Un enjeu psychanalytique : le réel du symptôme

Article de Roger Mérian publié dans la revue PLI n° 1 (revue de psychanalyse de l’EPFCL-Pôle 9 Ouest). Intervention prononcée en avril 2005 sous le thème de l’année « Que faisons-nous des symptômes ? » au Collège de Clinique Psychanalytique de l’Ouest à Rennes.

Le saule

Contemple à l’envers

L’image du héron 

Haïku de Bashô

Sans doute est-ce seulement avec l’enseignement de Lacan qu’il est possible de prendre au sérieux le statut du symptôme avant, pendant et après l’analyse.

On peut considérer que le monde psychanalytique se partage aujourd’hui a minima entre deux courants :

  • il y a ceux qui pensent d’abord la psychanalyse comme une thérapeutique – et c’est le cas dans le courant puissant et actuel de la relation d’objet qui domine l’IPA (International Psychoanalitic Association) ;
  • et ceux qui, avec l’enseignement de Lacan, suivent le fil de son enseignement sans rien en rejeter. Cette option lacanienne ne dénie pas l’exigence du symptôme, qui est d’ordre éthique. Le symptôme, comme formation de l’inconscient, est un compromis qui se présente à l’entrée sur son versant de souffrance et une occasion de porter plainte.

Le symptôme, message où mode de jouissance ?

Lacan a déplacé l’accent de l’un à l’autre au cours de son enseignement. Dans Fonction et champ de la parole et du langage1 il écrit que : « le symptôme se résout tout entier dans une analyse de langage, parce qu’il est lui même structuré comme un langage… » Puis en 1975, dans son Séminaire RSI, le symptôme est défini comme une façon de jouir.

Ce trajet, répète celui de Freud. Parti du symptôme hystérique comme interprétable, message à déchiffrer donc, il arrive à la réaction thérapeutique négative et à la pulsion de mort, c’est à dire à la question de ce qui résiste au sens et se satisfait en silence dans le symptôme.

Remarquons qu’au sujet du symptôme en tant que message à interpréter, l’argument freudien est exactement superposable à celui de Lacan. Que le symptôme soit interprétable est une preuve irréfutable pour Freud de l’existence des processus psychiques inconscients2, et Lacan y ajoute que cet inconscient est structuré comme un langage. En effet la psychanalyse, de par ses effets thérapeutiques indéniables, constate une homogénéité entre le sens inconscient et le symptôme : Message inconscient, ignoré du sujet, chiffré selon les lois du signifiant.

Parce que le déchiffrage du symptôme n’est pas toujours suffisant pour le faire disparaître, la clinique psychanalytique est obligée de constater que le symptôme comporte une autre part, une face de jouissance. Assez rapidement Freud constate que quelque chose insiste, résiste dans le symptôme. Ainsi le symptôme se caractérise d’être une énigme, une opacité hors sens, et ce hors-sens appelle à être complété par le sujet supposé savoir dans le transfert.

Mais il s’agit d’ouvrir sur la construction d’un savoir nouveau, celui de l’inconscient, savoir supposé, savoir insu à lui-même, mais qui bel et bien s’articule3 : savoir inconscient, en souffrance, en attente d’être déchiffré.

Lacan pouvait faire valoir en novembre 75 à Yale University, que « le symptôme est ce que beaucoup de personnes ont de plus réel ; pour certaines personnes on pourrait dire : l’imaginaire, le symbolique et le symptôme »4. C’est dire, je crois, d’une autre façon que la psychanalyse, celle à laquelle nous nous référons, n’est pas une pratique du sens, parce que le réel annule le sens.

Les mises en garde de Lacan sur ce thème sont nombreuses, et se font au fil du temps de plus en plus pressantes dans son enseignement : il ne faut pas nourrir le symptôme de sens, car, ce faisant, il prolifère. Ce point est essentiel pour faire valoir en quoi notre pratique clinique diffère des psychothérapies, et sans doute aussi des autres courants psychanalytiques de l’IPA.

Dans sa conférence, La troisième, prononcée à Rome en 1974 (c’est à dire au moment où il commence son séminaire RSI), Lacan dit ceci : « …à nourrir le symptôme, le réel, de sens, on ne fait que lui donner continuité et subsistance. C’est en tant au contraire que quelque chose dans le symbolique, se resserre de ce que j’ai appelé le jeu de mots, l’équivoque, lequel comporte l’abolition du sens, que tout ce qui concerne la jouissance, et notamment la jouissance phallique peut également se resserrer… »5. Et il place le symptôme, dans le nœud borroméen à trois, dans le point de fuite du réel qui mord sur le symbolique. Il place le sens dans l’espace d’intersection entre le symbolique et l’imaginaire. Le symptôme est donc hors du champ du sens bien qu’ils mordent tous les deux sur le symbolique.

Ainsi, et c’est l’exemple que je voudrais donner, l’actuel Président de l’IPA, Daniel Widlocher, se consacre depuis longtemps déjà à faire valoir une doctrine de synthèse qui donnerait de la psychanalyse, au sein de l’IPA, le sentiment d’une unité, d’une vision globale, et susceptible d’intégrer des différences mineures. Il présente ce courant sous la dénomination de la « relation d’objet ». Cette doctrine est issue pour l’essentiel des travaux de Margaret Mahler et de Mélanie Klein. À la lecture d’un livre d’entretiens d’octobre 2003, nous lisons : « … tout acte mental, conscient ou inconscient, se définit comme tendance à sa réalisation dans un résultat ; autrement dit : comme un processus intentionnel. Ce résultat peut être un gain cognitif, l’acquisition d’un savoir-faire ou un bénéfice de plaisir »6.

Il est frappant de constater comment, dans la conception de la psychanalyse qui est la sienne, la dimension thérapeutique et la formation didactique sont séparés et surtout, il indique que l’aspect thérapeutique et la dimension du sens s’entrecroisent et s’étayent mutuellement. Il le dit clairement : « La psychanalyse didactique n’est donc pas seulement fondée sur le principe qu’il vaut mieux ne pas être trop malade soi-même si l’on veut soigner les autres. Elle est censée être pédagogique, enseignante d’elle-même comme pratique d’une relation, où, de patient, on passe à psychanalyste. Peut-être en est-il comme pour la relation pédagogique à propos de laquelle de nombreux débats ont eu lieu dans le passé »7.

Pour l’essentiel d’ailleurs, les thèses présentées par D. Widlocher ne diffèrent pas vraiment de celles qu’un Maurice Bouvet, par exemple, pouvait illustrer en France dans les années 50, et que Lacan a constamment critiqués. Il nous est donc facile de nous référer à cette critique de Lacan. Selon les lignes de fracture marquées par Lacan, deux orientations se dessinent pour la psychanalyse ; soit le trajet du symptôme comme signifiant au symptôme comme signe :

une orientation qui la conduirait à se fondre dans les pratiques de guérison des symptômes et du traitement de leur sens,

et une autre, la nôtre, que nous avons choisi de soutenir, et qui donne à la psychanalyse la tâche de prendre le symptôme comme signe8, c’est-à-dire comme signe d’un mode de jouissance particulier au sujet de l’inconscient.

Ainsi la distinction essentielle n’est pas seulement celle décrite par Widlocher, de la psychothérapie et de la cure analytique, mais celle qui fait passer le tranchant entre les pratiques du sens et la psychanalyse qui s’appuie sur ce qui échappe au sens.

Le point d’application de ces différences est, je pense, le traitement que l’analyste réserve au symptôme présenté par l’analysant dans sa plainte : d’où l’intérêt d’examiner la façon dont nous traitons le symptôme dans la cure. C’est en effet, la clinique (le savoir textuel) et le savoir référentiel qui nous oriente.

Le symptôme comme signe

Ce point d’analyse du symptôme, sans doute encore difficile à rendre compte pour des cliniciens de tradition ipéiste, pourrait s’énoncer de la façon suivante :

Détacher la psychanalyse de « l’empirisme » (terme utilisé par Lacan dans sa préface à L‘Introduction à l’édition allemande des Ecrits).

D. Widlocher parle de l’affect, qu’il met au fondement de la psychanalyse. L’affect : l’éprouvé tout autant que l’observé, le trouble de l’organisme, la révolte du biologique, est donné comme source première de toute l’expérience psychanalytique dans une relation de co-pensée.

Widlocher affirme que l’observation, mais aussi la neurobiologie, permettraient de fonder toute pratique du sens en donnant une signification (bon objet-mauvais objet) aux premières relations de présence gratifiante et d’absence angoissante de la mère. C’est à partir de là que s’établirait la dialectique des bons et mauvais objets et que naîtrait le langage, procédant de l’affect qui serait initial. Cette conception vient aussi de Mélanie Klein.

Lacan n’a cessé d’essayer de nous sortir de cette dimension qui mène à l’analyse des symptômes en termes de projection, d’agression, et d’introjection des objets considérés comme « archaïques » et « préœdipiens ». Dès le début de son enseignement et toujours par la suite, il nous indique que le symbolique, le langage donc, préalable à l’introduction du sujet dans le monde, porte une dimension tierce, celle du manque : manque d’objet, toujours perdu. Le corps du sujet, loin d’être premier dans l’expérience, est pour nous inharmonique à son être, exilé de lui par le langage qui lui préexiste. C’est pourquoi, avec l’enseignement lacanien, nous distinguons strictement de l’affect, ce que Lacan nomme « l’événement de corps » : C’est parce que le sujet est sujet du signifiant qu’il ne peut tout à fait s’identifier à son corps, et c’est aussi pour ça qu’il est attaché à son image, image de son corps.

En effet, il ne suffit pas de dire que l’Autre est le lieu du signifiant, lieu de la lettre comme « structure localisée du signifiant ». Lacan, bien sûr, à commencé par l’affirmer mais il ne s’en contente pas.

Au cours du séminaire La logique du fantasme, qu’il tient durant l’année 1966-1967, il marque un tournant :

« L’Autre, à la fin des fins, vous n’avez pas encore deviné, c’est le corps. (…) C’est d’abord le corps, c’est notre présence de corps animal qui est le premier lieu où mettre des inscriptions. (…) Le corps est fait pour inscrire quelque chose qu’on appelle la marque »9. Et plus loin : « Le corps lui-même est d’origine ce lieu de l’Autre en tant que c’est là que d’origine s’inscrit la marque en tant que signifiant »10. Ce n’est-ce pas du signifiant dont il s’agit ici, mais de la marque inscrite sur le corps, c’est à dire la lettre.

Ce tournant est capital. Car si l’inconscient est le discours de l’Autre et a structure de langage, ses formations s’inscrivent donc, à suivre Lacan, sur le corps qui est l’Autre. L’inconscient est un savoir sans sujet qui travaille en formant des symptômes, taches, cicatrices, marque du corps…

C’est pourquoi, le symptôme nous a tracé la voie à suivre avec Freud, docile à la femme hystérique : « déchiffrer un message chiffré ». Analyser, c’est dénouer un nœud de signifiants et délier (dé-Lire) une lettre condensatrice de jouissance.

Mais quel message nous livre le symptôme, s’il est vrai que le corps c’est l’Autre ?

Dans sa conférence du 20 juin 1975 sur Joyce le symptôme, Lacan y répond : « Joyce se refuse à ce qu’il se passe quelque chose dans ce que l’histoire des historiens est censée prendre pour objet. Il a raison, l’histoire n’étant rien de plus qu’une fuite, dont ne se raconte que des exodes. Par son exil, il sanctionne le sérieux de son jugement »11. Et Lacan ajoute : « Ne participent à l’histoire que les déportés : puisque l’homme a un corps, c’est par le corps qu’on l’a. Envers de l‘habeas corpus. Relisez l’histoire : c’est tout ce qui s’y dit de vrai. » Et plus loin, « Laissons le symptôme pour ce qu’il est : un événement de corps »12.

C’est donc par son corps qu’on tient le symptôme et qu’on le porte ou le déporte. Puisque chacun a un corps, il est un symptôme. Comment ? À la naissance d’abord, comme exilé de la Chose, de Das Ding. Puis aussi par la prise par l’Autre-sexe du corps que l’on a pour devenir son symptôme. Ainsi, une femme est symptôme de celui qui l’a, et un homme symptôme de celle qui l’a : relation inter-symptômatique.

En conséquence, de ces exils, dont le sujet porte la marque, quel message chiffré nous transmet le symptôme ? N’est-ce pas l’événement lui-même à la limite de son sens ? S’extraire de l’empirisme, même s’il est présenté dans sa version phénoménologique, à des conséquences directes sur la technique psychanalytique et les modes d’interprétation.

Le symptôme comme non-sens

Le courant de la relation d’objet, en raison de sa lecture du symptôme comme désaccord d’avec la réalité, comme pur événement « anti-social », désaccord qu’il s’agirait de réduire, l’interprète sans tenir compte des signifiants auxquels il s’articule. Nous avons au contraire appris avec Lacan à considérer le symptôme à partir de son enveloppe formelle, c’est-à-dire dans sa dimension analytique, et ainsi à le distinguer du symptôme empirique, objectivé. C’est qu’en effet la psychanalyse nécessite la mise en forme signifiante du symptôme. Le symptôme analytique n’est rien d’autre que sa mise en forme par le dispositif de la cure.

Opposons ici encore les théories du Président de l’IPA et l’enseignement de Lacan. D. Widlocher, en effet, s’intéresse au symptôme dans son état initial, celui qui correspond aux descriptions de la nosographie psychiatrique. Cela se lit clairement dans son ambition d’établir, en ce qui concerne des patients qu’il considère comme répondant au syndrome des « personnalités narcissiques », une nouvelle catégorie nosographique. Dans cette perspective le symptôme apparaît comme ce qui trouble une harmonie. Le symptôme est accident, il faut réparer.

Dans le discours analytique par contre, le symptôme n’est plus articulé à une harmonie supposée, au contraire il est rapporté à une dysharmonie foncière : Et c’est bien ce qui fait question pour isoler le symptôme dans la psychanalyse, nous ne pouvons l’isoler que comme être parlant, le parlêtre du symptôme. Il n’y a pas de symptôme analytique sans parlêtre. Même si le psychanalyste observe que quelque chose ne va pas chez le patient, cela ne fait pas symptôme pour autant. Pour qu’il y ait symptôme, il faut encore que le sujet le dise. En tant qu’il est message, le symptôme n’a d’existence que parce qu’il est d’abord langage.

Un symptôme psychiatrique, lui, est un symptôme pour lequel, du fait de la science, toute signification a été rendue impossible ; la science ne s’occupe que de le soigner. Il réclame d’être identifié et reconnu parce qu’il n’est pas question qu’il soit interprétable ou déchiffrable. La seule signification qu’il engendre est un appel à le faire disparaître. Le symptôme psychiatrique est coordonné à un savoir objectif. Dans le champ de l’IPA, le sujet confronté à son symptôme rencontre le savoir du maître de l’IPA. Celui qui souffre recherche celui qui sait. L’Autre du symptôme est une encyclopédie. Et un tel savoir fait écran à la vérité.

Ce n’est donc pas la même chose de pratiquer une psychanalyse qui s’appuie, non pas sur le sens, mais sur l’encadrement du symptôme par un signifiant qui représente un sujet pour un autre signifiant, et une psychanalyse qui décrit son trajet en termes d’assouplissement des défenses archaïques par introjection du bon objet ou par une meilleure intégration dans la personnalité. Et plus profondément, on peut considérer, et c’est ce que nous dit Lacan, que l’analyse du symptôme n’est rien d’autre qu’une prise toujours plus resserrée et déplacée de la jouissance qu’il recèle, dans un appareillage signifiant toujours plus réduit.

Cet abord-ci de l’analyse n’est plus une psychanalyse du sens, car elle tient compte de ce qu’il fuit. « C’est de ce qu’il fuit, au sens tonneau, qu’un discours prend son sens, et ceci très précisément de ce que ses effets, à ce discours, soient impossibles à calculer. Le comble du sens, il est sensible, me semble-t-il, pour tout le monde, que c’est l’énigme »13. C’est ce qui amène Lacan à nous orienter vers l’expérience du réel dans la psychanalyse, c’est-à-dire vers ce qui est hors-sens, avec toute la difficulté de trouver par quel biais le saisir et le faire valoir dans le singulier de l’analyse. Lacan nous invite à prendre le symptôme comme signe, à déchiffrer : « Le signe n’a de portée que de devoir être déchiffré. (…) Ce n’est pas parce qu’une dit-mension, celle du sens, donne à l’autre, celle du signe, son terme qu’elle livre pour autant sa structure. (…) Si l’aune du sens est très exactement ce que je viens d’en dire d’abord, y aboutir, au sens, ne l’empêche pas de faire trou. Un message même déchiffré peut rester une énigme. (…) On en a un coup dans l’estomac quand on a cru déchiffrer le sens… »14

 S’appuyer sur le désir de l’analyste

Le symptôme n’est pas que réel, il est aussi imaginaire et symbolique. Il noue. C’est pourquoi l’analysant – pas l’analyste – peut lui donner un sens. C’est même ce qu’il tente à tous les détours de l’analyse : il déploie ainsi un discours – dont l’analyste veille à ce qu’il ne s’interrompe pas prématurément -, et donne successivement au symptôme dont il se plaint différentes valeurs – autant de facettes de la vérité. Il isole ainsi les formes variées que sa jouissance a pu prendre, et en particulier dans les évolutions ou variations de son rapport au sexuel. C’est ainsi qu’apparaît dans l’analyse la logique d’un fantasme fondamental, qui se présente comme une défense, ultime paravent, contre la menace de castration et comme une mise en fonction signifiante répétitive d’un mode de jouir.

Dans sa critique de la relation d’objet, Lacan fait d’abord valoir que le fantasme ne doit pas être authentifié comme tel ou analysé, qu’il a toujours un au-delà. Il considère que le fantasme, qui a partie lié avec le symptôme, se dévoile à mesure que l’analyse se déroule à condition précisément de ne pas y fixer le sujet. La direction de la cure repose alors sur la conception de l’interprétation que l’analyste met en acte. Pour peu (comme le faisait Bouvet et comme le préconise encore aujourd’hui D. Widlocher), qu’il s’applique à interpréter les fantasmes agressifs du sujet vis à vis de lui dans la situation transférentielle, l’analyste fixe le sujet à la jouissance du symptôme dans son état morbide, voire induit des impasses dont Lacan rend compte dès les années 50.

Le symptôme comme jouissance

Il s’agit de considérer le symptôme comme le mode d’existence du sujet, le mode de jouir propre à un sujet. C’est dans le rapport à l’Autre sexe et à la question sur sa jouissance que s’examine surtout le destin du symptôme. Sur ce point, notre différence d’approche avec l’IPA tient, me semble-t-il, en deux termes : nous utilisons celui de « rapport » et même du rapport qu’il n’y pas, terme qui fait référence au concept et au mathème, eux en utilisent la version phénoménologique de « relation ».

Sans entrer dans les détails de sa théorie, mais sur ce point D. Widlocher n’innove pas. L’analyse doit conduire à la disparition du symptôme. Le résultat est appelé « thérapeutique », dont témoigne une relation amoureuse mature, dans laquelle le sujet devient tolérant de sa propre agressivité et de celle de son partenaire, femme mature, homme mature, bienveillants en toute chose et se montrent capables d’empathie, de se faire l’objet de l’autre comme il souhaite que l’autre se fasse pour lui objet de son désir sexuel… Et ça donne la matrice de son adaptation sociale.

À l’inverse, quand nous disons que le symptôme, à la fin de l’analyse se fait notre partenaire – symptôme-elle pour un homme, symptôme-il pour une femme – il faut entendre que c’est un choix qui s’accomplit à la fin de l’analyse et qui porte sur la jouissance.

Ayant mesuré que l’Autre est troué et inconsistant, et que la « relation » à l’Autre, au partenaire sexuel, ne tient qu’à l’amour comme cache-sexe de la jouissance, le sujet devra se faire une raison du paravent de son fantasme : Il y a une absence de rapport entre des jouissances toujours séparées. Mais ce ne sera pas sans un acquis de savoir.

Le trajet d’une cure, via le symptôme, jette ainsi un pont entre le « je n’en veux rien savoir », qui est la position fondamentale du sujet de l’inconscient, et le « désir de savoir » à la sortie ; à condition de préciser avec Lacan que « ce qui préside au savoir ce n’est pas le désir, mais l’horreur », horreur de savoir.

Désidentifié, ayant extrait le symptôme de ses pelures du sens, ayant isolé la marque de sa jouissance symptomatique, père-versement orientée, il reste au sujet à en faire le point d’appui de son lien au monde et aux autres. Lien aux autres, mais dans la solitude qui est la sienne après avoir isolé le mode de jouissance qui lui est propre, et qui résulte du type d’accrochage singulier qu’il a avec la pulsion.

Rendu à ce point, le sujet a à décider ce qu’il désire dans le malaise de la civilisation auquel il participe. Il n’est plus en tout cas envahi du manque-à-être du symptôme initial. En revanche, le manque-à-être qui hantait le symptôme se reporte à l’occasion sur le devenir analyste.

Le symptôme a donc mauvaise presse dans un contexte où il faut jouir de tout. Si, à suivre Lacan, le symptôme chiffre un événement traumatique, par contre il inscrit l’impossible de la réponse au « pourquoi ? », à tous les pourquoi, de l’Histoire et de l’histoire du sujet, qui donnerait le sens. Le symptôme maintient dans l’histoire la dimension de l’énigme, interrogation vide, cri silencieux, vide cerné, comme le tableau de Munch intitulé Le cri. Bref, il fait signe. Répondre au pourquoi serait, non seulement faire de « la réponse, le malheur de la question », comme l’écrit Maurice Blanchot, mais serait donner une cause qui ferait sens. Ce serait vouloir réduire l’absolu de l’événement à du relatif, relatif à une cause, en lui donnant, par exemple, un sens religieux, ou une fonction pédagogique, comme le dit Daniel Widlocher. Mais l’inconscient dit non à la question portant sur le sens à donner au « pourquoi ça ? »

Peut-être la psychanalyse est-elle au fond, la seule expérience aujourd’hui à pouvoir maintenir cette disjonction entre ce qui de l’histoire ne peut pas se taire, avec le symptôme comme message inconscient, et ce qui ne peut pas se dire, avec le symptôme comme mode de jouir. Cependant, le symptôme impose la nécessité éthique de transmettre en acte, cet impossible.

Email de l’auteur : roger.merian@wanadoo.fr

1 LACAN J., Ecrits, Seuil, p. 269.
2 FREUD S., Conférences d’Introduction à la psychanalyse Payot, p. 302.
3 LACAN J., Le savoir du psychanalyste, séance du 4 novembre 1971, séminaire non publié.
4 LACAN J., Conférence à Yale University, Scilicet, Seuil, 1976, n° 6/7, p. 41.
5 LACAN J., La Troisième, novembre 1974, in Les Lettres de l’Ecole freudienne de Paris n° 16, p. 200.
6 WIDLÖCHER D., Nicole Delattre, La psychanalyse en dialogue, Ed. Odile Jacob, 2003, p. 178.
7 Ibid., D. Widlöcher, N. Delattre, p. 120.
8 LACAN J., Introduction à l’édition allemande des Ecrits, 1973 Scilicet, n° 5, Seuil p. 13.
9 LACAN J., Le Séminaire La logique du fantasme – séance du 10 mai 1967 – Inédit.
10 Ibid. Séance du 31 mai 1967 – inédit.
11 LACAN J., Joyce avec Lacan – Navarin, Paris, 1987, p. 34-35.
12 Ibid. p. 34-35.
13 LACAN J., Conclusion du Congrès de l’EFP à Montpellier, novembre 1973, Les Lettres de l’Ecole Freudienne de Paris » n° 15, p. 72.
14 Ibid, p. 72-73.

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