Aimée nous enseigne encore…

Texte prononcé à Rennes le 4 mars 2017 à l’occasion de la journée d’études du CCPO

Encore ! Parce que cela fait 85 ans que Lacan a présenté sa thèse grâce à cette patiente.Aimée, c’est le nom du transfert de Lacan sur la patiente Marguerite, mais aussi le nom de l’héroïne de son premier roman intitulé « Le détracteur », écrit un an avant son hospitalisation. Encore ! Parce qu’Aimée nous enseigne comment la rencontre d‘un patient,  « pathos » qui signifie souffrance  en latin, comment le réel de cette souffrance peut déterminer le désir du clinicien, son orientation de travail tant du côté de la formation de l’analyste que de la cure du patient dans son maniement du transfert.

Lacan, psychiatre, s’engage dans la psychanalyse grâce à sa rencontre avec la paranoïa d’Aimée. S’il garde la justesse clinique de Clérambault, son maître en psychiatrie, il emprunte à Freud son orientation clinique, le fameux « retour à Freud », basculant de la psychiatrie à la psychanalyse.

L’enjeu était donc de taille : à la fois dégager la spécificité de la paranoïa de la psychiatrie, tout en intégrant la doctrine freudienne pour éclairer le matériel clinique obtenu auprès des patients, lors de ses entretiens très serrés dont il devient le maître après Charcot avec les présentations de malade.

Il s’intéresse à Marguerite, « le cas qui nous a paru le plus significatif(1)», car elle illustre un échantillon d’une quarantaine de patients dont la moitié relève de psychose paranoïaque et sur lesquels il s’appuie pour la démonstration de sa thèse. A ce titre, elle sera, son « Aimée », la première nomination de Lacan.

La justification de ce choix réside dans le fait que Lacan s’est entretenu quotidiennement avec elle pendant dix-huit mois, qu’il a rencontré les membres de sa famille et qu’elle répond à « une psychose paranoïaque, dont le type clinique et le mécanisme […] donnent la clé de certains problèmes nosologiques et pathogéniques de la paranoïa, et particulièrement de ses rapports avec la personnalité (2)». Enfin, Lacan s’intéressait à ses écrits.

Le cas Aimée

Le 18 avril 1931, Mme Huguette ex-Duflos, l’une des actrices les plus appréciées du public parisien arrive au théâtre St George, où elle joue la pièce « Tout va bien ». Elle fut abordée par une inconnue qui lui demanda : êtes-vous Mme Huguette ex-Duflos ? Habituée aux hommages de son public, elle répondit par l’affirmative, forçant le passage. L’inconnue, changea de visage, sortit vivement un couteau de son sac et « le regard chargé des feux de la haine(3) », leva son bras sur elle. C’est en s’opposant au coup, que l’actrice saisit la lame du couteau à pleine main, se blessant. L’inconnue, déjà maîtrisée, refusa de s’expliquer sinon devant le commissaire.

Après avoir répondu aux questions d’identité, elle tint des propos incohérents où elle accusait l’actrice d’avoir fomenté contre elle « du scandale », l’associant dans ces persécutions à un académicien, un homme de lettre célèbre répondant aux initiales de PB(4). Celui-ci dévoile la vie privée d’Aimée « dans de nombreux passages de ses livres » où elle se reconnaît.

La patiente avait donc l’intention de s’expliquer avec l’actrice, et si elle a frappé c’est parce que celle-ci voulait fuir. Aucune plainte n’a été déposée et la patiente a été conduite au dépôt avant de séjourner deux mois en prison. Puis fin juin, elle rencontre Lacan à Sainte Anne.

La patiente a 38 ans lors de cette admission ; elle a travaillé depuis ses 18 ans dans l’administration d’une compagnie de chemin de fer jusqu’à la veille de l’attentat. Elle s’est mariée avec l’un de ses collègues de bureau, mais depuis six ans, elle a obtenu un poste à Paris, où elle vit seule. Un fils est né de cette union, qui vit avec son père et sa tante dans la région parisienne. Elle leur rend visite régulièrement, tel était son projet le soir de l’attentat.

Ce changement de situation familiale a suivi une première hospitalisation de six mois. Le certificat d’internement mentionnait : « troubles mentaux qui évoluent depuis plus d’un an ; les personnes qu’elle croise dans la rue, lui adressent des injures grossières, l’accusent de vices extraordinaires, même si ces personnes ne la connaissent pas ; les gens de son entourage disent d’elle tout le mal possible, et toute la ville de Melun est au courant de sa conduite que l’on considère comme dépravée ; aussi a-t-elle voulu quitter la ville, même sans argent, pour aller n’importe où(5) », d’où son internement à la demande de sa famille.

Elle croyait qu’on se moquait d’elle, qu’on proférait des injures à son égard, qu’on lui reprochait sa conduite : elle voulait fuir aux Etats Unis. Parmi ses propos en voici quelques- uns : « ne croyez pas que j’envie les femmes qui ne font point parler d’elles, les princesses qui n’ont point trouvé la lâcheté en culotte et qui ne savent pas ce que c’est que l’affront (6)»…etc. Elle sortira « non guérie » à la demande de la famille, mais non sans se signaler à la police à plusieurs reprises.

Quelques mois avant l’attentat contre l’actrice, elle aurait assiégé le bureau d’un journaliste afin qu’il publie ses articles où elle exposait ses griefs (délirants) contre Colette, écrivaine célèbre de l’époque.

Puis, elle aurait été condamnée à payer des dédommagements à l’employée qui lui avait transmis le refus de publication de la maison d’édition où elle avait adressé son manuscrit. Enfin le commissaire de son quartier détenait plusieurs lettres outrancières pour porter plainte contre l’écrivain PB et la fameuse maison d’édition.

C’est donc avec ses informations que Lacan la rencontre et il écrit : «le délire qu’a présenté la malade Aimée présente la gamme, presque au complet, des thèmes paranoïaques. Thèmes de persécution et thèmes de grandeur s’y combinent étroitement. Les premiers s’expriment en idées de jalousie, de préjudice, en interprétations délirantes typiques. […] Quant aux thèmes de grandeur, ils se traduisent en rêve d’évasion vers une vie meilleure, en intuition vague d’avoir à remplir une grande mission sociale, en idéalisme réformateur, enfin en une érotomanie systématisée sur un personnage royal(7) ».

Lacan situera le début de ses troubles psychopathiques à 28 ans, à l’occasion de sa première grossesse, alors qu’elle était mariée depuis quatre ans ; soit dix ans avant ce second internement. Elle attribuait à ses collègues des propos qui la visent et lui annoncent « des malheurs ». Dans la rue, les passants chuchotent sur son passage et lui marquent leur mépris. Elle reconnaît dans les journaux des allusions dirigées contre elle. Elle manifeste à son mari sa jalousie nettement délirante. Enfin, elle pouvait se dire à elle-même : « Pourquoi m’en font-ils autant ? Ils veulent la mort de mon enfant. Si cet enfant ne vit pas, ils en seront responsables(8) ».

Lacan souligne la note dépressive qu’elle a écrite : « pendant mes grossesses j’étais triste…etc. (9)». A cela s’ajoute quelques réactions qui alarment la famille ; elle aurait crevé à coups de couteau les deux pneus de la bicyclette d’un collègue, et se serait levée une nuit, pour jeter un broc d’eau à la tête de son mari ; une autre fois, c’était le fer à repasser…

En mars 1922, elle accouche d’un enfant de sexe féminin, mort-née d’une asphyxie par circulaire du cordon.

Lacan, note que cet événement implique un grand bouleversement où elle impute le malheur à ses ennemis. Brusquement, elle attribue toute la responsabilité à sa meilleure amie, qui lui a téléphoné quelques jours après son accouchement. Cet appel lui parut étrange et constituera l’origine de sa cristallisation hostile, qui amènera Lacan à nommer cette amie Melle C de la N (C’est de la haine : on suppose qu’il s’agit d’une invention de Lacan).

Deux ans après, une seconde grossesse survient avec le retour d’un état dépressif, associé à des interprétations analogues à celles de la première. Enfin, à trente ans elle accouche d’un garçon en pleine santé ; « elle s’adonne à lui avec une ardeur passionnée(10)» jusqu’à l’âge de cinq mois de manière exclusive. Elle l’allaite jusqu’à quatorze mois, et durant cet allaitement, elle devient de plus en plus hostile, querelleuse, interprétative : tous menacent son enfant. Des scandales éclatent avec les voisins, y compris avec les automobilistes qui passent trop près de la voiture de l’enfant. Elle veut porter plainte, elle veut partir au Etats-Unis pour devenir romancière et en fait les démarches à l’insu du mari.

C’est en vivant seule à Paris, après cet épisode, qu’elle bâtit son organisation délirante. Elle a la ferme conviction que l’actrice, sa victime aurait menacé la vie de son fils.

Alors qu’elle n’a jamais eu de contact direct, elle raconte qu’au bureau, elle avait entendu ses collègues parler de l’actrice, elle-même cherchant toujours « d’où pouvait venir ces menaces contre son fils ». Elle en conclut immédiatement que c’était l’actrice qui leur en voulait. « Autrefois, au bureau d’E., j’avais mal parlé d’elle. Tous s’accordaient à la déclarer racée, distinguée… J’avais protesté en disant que c’était une putain. C’est pour cela qu’elle devait m’en vouloir(11)».

Mais note Lacan la future victime n’était pas la seule persécutrice ; il y avait également Sarah Bernhardt, Colette, les femmes les plus célèbres de l’époque, faisant l’objet d’articles sulfureux. Il écrit : « on voit dès lors, la valeur, plus représentative que personnelle, de la persécutrice que la malade s’est reconnue. Elle est le type de femme célèbre, adulée du public, arrivée, vivant dans le luxe. Et si la malade fait dans ses écrits le procès vigoureux de telles vies, des artifices et de la corruption qu’elle leur impute, il faut souligner l’ambivalence de son attitude ; car elle aussi, nous allons le voir, voudrait être romancière, mener une grande vie, avoir une influence sur le monde(12)».

Quant au romancier PB, elle l’avait rencontré à sa demande, à son arrivée à Paris, pour «  lui demander des explications(13)» sur ses romans où elle retrouvait des éléments de sa propre vie.

Lacan relève dans ses écrits, des sentiments d’amour et d’angoisse que lui inspirent les enfants, qui rappellent ses propres craintes sur son enfant. C’est ainsi qu’elle s’adresse au Prince de Galles, auquel elle suggère d’aller faire un grand discours à Genève. Elle pense qu’une carrière « de femme de lettres et de sciences(14)» lui est réservée.

A mesure que le terme fatal se rapproche, l’érotomanie qui a pour objet le Prince de Galles se précise. Elle a besoin d’un recours bienveillant auprès de protecteurs puissants, ce qui précipite sa relation délirante contre ceux qui la visent.

Elle mêle le Prince Galles à ses préoccupations sociales et politiques ; elle collectionne les articles le concernant et a tapissé le mur de sa chambre de ses photos. Elle lui aurait adressé des poèmes(15) chaque semaine. Ce qui fera dire à Lacan, qu’il s’agit « d’une érotomanie classique avec pour trait majeur le platonisme (16)». Les derniers jours avant son acte, elle vit dans la crainte perpétuelle et imminente d’un attentat contre son enfant, elle ne le quitte plus au point que la famille lui demande de cesser d’intervenir auprès de lui. Elle se forge alors « de véritables raisonnements passionnels » : il lui faut voir son ennemi en face. «  Que pensera-t-elle de moi, se dit-elle en effet, si je ne me montre pas pour défendre mon enfant ? Que je suis une mère lâche(17) ». Voilà ce qui la détermine à se confronter à sa persécutrice le soir de l’attentat, alors qu’elle devait rendre visite à son fils.

Aucun soulagement n’apparaît après l’acte ; elle exprime sa haine contre sa victime devant le commissaire et maintient ses assertions délirantes. En prison, elle s’adresse au médecin quinze jours après son emprisonnement : « Monsieur le Docteur, je voudrais vous demander de faire rectifier le jugement que les journalistes ont porté sur moi, ils m’ont appelée neurasthénique, cela peut me nuire pour ma future carrière de femmes de lettres et de sciences.(18) »

Vingt jours après son incarcération, à la surprise générale, elle écrit : «  je me mis à sangloter et à dire que cette actrice ne me voulait rien, que j’aurais pas dû lui faire peur(19)»… tout le délire est tombé d’un seul coup « le bon comme le mauvais ». Lacan constate: « toute la vanité de ses illusions mégalomanes lui apparaît en même temps que l’inanité de ses craintes.(20)» Aimée est entrée quelques jours plus tard à l’asile, où ils se rencontrent.

Lacan relève dans les antécédents familiaux, que depuis longtemps « la mère est réputée dans la famille pour être atteinte de la « folie de la persécution. Une tante a rompu avec tous et a laissé une réputation de révolte et de désordre dans la conduite(21)».

La famille insiste sur un événement tragique que la mère de la patiente a subi : « il s’agit de la mort violente de l’aînée des enfants, qui choit aux yeux de sa mère dans l’ouverture béante d’un fourneau allumé et meurt très rapidement de brûlures graves(22) ».

Dans le roman écrit par Aimée en 1930, intitulé « Le détracteur», Lacan note combien la jalousie est très directement exprimée : «  Quand je t’ai perdu ne serait-ce qu’en imagination, mon souffle s’accélère, mon visage se contracte, mon front se plisse. Panique au cœur, panique des foules, c’est toujours affreux, c’est le piétinement et la mort(23)».

Lacan justifie sa méthode d’entretien : « Ce qu’il importe de faire préciser au malade, tout en se gardant de rien suggérer, c’est non pas son système délirant, mais son état psychique dans la période qui a précédé l’élaboration du système. (24)» Ce qui lui permet de préciser plus loin : « Dans notre cas, le rôle des états puerpéraux est cliniquement manifeste et paraît avoir été déclenchants. Aux deux grossesses ont répondu les deux poussées initiales du délire(25)».

Enfin, il se distingue des psychiatres en s’appuyant sur le savoir acquis auprès d’Aimée. Il écrit : «  nous ne craindrons pas de nous confier à certains rapports de compréhension, s’ils nous permettent de saisir un phénomène mental comme la psychose paranoïaque, qui se présente comme un tout, positif et organisé, et non comme une succession de phénomènes élémentaires, issus de troubles dissociatifs(26)».

Il définit le désir par « un certain cycle de comportement » qui se caractérise par certaines oscillations organiques générales, dites affectives, par une agitation motrice, qui peut être plus ou moins dirigée, par certains fantasmes dont l’intentionnalité objective est plus ou moins adéquate. Lorsqu’une expérience vitale donnée, active ou subie a déterminé l’équilibre affectif, le repos moteur et l’évanouissement des fantasmes, nous disons que le désir a été assouvi et que « cette expérience était la fin et l’objet du désir ». Il ajoute : « le concept même de l’inconscient répond à cette détermination purement objective de la fin du désir(27)».

C’est avec « cette clé compréhensive » que Lacan a abordé le cas Aimée, qui « plus que tout autre conception théorique, lui a paru répondre à la réalité du phénomène de la psychose, lequel doit être entendu comme la psychose prise dans sa totalité (28)».

C’est ici que Lacan se démarque de la psychiatrie, qui isolait chaque phénomène psychotique ; il invente alors sa méthode, inspirée de Freud, prenant la psychose dans sa totalité, comme un cycle qui assouvit le désir du sujet. C’est ainsi qu’il conclut à la « paranoïa d’autopunition » d’Aimée, où le facteur déterminant de fin de cycle de son expérience l’a conduite à subir la sanction de l’événement qui ne pouvait être que la punition d’un point de vue social, mais dont elle sort guérie.

La série des persécutrices

Nous venons de parcourir le cas Aimée, tel qu’il s’est présenté à Lacan en juin 1931.

Lacan désigne par Mme Z, l’actrice agressée, « z » comme la dernière lettre de l’alphabet, indiquant la fin du cycle de persécution. Mais il y a eu Sarah Bernhardt, Colette, des femmes de lettres, actrices, femmes du monde qui jouissent de la liberté et du pouvoir social au regard d’Aimée. C’est l’identité imaginaire de ces thèmes de grandeurs, puisque secrètement et de manière délirante, elle rêvait de cette vie mondaine de femme célèbre. Cette même image représente à la fois son idéal et son objet de haine. Toutefois, celles-ci masquent une autre série de femmes qui ont occupées successivement une place fondamentale dans la vie intime et familiale d’Aimée, que Lacan désigne par « des doublets, triplets et successifs tirages d’un prototype. Ce prototype a une valeur double, affective et représentative(29)» Confidente et collègues durant plusieurs années, L’amie, Melle C de la N, issue de l’aristocratie, lui a fait découvrir les trois femmes célèbres déjà citées. Cette amie intime, représente pour Aimée, son adaptation et sa supériorité à son propre milieu, objet de son intime envie, sentiment qui comporte une part d’identification, telle que Lacan le formulera en 1936 avec son Stade du miroir.

Puis vient la sœur Elise, « l’intruse », qu’elle ne peut pas accuser, en raison de leur lien sororal. Elise a tenu la fonction de substitut maternel dans l’enfance de Marguerite, leur mère se détournant de cette fonction, après le drame subi de la mort de l’aînée. Mais cette mère entretient un lien privilégié avec sa fille Marguerite, au point que son propre délire flambe le lendemain de son incarcération.

De fait, Elise, l’intruse, devenue veuve, vient vivre chez Aimée, huit mois après son mariage. Elle s’impose dans le couple par sa mainmise sur l’organisation domestique du foyer. Elle est donc présente, lors de la première grossesse de Marguerite en 1921, soit au moment du déclenchement de sa psychose, où elle craint la mort de son enfant. La naissance d’une fille mort-née précipite le délire d’interprétation qui se systématise. Aimée est humiliée par les réprobations très réelles que lui adresse sa sœur. Pour Lacan, Elise incarne une «persécution du surmoi(30)».

C’est également Elise, qui se substituera à Marguerite auprès de son enfant, lorsqu’elle quitte le foyer pour vivre seule à Paris, après son premier internement.

Cette série de femmes d’abord idéalisées, deviennent successivement des persécutrices pour Aimée, le prototype étant cette sœur Elise, l’original de ces copies. En 1975, Lacan définit la paranoïa comme « un engluement imaginaire(31) », dans lequel nous pouvons voir combien Aimée est prise depuis toujours.

Comment Marguerite fait-elle de Lacan un analyste ?

Lacan commence son analyse avec Lowenstein après son premier entretien avec cette Elise, qui ne cachera pas son inquiétude de voir sortir Marguerite de l’hôpital, sachant que celle-ci est guérie de son délire.

Elise lors de cet entretien, renouvellera son vœu que sa sœur renonce à la publication de ses écrits. Lacan s’y opposera fermement, marquant son incompatibilité avec elle et soutiendra Aimée pour qu’elle réalise la romancière qu’elle prétend être. Il sera son éditeur, son attaché de presse, en reconnaissant sa valeur littéraire, bien avant la publication de sa thèse. Il s’interposera lors des rencontres familiales trop violentes et lui trouvera un emploi de bibliothécaire à Sainte Anne, où elle exercera jusqu’en 1941. Elle deviendra par la suite gouvernante, y compris auprès du père de Lacan.

Il prend sur lui la fonction de sinthome à condition d’exclure radicalement celle qui faisait l’apologie du renoncement à la folie de Marguerite. Il se fait le secrétaire de son aliénation, devient son sinthome, notamment en publiant sa thèse où il la nomme «  Aimée ». Il prend ainsi la place du sinthome qu’Elise constituait depuis son enfance.

Le sinthome-Lacan va tenir jusqu’en 1953, date à laquelle Didier Anzieu(32) rompt avec Lacan alors qu’il était en analyse avec lui depuis quatre ans. Lors d’un entretien avec sa mère, Marguerite lui déconseille Lacan comme analyste, tout en lui indiquant la lecture de sa thèse.

La rigueur psychotique ne permet aucun glissement ; soit Lacan se réserve la place de son secrétaire, soit il s’occupe de son fils Didier, et perd sa place de secrétaire. Dans ce contexte, il perdra les deux.

Paranoïa et psychanalyse

En 1975, Lacan reviendra sur sa conception de la paranoïa à l’occasion de la seconde édition de sa thèse qu’il a sciemment différée.

Le 24 novembre, à la Yale University, il dit : « J’étais naïf alors. Je croyais que la personnalité était chose aisée à saisir. Je n’oserais plus donner ce titre à ce dont il était question car, de fait, je ne crois pas que la psychose est quelque chose à faire avec la personnalité. La psychose est un essai de rigueur(33)».

On pourrait dire que jusqu’à la fin de leur aventure, Aimée lui aura enseigné ce qu’était la rigueur dans le transfert si particulier qui les liait. Ce transfert se dénoue lorsqu’elle apprend de la bouche de son fils qu’il a été son analyste. Quelques semaines plus tard à son séminaire le 15 décembre, il ajoute : « Si j’ai longtemps résisté à la republication de ma thèse, c’est simplement pour ceci, c’est que la psychose paranoïaque et la personnalité comme telle n’ont pas de rapport simplement pour ceci que c’est la même chose (34)».

Désormais, Lacan conçoit une équivalence entre paranoïa et personnalité.

Ce qu’il faut retenir, c’est que les éléments cliniques décrits dans sa thèse, tous les phénomènes élémentaires, les états oniroïdes du moment fécond, les hallucinations qui ont donné corps à l’interprétation délirante, ce qu’il a appelé «  la psychose dans sa totalité » relèvent de l’indistinction entre l’imaginaire, le symbolique et le réel. Il écrit : « l’Imaginaire, le Symbolique et le Réel sont une seule et même consistance. Et c’est en cela que consiste la psychose paranoïaque(35)».

Ainsi ce qu’il appelait « la personnalité » en 1932, n’est autre qu’une mise en continuité du réel, du symbolique et de l’imaginaire, ce qui constitue le nœud de trèfle comme structure achevée de la psychose paranoïaque. Pour les dissocier nominativement, il y faut introduire un quart terme, le symptôme /sinthome qui permet le nouage borroméen à quatre.

Lacan conçoit la possibilité d’une subjectivation de l’inconscient du paranoïaque par un symptôme. Il dit : « on pourrait en déduire qu’à 3 paranoïaques pourrait être noué au titre de symptôme, un quatrième terme qui situerait comme tel, comme personnalité, en tant qu’elle-même, elle serait au regard des 3 personnalités précédentes distincte(36)».

Il spécifie alors en quoi consiste le sinthome, non pas comme personnalité mais au regard des trois autres paranoïaques, il se spécifie d’être sinthome et névrotique, ce qui le distingue, comme quart terme de la tresse subjective.

Il dit : « c’est en cela qu’un aperçu nous est donné sur ce qu’il en est de l’inconscient(37)». A savoir qu’il y a un terme qui se rattache plus spécialement, qui entretient un lien privilégié avec l’un des trois autres termes ; c’est ce qui spécifie la notion de sinthome. Dans la tresse subjective à quatre, nous avons deux couples de brin, mais l’un des couples se spécifie d’un lien privilégié, en tant que le sinthome se relie à l’inconscient. Ce n’est plus la personnalité comme tension sociale avec son délire que Lacan concevait en 1932 mais la tension nodale qui devient opérante au croisement triple (RSI) de la structure.

Les apports ultérieurs au cas Aimée

C’est avec le livre d’Allouch publié en 1990, que certains éléments de l’histoire de Marguerite apparaissent grâce au témoignage de Didier Anzieu qui en écrit la postface et échange avec l’auteur tout au long du texte. Saluons l’acte qu’il pose en se laissant identifier, nommé par ces dires comme le fils d’Aimée.

Marguerite n’aurait parlé qu’une seule fois à son fils du drame terrifiant survenu avant sa naissance au sein de la famille. Sa mère a été témoin et impuissante devant la mort par le feu de Marguerite, sa fille aînée.

Elle serait effectivement morte, brûlée vive au regard de tous, en s’étant approchée de la cheminée avec une robe en organdi qui s’est brutalement enflammée devant Elise et sa mère. Celle-ci était alors enceinte, et elle mettra au monde une petite fille mort-née. Elle n’était donc pas enceinte de notre Aimée comme le pensait Lacan.

Allouch(38) prend l’initiative de consulter l’état civil familial et établit qu’Aimée vient au monde après la mort de deux enfants (39); l’aînée, dont elle hérite du prénom et la petite fille mort-née. Cette Marguerite avait cinq ans au moment du drame, Elise, trois ans. Cette nouvelle version du roman familial fait d’Elise, la sœur aînée, mais cette Marguerite morte reste bien l’aînée de la fratrie.

Elise prend la fonction de sinthome-Nêne auprès de sa petite sœur Marguerite, en se substituant à la mère qui sombre un peu plus dans la folie après ce drame familial. Au sein de la famille, Nêne est le diminutif de son second prénom ; (c’est aussi le prénom de l’une des héroïnes d’un roman de PB qui avait fait flamber Marguerite).

La tresse subjective qu’elle forme avec Marguerite désactive la paranoïa des trois, jusqu’à ce que le réel de la première grossesse de Marguerite vienne rompre ce lien privilégié qu’elles avaient noué. Chacune redevenant libre de délirer, Marguerite commence à dire qu’on en veut à l’enfant qu’elle porte. La naissance d’une petite fille mort-née ne fera qu’alimenter son délire, déclenchant sa paranoïa qui visera Melle C de la N, épargnant Elise.

Terminons sur la vraie persécutrice

Lacan avait fait d’Elise la persécutrice de notre Marguerite bien Aimée ; mais avec les éléments apportés par Allouch, la vraie persécutrice n’est autre que la sœur aînée, Marguerite, celle qui est morte brûlée vive. Jeanne, la mère ne s’est jamais occupée de notre Marguerite, mais elle lui a donné le prénom de sa fille aînée. C’est donc elle qui devient la persécutrice d’Aimée, mais aussi de sa mère, qui a été témoin du regard en feu de la petite Marguerite agonisant. C’est le regard comme objet incendié, horrifié, mais aussi « Objet qui tue. » Il tue in utéro le fœtus que la mère portait et qui devient dans le réel l’objet criminogène(40)». Lacan en se faisant son sinthome, en la nommant Aimée, la dégage de cette identification à Marguerite et de l’objet criminogène, lui permettant de tenir ce réel à distance du S et de l’I, constituant ainsi sa tresse subjective.

Pour conclure, Marguerite, « Fleur mystique » comme la nomme Didier Anzieu dans sa postface, ne sera jamais ré-hospitalisée malgré quelques crises mystiques qu’elle traversera. Elle confiera à son fils « être l’élue de dieu » faisant du Christ son sinthome dernier, ce qui la protégera des flammes de l’enfer dont elle avait une peur d’enfer ; retour d’un réel innommable dans cette famille qui avait marqué sa destinée bien avant sa conception.

Notons que Marguerite décède quelques mois avant Lacan.

(1) LACAN, J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Paris : Seuil, 1975, p.151.
(2) LACAN, J., Ibid., p.151.
(3) Ibid., p.153.
(4) Pierre Benoît : romancier et académicien ; 1886/1962.
(5) LACAN, J., Ibid., p. 155.
(6) LACAN, J., Ibid., p. 155.
(7) LACAN, J., Ibid., p. 159.
(8) Ibid., p.159.
(9) Ibidem.
(10) Ibid., p.160.
(11) Ibid., p.162.
(12) Ibid., p.164.
(13) Ibid., p.170.
(14) Ibid., p.167.
(15) Ibid., poème adressé au Prince de Galles en date du 28/01/193… ; p.168-169.
(16) Ibid., p.169.
(17) Ibid., p.172.
(18) Ibid., p.172.
(19) Ibid., p.173.
(20) Ibid., p.173.
(21) Ibid., p.174.
(22) Ibid., p.175.
(23) Ibid., p.187.
(24) Ibid., p.208.
(25) Ibid., p.209.
(26) Ibid., p.310.
(27) Ibid., p.311.
(28) Ibidem.
(29) Ibid., p.253.
(30) ALLOUCH, J., Marguerite ou l’Aimée de Lacan, lieu ?, Edition EPEL, 1990, p.409.
(31) LACAN, J., Le séminaire Livre XXII, RSI, séance du 8/04/1975, inédit.
(32) ANZIEU, D., Le moi-peau, Editions Dunod, 1985.
(33) LACAN, J., Scilicet, 6/7, p.9.
(34) LACAN, J., Le séminaire Livre XXIII, Le sinthome, Leçon du 16/12/75, inédit, ALI, Paris, p.51.
(35) Ibidem.
(36) Ibidem.
(37) Ibid., p.52.
(38) ALLOUCH, J., Marguerite ou l’Aimée de Lacan, op.cit., p.223.
(39) Ibid., p.93.
(40) BOUSSEYROUX, M., Clinique des psychoses, théorie de la psychanalyse, EPFCL : séminaire d’Ecole 2004-2005, p.16.

Email de l’auteur : eliane.pamart@orange.fr
Partagez cet articleShare on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin
Print this page
Print