Violence, parole et corps : quand des paroles coagulent la violence en masse, quand des paroles desserrent les liens de la violence

Intervention prononcée le 17 novembre 2018 à Saint-Brieuc dans le cadre des ateliers cliniques sur le thème : « Parole et violence »

Dry september. Septembre ardent. W. Faulkner. 1931[1]

« … le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de tenir de sa position, lui fût-elle reconnue comme telle, c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède.. » écrit Lacan dans « Hommage fait à Marguerite Duras »[2]. « Le passé n’est jamais mort. Il n’est même jamais le passé. » écrit Faulkner dans « Requiem pour une nonne », que cite Barack Obama dans son discours prononcé à Philadelphie le 18 mars 2008.[3] « Septembre ardent » est une nouvelle d’une vingtaine de pages que Faulkner publia en 1931. Elle comprend quatre parties.

La première se situe dans un salon de coiffure pour hommes à Jefferson, cité mythique du Sud, du Mississipi, lieu où se déroulent la plupart des romans de Faulkner. Il fait chaud. Il y a des clients et des coiffeurs. En quelques pages, la tragédie est située, annoncée, sans jamais être nommée. Les phrases des interlocuteurs sont brèves et laissées en suspens avant le mot qui nommerait l’acte en question, interrompues avant le point de capiton. Ce qui n’empêche pas le lecteur de comprendre : « Dans le crépuscule sanglant de septembre, regain de soixante-deux jours sans pluie, la rumeur ou l’histoire, peu importe, courut comme le feu dans l’herbe sèche. Quelque chose concernant Miss Minnie Cooper et un Noir. Attaquée, insultée, terrorisée : personne, parmi les hommes qui, ce samedi-là, emplissaient la boutique du coiffeur où le ventilateur du plafond brassait sans le rafraîchir l’air vicié, leur renvoyant, avec les bouffées de vieille pommade et de lotions, leurs haleines âcres et leurs odeurs, ne savait exactement ce qui était arrivé[4]. » Il est question de « la rumeur ou l’histoire » qui court « comme le feu dans l’herbe sèche. »  Il était arrivé quelque chose à une vieille fille, supposée vierge, Miss Minnie Cooper. Quelque chose : « Attaquée, insultée, terrorisée… »  La suite de ces adjectifs semble indiquer le caractère décroissant de la rumeur, comme si elle faisait long feu et allait s’éteindre. Mais, il y a immédiatement un doute : rumeur ou histoire ?

Le premier à prendre la parole est « un des coiffeurs », encore sans nom. Il dit : «  Sauf que ce n’était pas Will Mayes[5]. » Formule de la dénégation. Il dit « ce n’était pas lui » mais il nomme et le qualifie « a good nigger » traduit par « un brave nègre ». Il ne cessera de le dire et il ne cessera de répéter ce nom, Will Mayes : « Je ne crois pas que Will Mayes ait fait ça […] Trouvez d’abord la vérité. Informez-vous d’abord, mes amis. Je connais Will Mayes. C’est pas lui. Il faut faire les choses en règle et aller chercher le shérif. Mes amis, ne faites pas ça. Will n’est pas coupable. Je le sais[6] ». Il nomme sans être nommé. Ce n’est qu’après quelques pages que nous apprenons que ce coiffeur s’appelle Hawkshaw.

Le deuxième personnage est désigné comme « un gros jeune homme vêtu d’une chemise de soie tâchée de sueur ». Sans dire l’acte imputé au Noir, il va commencer le travail de coalition du groupe, de constitution des Blancs en groupe, de rassemblement des individus séparés, des clients du salon de coiffure en une masse, en une foule, sur le seul trait qu’ils sont supposés avoir en commun, celui  d’être blancs, d’être des « Blancs ». Il fait appel à la croyance, au fait de croire à la parole d’une « comme eux »,  d’une « Blanche », cette Minnie Cooper, dont on parle, sans que jamais elle-même ne dise quoi que ce soit dans cette nouvelle. Il répond au coiffeur : « Vous ne croyez pas à la parole d’une Blanche plutôt qu’à celle d’un nègre ? » Il l’insulte en le traitant de « damn niggerlover » (traduit par « sale négrophile ») et continue dans le même registre de la croyance : « Pour un Blanc, vous êtes un drôle de numéro » puis  « Accuseriez-vous une Blanche de mentir[7] ? »

Un troisième personnage, (« un autre »), qui nomme le second Butch, est le premier à poser  la question de la nature de l’acte : « On aura tout le temps d’agir quand on saura ce qui s’est passé. » À quoi Butch répond : «  Qui ça, on ? Qui est-ce qui va chercher à savoir ? dit le jeune homme Des faits, pour quoi foutre ? Moi je…[8] »

Le groupe se constitue sur cette seule base de ce signifiant attribuant à tous les présents une couleur « Blanc », à partir d’une parole d’un client (« le client ») : « Ça, pour un Blanc, vous vous posez là » et plus loin : « Vous prétendez qu’un nègre qui attaque une Blanche peut avoir une excuse ? Auriez-vous la prétention d’être un Blanc et de soutenir une chose pareille[9] ?… » Première opposition signifiante. À cette page, est glissée une deuxième opposition signifiante : « Nord/ Sud ».

Un cinquième personnage entre alors en scène et est immédiatement nommé. Le groupe déjà en formation n’attendait plus que son leader, pour devenir un groupe constitué et prêt à agir, prêt au meurtre. « … Un homme apparut, les jambes écartées, plein d’aisance malgré la lourdeur de son corps. Sa chemise blanche était échancrée à l’encolure ; il portait un chapeau de feutre. Son regard brûlant et crâne balaya le groupe. Il s’appelait Mc Lendon. Il avait commandé des troupes sur le front en France et il avait été décoré pour son courage. Alors, dit-il, c’est comme ça que vous laissez un salaud de nègre violer une Blanche dans les rues de Jefferson sans rien faire ? » puis « Si c’est arrivé ? Quelle importance ça a-t-il, bon Dieu ? Allez-vous laisser les salauds de nègres en prendre à leur aise jusqu’au jour où ça arrivera pour de bon ? » A ce moment, une remarque géniale de Faulkner montre le langage en train de se défaire : « C’est justement ce que je leur disais ! » hurla Butch. Il égrena un chapelet de jurons sans rime ni raison[10]. »

Ce que fait le leader et qui le fait leader, Mc Lendon, c’est de mettre en mouvement le groupe, devenu « un », malgré les derniers doutes émis. Cela se fait sur l’appel à « l’amour », après la croyance. Fin des paroles, il ne s’agit plus que de l’acte au nom de l’amour du chef : « … il est bien inutile de parler. J’ai dit ce que j’avais à dire. Qui m’aime me suive… Que tous ceux qui sont pour moi se lèvent. Les autres[11]… » Faulkner indique brièvement que ce Mc Lendon est armé : « La crosse d’un lourd revolver automatique sortait de sa poche de derrière. Ils s’en allèrent. La porte à moustiquaire métallique se referma sur eux, et le bruit résonna dans l’air mort[12]. »

Ils le suivent en effet, le coiffeur « au visage doux » également, dans l’intention d’empêcher le crime. Il n’empêchera rien et ne pourra que fuir, en sautant en marche de la voiture quand les autres hommes auront été chercher l’homme noir, lui auront passé des menottes et l’emmèneront pour le tuer. L’acte a alors déjà été nommé deux fois, dans l’usine à glace dont Will Mayes est gardien et où ils l’ont trouvé :

« Ils couraient en groupe, trébuchant comme s’ils fuyaient quelque chose. « Tuez-le, tuez-le, le salaud », murmura une voix. Mc Lendon les fit reculer. « Pas ici, dit-il, mettez-le dans l’auto. – Tuez-le, tuez-le, ce sale nègre » murmura la voix. Ils tirèrent le Noir jusqu’à l’auto. Le coiffeur était resté près de la voiture. Il sentait la sueur couler sur lui et il savait qu’il allait avoir mal au cœur[13]. »

Le coiffeur n’empêchera pas le meurtre. Il sautera de la voiture en marche et repartira à pied « en boitant ». Le meurtre lui-même n’est pas décrit mais le lieu :

« Pendant un temps, ce lieu avait servi de pâturage, jusqu’au jour où le propriétaire perdit une de ses mules. Bien qu’il eût soigneusement sondé les puits avec un bâton, il n’avait jamais pu même en toucher le fond[14]. »

La nouvelle se terminera sur le retour de Mc Lendon chez lui, une maison « fraîche et coquette comme une cage à oiseaux[15] » où l’attend sa femme, ce qu’il lui reproche brutalement. Elle : «  Je t’en prie, John. Je ne pouvais pas dormir… La chaleur… quelque chose… je t’en prie, John. Tu me fais mal. » Lui, presque sans parole : « Il la prit par l’épaule… Il la lâcha et, la frappant à demi, la rejeta sur la chaise. » La nouvelle s’achève par cette phrase : « Pas un mouvement, pas un bruit, pas même un insecte. On eût dit que le monde gisait dans l’obscurité, abattu, sous la froideur de la lune et l’insomnie des étoiles[16]. »

Le poète a dit en quelques pages la constitution de la masse pour le meurtre (la masse telle que Freud l’avait décrite dix ans plus tôt), et usant de l’ellipse, de la métaphore, de la métonymie, de la phrase en suspens (tel le patient sur le divan de l’analyste, m’a suggéré un collègue), il a inventé une forme d’écriture pour signifier sans le nommer, le meurtre raciste. Peut-être pourrait-on l’écrire avec le schéma freudien de « Psychologie des foules et analyse du moi[17] », au  chapitre intitulé « Etat amoureux et hypnose » ? Peu d’amour ici si ce n’est l’appel à l’amour du chef, « qui m’aime me suive », qui suffit pour que  se mette en œuvre le crime. Mais de la haine dans une sorte d’hypnose carnavalesque.

Pendant un bref moment, Faulkner dirige sur ce chef un rayon de lumière absent du texte de Freud centré sur la subjectivité de ceux qui constituent la masse. Mac Lendon est revenu en héros décoré pour sa bravoure de la guerre 14-18. La nouvelle nous dévoile l’autre face du héros de guerre : l’assassin. D’ailleurs n’est-on pas décoré à la guerre pour avoir tué ? … légalement. Faulkner lui-même avait rêvé d’être ce héros. Trop petit pour être engagé dans l’armée américaine, il s’était engagé dans la Royal Air Force britannique et avait suivi un entraînement d’aviateur au Canada… mais trop tard. L’armistice avait été signé avant qu’il n’ait pu voler. Il était rentré chez lui déguisé en héros : uniforme, jambe raide et canne, décorations sur la poitrine. Autant dire qu’il en savait un bout sur ce que cache le costume de héros. Dans le schéma freudien, c’est le chef qui est «  l’objet extérieur » unissant dans un amour commun la foule disparate des « Ich » (« je ») grâce à un idéal du moi, en retrait, à l’arrière plan. Ici c’est une grimace d’idéal, et ce qui unit ces « uns » ce sont les oppositions signifiantes : blanc/noir, Sud/Nord. Grimace d’idéal, parodie de justice, assassinat réel .

Parodie d’amour de « La femme » : la femme blanche du Sud menacée par le « Noir ». Elle est ici objet dédoublé. La femme qu’il faut « sauver », celle que Mac Lendon et les hommes prétendent « défendre », Miss Minnie Cooper. Elle est décrite dans d’autres chapitres de la nouvelle. Elle est cette femme hautaine, enfant gâtée qui a méprisé les hommes de la ville, n’a eu qu’un « amant », un comptable qui la promenait dans sa voiture, et qui, maintenant vieille fille, est légèrement moquée. Ils prétendent la protéger, sans l’aimer et faute d’en jouir, ils chercheront la jouissance dans le meurtre. Le chef, Mac Lendon est une parodie de chevalier défendant la dame intouchée, méprisée dans la petite ville pour avoir été, quelques années plus tôt, abandonnée par le soi-disant amant, et que l’on considère vierge et donc à demi folle.

L’autre femme est celle, réelle, que l’homme ne réussit pas plus à aimer que la première, la femme de Mac Lendon, qu’il maltraite. Pur objet, sans nom, qu’il prend, lâche, frappe et rejette. « Il la prit par l’épaule. Passive, elle le regardait : … Il la lâcha et, la frappant à demi, la rejeta sur la chaise…[18] » C’est en lui-même aussi quelque chose qu’il hait. Une part obscure, innommée, innommable. Faulkner le signifie par la métonymie : non seulement sa mauvaise humeur mais sa mauvaise sueur qu’il ne réussit pas à éponger : « … la face ruisselante de sueur… Il s’arrêta et s’épongea la tête et les épaules avec sa chemise qu’il jeta au loin…. Il était de nouveau en sueur. Il se pencha, chercha furieusement sa chemise. Il finit par la trouver et, s’étant épongé le corps, il resta debout, haletant… [19]» La sueur impossible à éponger comme la tache de sang impossible à effacer de Lady Macbeth. Le Noir, supposé Autre jouisseur, devient l’objet d’un sacrifice collectif, qui unit furtivement, mais ne réconcilie pas les hommes, ni entre eux, ni avec eux-mêmes.

Effraction de la pudeur. Quand la violence politique fait ravage. 2016

« Mbé Khamba Men » / « Ils nous ont enchaînés », « Mbé letti men » / « Ils nous ont torturés », « Mbé Sounni Men Ko  moussi » / « Ils m’ont atrocement brûlé », c’est ce qu’a dit M.A. et qui n’a pas été entendu par ceux à qui il adressait, avec l’aide d’un traducteur, sa demande d’asile, d’asile politique[20].

J’ai voulu d’abord donner d’abord la parole à M.A., une de ces personnes en mal d’asile dans les rues de Paris et qui sont adressées au Centre Primo Levi où il leur arrivera non seulement d’être écoutées, entendues, mais aussi de faire l’expérience en retour d’un effet subjectif de leur parole quand celle-ci rencontre un/e psychanalyste. C’est ce dont je vais tenter ici de vous rendre compte. Ce livre « Effraction de la pudeur » rassemble un certain nombre de textes sur le thème de la pudeur, et ce, dans l’histoire de la pensée et la littérature, en droit, et dans la psychanalyse. Les cliniciens du Centre Primo Levi avaient choisi ce thème et nous avons travaillé ensemble près de deux ans à la construction du livre. Au Centre Primo Levi, des personnes ayant subi sévices, mauvais traitements, violences et torture dans leur pays d’origine ou ailleurs, qui demandent l’asile politique en France et qui souffrent dans leur chair et leur âme (« die Seele » de Freud), peuvent rencontrer des psychanalystes. Certains d’entre eux, après un premier livre sur le sujet du trauma, ont donc choisi ce thème de la pudeur, de « l’effraction de la pudeur » pour témoigner et de ce qui est mis à mal chez ces personnes et de ce qu’ils tentent de restaurer dans le travail qu’ils ont pu réaliser ensemble.

Je souhaite vous parler aujourd’hui en m’appuyant sur le texte de Béatrice Patsalides Hofmann : « Violence politique, pudeur et honte dans la psychanalyse : entendre l’inentendable.» Béatrice Patsalides Hofmann nous rapporte sa rencontre avec M.A. et le parcours que celui-ci a pu faire avec elle, psychanalyste, au Centre Primo Levi. M.A. s’est vu refuser l’asile politique par l’OFPRA[21]. Ses propos lors de l’entretien avec l’officier de protection ont été jugés « inconsistants et non circonstanciés », ses déclarations au sujet de persécutions « dont il prétend être devenu victime » en raison de ses activités politiques (note 8, p. 146) « confuses » et « hésitantes ». Elles seront disqualifiées comme non « crédibles » n’ayant pas « permis d’établir la réalité des faits ». Il essuie le même rejet de la part de la CNDA[22]. Quand il rencontre pour la première fois la psychanalyste au C.P.L., il vit seul, « débouté ». C’est après avoir tenté de se jeter par la fenêtre du CADA[23] et en avoir été retenu par des camarades qu’il arrive au Centre Primo Levi.

Après un long développement sur la torture et ses effets (à partir des livres de Primo Levi, Jean Amery et de bien d’autres textes), Beatrice Patsalides Hofmann nous raconte sa première rencontre avec M.A. et celles qui suivront[24] : « Ma première rencontre avec M.A. se passe en silence. Mon regard tombe sur un homme grand, mince, presque maigre, qui s’est affaissé sur plusieurs chaises dans la salle d’attente du Centre. Il s’est endormi. » Quand elle l’appelle doucement par son nom, il se réveille en sursaut et la regarde, écrit-elle, « d’une façon que je n’oublierai jamais. Des yeux écarquillés, deux pupilles noires, luisantes mais opaques, personne derrière les yeux… Le regard d’un homme qui ne (se) regarde plus… Effroi pur. Il ne dit rien, reste immobile… Je serre la main à M.A., lui dis mon nom et lui présente l’interprète qui parle sa langue maternelle, une langue d’Afrique subsaharienne. … Je lutte, si on peut lutter contre la sidération, contre cette force sans nom qui plombe l’air, qui m’assaille. Pulsion de mort. »

Le travail de M.A. avec sa psychanalyste commence par les « quelques bribes de son parcours, des vocalises fragmentées, dont l’interprète dira après la séance qu’elles sont difficiles à saisir car dépourvues d’aucune indication, ni du temps des verbes ou fins de phrases, ni de conjonctions ou autres embrayeurs de conciliation qui signaleraient que celui qui parle « habite la langue. » Lors des premières séances : déperdition de la « forme » de la mémoire désormais plus que fragmentaire. « De son passé, il n’a d’abord aucun souvenir. Seule, la douleur intense des céphalées qui l’envahissent vers 17 heures, les troubles de la vision et les palpitations cardiaques vont finalement donner lieu à la reviviscence des deux instants clés de son histoire traumatique….[25] » La première scène : « Vers 17 heures, c’était alors l’heure de son arrestation dans les champs où il gardait son troupeau de moutons…. Les militaires blancs étaient venus contrôler ses papiers, mais il n’avait rien sur lui. Ils l’ont reconduit à la maison » et les ont exigés de son père. Ils déchirent tous les papiers d’identité et de propriété. « Maintenant, prouve-nous que tu existes, regarde ça, (les papiers déchirés), c’est toi, tu n’existes plus ici ! » Son père se rue sur un militaire qui le tue. M.A. voulant protéger son père est frappé par le militaire, blessé, il tombe et s’évanouit. »

Il lui faudra plusieurs mois pour raconter la suite des événements à sa psychanalyste. Il le fait de façon hachée, entrecoupée de longues périodes de silence où il semble pétrifié. La psychanalyste fait l’hypothèse que le « déchirement des papiers d’identité aux mains des militaires blancs aura peut-être, dans son souvenir, reconstruit après-coup, signifié l’instant de cette déchirure psychique, telle celle dont parle Ferenczi dans son texte « Réflexions sur le traumatisme[26] ». Béatrice Patsalides Hofmann insiste spécialement sur la fonction du temps, durée et scansions, dans le travail de reconstruction de la subjectivité de ce monsieur atteint par la violence de cette attaque, de ce meurtre et de cette négation de lui ainsi que par celles qui ont suivi jusqu’à la surdité de l’OFPRA et de la CNDA. Elle fait l’hypothèse[27] qu’il reste dans un premier temps, des semaines, « enfermé dans l’instantané traumatique de l’effroi », ne la reconnaissant pas tout de suite quand elle vient le chercher dans la salle d’attente : « il m’offrait ce regard reflet de l’abîme qui me signalait que de sortir de dessous l’angle mort du regard de Gorgone pour venir accuser réception de mon regard posé sur lui serait un travail lent et douloureux, le temps de sonder son abîme. Derrière ses paupières, dira-t-il alors, se déroule toujours le film des scènes qui lui présentent son corps supplicié, dégradé en « débris », « brûlé par le fer », objet mort à jeter. »

La deuxième scène : « Un jour il parlera de la deuxième scène – qui, elle, le réveille la nuit en sursaut ; il se voit à cet instant surexposé, marqué au fer rouge de la « petite chambre sans lumière sans fenêtre » où il avait été enfermé autrefois par les militaires, après avoir organisé avec d’autres « dépossédés » une manifestation de protestation en ville. » C’est là, dit-il, que « sa vie s’est arrêtée », que son « esprit » l’avait « lâché ». M.A. veut alors soulever sa chemise et montrer à l’analyste les traces des brûlures par le feu qui lui avaient été infligées. Détournant discrètement son regard, l’analyste lui dit qu’elle n’a pas besoin de voir pour le croire, qu’il était à la limite de l’« en-fer » (en note : « on avait trouvé une analogie en peuhl ») de ce qu’il pouvait lui dire ce jour-là. « Je voilais mon regard » écrit-elle, et je coupais la séance[28].
Dans les semaines qui suivront, M.A. raconte des fragments d’autres scènes outrageantes « témoignant de ce seuil si précaire entre l’humain et le monstrueux, où le représentable prend fin et l’inconcevable commence. » La nuit « une main venait le toucher dans son rêve… il se réveillait en sursaut… il se levait alors, hanté par cette présence fantôme, ne sachant plus qui il était, lui ou un autre, réel ou fantôme, vivant ou mort » et pour en finir avec ces cauchemars, il lui semblait que la seule manière était de sauter par la fenêtre, là où un ami l’a retenu et raccompagné. Ce fantôme qui hantait ses cauchemars « avant », c’était les morts, les cadavres parmi lesquels, avant de s’enfuir, il s’était caché dans une fosse commune creusée par les militaires.

Beatrice Patsalides Hofmann note alors :

« Au moment où M.A. commençait pour la première fois à différencier un « avant » du « maintenant », je savais que quelque chose de cet Autre avait « pris » en lui, qu’il avait pu, au travers du transfert à l’Autre secourable de l‘analyste que j’étais, esquisser un dire non seulement au sujet de sa « honte de vivre » mais aussi de sa honte de « survivre » ( à son père mort, à ses deux frères capturés et disparus) laquelle, avant sans le savoir, avait failli le tuer »

A propos du cauchemar qui avait mené M.A. vers cette fenêtre à travers laquelle, il voulait sauter, Beatrice Patsalides Hofmann parle de son identification à  la « part maudite de son corps » (référence à A. Didier-Weil « Les trois temps de la loi »), et du fantôme comme « ce compagnon invisible qu’est le cadavre en puissance ».

La présence de l’analyste, sa voix, son regard qu’elle dirige ou détourne sera pour quelque chose dans ce passage de l’« avant » à « maintenant ». « L’être là de l’analyste[29] – l’assomption de ma propre étrangeté sous son regard de mort-vivant et la mise en acte de mon désir – a dû permettre à M.A. de nouer sa part « maudite », « maladie » comme il l’appelait, aux signifiants inconscients, de façon à ce que son corps, désormais ranimé sur la scène symbolique, cessât d’apparaître exclusivement sur la scène obscène de la torture où il était auparavant. » Béatrice Patsalides Hofmann fait l’hypothèse d’avoir pu faire se nouer l’Autre du temps, Chronos, avec le temps de l’inconscient grâce à des scansions de séance. Elle a donné son temps au temps de la sidération, à celui de la répétition traumatique. Elle a laissé s’écouler de longs silences, traversés de vocalises fragmentées, pour qu’elles puissent se lier en lui à des représentations constituantes de souvenirs.

Le patient lui-même opéra cette scansion : « ça m’est vite passée, la séance, aujourd’hui, trop vite, je ne me suis pas aperçu du temps écoulé. » Béatrice Patsalides Hofmann écrit :

« J’ai continué à scander les séances de façon à marquer le seuil où la jouissance du traumatisme frôlait l’excès de la ritournelle de son histoire… Je marquais avec consistance le seuil du « trop » (de jouissance) pour empêcher d’être enrayée, comme lui l’était, dans la position du voyeur assistant passivement et de façon impuissante à d’autres scènes, semblables, atroces, d’humiliations subies qui, sans doute, cherchaient à décharger les excitations débordantes, non liées à des représentations psychiques[30]. »

Scansions donc, limites, coupures tels sont certains des outils, tels sont les actes requis du psychanalyste pour créer un bord à cette jouissance mortifère. « Un jour, après avoir raconté les détails de sa fuite très risquée du pays. M.A. s’arrêta » et décida de ne pas dire les autres choses trop abominables et qui faisaient peur « car continuer serait « trop » pour moi et « trop » pour lui.
Ici, c’est donc le patient qui assume la charge de mettre une limite à la jouissance monstrueuse (ce que Lacan appelle après Freud « Versagung » : se priver de dire) et de « marquer en creux l’espace d’un secret intime, nouvellement découvert ». « Esquisse d’une pudeur » écrit Béatrice Patsalides Hofmann.

J’ai choisi pour illustrer ce thème « Violence/parole » de vous présenter un petit travail de « montage » : coupures, extraits de deux textes, l’un d’un écrivain, l’autre d’une psychanalyste. Le premier dit les ravages de certaines oppositions signifiantes comme « Blanc » / « Noir » et de l’appel à l’amour du chef, grimace de « héros ». Le second nous dit le travail du psychanalyste à l’œuvre dans l’alternance des temps pour laisser difficilement dire, pour écouter les trognons de mots, les « vocalises », les silences, et son propre devoir de couper, faire scansion pour dire non à un « trop » de jouissance, pulsion de mort.

 

[1] FAULKNER, W., « Septembre ardent », Une rose pour Emily et autres nouvelles, Paris, Seuil, 2007, coll. Folio, p.105-129.
[2] Ornicar ? n°34, Automne 1985.
[3] OBAMA, B., De la race en Amérique, Paris, Grasset, 2008, p.39.
[4] FAULKNER, W., « Septembre ardent », op.cit., p.105.
[5] Ibidem.
[6] Ibid., p.106-111.
[7] Ibid., p.106-107.
[8] Ibid., p.107.
[9] Ibid., p.108.
[10] Ibid., p.108-109.
[11] Ibid., p.110.
[12] Ibid., p.111.
[13] Ibid., p.119.
[14] Ibid., p.122.
[15] Ibid., p.127.
[16] Ibid., p.128.
[17] FREUD, S. ,« Etat amoureux et hypnose », in Psychologie des masses et analyse du moi, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 2001, p.195.
[18] FAULKNER, W., « Septembre ardent », op.cit., p.128.
[19] Ibid., p.129.
[20] CHRISTIEN–PROUET, C., (sous la direction de), Effraction de la pudeur. Quand la violence politique fait ravage. Violence politique, pudeur et honte dans la psychanalyse : entendre l’inentendable, Beatrice Patsalides Hofmann, Editions Erès, 2016.
[21] Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides.
[22] Cour Nationale du Droit d’Asile.
[23] Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile.
[24] CHRISTIEN–PROUET, C., (sous la direction de),  Effraction de la pudeur. Quand la violence politique fait ravage, op.cit., p.167.
[25] Ibid., p.169.
[26] FERENCZI, S., « Réflexions sur le traumatisme » Psychanalyse IV.
[27]CHRISTIEN–PROUET, C.,(sous la direction de),  Effraction de la pudeur. Quand la violence politique fait ravage, op.cit., p.170.
[28] Ibid., p.171.
[29] Ibid., p.173.
[30] Ibid., p.174.

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