Texte d’une intervention au Séminaire Collectif de Psychanalyse de Rennes intitulé « hystérie » le 15 février 2024
Des débuts de Freud aux dernières conclusions de Lacan, le concept d’hystérie a changé. Lacan n’est plus très sûr à la fin que les névroses hystériques existent encore. Des Études sur l’hystérie1 au Séminaire XXIV, quelque chose persiste néanmoins : l’amour du père. Du complexe œdipien et de la neurotica freudienne à l’univers torique et borroméen lacanien, l’hystérique se maintient par son amour du père : « l’hystérique est soutenue… dans sa forme de trique… est soutenue par une armature […] cette armature, c’est son amour pour son père2 ». De cette armature, nous essayerons de situer quelques avatars hystoriques et reprendrons la question de Lacan sous la forme : l’hystérie existe-t-elle encore en tant que névrose ?
Anna O. tombe malade après le décès de son père : prostration, anorexie, propos incohérents, rêveries quasi hallucinatoires incitent sa mère à faire appel au Dr Josef Breuer, qui prodigue à la jeune femme durant deux années des soins que l’on qualifierait aujourd’hui d’intensifs. Pas sans effets : la talking cure vient à bout des symptômes un par un. Reste l’amour de transfert, ce que Freud élaborera comme tel. Alors que Mme Breuer s’en inquiète et rappelle son mari auprès d’elle, Anna tombe enceinte “nerveusement” et accouche tout aussi “nerveusement” auprès de Freud, appelé à son chevet à l’occasion, de ceci : « c’est l’enfant que j’ai du Dr Breuer qui arrive3. » Anna fait de son médecin le père de son enfant fictif symptomatique. Ce faisant, elle nomme le père en place de destinataire de son dire… et de son amour.
Dora, l’exploratrice du désir, est reçue par Freud à la demande de son père, quelques temps après un incident qui l’a perturbée et jetée dans une profonde dépression, marquée d’une idéation morbide, assortie de discrets symptômes de toux et d’aphonie épisodique. L’incident en question est le dernier pas d’un quadrille amoureux – dira Lacan – qui assurait jusque-là à Dora un certain équilibre dans ses recherches passionnées sur les hommes et les femmes, sur leurs rapports. Cette danse associe Dora, dix-sept ans, son père, qui l’aime et qu’elle aime, et un couple d’amis de la famille : Mme K., devenue l’amante du père et l’amie de Dora, et M. K., son mari, devenu le soupirant de Dora. Je passe sur les multiples et élégantes passes du ballet. Toujours est-il qu’il trouve son point d’orgue au bord d’un lac, où M. K. déclare sa flamme à la jeune fille et reçoit une gifle en retour.
Freud reçoit la jeune fille pendant deux mois et, fort de ses études sur l’hystérie, lui interprète ses symptômes comme la traduction de son amour inconscient pour son père, ceci dans une perspective œdipienne simple : Dora refoule son amour pour son père et son identification à sa mère, ce qui fait retour dans son attirance pour M. K., qui est également père, et dans son identification à Mme K., objet d’amour de M. K., mais aussi de son père. La toux et l’aphonie sont empruntées à Mme K., qui par ces maux se soustrait régulièrement au devoir conjugal. Le passage à l’acte “soufflant” relève aussi de cette identification à Mme K., car il faut préciser que M. K. appuie sa déclaration à Dora d’un malheureux « ma femme n’est rien pour moi », qui a pour effet de destituer Dora aussi bien que son épouse.
Les suites dépressives sont la conséquence de l’anéantissement de la chorégraphie fantasmatique qui soutenait Dora dans son exploration adolescente des désirs et jouissances des femmes et des hommes, tout en la préservant d’engager son propre désir sexuel.
Dans cet état de détresse où elle se trouve, Dora appelle son père, exige toutes sortes de marques d’amour de sa part, notamment qu’il quitte Mme K. Déjà Freud, notant que Dora se positionne ainsi en épouse jalouse qui tente d’éliminer sa rivale, interroge ce retour de l’amour œdipien du père et sa fonction : « Cet amour (pour le père) devait donc avoir été récemment ravivé et, en ce cas, nous pouvons nous demander dans quel but4. » Il ne répond pas à cette question, mais ce ravivement de l’amour du père dans un moment de détresse ne préfigure-t-il pas l’armature de la trique lacanienne ?
La théorisation de l’Œdipe inversé et de l’Œdipe complet dans Le Moi et le Ça5 éclaire la note de fin de texte datée de 1923, où Freud dit avoir sous-estimé l’importance de l’amour homosexuel de Dora pour Mme K. Une autre lecture de Dora est possible : le refus de l’absence de pénis, qui lui échoit de sa mère, conduirait Dora à s’identifier à son père et à inverser son choix d’objet amoureux, qui se reporterait sur sa mère, puis par déplacement sur Mme K. La toux, dont le père est également affecté, devient le signe de l’identification au père. La gifle également, visant à laver l’affront fait à sa maîtresse, Mme K. : « ma femme n’est rien pour moi ». Dora fait l’homme. Elle en remontre à son père sur ce qu’est un homme.
Au final, l’Œdipe et son inverse peuvent alterner et coexister dans l’inconscient, tissant le complexe d’Œdipe complet, maillage relationnel protéiforme dans lequel Dora se meut avec les figures de substitution du couple parental que sont M. et Mme K.
Lacan relèvera plus tard cet aspect de surdétermination du symptôme hystérique, soulignant que Freud avait déjà perçu les menus symptômes de toux et d’aphonie comme représentant la fellation, qui était le mode de relation sexuelle privilégié entre Mme K. et le père de Dora, du fait de l’impuissance de ce dernier6. Et il précisera ensuite que le symptôme hystérique intéresse à la fois au symptôme d’un autre châtré et au symptôme d’une autre privatrice7.
Le caractère œdipien de la problématique est encore attesté par la première mention faite par Freud de cette phrase dévastatrice : « ma femme n’est rien pour moi ». Elle est prononcée par le père à propos de son épouse pour expliquer la situation familiale, lors de sa demande adressée à Freud8. Que sa femme ne fût rien pour lui, il est peu douteux que Dora l’ait perçu, et fort vraisemblable que cette même énonciation par M. K à propos de Mme K. ait eu un effet d’après-coup. La destitution d’une mère n’est pas rien pour sa fille.
Retenons néanmoins que Freud, s’il pose l’amour inconscient pour le père à l’origine du conflit et des symptômes hystériques, l’envisage aussi comme un recours possible dans les situations critiques.
Faisons quelques sauts, d’une époque à une autre, d’un auteur à l’autre, d’un sexe à l’autre, pour nous intéresser à Socrate, que Lacan nous donne dans Joyce le symptôme II9 comme figure de l’hystérique parfait.
Cela n’a pas toujours été le cas : dans le livre VIII de son Séminaire, Le transfert, il nous le présente comme un fou de dieu, pour qui « les dieux sont du réel », un fou halluciné par son démon qui lui parle, manifestant un « noyau psychotique » par la négation de son corps, à la façon d’un syndrome de Cotard, et par la certitude de son immortalité, dans « une imagination qui sent singulièrement le délire10 ».
Alors que s’est-il passé en une quinzaine d’années pour que Lacan requalifie Socrate de fou de dieu délirant en parfait hystérique ? Précisons que dans cette conférence de juin 1975, l’hystérie est ramenée au symptôme, symptôme que l’on est et pas que l’on a, symptôme d’un corps, événement de corps, qui n’est pas privilège d’une femme, car toutom y a droit. « Socrate, parfait hystérique, dit Lacan, était fasciné du seul symptôme, saisi de l’autre au vol. […] Le symptôme hystérique, résume-t-il, c’est le symptôme pour LOM d’intéresser au symptôme de l’autre comme tel : ce qui n’exige pas le corps à corps11. » Intéresser au symptôme de l’autre comme tel, qu’est-ce à dire ? Michel Bousseyroux illustre la formule avec la Belle Bouchère, qui n’accède à son propre désir que par une identification à sa maigre amie et à son désir insatisfait de saumon. Cette identification comporte l’appropriation du symptôme d’un autre imaginaire12.
L’emploi par Lacan du terme intéresser peut questionner. On peut le prendre dans son sens le plus commun de susciter l’intérêt, mais ce n’est pas le plus parlant. Le sens plus juridique de concerner (ex : les parties intéressées) est déjà plus évocateur. Et si l’on se réfère à l’étymologie latine inter-esse (entre-être), on entend un peu mieux que c’est entre deux symptômes que gîte l’hystérique.
Comment lire ce revirement diagnostique sur Socrate ? L’être symptomatique hystérique, auquel toutom et chaque femme a droit, s’est-il détaché de la structure subjective ? C’est ce que confirme Lacan dans sa conférence à Yale six mois plus tard, en novembre 1975 :
« L’hystérique produit du savoir. L’hystérique, c’est un effet ; comme tout sujet est un effet. L’hystérique force la “matière signifiante” à avouer, et de ce fait constitue un discours. Socrate est celui qui a commencé. Il n’était pas hystérique, mais bien pire : un maître subtil. Cela n’empêche pas qu’il avait des symptômes hystériques : il lui arrivait de rester sur un pied et de ne plus pouvoir bouger, sans aucun moyen de le tirer de ce que nous appelons catatonie. Et cela n’empêche pas qu’il avait beaucoup d’effets : comme l’hystérique il accouchait n’importe qui de son savoir, d’un savoir en somme qu’il ne connaissait pas lui-même. Ça ressemble à ce que Freud, sur le tard, a appelé l’inconscient ; Socrate, d’une certaine façon, était un analyste pas trop mal13. »
Toujours est-il que le père semble bien peu présent dans le dit socratique, tel que nous le rapporte Platon. Son identification filiale va plutôt à sa mère, lorsqu’il compare sa pratique à la maïeutique, l’art d’accoucher, non pas des corps, comme la sage-femme qu’elle était, mais des âmes. Tout au plus pourrait-on voir, bien qu’il n’en dise rien, quelque chose de son père tailleur de pierre, dans sa pratique affirmée de l’elenchos, la réfutation, qui taille dans le prétendu savoir des autres. L’amour du père serait-il alors l’armature qui soutient Socrate dans sa forme de trique ? Ce n’est pas ce que suggère Lacan dans le Séminaire VIII : ce qui fait la force du dire socratique, c’est son délire d’immortalité, en tant qu’il se rapporte à une toute-puissance du signifiant. C’en est au point que Lacan en voit le sous-produit dans la notion d’âme de notre tradition chrétienne : « […] l’âme à laquelle nous avons affaire dans la tradition chrétienne, cette âme a comme appareil, comme armature, comme tige métallique dans son intérieur, le sous-produit de ce délire d’immortalité de Socrate. Nous en vivons encore14. » C’en est au point également que Lacan fait du transfert à Socrate le plus long transfert de l’histoire, évoquant là entre autres son propre transfert : « Socrate me tue ! ».
Ainsi l’hystérique n’est-il plus vraiment le névrosé aimant son père, en tout cas l’hystérique dans sa forme parfaite. Car il est un autre hystérique parfait dont Lacan parle, un an plus tard, le 14 décembre 1976 : lui-même. Revenons-y pour boucler la boucle : « […] en fin de compte, je suis un hystérique parfait, c’est-à-dire sans symptôme15[…] » Comme l’hystérique, Lacan n’a qu’un inconscient pour le faire consister, il est radicalement Autre, il n’est même qu’en tant qu’Autre. Mais, dit-il : « La différence entre l’hystérique et moi… et moi qui, en somme, à force d’avoir un inconscient, l’unifie avec mon conscient …la différence est ceci : c’est qu’en somme l’hystérique est soutenue… dans sa forme de trique …est soutenue par une armature. Cette armature est en somme distincte de son conscient. Cette armature, c’est son amour pour son père16. » Lacan dit n’être pas soutenu par l’armature inconsciente de l’amour du père. Son armature serait-elle délirante, à l’instar de l’autre hystérique parfait qu’était Socrate ? Ce n’est pas ce qu’il avance : il est sans symptôme : à penser tout le temps à son inconscient, à force d’analyse, il l’unifie avec son conscient. Lacan se soutient de son seul inconscient. Faut-il voir là une version du « pouvoir s’en passer [du symptôme] à condition de s’en servir », délaissement symptomatique qui en passerait, à la différence de Joyce, par l’analyse ? Michel Bousseyroux a une autre proposition : il s’agirait d’une autre issue de l’analyse que l’identification au symptôme : une sortie par identification à la bande de Moebius, où conscient et inconscient s’écrivent sur une même face unique17.
Quoi qu’il en soit, chez Socrate comme chez Lacan, l’hystérie parfaite apparaît comme l’issue sans symptôme d’un long travail d’intéressement au symptôme de l’autre comme tel.
Alors l’hystérie existe-t-elle encore en tant que névrose ? Les avis sont très partagés ; certains réfutent seulement l’existence des névroses hystériques masculines. Mais on peut avancer que la façon dont Lacan dans les années 70 décorrèle le symptôme et le discours hystérique de la structure névrotique, permet de rendre compte de nombreux cas de psychoses plus ou moins bien suppléées.
A l’issue de ce petit parcours, que dire de cet amour du père, qui pour Lacan donne leur armature aux hystériques non-parfaits, au moins jusqu’à l’issue de l’analyse ? Cet amour est-il symptôme, se rapportant simplement au symptôme père, dont la symbolisation fait la névrose, et dont la dit-solution dans l’analyse en serait le terme ? Est-il identification, se rapportant à la première identification freudienne, l’identification primordiale, dite amoureuse au père ? C’est plutôt cette dernière construction que fait Lacan dans les premières séances du Séminaire XXIV18, montrant comment le retournement d’un tore sur un ou plusieurs autres peut former l’armature d’une trique. Ce retournement, il nous le donne comme le modèle de l’identification, dont les trois principales se distinguent par le type de coupure et le nombre de retournements. Ceci permet de concevoir comment un sujet soutenu de cette armature, entrant en analyse, procédant par désidentification, peut réussir à s’en passer. Et aussi comment un sujet, soutenu par une armature autre, mais résultant aussi de cette première identification, que Lacan a qualifiée d’identification réelle, identification à l’Autre, comment un tel sujet, plus socratique, peut produire des symptômes hystériques, entrer dans un discours hystérique, ou encore analytique, pour se défaire de cette identification primordiale, que l’on dit aussi surmoïque.
1 FREUD S., BREUER J., Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1981.
2 LACAN J., Le Séminaire Livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, 14 décembre 1976, Staferla.fr.
3 FREUD S., Correspondance, lettres à Stefan Zweig du 7 février 1931 et du 2 juin 1932, Paris, Gallimard, 1979, pp.439-441 et 447-448.
4 FREUD S., Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1984, p.41.
5 FREUD S., Le Moi et le Ça, Paris, Payot, 2010.
6 LACAN J., Le séminaire Livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, 5 mai 1965, Staferla.fr.
7 BOUSSEYROUX M., « Au commencement, le symptôme. À la fin, le sinthome ou…? », Mensuel n° 101, p.30.
8 FREUD S., Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1984, p.16.
9 LACAN J., Joyce le symptôme II, 20 juin 1975, Édition CNRS, 1979 (accessible sur pas-tout Lacan).
10 LACAN J., Le séminaire, Livre VIII, Le Transfert, Paris, Seuil, 1991, p.127.
11 LACAN J., Joyce le symptôme II, op. cit.
12 BOUSSEYROUX M., « Au commencement, le symptôme. À la fin, le sinthome ou…? », op. cit., p.29.
13 LACAN J., Conférence à la Yale University du 25 nov. 1975, Scilicet n° 6/7, 1975, pp.38-41 (accessible sur pas-tout Lacan).
14 LACAN J., Le séminaire Livre VIII, Le Transfert, Paris, Seuil, 1991, p.128 (où l’on voit que Lacan a déjà le souci de l’armature et où l’on peut rappeler que Freud parlait du complexe d’Œdipe comme d’une ossature).
15 LACAN J., Le Séminaire Livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, 14 déc. 1976, Staferla.fr, p.14.
16 Ibid.
17 BOUSSEYROUX M., « Au commencement, le symptôme. À la fin, le sinthome ou…? », op. cit., p.36.
18 LACAN J., Le Séminaire Livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, 16 nov. et 14 déc. 1976, Staferla.fr.