossibilité éprouvée du discours pulvérulent est le cheval de Troie par où rentre dans la cité du discours le maître qu’y est le psychotique« [3].

A ce sujet, l’auteur précise ceci : « Les discours comme liens sociaux sont des moyens de traitement du réel de la jouissance par le symbolique. Il s’agit d’un traitement civilisateur qui délimite et régule les relations des hommes entre eux qui sont faites de libido et de tissus langagiers. (…) Mais il y a aussi un envers des discours comme un tout qui est représenté par l’envers du lien social établi, qui est le psychotique. Il est cet évènement extérieur qui ramène au fait que tout sujet est prisonnier des discours. En ce sens, il est libre : libre des discours établis et de leurs envers. Cela signifie qu’il y a une impossibilité réelle relative à sa jouissance, réelle au point de l’empêcher d’entrer de façon effective dans la circulation du lien social. (…) Le fou, comme l’envers des discours, nous interroge sur la manière dont le parlêtre entre en relation avec les autres »[4]. Enfin, A. Quinet spécifie : « Il n’est pas impossible qu’il entre dans un discours ou un autre et qu’il y vive de manière plus ou moins stable. Les incursions du psychotique dans les liens sociaux sont parfois des excursions – il fait des circuits entre les liens sans y rentrer »[5].

Ces indications me semblent être un préalable essentiel à l’idée principale de cet ouvrage : l’opération de la rétention (« verhaltung ») avec ses conséquences majeures pour la clinique. Le point suivant est exploré : comment la rétention d’un signifiant opère-t-elle en faveur de modalités d’inscription pour les sujets psychotiques concernés ? Quelle est articulation entre le mécanisme de la rétention et la thèse de l’entrée possible dans le lien social ?

Soulignons d’autre part que dans le chapitre intitulé « Le Un paranoïaque et la Verhaltung », l’auteur soulève des questions, au joint de la clinique et de la théorie : de quel Un s’agit-il concernant ce Un paranoïaque ? En quoi ce mécanisme de la rétention est-il spécifique à cette modalité de psychose (par rapport à la schizophrénie, notamment) ? Il note enfin : « le sujet paranoïaque est retenu par un signifiant »[6] ; « il se trouve retenu par ce Un. (…) Il s’identifie sans aucune médiation avec le Un (…) il est le Un.  (…) The only one, l’unique se distingue du fait d’être seul, de la solitude structurelle du sujet en relation avec la cause »[7]. Cela m’amène à formuler ceci : qu’est-ce que ce « Un paranoïaque » éclaire, sur l’envers peut-être, de la solitude constitutive de l’être parlant et de ce point de « dissipation du mirage de l’Un »[8] auquel la cure conduit ? Se croire le seul ou encore croire être « le Un de l’exception »[9], et d’un autre côté être seul, renvoyant à 2 modes radicalement différents de faire avec cet élément de distinction structurel du « parlêtre » (trait distinctif). Le sujet paranoïaque nous en donnerait cet aperçu, ainsi que du point de séparation (S (A barré)) auquel « a-mène » la cure analytique.

J’en viens à l’autre élément de questionnement annoncé qui porte sur ce que nous apprend la psychose des incidences du discours actuel sur l’être parlant, ainsi que sur comment la psychanalyse se situe par rapport à cela.

Dès 1953, Lacan pose que « le psychanalyste doit rejoindre à l’horizon la subjectivité de son époque » [10]… et donc aussi, tel qu’y insistait tout récemment C. Soler en conférence à Nantes[11], « connaître où son époque l’entraîne » ; c’est précisément ce que j’ai souhaité proposer d’accueillir à la question ensemble à l’occasion de cette rencontre : quelle est la position, voire la proposition, de la psychanalyse par rapport au discours commun dominant ? Quelle place peut-elle occuper dans la cité ?

En 2005, dans la Revue de psychanalyse du champ lacanien intitulée « Psychanalyse et politique/s »[12], L. Izcovich indiquait ainsi l’option, « face au politique au sens de la chose publique », de « soutenir la place du discours analytique dans le monde contemporain ».

Poursuivons : dans son ouvrage[13], A. Quinet reprend l’expression lacanienne de « malaise dans la civilisation »[14] et la proposition de J. Lacan selon laquelle « le lien social dominant dans notre société » est le discours du capitaliste ; celui-ci étant caractérisé par la « forclusion de la castration », nous rappelle l’auteur. Il spécifie par ailleurs « discours capitaliste scientifique néolibéral »[15] pour préciser, me semble-t-il, ce malaise dans notre civilisation actuelle, dominée  par les « retombées (de la science) dans le discours capitaliste », selon une expression que j’emprunte à  C. Léger[16]. A. Quinet en qualifie les effets comme suit : « ce ‘lien’ est fou, car son discours est psychotisant dans la mesure où il soustrait le sujet des autres liens sociaux. Le discours du capitaliste n’est pas un lien social qui régule (…) il ne forme pas exactement le lien social, mais la ségrègue »[17].

Je me suis donc demandée en quoi et jusqu’où, consonance y-a-il, entre la logique du discours du capitaliste et la logique subjective du psychotique ; un discours qualifié par ailleurs de « discours hors discours », de « discours exclu »[18]… la logique subjective du psychotique pouvant peut-être éclairer la logique de ce discours.  D’autre part, je me suis interrogée sur le risque encouru par les sujets psychotiques insérés dans ce type de discours qui, rappelons-le, ne fait pas lien social comme les 4 formations discursives précédemment évoquées ; d’où ces questions : que peut espérer le sujet psychotique de sa rencontre avec un analyste ? Mais aussi sur un autre plan, comment la psychanalyse peut-elle opérer à l’endroit du malaise dans la modernité et quelle est la spécificité de son discours ?

« La psychanalyse propose l’éthique de la différence, et non l’éthique de la ségrégation »[19] indique A. Quinet, ainsi que : « une éthique est nécessaire pour freiner l’impératif de jouissance imposé par le discours capitaliste scientifique néolibéral à savoir, l’empire de l’avoir, de l’individualisme et de la compétitivité »[20]. Il précise : « Le discours capitaliste ne promeut pas le lien social entre les êtres humains : il propose au sujet une relation avec un gadget, un objet de consommation court et rapide. Ce discours incite à un autisme induisant et poussant à l’onanisme, faisant l’économie du désir de l’Autre et stimulant l’illusion de complétude, non pas avec la constitution d’une paire, mais avec un partenaire connectable et déconnectable à portée de main. Ceci peut effectivement mener à la déception, la tristesse, l’ennui, et la nostalgie de l’Un promis en vain ou à divers types de toxicomanie, réponses entre autres au discours capitaliste. Le discours de l’analyste se présente comme l’unique modalité de traitement du malaise qui considère l’autre comme un sujet »[21].

Ainsi, A. Quinet répond en distinguant, côté discours de l’analyste, une « éthique du particulier qui inclut le sujet dont l’essence est le désir »[22], une éthique qui fait place au manque donc et à la différence, de celle radicalement opposée, côté discours du capitaliste, orientée par l’idéal de l’avoir et du faire Un. Globalisation, Homogénéisation, Fusion, voilà quelques maîtres mots actuels qui gouvernent jusque nos institutions dites « de santé » ; le rejet de l’altérité caractérise le discours capitaliste, l’auteur y insiste. Pas de perte… de temps, d’argent, de médicaments, de personnel… Quête illusoire de la transparence, de la traçabilité, de la précaution, de la vérification : tout doit être comptabilisé, évalué, normé, sécurisé ; et il nous avertit, dès lors que la science est au service de ce discours, le savoir aussi est aspiré dans cette logique folle. Aux antipodes, se situe le savoir de l’analyste : un savoir partiel, limité, troué, relevant d’un consentement à la castration ; un savoir ouvert sur le Réel et à la dimension du désir inconscient, c’est-à-dire à ce qui est radicalement étranger à soi, hétérogène en soi et à ce qui échappe toujours de structure à se dire, à s’inscrire. Il en reste… pas de vrai sur le vrai, la vérité ne peut être que « mi-dite ». D’origine, pas tout est symbolisé, ni résorbable, nous enseignent l’expérience et l’éthique de la psychanalyse.

Ce qui m’amène, pour finir, à relever les éléments suivants dans leur portée politique, éthique ; l’auteur évoque « l’a-cratie du discours analytique »[23], ainsi que cette proposition phare :

« La  forclusion, c’est comme une « hors-clusion » donc une inclusion à l’envers qui implique que ce qui est « forclos » à l’intérieur réapparaît en-dehors et sera inclus dans la réalité, sous formes de délires et hallucination. Dans la psychose, l’exclu est inclus à l’extérieur »[24]. (…) « L’inclusion comme insertion sociale serait d’accueillir l’exil de celui qui a coupé les liens avec les exigences de la civilisation, laquelle exige le renoncement aux pulsions sexuelles. (…). Inclure le psychotique dans la société n’équivaut pas à l’adapter ni à essayer d’en faire un égal, déniant ainsi sa différence. L’inclusion dont il s’agit est l’inclusion de la différence radicale dans le sein de la société à égalité supposée »[25].

Plus loin A. Quinet ajoute : « A l’exclusion des fous des liens sociaux et de la norme phallique, la psychiatrie répondait par l’enfermement. Il s’agit de nos jours de remplacer l’exclusion-enfermement par le binôme « forclusion-inclusion ». Et au lieu de forclore l’inclusion, il faut inclure la forclusion. Et ceci, tant dans la sémiologie, (…), avec la spécificité et ses conséquences pour le traitement, que dans la structure même de l’ensemble des services et institutions de la psychiatrie dite réformée »[26].

En écho à la « furor sanandi » qu’évoquait Freud, est pointée la tendance contemporaine à la « furor includendi »[27], et l’écueil tant clinique qu’éthique de chercher à « névrotiser » le sujet psychotique…  On pense aussi aux effets en France, des réformes des hôpitaux et de la formation des infirmiers psychiatriques, à la disparition des secteurs psychiatriques tels qu’initialement conçus, à la prégnance de l’Organisation et des découpages actuels en domaines (sanitaire, médico-social, judiciaire… avec ou sans hébergement), fonction des « prestations et tarifications », ainsi qu’à l’impact de l’évacuation de la psychopathologie clinique dans l’abord des maladies mentales. Dans ses interventions sur la psychiatrie et la psychanalyse en date de 2009 et 2012, C. Léger soulignait déjà, comme A. Quinet et L. Izcovich dans leurs ouvrages[28], le bouleversement « du visage de la psychiatrie » par « l’introduction des nomenclatures à visée statistique se prétendant ’a-théoriques’ »[29].

Que répond donc l’analyste aux incidences du discours prédominant sur les êtres parlants ? Quelle est la proposition spécifique de la psychanalyse ? N’est-ce pas à travers son offre du côté de l’éthique du bien dire qu’elle opère, quelques soient les lieux, l’époque ? N’est-ce pas aussi par le fait de continuer à se constituer comme interlocuteur, en marge du discours commun dominant, et des champs qu’elle côtoie ? En essayant par-là de se situer à côté, en position d’« extraterritorialité » [30] sur les bords de la cité ?

J’ai ainsi abordé les recherches d’A. Quinet et son ouvrage « La cité et ses maître fous », auxquels L. Izcovich a participé en occupant la place de l’éditeur, comme relevant précisément d’une telle démarche. Pourquoi cet ouvrage : est-ce dans un moment particulier du parcours de l’auteur ? En lien avec ce qui se passe dans la cité, d’éventuels événements au Brésil, ou plus largement de nos jours dans le monde ? D’autre part, pourquoi L. Izcovich a-t-il choisi d’éditer ce livre ? Je me suis interrogée sur d’éventuelles résonances, en terme de démarche d’écriture, avec son ouvrage « Les paranoïaques et la psychanalyse », datant de plus de 10 ans… mais si actuel.

 

[1] Lacan, J., «L’étourdit », 1972, dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.492.
[2] Quinet A., La cité et ses maîtres fous, Stilus, Paris, 2017, p.6.
[3] Lacan J., « L’acte psychanalytique Compte rendu du séminaire 1967-1968, in Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p.379.
[4] Quinet A., La cité et ses maîtres fous, Stilus, Paris, 2017, Op. Cit., p.60-61.
[5] Ibid., p.62.
[6] Ibid., p.109.
[7] Ibid., p.113.
[8] Ibid., p.113.
[9] Ibid., p.114.
[10] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », 1953, in Ecrits, Seuil, Paris, 1966, p.321.
[11] Conférence donnée par C. Soler le 6 octobre 2017, sous le titre : « Le psychanalyste et la subjectivité de son époque ».
[12] Izcovich L., « Liminaire », 2005, in Revue de psychanalyse du champ lacanien n°2 « Psychanalyse et politique/s », Editions du Champ lacanien, Paris, mars 2005.
[13] Quinet A., La cité et ses maîtres fous, Stilus, Paris, 2017, Op. Cit., p.40.
[14] Lacan J., « Télévision », 1973, in Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p.530.
[15] Quinet A., La cité et ses maîtres fous, Stilus, Paris, 2017, Op. Cit., p.18.
[16] Léger, C. « Les aventures de la psychiatrie et de la psychanalyse » (2009), In Revue de psychanalyse du Champ lacanien, n°19, Juin 2017.
[17] Quinet A., La cité et ses maîtres fous, Stilus, Paris, 2017, Op. Cit., p.44.
[18] Ibid., p.43.
[19] Ibid., p.44.
[20] Ibid., p.18.
[21] Ibid., p.39-40.
[22] Ibid., p.17.
[23] Ibid., p.38.
[24] Ibid., p.53.
[25] Ibid., p.55-56.
[26] Ibid., p.56-57.
[27] Ibid., p.57.
[28] Izcovich L., Les paranoïaques et la psychanalyse, Editions du Champ lacanien, Paris, 2004.
[29] Léger, C. « Compléments à psychiatrie et psychanalyse : des années de malentendus » (2012), In Revue de psychanalyse du Champ lacanien, n°19, Juin 2017.
[30] Lacan, J., In « Variantes de la cure type », puis « Proposition du 9 octobre 1967 ».

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