Qu’est-ce qui fait l’homme ?

Texte de l’intervention prononcé de la journée du Pôle 9 Ouest de l’EPFCL-France, Semblants d’homme, à Rennes, le 5 octobre 2019.

 

Semblants d’homme – Livre Numérique

 

À notre époque on dit que des hommes il y en a de moins en moins, on les cherche. D’ailleurs l’introduction que Jean-Michel Arzur a eu la gentillesse de nous envoyer où il reprenait les élaborations du séminaire de l’année donne en effet l’idée que de l’homme on trouve le semblant, soit l’imaginaire et le symbolique mais pas le réel. J’emprunte ce titre à Lacan, non qu’il pose la question, mais il donne une réponse très précise, complexe aussi, dans L’étourdit. Je vais dire d’entrer, non pas ma conclusion, mais ce à quoi ma nouvelle lecture m’amène : à me demander si Lacan, en disant plus tard, « ils s’autorisent d’eux-mêmes les être sexués », ne faisait pas un aveu homologue à celui de Freud qui après tant d’années de réponses supposées, dit « que veut la femme ? », l’aveu donc qu’une question était restée sans réponse, malgré toutes les réponses produites.

Avec les formules de la sexuation il pense être enfin venu à bout de l’Œdipe Freudien par la voie de la logification. Je me suis beaucoup cassée la tête pour tâcher de prendre la mesure du pas qu’il fait là. Sur les femmes l’avancée est certaine mais sur l’Œdipe, j’ai fini par conclure qu’après nombre de critiques de l’Œdipe de Freud parfois virulentes, sa logification, si elle est un progrès en rationalité, ne résout cependant pas plus la question que l’Œdipe de Freud cherchait à résoudre.

Cette question n’est rien moins que celle du devenir homme, puisque l’enfant d’homme n’est pas homme mais doit le devenir homme, seulement Freud n’interroge pas tant le devenir homme au sens générique, qu’au sens sexuel de ladite virilité, et spécifiquement homme hétérosexuel. C’est au fond, sa question centrale. Et ceci en raison de son point de départ, on dit le lien du sexe à l’inconscient, certes, mais concrètement ça se traduit par le fait que les symptômes, ceux devant lesquels Freud s’est trouvé, ont des effets, que je pourrais dire, séparateurs au mauvais sens du terme, car ils font obstacle au lien, pas seulement social, ce qui est pourtant déjà le cas, mais au lien spécifique du couple sexué. Il est parti de là au fond, et il le formule explicitement dans une note des Trois essais, la 13ème, de 1910 à laquelle il fait deux rajouts en 1915 et en 1919. « L’intérêt sexuel exclusif de l’homme pour la femme est un problème qui a besoin d’être éclairci ». Hétérosexualité en question donc. Je note cependant que cet intérêt de l’homme pour la femme lui paraît être ce qu’il qualifie de voie normale de la sexualité. Amusant du point de vue épistémique, de constater que ladite voie normale est la plus énigmatique théoriquement parlant. L’Œdipe répond. En synthétisant il dit : l’homme se fait du père.

Concernant Lacan, L’étourdit semble rejoindre l’idée de Freud mais en mieux, dès lors que le pourtouthomme supposant le père, c’est donc en bonne logique que l’on peut l’affirmer. Lacan sauve là Freud. Là je m’excuse auprès de ceux qui n’auraient pas encore connaissance des formules dites de la sexuation, s’il y en a, mais je ne peux faire moins que de m’y référer. L’avancée c’est que ce père ce n’est pas le même que celui dont parle Freud. L’opération de Lacan consiste à reprendre la thèse mais en s’armant de la logique des ensembles qui pose qu’un ensemble consistant suppose un terme qui n’appartient pas à l’ensemble. Lacan a donc identifié ce terme, qui n’appartient pas à l’ensemble qu’il constitue cependant, à ce que l’on nomme père chez Freud, mais aussi avant Freud, « selon la tradition », dit-il dans L’étourdit[1]. C’est un rabattement du mythe sur les déterminations incontournables que génère la logique. Et évidemment en posant les bases logiques de la tradition comme du freudisme, on les dissocie de ce qui en eux est effet de discours, effet des liens sociaux historiquement organisés, pour n’en garder que ce qui est lié à la structure même. Et Lacan de dire il y a « deux dit-mensions du pour touthomme celle du discours dont il se pourtoute et celle des lieux dont il se thomme. Ecart donc est posé entre ce qui fait thomme et ce qui fait pourtouthomme ». Complexe.

Impossible de s’y retrouver sans marquer que le pas que Lacan fait dans ce texte, le plus important à mes yeux, théoriquement et cliniquement, ne concerne pas l’Œdipe de Freud, mais sa métaphore paternelle. Celle-ci dont le succès reste majeur chez les lacaniens, est toute entière construite sur l’hypothèse explicite de la subordination de l’imaginaire de la signification au symbolique du langage. La métaphore écrit cette subordination, la production de la signification phallique étant un effet du signifiant de la métaphore, le Nom du Père. Du coup logiquement P°/F°. L’étourdit inverse la thèse, il ne la nuance pas il l’inverse — quoique bien des cas cliniques d’aujourd’hui sont encore commentés dans les termes de La question préliminaire.

Dans L’étourdit le Nom du Père n’intervient que sur une fonction phallique déjà là, qui n’est pas un effet du père, mais un effet conjugué du langage et de l’imaginaire, et même un effet que Lacan dit a priori, tandis que les discours eux sont a posteriori. Je m’étonne que l’on ne fasse pas plus de cas de cette distinction. Quand je dis on, je m’inclus parce moi qui avait fait ma première contribution à l’EFP sur les formules de la sexuation, c’est le texte que j’ai inclus en annexe de mon livre Ce que Lacan disait des femmes, eh bien c’est seulement dans les années récentes que j’ai pris acte du poids de cette distinction. Il fait une sorte de généalogie du phallus à partir, premièrement de l’imaginaire du corps (position en pointe, érectilité, etc.) et deuxièmement du dire des parents, sans distinction de sexe, du dire donc de la génération d’avant qui, de « l’organe passé au Sa », du phallus donc, fait sujet a priori par son dire, c’est son expression. Et en effet, on ne dit pas il a ou n’a pas un pénis, on dit c’est un garçon ou c’est une fille, attribuant ainsi et même imposant une pré-identité sexuée qui précède toute manifestation subjective ou sexuelle de l’enfant. D’où une inscription possible de la fonction, (qu’il emprunte à Frege, je laisse ce point de côté) au sens où le possible est fondateur de ce qui a lieu, et indépendamment du père. Avec ou sans père, (Fx), est une fonction de jouissance, de jouissance significantisée, qui va au-delà du signifiant du désir. C’est la jouissance qui, je cite « du sujet fait fonction[2] », autrement dit la jouissance phallique.. Et c’est justement une jouissance qui inclut en elle-même la limitation de jouissance, à écrire (– j). Lacan la nomme « jouissance châtrée ».  Du coup, le moins-un qui ex-siste au tout phallique qu’il constitue, est propice à ce qu’on se le représente comme une plage où justement cette limitation serait suspendue, autrement dit comme un plein de jouissance. C’est ce que fait Freud avec son père de Totem et Tabou possesseur de toutes les femmes et aussi avec le père de famille possesseur de la mère. Pas de doute la réduction logique est un progrès par rapport à l’imaginarisation du « pérorant Outang », comme dit Lacan, ou du père fouettard des familles. L’opération du père intervient sur cette première inscription de la fonction phallique. Le père comme au-moins-un qui, de « dire que non », fait exception et de ce fait, fait limite à la fonction. Il ne la crée pas, il en achève la consistance dit Lacan.

Ce point a une grande importance clinique. On ne peut plus sans se contredire invoquer une absence de la fonction du semblant phallique du côté de la logique du pastout, ni pour les femmes, ni pour les mystiques, ni pour la psychose, d’ailleurs le pousse à la femme inscrit le sujet dans la fonction phallique. Il faut donc repenser à nouveau ces catégories à partir de la fonction phallique selon qu’elle est consistante côté tout ou pas, côté pastout. Aujourd’hui je m’arrête seulement sur la clinique sexuelle. Avec la question, jusqu’où va la fonction sexuante de ce nouveau Père du dire ? L’Œdipe de Freud, ne situait ce qui s’excepte de l’hétéro sexualité que comme un symptôme de son échec. Qu’en est-il exactement pour Lacan ?

Au-delà de la production des structures cliniques, la question des effets sexuels du père est là depuis longtemps chez Lacan. On le lit en clair dans le cas du petit Hans puisqu’il explique, du moins dans La relation d’objet, que l’angoisse de Hans provient d’une défaillance de son père, dont la carence dans les termes de Lacan à l’époque, celle de ne pas « baiser la mère ». Et il prédit, de cause à effet, ce que sera le résultat pour Hans : il sera hétéro, mais pas de la bonne façon, à la manière d’un homosexuel. Lu aujourd’hui, c’est énorme ! En plus, je le dis avec tout le respect que j’ai pour Lacan, c’est absurde, car si cette cause produisait cet effet, il y aurait beaucoup moins d’hétéro qu’il n’y en a semble-t-il. L’intérêt quand même c’était d’interroger et très tôt on le voit, les déterminants de l’hétéro sexualité. C’est essentiel puisque l’on ne peut pas ignorer qu’elle a été et est encore prescrite, voie normale, dans les sociétés traditionnelles, mais elle l’a été dans la psychanalyse même avant Lacan, comme signe d’une analyse accomplie.

Sur ce point de la fonction du père dans l’hétéro sexualité, je crois que Lacan a flotté assez longtemps avant de conclure.

Les textes de 1958, notamment La signification du phallus, précise ce qu’est cette médiation du Père. Elle a pour nom castration, soit une négation portant sur le phallus, laquelle se convertit en dynamisme phallique. Et Lacan d’évoquer « Le désir que la castration libère chez l’homme » et qu’il reprend dans L’étourdit avec la castration comme lien au Père condition de l’homme.

Or les formules de la sexuation objectent : du côté gauche du tout phallique déterminé par le père, le dire-père, ce pour tout(x) qui se décline au sens de l’extension, tous phalliques, et au sens de l’intention, chacun tout entier phallique, eh bien, ce tout phallique n’est pas équivalent à tous les hommes hétéros. Dans le tout il n’y a pas que des hommes, le pour tout(x) n’est pas un pour tout homme, il y a aussi des femmes hystériques, des « hors sexe », et les hommes n’y sont pas tous hétéro, il y a des homos. C’est lui- même qui le dit. Donc le père fait la norme mâle universelle qu’est le tout phallique mais elle n’est pas identique à l’homme hétéro. Il y a deux « ditmension du pourtout homme celle du discours qui pourtoute, verbe et celle qui fait thomme. Ce qui fait thomme, thommage qu’est-ce ? Lacan le précise : c’est ce qu’il nomme son tétrapode » à écrire sur les quatre lieux, du semblant phallique, (Sa du désir et de la J.), par lui de la vérité du non rapport, d’une Jouissance qui supplée, la phallique, et de l’effet plus de jouir. Ce tétrapode ne conditionne que le fantasme il faut plus pour que ce plus de jouir s’incarne d’une femme. Il faudra qu’à cet homme ainsi constitué et au bipode a priori, s’ajoute l’entrée du phallus sublime. C’est tout le problème. Le tétrapode ne tranche pas de ladite relation d’objet, ne dit pas que l’hommoinsun est hétérosexuel. Lacan a beaucoup insisté pour indiquer que le désir a une cause, mais pas d’objet naturel, que ses objets sont des leurres, construits par effet de discours, mais curieusement il recule longtemps à appliquer la thèse au désir sexuel pour dire qu’une femme serait un leurre comme un autre.

Donc les formules objectent au père comme cause suffisante de l’hétéro sexualité. Et pourtant, hésitation de Lacan ?, le Schéma de Encore, juste après L’étourdit, fait correspondre l’homme  hétéro aux formule de gauche et femme pastoute aux formule de droite et réaffirme que le père fait l’homme hétéro. Je déplie un peu :

Il répète sa thèse sur le $(x) non F(x) disant, je cite : « C’est ce que l’on appelle la fonction du père d’où procède par la négation (…) (le dire que non) ce qui fonde l’exercice [je souligne exercice], de ce qui supplée par la castration au rapport sexuel[3] ». Je rappelle la double fonction du registre phallique, à la fois il objecte au rapport par la jouissance qu’il comporte, mais en même temps il supplée au rapport, c’est ce que j’ai appelé sa fonction liante. Il s’agit bien dans cette phrase de la fonction du père dans la constitution de l’hétérosexualité mâle, celle que Freud a traitée par les identifications familiales et par le mythe de Totem et tabou, où le meurtre du Père est l’origine de la loi qui ouvre pour les frères la possibilité de l’hétérosexualité. On ne peut dire plus clairement que l’exception père, fonde pour l’homme l’exercice de la relation hétérosexuelle – et l’exercice ce n’est pas le simple désir, mais l’acte. Auparavant, page 67, il avait déjà dit plus catégoriquement non seulement que la fonction phallique « sert à se situer comme homme et à aborder la femme », déjà tous couplés dans le discours, mais « Pour l’homme à moins de castration, c’est-à-dire quelque chose [je souligne le quelque chose] qui dit non à la fonction phallique, il n’y a aucune chance qu’il ait jouissance du corps de la femme, autrement dit fasse l’amour ». C’est catégorique et ça donne une définition du faire l’amour : « avoir jouissance du corps de la femme ».

Puis, il ajoute que dans le cas contraire, s’il y a défaut du dire que non qui est devenu le dire que non de la castration, je cite, « ça n’empêche pas qu’il puisse désirer la femme de toutes les façons […] » En effet, la cause du désir n’est pas la femme mais l’objet a, qui est a-sexué et dont la soustraction ne doit rien au père, et qui ne décide pas de l’objet, et peut donc quant à l’objet se laisser guider par le discours. Pour désirer la femme donc, pas besoin de l’exception dite paternelle. Deux niveaux de négativation : a pour tout parlant, (-phi) de la castration, donc double négation nécessaire pour l’homme. Il poursuit : « non seulement il la désire, mais il lui fait toutes sortes de choses qui ressemblent étonnamment à l’amour. »

Alors là, problème et même divers problèmes. Comme il le dit, les convictions ne manquent pas, et on le comprend si on saisit combien « le dire est une incarnation distincte du sexe[4] ».

Première contradiction : il faut le père pour faire l’homme qui jouit du corps de La femme mais il place lui-même du côté ⩝(x) F(x), conditionné de par l’exception père, tous les « hors sexe » qui aiment les hommes et qui donc se retranchent des femmes. L’Homme hétéro, avec une majuscule, celui qui se pose par rapport à la femme et qui, lui, ex-siste selon Télévision, suppose l’exception, mais il n’est pas tout seul à la supposer. Conclusion le Père n’est pas une condition suffisante, il faudrait donc pouvoir dire qu’elle est la condition suffisante de l’hétérosexualité, autrement dit comment ça se décide le partenaire de jouissance du corps à corps.

En outre, il y aurait deux genres d’hétérosexuels : les vrais, ceux qui jouissent du corps de la femme et les autres qui la désirent mais qui dans les corps-à-corps même du sexe ne jouiraient pas de son corps et se retrancheraient par conséquent de la pastoute, et sans doute sont-ils alors supposés n’y jouir que de leur organe. Serait-ce l’écho d’anciens textes du temps des Formations de l’inconscient, où Lacan notait qu’au sein même de l’hétérosexualité un homme peut être simplement l’homologue d’un homo, et il prenait Hans comme exemple, postulant qu’il n’assurerait pas sa virilité par la castration. D’ailleurs à la fin de Encore, pas sûr que l’hétérosexuel lui-même au final jouisse du corps de l’Autre puisqu’il jouit de la Jouissance de l’idiot, à moins qu’il ne s’agisse de celle de la perversion que je tiens dit-il pour le propre de l’homme.

Comment ne pas apercevoir dans tout cela un foisonnement de contradictions ? On affirme d’un côté que le père conditionne l’hétérosexualité alors que l’on précise que dans le tout conditionné par le père, il n’y a pas que des hétéros ; et dans les hétéros, il y en a des « pseudo » qui ne jouissent pas du corps de la femme, alors qu’ils sont tous conditionnés par le père. Et que d’ailleurs ce n’est pas du corps de la femme que les hétéros mâles jouissent mais de la jouissance de l’idiot qu’il généralise à tous les hommes à la fin du séminaire Encore, avec le partenaire a-îfié qui n’est pas seulement pour les pseudos hétéros, car « l’acte d’amour, c’est la perversion polymorphe du mâle »[5], en généralité donc, et que faire l’amour « c’est de la poésie », soit du verbe, pas du réel.

Je souligne souvent combien Lacan a évolué par rapport à beaucoup de ses thèses, toujours dans une grande cohérence interne, jusqu’à les inverser souvent, mais sur ce point une inertie spéciale semble à l’œuvre. Le retournement ne vient que tout à la fin. Dans Encore les propos ne sont pas homogènes, certains portent la marque du passé, d’autres vont vers le changement de conclusion.

Si je conclus finalement le père n’est responsable que du « tout phallique ». Le tout phallique pour celui qui s’y range, si je le mets par artifice en message, il dit : pour toi, il n’y aura rien d’autre que cette jouissance-là, que tous les hommoinsun ont en partage quel que soit leur partenaire. Façon de dire quand même ce qu’il garde de l’Œdipe, que chaque homme est fils, que les hommes sont tous des fils ce que Freud mythifiait, et que Joyce logifie comme « Fils nécessaire », selon Lacan, forclusion ou pas. La question de l’hétéro sexualité cependant n’est pas résolue.

Les formules qui amènent une conclusion, quelles sont-elles ?

La première est dans L’étourdit, quoiqu’il le dise autrement : libre à eux… « ils ont le choix », choix entre les deux côtés ou aussi au sein du pour tous. Ce choix suspend fortement ce que les formules ont de déterminant en elles-mêmes.

Il est rendu possible parce que le langage présidant à deux logiques offre une alternative, entre le tout et le pastout, mais qu’est-ce qui le guide ce choix, d’où vient-il en chaque cas ? Question à laquelle Lacan semble répondre en disant : « tout sujet, en tant que tel, donc indépendamment de son sexe, s’inscrit dans la fonction phallique pour parer à l’absence du rapport sexuel ». S’inscrire, option, pour parer, c’est un objectif. Ça laisse ouverte la question d’un possible sujet qui, ne visant pas à y parer, n’aurait pas à s’y inscrire dans cette fonction phallique, laquelle par le jeu de l’être ou avoir fait le couple possible malgré l’absence du rapport. Alors, si un sujet se propose, formule de choix, s’il se propose « d’être dit femme », il s’inscrira à droite. Redite : pour s’introduire comme moitié à dire des femmes, le sujet se détermine du pas de suspens à la fonction. Être dite est-ce l’être, ou est-ce juste un effet de semblant dû au discours en exercice, là aussi ?

Un pas de plus « l’être sexué ne s’autorise que de lui-même et de quelques autres comme l’analyste[6] ». Ça va plus loin que « ils ont le choix ». La phrase porte sur ce qui détermine le choix et indique que ce choix quel qu’il soit, ne vient pas de l’Autre, ni de ses signifiants ni de sa parole, ni même de son désir. S’autoriser de soi-même c’est s’autoriser d’une cause qui vous extrait non seulement de l’aliénation signifiante, mais de cette autre aliénation qu’est le lien du désir au désir. La différence avec l’analyste, c’est que le « lui-même » dont s’autorise l’être sexué n’est pas le même.

Quand il s’agit de l’être sexué, c’est un lui-même qui implique la jouissance. On n’est pas au niveau du être dit homme ou femme, on est au niveau de la jouissance effective prise au sexe. Elle même d’où vient-elle ? C’est la question du début de Encore, où Lacan décline ce dont elle ne vient pas. Pas de l’amour, pas des caractères sexuels secondaires, etc. pas de réponse dans le séminaire. Mais le symptôme défini comme « événement de corps » donne une indication. Evènement ce n’est pas un phénomène de corps, ça on le sait depuis Freud. Evènement ça dit pas seulement l’inattendu, pas seulement le mémorable, mais le non programmé, l’advenu contingent — comme le traumatisme d’ailleurs. Cet advenu peut faire « fixion » avec un x, et ouvrir ainsi à la réitération, mais il défie tout calcul et toute prévision. Avec ce lui-même incalculable, s’il s’autorise de son événement de corps dans la sexualité, eh bien celle-ci, ou plus précisément le réel du sexe n’est pas déductible.

Là, celui qui voulait expliquer l’hétéro sexualité, en isoler les déterminants ne peut que donner sa langue au chat. Aveu de limite donc comme je le disais au début. Aveu précieux pour nous, qui devrait nous éviter dans l’époque de dénormativation du sexe où nous sommes, de coller plus ou moins implicitement à la norme-mâle. Je dis plus ou moins implicitement car il est clair que les psychanalystes comme les autres ne disent pas toujours à haute voix ce qui guide leurs jugements intimes.

[1] LACAN J., « L’étourdit », dans Scilicet, 4, Paris, Seuil, 1973, p.16.
[2] LACAN J., « …Ou pire », dans Scilicet, 5, Paris, Seuil, 1975, p.9.
[3] LACAN J., Le Séminaire Livre XX, Encore, trans. Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, [1972-1973] 1975, p.74.
[4] Ibid., p.39.
[5] Ibid., p.67-68.
[6] LACAN J., Le Séminaire Livre XXI, Les non-dupes errent, 1973-1974, Leçon du 9 avril 1974, inédit.

Partagez cet articleShare on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin
Print this page
Print