Urgence et hâte

Intervention prononcée lors du séminaire des enseignants du CCPO, le 12 décembre 2020.

 

Défaillance

L’urgence subjective n’est pas en soi une urgence analytique. Elle traduit un moment de vacillation qui ne presse pas forcément le sujet chez l’analyste. Il peut frapper à la porte du médecin ou de divers psychothérapeutes, ce n’est pas l’offre du marché qui manque.

Dans le séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Lacan fait de l’apparition de l’inconscient comme « phénomène[1] » un moment de discontinuité, une vacillation, une rupture. Ce qu’en fera le sujet dépendra de l’offre – à l’occasion celle de l’analyste et son éthique du bien dire – mais aussi d’une variable non négligeable, sa modalité particulière de traiter le réel. Je dirai sa sensibilité à l’inconscient – langage. Cliniquement, nous le constatons tous les jours, les sujets n’ont pas tous le même rapport à leur inconscient.

Partons de ce qui défaille pour un sujet et qui le pousse, dans le meilleur des cas, à demander de l’aide. Freud s’est aperçu très tôt de cette insatisfaction – à entendre comme défaut de jouissance – dont il fait l’origine de la névrose et à laquelle le symptôme tente de faire pièce. Mais les symptômes peuvent être tolérés très longtemps par un sujet, ce qui nous indique que ce n’est pas cela qui détermine une demande. Symptôme et fantasme assurent une certaine continuité pour le sujet qui s’y reconnaît. « L’usage fondamental du fantasme[2] » soutient le désir et supplée à l’impossible du rapport sexuel.

Entrée dans le temps

Si, comme le dit Freud, les processus inconscients sont frappés d’intemporalité, si le refoulé demeure inaltérable, le névrosé fait son entrée dans le temps lorsqu’il se confronte à un réel qui rompt l’assurance du sujet, cause de l’angoisse et, à l’occasion, son entrée en analyse. Dans la leçon du 27 février 1963 de son séminaire, Lacan repart de la notion freudienne d’angoisse-signal : un signe, dans le moi, représentant quelque chose pour quelqu’un.

De quoi suis-je averti ? D’un désir qui « m’interroge à la racine même de mon désir à moi comme a, comme cause de ce désir et non comme objet[3] ». Le sujet est alors mis en question dans son être même et pas seulement comme objet qu’il est pour un autre car de cela, il se défend plutôt bien, dit Lacan. Il « voit chavirer l’assurance qu’il prenait de ce fantasme où se constitue pour chacun sa fenêtre sur le réel[4] ». Cette phrase de La proposition de 67 concerne le « virage » de passe mais nous indique ce qui est là en substance à l’orée de l’analyse et qui se dévoile parfois brutalement, « la faille dont se dit l’être[5] ». Lacan fait du signal d’angoisse un moment d’engagement du sujet dans un temps qui n’est plus indéterminé mais référé à une cause, dans « un rapport d’antécédence[6] ».  D’où l’homologie qu’il établit entre la dimension temporelle de l’angoisse et celle de l’analyse[7].

Cela nécessite alors une réponse que le sujet peut requérir d’urgence. Mais, même si ça urge, l’analyste proposera de prendre le temps pour comprendre. « Faut le temps[8] » pour « faire trace de ce qui a défailli à s’avérer d’abord[9] ». Arrêtons-nous un instant sur cette phrase qui indique le non rapport entre deux termes hétérogènes. Le réel, c’est la faute soit ce qui ex-siste à la vérité. Ce n’est pourtant que par l’engagement dans la parole, dans cette mise au travail de la vérité que ce chu, qui vient en position de cause et engendre la répétition, pourra entrer dans la chaine signifiante. Il s’agit que le « trauma s’implique dans le symptôme[10] », dit Lacan, que le signifiant qui manque, le (-1) de la chaîne, soit pris dans le discours, que le sujet s’en empare pour le constituer comme son manque à être, comme question qui donne les formes cliniques que nous connaissons. Question de la névrose sur l’être qui se décline en homme ou femme ? versant hystérie et mort ou vif ? versant névrose obsessionnelle.

Mais lorsque, pour un sujet, le signifiant vire au signe, « où trouver maintenant le quelqu’un qu’il faut lui procurer d’urgence ?[11] » dit Lacan dans  Radiophonie. Nous voyons ici se préciser la conjonction possible entre cette manifestation de l’objet a qui peut faire signe au sujet et l’offre de l’analyste : relayer ce signe « d’y faire figure de quelqu’un[12] », loger cette faute de jouissance dans le discours analytique.

Discours

L’inconscient, c’est l’évasif – dit Lacan dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse – mais nous arrivons à le cerner dans une structure, une structure temporelle, dont on peut dire qu’elle n’a jamais été, jusqu’ici, articulée comme telle[13] ». Lacan fait allusion à l’avènement du discours analytique qui est historiquement daté mais pas seulement. Il est aussi question du fonctionnement même du discours comme « appareil[14]» de langage, scandé par le battement signifiant.

Dans le texte Du sujet enfin en question, Lacan prédit que tant que durera la trace de l’avènement du discours analytique, « il y aura du psychanalyste à répondre à certaines urgences subjectives[15] ». Que la formule de Lacan qu’il y ait des psychanalystes se transforme quelques lignes après en du psychanalyste nous indique le déplacement de l’accent sur le dispositif, sur le discours analytique. Le désir de l’analyste n’est pas hors sol. L’analyste, fait de l’objet a, se propose d’emblée comme symptôme, soit comme ce qui de la jouissance est hétérogène au savoir. Cela éclaire en quoi le discours analytique constitue une offre « antérieure à la requête d’une urgence[16] ».

Hâte

Bien que l’on parle généralement de la hâte à propos du moment de conclure, c’est ce qui va donner le rythme de l’analyse du début jusqu’à la fin. Le temps de la cure est régi par la logique langagière et notamment par l’effet d’après coup qui va produire un ordonnancement, un capitonnage des dits du sujet que l’on va retrouver à l’échelle de la séance comme de l’analyse elle-même. Ce qui pousse à dire, ce (-1) de la chaîne est ce qui permet le bouclage de la signification mais aussi sa relance à l’infini. Contrainte du sujet à dire.

Le sujet a donc affaire au manque à être et à cette fixité de jouissance inassimilable, soit deux formes du même impossible. Il faudra tout d’abord qu’il s’y acclimate en l’approchant, dans ce temps qu’il faut pour « se faire à être[17] » mais il faudra aussi, au terme de l’expérience, pouvoir en supporter les conséquences. Si nous pouvons repérer en quoi le trauma du sujet est ce qui va constituer ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire et produire ce temps d’ouverture de l’inconscient, c’est aussi ce qui, logiquement, vient constituer le terme du déchiffrage. Au fur et à mesure de l’analyse, le pousse à dire devient ce qui ne passe pas dans la parole et vient en faire consister l’aporie. Ce réel qui objecte à la conclusion par les formations de l’inconscient est ce « point de manque, impensable autrement que des effets dont il se marque[18] » dit Lacan dans Radiophonie.

L’angoisse comme la hâte sont deux effets de l’incidence de l’objet a. Dans les deux cas, nous repérons cette fermeture de l’inconscient et l’émergence d’un réel avec son effet de certitude. Certitude du manque du manque dans l’angoisse et certitude de fin dans la hâte. Certitude de fin à la condition cependant que la hâte ne se fasse pas complice de l’imaginaire, dit Lacan. En effet, poursuit-il, la fonction de la hâte « n’est correcte qu’à produire ce temps : le moment de conclure[19] » qui sanctionne la sortie de cette logique langagière, de ce temps commandé par le fonctionnement du signifiant. Nous retrouvons donc au terme de l’analyse ce qui la cause dès le début, soit ce qui a défailli à s’avérer et l’analysant doit pouvoir conclure à partir de ce qui n’est pas su, précisément là où le savoir manque au sujet comme à l’Autre. Il est alors plutôt question d’un « savoir y faire[20] » moins avec la vérité elle-même qu’avec ce qui vient y faire limite, cette « digue[21] » du réel.

Si la hâte est à situer du côté de l’analysant, la question de l’urgence est plutôt liée à l’offre analytique : donner cette satisfaction de fin est « l’urgence à quoi préside l’analyse[22] », dit Lacan dans la Préface. Il s’agit, pour chaque analyste, de réitérer la véritable subversion éthique que produisit Freud avec son Au-delà du principe de plaisir, soit de ramener « la jouissance à sa place[23] ». La position de l’analyste permet un traitement particulier de la jouissance par le discours[24] : en place d’agent en haut à gauche du discours de l’analyste.

Si la psychanalyse ne satisfait aucune demande, alors qu’est-ce que cette  « satisfaction qui ne s’atteint qu’à l’usage du particulier[25] » ? Ce particulier, c’est le partenaire symptôme[26] que l’analyste incarne jusqu’à la séparation. Cette satisfaction, « la seule permise par la promesse analytique[27] », Lacan la corrèle au terme des amours avec la vérité. En effet, faire l’expérience de la limite de la vérité peut donner un aperçu de cette perte qui est « le réel lui-même de l’inconscient[28] ». C’est ce qui vaut pour conclusion et qui met un terme à l’hystorisation de la vérité menteuse. Cet usage du particulier est donc l’inverse de l’usage du fantasme.

L’urgence est donc à situer du côté de l’analyste et ce, dès le début de la cure. Il s’agit de préparer l’analysant année après année, séance après séance, coupure après coupure à cette rencontre avec le réel et à savoir y faire avec le symptôme. Ce n’est bien sûr pas indépendant de son désir, de son éthique ni de sa propre cure car, si on suit Lacan sur ce point-là, il ne saurait satisfaire cette urgence pour un autre sans l’avoir, pour lui-même, « pesée[29]».

 

[1] Lacan J., Le séminaire Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p.28.
[2] Lacan J., « La direction de la Cure », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.637.
[3] Lacan J., Le séminaire Livre X, L’angoisse, Seuil, 2004, p.180.
[4] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 254.
[5] Lacan J., « Radiophonie », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p.426.
[6] Lacan J., Le séminaire Livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p.180.
[7] Lacan J., Le séminaire Livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p.180.
[8] Lacan J., « Radiophonie », op. cit. , p.426.
[9] Ibid., p.428.
[10] Lacan J., « Position de l’inconscient », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.839.
[11] Lacan J., « Radiophonie », op. cit. p.413.
[12] Ibid., p.427.
[13] Lacan J., Le séminaire Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p.33.
[14] Lacan J., Le séminaire Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p.194.
[15] Lacan J., « Du sujet enfin en question », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.236.
[16] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.573.
[17] Lacan J., « Radiophonie », op. cit. , p.426.
[18] Ibid., 2001, p.425.
[19] Ibid., p.433.
[20] Ibid., p.442.
[21] Ibid.
[22] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du séminaire XI », op. cit. , p.572.
[23] Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.364.
[24] Lacan fait de l’objet a la construction même du discours et pas seulement une place localisable et relative à d’autres.
[25] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du séminaire XI », op. cit. , p.573.
[26] La cause du jouir de l’inconscient de l’analysant.
[27] Lacan J., Le séminaire Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p.348.
[28] Lacan J., « Déclaration à France culture » (1973), Le coq héron, n°46-47, 1974, p.3-8.
[29] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du séminaire XI », op. cit. , p.573.

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