Faire du cri un appel

Texte d’une intervention lors de la journée de clôture du Collège de Clinique Psychanalytique de l’Ouest le 13 juin 2026 à Rennes.

Mon désir d’intervenir à la journée de clôture est venu d’une association d’idées que j’ai faite entre, d’une part le thème des Collèges de Clinique Psychanalytique « Demande et amour », et d’autre part le thème du Séminaire École de cette année sur les aphorismes lacaniens. Il m’est venu en tête : « transformer le cri en appel ».

La scène originaire du cri permet d’illustrer comment, le langage étant déjà là, le sujet va venir s’y inscrire. Alors, qu’est ce qui fait du cri un appel ? Pour que le cri se transforme en appel, il faut que ce cri trouve une adresse.

Dès l’Esquisse d’une psychologie scientifique, en 1895 donc, Freud montre qu’il faut que la perception de son propre cri parvienne au nourrisson en même temps qu’une autre perception venue d’un dehors primitif, d’un Nebenmensch, d’un proche humain. Ce qui est perçu comme venant alors de l’extérieur est appelé « action spécifique1 », dans la mesure où elle engage une modification venue de l’extérieur : apport de nourriture par exemple, et mise en fonction de la présence du Nebenmensch. Freud le dit aussi d’une autre manière, il parle de l’« attention d’une personne bien au courant se portant sur l’état de l’enfant2 ». Pour que cette expérience soit un « état de satisfaction3 », il est nécessaire d’éprouver que l’excitation n’est apaisée de manière durable que par l’intervention de ce Nebenmensch.

Lacan reprendra la conceptualisation freudienne, notamment dans son séminaire Le désir et son interprétation. On peut dire que c’est en somme une expérience de la naissance, et du sujet, et de l’Autre : « C’est donc pour autant que l’Autre lui-même est marqué des nécessités du langage, que l’Autre s’instaure non pas comme Autre réel, mais comme Autre : lieu de l’articulation de la parole, que se fait la première position possible d’un sujet comme tel, d’un sujet qui peut se saisir comme sujet, qui se saisit comme sujet dans l’Autre, en tant que l’autre pense à lui comme sujet4. » C’est-à-dire que le sujet se constitue par rapport à l’Autre qui lui parle. Autrement dit, c’est l’accueil de l’Autre que ce cri reçoit, l’accusé de réception de l’Autre, qui donne statut d’appel au cri. Cette thèse de Lacan, nous la trouvons dans la Remarque sur le rapport de Daniel Lagache : « Plutôt (le sujet) se plaira-t-il à y retrouver les marques de réponse qui furent puissantes à faire de son cri un appel5. » Lacan précise que l’Autre, qui est ici quelqu’un de réel, interpellé dans la demande, se trouve en posture de faire passer cette demande à une autre valeur que la satisfaction des besoins, à « une valeur qui est celle de la demande d’amour comme telle, en tant qu’elle se réfère purement et simplement à l’alternative présence-absence6 ». Autrement dit, c’est par cet Autre que la demande va être chargée de signification et va faire marque de réponse.

Avec Freud, nous avons les signifiants Nebenmensch, attention, secourable, action spécifique ; avec Lacan, marques de réponse, tragédie commune, demande chargée de signification ; ce qui nous fait entendre qu’il est question d’une réponse à partir d’un « désir non anonyme7 », de « soins portant la marque d’un intérêt particularisé8 », comme Lacan l’indique dans ses notes à Jenny Aubry pour caractériser la fonction maternelle.

Inès

Lors d’un travail de cartel, j’avais commencé à m’intéresser à la transformation du cri en appel à partir d’une situation clinique qui m’interrogeait. Une petite fille, Inès, est arrivée peu de temps après sa naissance à la pouponnière, car dès la maternité, sa mère est en difficulté à s’en occuper. Ce sont les cris de la petite fille qui attirent l’attention des soignants et les amènent à entrer dans la chambre à plusieurs reprises. Madame reste stoïque à regarder sa fille. Elle est invitée à la nourrir, à la changer. Madame ne fait pas de lien avec les besoins de son enfant, elle dit que sa fille lui crie dessus et qu’elle ne trouve pas d’explication au pourquoi sa fille lui en veut.

Pour la mère d’Inès, le « elle m’en veut » attribue une subjectivité à son enfant mais elle ne fait pas de lien avec les besoins. Elle ne prend pas le cri comme un appel, mais en fait une interprétation du côté de la certitude. Elle ne transforme pas le cri en appel, qui entraînerait le circuit de la demande. On ne peut pas parler de Nebenmensch au sens de secourable, dans la mesure où la dimension freudienne de tensions internes, de jouissance du corps vivant n’est pas reliée au symbolique et à l’imaginaire, ne trouve pas à se décharger de manière durable dans le sens qu’indique Freud : « La voie de décharge acquiert ainsi une fonction secondaire d’une extrême importance : celle de la compréhension mutuelle. L’impuissance originelle de l’être humain devient ainsi la source première de tous les motifs moraux9. » Pour la mère d’Inès, l’être de besoin d’Inès, son corps restent hors-jeu. Difficile pour le petit sujet Inès d’aller vers son entrée dans le réel, au sens où Lacan en parle dans ses remarques sur le rapport de Daniel Lagache : « Il faut qu’au besoin s’ajoute la demande, pour que le sujet fasse son entrée dans le réel, cependant que le besoin devient pulsion10. » C’est pour cette raison que le placement d’Inès a été décidé afin que quelqu’un lui apporte des soins.

Je rencontrerai la mère d’Inès. Elle est figée, silencieuse. Le seul point qui va l’animer et de manière virulente, c’est de parler de son compagnon, qui lui en veut du placement de leur enfant. Déjà avant, il lui criait dessus, il lui en voulait. Elle n’entend pas de message ; elle n’entend pas que son homme peut lui demander quelque chose. Il n’y a que la dimension réelle de la voix. Cependant, ce contexte conjugal va donner une autre dimension à la réponse de la mère d’Inès, qui décale Inès d’être uniquement aux prises avec le fantasme de sa mère, mais qui inscrit cette réponse dans une constellation familiale. En ce sens aussi, on va pouvoir entendre les cris d’Inès à son arrivée à la pouponnière autrement, en prenant en considération ses cris comme symptôme « se trouvant en place de répondre à ce qu’il y a de symptomatique dans la structure familiale11 ».

Au bout de quelques mois de placement, Inès sera présentée à la réunion clinique par son auxiliaire par son trait singulier d’appel : « Elle est grognon, on dirait qu’elle n’est jamais contente après moi, je lui dis : Qu’est-ce que tu as après moi ? Mais oui, je vais te donner ton biberon et m’occuper de toi ! ». Inès a aujourd’hui des modulations du cri qui sont différentes et que son auxiliaire comprend. Au moment du coucher, l’auxiliaire qualifie le cri d’Inès de pleur, de demande adressée pour la faire revenir. Inès esquisse aussi un grand sourire, puis joue du regard avec la couverture. Si l’interprétation de l’auxiliaire fait du cri d’Inès un appel qui lui permet d’entrer dans le circuit des demandes, pour autant, Inès reste à la pouponnière « Mademoiselle Grognon ». Tout le monde la reconnaît à sa manière grognon de donner de la voix. N’est-ce pas une marque issue du « elle m’en veut » de sa mère sur son corps ? Marque de la propre réponse de sa mère ?

Je me suis formulé les choses ainsi en écoutant le cours de Colette Soler du 20 novembre 2025 sur les traumatismes. Elle y parle de la première facette du parent traumatique, à savoir la voix de cet Autre. Les propos de cet Autre, ses phrases, ses silences aussi, tombent comme du réel sur l’enfant. C’est du texte imposé, un réel qui génère une identification primordiale, c’est-à-dire première diachroniquement et sans contrepartie. C’est ce que Lacan écrit I(A), identification primordiale à l’Autre. Attention, ce n’est pas un signifiant qui marquerait le consentement aux idéaux de l’Autre du discours ; il s’agit de l’Autre Idéal en tant qu’il a la puissance de proférer. Ce signifiant est « l’insigne », selon le terme de Lacan, de la toute-puissance de l’Autre en tant que son pouvoir est idéalisé, que sa puissance de profération devient l’idéal. C’est l’Autre des paroles imposées, pas seulement au psychotique, l’Autre des phrases mémorables qui semblent indélébiles et qui persécutent les sujets parfois tout au long de leur histoire. Avec la question pour la psychanalyse de savoir comment les désamorcer, ces phrases que l’on peut dire « trop-matiques12 ». Reste que le sujet aura aussi sa participation dans cette idéalisation du pouvoir attribué à l’Autre. Voilà pour Mademoiselle Grognon, comme marque de réponse de son Autre à son cri.

Sarah

Maintenant je vais vous parler d’une autre petite fille, Sarah, âgée de deux ans, qui fait symptôme pour son auxiliaire, car elle ne l’appelle pas, elle ne lui demande rien. Lors de la première séance, Sarah est accrochée au corps de son auxiliaire, qui interprète qu’elle est méfiante car elle a connu de la violence à la maison : violence entre ses deux parents et violence sur elle-même.

Sans me regarder, d’une main fébrile, Sarah se saisit du biberon, qu’elle dévisse, puis tente de revisser. Comme elle n’y parvient pas, je lui propose mon aide en avançant la main ; elle recule. Je demande à Sarah si elle boit le biberon à la pouponnière, ce qui amène l’auxiliaire à me dire que les repas sont très compliqués : Sarah était gavée par sa mère à la maison, et à la pouponnière elle mange tout le temps. Si on lui met une limite, elle le prend comme une violence, se protégeant la tête avec ses mains et hurlant.

Pendant que nous parlons, Sarah a remonté son T-Shirt et met son doigt dans son nombril, ce que l’auxiliaire me fait remarquer. Puis elle associe sur le fait que, pendant les visites médiatisées, la mère apporte beaucoup de gâteaux faits-maison, Sarah n’a pas le temps de dire ouf, pas le temps d’exprimer une demande, sa mère lui en a déjà mis un en bouche, et Sarah accepte. Ce que j’interprète à Sarah en lui parlant de son nombril, qui est la cicatrice du cordon ombilical par lequel elle était nourrie en continu pendant la grossesse, et en lui disant que peut-être sa maman continue de la même manière. C’est-à-dire qu’il n’y a pas eu de coupure. Dolto parle de non-castration ombilicale.

Comme elle est méfiante, je prends un poupon, en lui disant que, vu ce que le bébé a vécu comme gavage et coups, nous on va essayer de bien s’en occuper, en lui demandant ce qu’il aime bien. Elle se détache alors du corps de l’auxiliaire pour venir jusqu’à moi prendre le biberon et le donner au poupon en forçant au niveau de la bouche. Je lui dis que je n’ai pas eu le temps de demander, que j’ai eu assez, c’est trop, je fais semblant de vomir. Je redemande à l’auxiliaire ce que le bébé aime bien. Peut-être un câlin, dit l’auxiliaire, donc je dis que j’aimerais bien faire un câlin. Elle prend le poupon, qu’elle donne à l’auxiliaire pour que l’auxiliaire lui fasse un câlin.

L’auxiliaire et la puéricultrice qui médiatisent les visites de sa mère à Sarah m’interpelleront en réunion, car la maman a apporté des gâteaux et des jus de fruits pour Sarah et pour toute la pouponnière. Invitées à s’entretenir avec la maman, elles diront qu’elle leur a parlé de son enfance. Elle est l’aînée d’une famille de sept enfants, et à partir de ses 11 ans, sa mère était fatiguée de s’occuper de tous les enfants, aussi c’est elle qui s’est mise à faire à manger pour tout le monde. Quand les collègues lui ont signifié qu’elles ne pouvaient pas prendre la nourriture, elle a dit : « Mais c’est cela mon rôle dans la vie. Qu’est-ce que je vais devenir ? »

Dans sa « Note sur l’enfant13 », Lacan parle d’une transmission « qui est d’un autre ordre que celle de la vie selon la satisfaction des besoins », une transmission « d’une constitution subjective, impliquant la relation à un désir qui ne soit pas anonyme », transmission nécessaire, et vis-à-vis de laquelle se jugent les fonctions de la mère et du père. Pour la fonction maternelle, il indique : « en tant que ses soins portent la marque d’un intérêt particularisé, le fut-il par la voie de ses propres manques ». Là, avec la mère de Sarah, on entend bien que c’est anonyme au point que Sarah est l’objet du fantasme de sa mère14, objet condensateur de sa jouissance. Cette mère a bien l’idée que si on le lui enlève, elle va devoir la condenser ailleurs, et qu’actuellement elle ne sait pas quoi en faire.

Un tournant va avoir lieu dans les séances. Pendant qu’on s’occupe du poupon, comme j’ai ce jour-là beaucoup de manifestations allergiques, mes yeux pleurent et je renifle. Sarah me regarde, elle cherche quelque chose dans le bureau, va à la boîte de mouchoirs, et elle vient m’essuyer les yeux et le nez. Du coup, je recommence à renifler, je dis que je suis petit, que j’ai besoin d’aide pour me moucher. A nouveau, elle s’occupe de moi, elle cherche quelque chose, elle prend la tétine, qu’elle vient me mettre dans la bouche. L’auxiliaire dit qu’elle utilise sa tétine dans des moments de consolation. Je fais exprès de laisser tomber la tétine de ma bouche. Je lui dis que je suis petit, que je n’arrive pas à retrouver ma tétine tout seul. Elle me regarde, regarde son auxiliaire, qui lui dit que j’ai besoin d’aide. Là, elle vient me redonner la tétine, mais je repère que c’est un scénario potentiellement sans fin. Je lui dis que maintenant je vais bien, je suis consolé, et qu’on peut arrêter maintenant.

À partir de ce moment-là, de cette contingence des reniflements et des pleurs, je repère à partir de quelle place je dois opérer. On peut dire que c’est l’acte analytique inaugural qui introduit au transfert. C’est quand je suis en manque qu’elle s’occupe de moi ; je dois appeler, demander. La fois suivante, je lui dis que j’ai envie de ma tétine. Elle me regarde, méfiante, va d’abord saisir le biberon pour le dévisser puis le visser, ensuite va chercher un mouchoir pour me moucher, puis elle me donne la tétine. Il faut que je suive scrupuleusement les signifiants : biberon – mouchoir – tétine. Suivront d’autres signifiants avec un nouveau jeu qu’elle introduit : elle prend un petit autobus, duquel, en appuyant sur des touches, on peut faire sortir des animaux. Quand elle fait apparaître les petits personnages, cela ne lui fait rien du tout ; il n’y a pas de plaisir au niveau de l’apparition. Ce qui va l’accrocher là encore, c’est quand je pleure parce que je ne vois plus les animaux, que je demande où ils sont, que je les appelle. Elle les fait apparaître et participe à ma joie de les voir.

Sarah n’a pas eu de consistance, car elle ne pouvait pas demander à la mère. Elle était bourrée de nourriture, et c’est la mère qui précédait sa demande. Du coup, elle a été vide, et c’est pour cela que, lorsque je joue le rôle du bébé en miroir d’elle, elle me voit demander, me donner de la consistance, et c’est cela qui opère pour qu’elle se donne de la consistance. Elle me prend pour son image dans le miroir (moi ou le poupon), pour désirer quelque chose. Parce que je demande, elle se dit qu’on peut demander. Ceci n’est pas sans me faire associer avec ce que dit Lacan du stade spéculaire dans son séminaire Les Écrits techniques de Freud : « Avant que le désir n’apprenne à se reconnaître […] par le symbole, il n’est vu que dans l’autre15. » Et dans ce transitivisme, on voit qu’il y a la quadrature des objets pulsionnels qui se mettent à circuler : regard, voix, oral et anal avec les excrétions.

Un cap va être franchi. Arrivant en séance, elle dit « bain » en saisissant le poupon. Son auxiliaire me dit qu’elle adore prendre son bain. A partir du bain, va s’inaugurer une série de scénarios, où Sarah continue à construire son désir. Elle me donne le poupon et regarde la scène – ici c’est à partir de mon corps – je dois le déshabiller, je demande à l’auxiliaire comment le bébé aime prendre son bain : il faut laver la tête, faire attention aux yeux et à la bouche, puis le ventre, les mains, les pieds. Ensuite, elle reprend le poupon et refait au fur et à mesure les gestes de soin, en me regardant à chaque fois – ici c’est à partir de sa propre image sous mon regard. On constate bien là ce que Lacan précisait sur le stade spéculaire : que c’est par l’intermédiaire de sa propre image et du corps de son semblable que le sujet va repérer le désir. Mais on voit bien aussi comment ce travail se fait à la base à partir de « la constitution symbolique de l’histoire16 » de Sarah, c’est-à-dire à partir des « images morcelées et inconstituées17 » de son histoire. En effet, elle part de sa marque, qui est le biberon de gavage, puis elle renifle – c’est mon signifiant – la tétine, puis le bain, qui est son désir, et où elle a beaucoup de plaisir à s’occuper du corps du bébé, qui aime beaucoup cela.

Un effet en sera qu’après le bain, elle prépare un biberon, esquisse le geste de le donner au bébé, s’arrête et dit « veut ? ». Je dis oui ; elle me fait un grand sourire. C’est intéressant, parce que désormais, la relation du sujet à l’Autre comporte la dimension de la demande, qui est verbalisée avec un signifiant et une question. Elle reprend à son compte l’offre, la demande de l’Autre de se laisser nourrir, et attribue une subjectivité au poupon.

Sa question « veut ? » vient pointer que la réponse peut être un refus, et ce n’est pas sans me faire penser à ce qu’en élabore Lacan dans son séminaire sur La relation d’objet. Il y développe que la mère est autre chose que l’objet primitif. Il la situe comme agent symbolique, élément essentiel de la relation de l’enfant à l’objet réel, dans la mesure où elle introduit le couplage présence-absence. Cette présence-absence est articulée pour le sujet dans le registre de l’appel, et Lacan parle de l’amorce d’un ordre symbolique. « Que se passe-t-il, demande Lacan, si à l’appel du sujet, la mère ne répond plus ? Elle va devenir réelle, c’est-à-dire qu’elle devient une puissance, dont dépend pour l’enfant l’accès aux objets dont il a besoin. C’est dans la mesure où ces objets, qui étaient jusque-là objets de satisfaction, peuvent lui être refusés, que ces objets vont devenir de la part de cette puissance, objets de don. L’objet devient symbolique de la relation à l’Autre18. »

L’autre effet va consister dans le fait qu’elle va interroger le désir de l’Autre, via les présences et absences de son auxiliaire. Elle me fait arpenter les couloirs et locaux de la pouponnière à la recherche de son auxiliaire, qu’elle nomme « Babel », pour Isabelle. Par rapport à la symbolisation primordiale, on voit qu’elle n’y est pas : j’ai beau lui dire qu’Isabelle est dans sa maison et va revenir, rien n’y fait. Cependant elle la cherche, elle a l’idée que Babel est quelque part, qu’elle n’a pas disparu. Un peu désarçonné par ses appels verbalisés, « Babel ? », je lui ai proposé plusieurs supports. Ça ne l’intéresse pas ; elle marche, elle marche dans les couloirs, jusqu’au jour où elle me demande de la mettre debout sur un tabouret pour regarder par la fenêtre : « Babel pas là (en me montrant le bureau), Babel promener parc. » Ce que je note, c’est qu’elle parvient à trouver une solution à partir d’un trait de son auxiliaire, qui aime beaucoup marcher et se promener avec les enfants. Elle trouve une solution à partir de représentations, de souvenirs qu’elle a avec Isabelle.

C’est une étape pendant laquelle elle peut me dire NON quand je vais la chercher pour sa séance. Elle peut dire « jouer » en me montrant son jeu. D’autres fois, elle accourt vers moi alors que nous n’avons pas rendez-vous et me demande : « rendez-vous ». Il n’est plus question d’utiliser le poupon ; désormais, elle veut mon crayon quatre couleurs et veut écrire comme moi – je prends quelques notes parfois en séance. Elle a très bien repéré qu’avec le crayon quatre couleurs, je changeais de couleur, mais surtout que parfois la mine est sortie, d’autres fois non : « pas là / rouge, pas là / vert ». Peu de temps après, Sarah va partir en famille d’accueil. À la fin du dernier rendez-vous, alors qu’elle franchit la porte, elle rebrousse chemin, saisit le crayon quatre couleurs, dit « veux ». J’ai été d’accord. Je pense dans l’après coup que ce qui m’a orienté, c’est la petite réserve libidinale dont parle Lacan à propos de l’objet transitionnel.

Pour conclure

Le travail avec Sarah et son auxiliaire m’a fait poursuivre un questionnement que j’ai pu partager aux Journées de Recherche sur les Autismes à Milan en octobre 2025, à savoir la distinction entre le désir de l’Autre et le désir de l’analyste. Dans le lien entre Sarah et sa mère, ce n’est pas le cri de Sarah qui fait répondre sa mère par de la nourriture. Sarah « réalise la présence de ce que Jacques Lacan désigne comme l’objet a dans le fantasme19 » de sa mère, et il s’agit de couper pour pouvoir réintroduire le cri, le transformer en appel à partir de l’appui de l’image que je suis pour elle, et à partir des indications de son auxiliaire, qui porte la fonction de l’Autre.

1 FREUD S., « Esquisse d’une psychologie scientifique », La naissance de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1956, p.336.

2 Ibid.

3 Ibid., p.337.

4 LACAN J., Le Séminaire Livre VI, Le désir et son interprétation, leçon du 20 mai 1959, staferla.fr.

5 LACAN J., « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.679.

6 LACAN J., Le Séminaire Livre VI, Le désir et son interprétation, op.cit., p.393.

7 LACAN J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.373.

8 Ibid.

9 FREUD S., « Esquisse d’une psychologie scientifique », op.cit., p.336.

10 LACAN J., « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », op.cit., p.654.

11 LACAN J., « Note sur l’enfant », op.cit., p.373.

12 SOLER C., Traumatisme$, Collection Études, Paris, Éditions Nouvelles du Champ Lacanien, 2025, p.31.

13 LACAN J., « Note sur l’enfant », op.cit., p.373.

14 Ibid.

15 LACAN J., Le Séminaire Livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p.193.

16 Ibid., p.180.

17 Ibid.

18 LACAN J., Le séminaire Livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, p.59.

19 LACAN J., « Note sur l’enfant », op.cit., p.373.