L’interprétation de l’inconscient

Article de Nicolas Guérin publié dans PLI n° 3 (Revue de psychanalyse de l’EPFCL-France Pôle Ouest) à partir d’une conférence prononcée à Rennes en octobre 2007, dans le cadre du CCPO, sous le thème de l’année : « La part de l’inconscient dans la clinique ».

« Ainsi, en poussant les recherches de plus en plus, on arrive nécessairement à des mots primitifs qu’on ne peut plus définir, et à des principes si clairs qu’on n’en trouve plus qui le soient davantage pour servir à leur preuve. » B. Pascal1

Il y aurait bien des manières de « répondre » à la question qui fait le thème de travail du collège clinique de l’ouest cette année, à savoir : Qu’est-ce que l’inconscient ? Question néanmoins difficile comme c’est le cas de toute question qui interroge un concept fondamental et qui pousse ainsi la recherche, comme le dit Pascal dans cette phrase que j’ai mise en exergue, vers des « mots primitifs » et des principes qui accouchent de la limite même dont ils sont porteurs.

Pour ma part, j’ai donc choisi, non pas de tenter de répondre frontalement à cette question en m’essayant à définir l’inconscient pour lui-même, mais plutôt d’aborder cette problématique latéralement tout en serrant mon propos autour de ce qui lui est le plus proche, de cet inconscient, à savoir son interprétation. Mais encore faut-il préciser que l’interprétation de l’inconscient est à entendre dans le sens de son génitif subjectif. Ce n’est pas l’inconscient qu’on interprète. C’est l’inconscient qui interprète, qui procède lui-même par interprétation. Et c’est bien la raison pour laquelle le titre qui aurait tout à fait convenu à mon intervention d’aujourd’hui aurait été « L’inconscient-interprète » mais cette expression a déjà été utilisée par J.-A. Miller. Toutefois, je rappelle que cette thèse de l’inconscient procédant par interprétation est de Lacan, et précisément de 1964.2 C’est donc cette thèse, et je dirai pourquoi, qui sera le fil rouge de mon propos.

Disons tout d’abord que si l’on devait répondre, avec Freud, à la question : Qu’est-ce que l’inconscient ? La tâche ne serait peut-être pas si compliquée. Il le dit assez synthétiquement en 19153 : l’inconscient, au sens non plus simplement descriptif mais topique, est un « système » dont les contenus sont « hautement organisés ». C’est un point important. Cette haute organisation qui caractérise l’inconscient de la psychanalyse le distingue du même coup de l’inconscient des romantiques d’une part, mais aussi de l’inconscient physiologique des neurologues de son temps qui avaient certes une conception de l’inconscient mais grevée par les préjugés de la théorie jacksonienne. D’où leur conception d’un inconscient primaire, reptilien ou, plus exactement, sous-cortical, mésencéphalique. Je souligne au passage que ces conceptions de l’inconscient, aussi bien romantique que naturaliste, sont pleinement conformes à la conception de l’inconscient que l’on peut identifier au niveau du sens commun, aujourd’hui encore.

Pour Freud donc, l’inconscient est un système hautement organisé, lequel a ses lois propres et dénombrables : absence de contradiction, intemporalité – c’est à dire permanence des contenus psychiques inconscients – et effectivité des processus dits primaires, à savoir la condensation et le déplacement. Ce sont des éléments théoriques, coextensifs de la prise de position rationaliste de Freud, ce qui est essentiel, et qu’il est nécessaire de rappeler, particulièrement en un collège clinique, mais à la seule condition de pouvoir commenter attentivement, nuancer voire critiquer, au sens vrai du terme, ces différents points à la lumière de ce que nous connaissons aujourd’hui.

Je laisse ici cette question et je reviens à la problématique par l’angle sous lequel je souhaite l’aborder.

Si j’ai choisi d’extraire et de développer, à ma manière, la thèse lacanienne de l’inconscient procédant par interprétation c’est que, d’une part cette thèse touche à un problème crucial de la psychanalyse qui est d’établir les conditions de définition de son objet – conditions qui ne vont justement pas sans poser la question du sens de l’interprétation – et, d’autre part, parce que cette thèse répond, éclaire d’une autre lumière, voire objecte aux découvertes les plus récentes des neurosciences cognitives concernant l’activité consciente et inconsciente. Sur ce dernier point, la thèse de l’inconscient procédant par interprétation a toute sa valeur en tant qu’elle rejoint la subjectivité de notre époque.

Avant toute chose, précisons les composantes quasi axiomatiques de cette thèse cruciale :

1/ L’inconscient procède par interprétation.

2/ Les formations de l’inconscient (rêves, symptômes, mots d’esprit, lapsus, actes manqués) incluent l’interprétation de l’inconscient (génitif subjectif).

3/ L’interprétation de l’analyste ne fait que recouvrir le fait que l’inconscient a déjà procédé, dans ses formations, par interprétation. L’interprétation de l’analyste est donc seconde par rapport à l’interprétation de l’inconscient.

Concernant ce troisième et dernier point, je dirais que l’interprétation de l’analyste ne recouvre pas celle de l’inconscient au sens où elle ferait office de bouchon. Elle la recouvre plutôt au sens où elle lui est isomorphe, au sens où elle révèle sa structure. Ajoutons que si Lacan, dans ce même séminaire, resitue le cogito freudien, l’on pourrait avancer, concernant la question de l’interprétation de l’inconscient que si, pour Descartes et le rationalisme classique, ego sum res cogitans, je suis une chose pensante, pour la psychanalyse, l’inconscient est une chose interprétante. Mais soyons prudents. Je ne dis pas « je suis une chose interprétante » car « je » ne suis pas mon inconscient. En effet, on ne s’identifie, au mieux, qu’à son symptôme mais jamais à son inconscient, lequel reste l’Autre nous rappelle Lacan.4 De ce fait, si Descartes dit « je suis une chose pensante », c’est pour faire passer l’idée que, peu importe ici ce que je pense, l’essentiel est que je pense. Je se réduit à sa propre activité cogitative et non pas à sa production cognitive. Eh bien, pour l’inconscient, c’est la même chose. Peu importe, à ce niveau de réflexion, ce que l’inconscient interprète. Ce qu’il est, cet inconscient, c’est un interprète. Ce qu’il fait, et il ne fait jamais que ça, c’est son travail5, c’est qu’il interprète. D’où cette question pour saisir ce qu’est l’inconscient : qu’est-ce qu’une interprétation pour la psychanalyse ? Et la réponse ne va pas du tout de soi.

Je vais y revenir mais je fais d’abord un détour par le second point qui motive ma réflexion sur l’interprétation de l’inconscient. Ce second point est donc en rapport avec les découvertes les plus récentes d’un champ tout à fait étranger à la psychanalyse, à savoir les neurosciences cognitives, et particulièrement les recherches de Lionel Naccache, neurologue et directeur de recherche à l’INSERM, sur les différences et les points communs entre l’inconscient, tel que décrit par Freud, et l’inconscient neurocognitif, tel que défini par les neurosciences cognitives.6Je confesse que mon attention n’aurait jamais été orientée vers cet ouvrage, compte tenu spécialement de son titre et de sa maison d’édition, si je n’avais pas entendu Colette Chouraqui-Sepel en parler brièvement et si Erik Porge ne m’avait pas dit qu’il avait, je crois, consacré un séminaire à ce sujet. Sans qu’il soit nécessaire de s’étendre sur les détails du contenu de cette recherche, disons simplement que la construction de ce livre est méthodique et rigoureuse, que son auteur est plutôt bien renseigné sur les textes de Freud, et que la critique de la psychanalyse qu’il recèle est, disons, relativement honnête. Tout ceci est plutôt inhabituel concernant les émanations plus ou moins directes de l’INSERM, dont il est inutile de rappeler ici l’inconsistance méthodologique et l’ignorance crasse qui caractérisent ses dernières productions en matière de psychologie.

Ce qu’il faut toutefois savoir, c’est que la branche des neurosciences qui est celle de Naccache – tous les naturalismes n’étant pas homogènes – s’inscrit en une épistémologie, la plus éloignée de la nôtre en ce sens qu’elle nie l’importance première et déterminative du langage pour l’être humain, en général, et pour l’inconscient, en particulier. Le langage est, pour Naccache, un accessoire au service de la communication : conception utilitariste, et donc triviale. Ce n’est en effet pas le langage tel qu’il est pour l’homme et tel que la psychanalyse le révèle : « une obscure autorité »7, pour le dire vite. Cette position épistémologique de Naccache qui, je le répète, n’est pas un détail quant au problème de l’interprétation de l’inconscient, apparaît nettement au travers des travaux de son éminent collègue, avec lequel il publie dans les plus prestigieuses revues scientifiques nord-américaines, comme Science et Nature : Stanislas Dehaene, nommément. Ce dernier déclarait en effet, dans sa leçon inaugurale au Collège de France intitulée « Vers une science de la vie mentale » : « La nouvelle psychologie du développement s’est inspirée de l’éthologie afin d’évaluer, sans recourir au langage, les compétences de bébés de quelques mois seulement. » Et d’ajouter, on ne peut plus clairement : « Il existerait donc une étroite homologie entre les primates humains et non-humains. »8 Ainsi, les recherches de Naccache s’inscrivent dans la veine la plus dure du naturalisme. Or, c’est exactement au sein de la branche la plus radicale des neurosciences que fait retour quelque chose de l’inconscient, d’où le travail de Naccache.

Mais attention, il ne s’agit pas de penser que l’inconscient de la psychanalyse fait retour dans la conception de l’inconscient neurocognitif. Naccache ne s’y trompe d’ailleurs pas. Il identifie très bien les différences qu’il y a entre ces deux conceptions de l’inconscient. Cependant, et c’est là ce qui nous intéresse directement, Naccache – à force de recherches sur l’inconscient neurocognitif, d’efforts de modélisation du champ de la conscience et d’attention portée aux inventions des patients cérébro-lésés qui comblent les déficits de leur mémoire – découvre, conclut et, ce faisant ouvre un nouveau chapitre dans le champ des neurosciences, que la propriété essentielle de la conscience est de produire des fictions, d’interpréter. En somme, sa thèse pourrait-être : la conscience-interprète ! Car, selon lui, le travail de la conscience, et non seulement dans les situations pathologiques, est de produire des interprétations. Ainsi, ce que les neurosciences démontrent ici est qu’il n’y a pas de réalité a priori. La perception de la réalité est indissociable d’une interprétation…de la conscience. Et Naccache, inspiré par Freud, n’hésite d’ailleurs pas à employer ici l’expression de « réalité psychique ». En outre, il est tout à fait remarquable que ces fictions conscientes, mais produites à l’insu du sujet (!), surgissent ex nihilo et ne semblent soumises à aucune structure. En décrivant de la sorte de tels phénomènes, Naccache fait l’éloge, sans s’en apercevoir, de la phantasie, soit de l’imagination fictionnelle, productive et dynamique, dont les romantiques allemands faisaient déjà la promotion il y a plus de 150 ans. Pour le dire autrement, ce qui est rejeté à la pointe du naturalisme des neurosciences fait retour, au coeur de ce même naturalisme, sous la forme d’un romantisme !

Or, cette propension interprétante que les neuroscientifiques identifient et attribuent à la conscience, comme sa caractéristique essentielle, n’est pas sans faire écho à la thèse de l’inconscient procédant par interprétation. A la différence près cependant, et qui n’est pas des moindres, que l’inconscient de la psychanalyse n’est pas romantique mais rationnel, ce qui implique une structure précise, et affine au langage, de l’interprétation qu’il produit.

Dès lors, à la question de départ : Qu’est-ce que l’inconscient ? S’articulent logiquement les deux suivantes : en quoi l’inconscient procède par interprétation ? Et, finalement, qu’est-ce qu’une interprétation ? Laquelle question s’avère forclose du champ des neurosciences. Pour avancer sur ces différents points, je prendrai l’exemple d’une interprétation de l’inconscient recélée dans une de ses formations, celle que Freud considérait comme paradigmatique, à savoir le rêve. L’on se souvient en effet que, pour Freud, le rêve est la « voie royale » qui mène à la connaissance de l’inconscient. En ce qui concerne la thèse de Lacan qui nous intéresse, c’est en tant que le rêve contient l’interprétation de l’inconscient que peut se poser, via l’exemple du rêve, la question de ce qu’est une interprétation et de ce qu’implique la fonction essentielle de l’inconscient, qui est d’être interprétant.

Tout d’abord, soulignons que l’interprétation, pour la psychanalyse, n’est en aucun cas une herméneutique. Elle n’explique rien et sa finalité n’est pas de produire du sens. Au contraire, elle opère une réduction du sens. La formule est un peu ramassée et il faudrait s’attarder sur les origines frégéennes de la conception lacanienne du sens.

Néanmoins, ce qu’il s’agit de retenir est cette constante dans la conception lacanienne de l’interprétation réductrice, voire presque antithétique du sens dans la mesure où elle est orientée vers un réel. Qu’il s’agisse en effet de la déclaration selon laquelle « l’interprétation retrouve l’horizon déshabité de l’être où doit se déployer sa vertu allusive »9, de la remarque indiquant que l’interprétation n’est pas ouverte à tous les sens mais abolit, dans le sujet, tous les sens10, ou encore des aphorismes suggérant que le sens de l’interprétation est l’équivoque même, l’interprétation psychanalytique révèle toujours en quoi le sens est futile (du latin futilis, ce qui fuit, ce qui s’écoule). Elle ne le fait pas consister, mais indexe plutôt son point de fuite. L’interprétation vise un réel qui est « anti-sens », ou « aversion du sens »11. De ce fait, elle met à découvert la nature même du sens qui est de fuir, d’être percé comme le tonneau des Danaïdes.

Dans cette mesure, si l’interprétation est affine au travail de l’inconscient et si elle dévoile la futilité du sens, nul étonnement à ce que Lacan qualifie l’inconscient comme évasif12. C’est que le sens, comme l’inconscient, sont troués. Et là j’anticipe sur la suite de mon propos : ils sont sans sujet.

L’inconscient interprète ne veut pas dire que le sujet interprète. L’inconscient interprète signifie qu’il travaille à produire des interprétations ; interprétations qui sont sans sujet. Et ceci s’aperçoit dans l’interprétation du rêve, à entendre non pas dans le sens où le rêve s’interprète, mais en tant que le rêve est interprété par l’inconscient. Car en effet, que signifie exactement ce que Lacan appelle, dès 1954-55, le « sens du rêve », ce « point » où gît l’inconscient et qui ne peut être aperçu qu’à partir du moment où, dit-il, « un franchissement s’accomplit »13 ? C’est qu’il y a là tout l’écart entre une conception, freudienne, d’un inconscient-sujet-supposé-savoir et une conception, lacanienne, d’un inconscient-savoir-sans-sujet. Ces deux thèses ne sont pas antinomiques. Elles sont interdépendantes. Car le savoir sans sujet révélant ainsi « l’inessentiel »14 du transfert ne peut s’apercevoir que par le franchissement, ou plus exactement la désupposition du sujet au savoir. L’inconscient-savoir-sans-sujet pas sans l’inconscient-sujet-supposé-savoir, donc. Et ce, avec l’équivoque que ce « pas sans » implique dans la passe dont il se soutient. Le « sens du rêve », la « véritable valeur inconsciente du rêve »15, est que l’interprétation du rêve, l’interprétation dans le rêve, est le produit d’un savoir sans sujet.

Certes, on ne peut pas se contenter de dire de telles choses sans déplier quelques arguments. C’est la raison pour laquelle je souhaite illustrer cela en m’appuyant sur un point précis du commentaire que Lacan développe autour du rêve de Freud dit « de l’injection faite à Irma ». Commentaire qui comprend une allusion à un passage de l’ancien testament que l’on retrouvera une fois douze ans plus tard dans La méprise du sujet supposé savoir, et qui a toute son importance quant à la thèse de l’inconscient comme savoir sans sujet.  Ce que je soutiens ici est que la thèse, laïque, de l’inconscient comme savoir sans sujet se trouve chez Lacan dès le début de son enseignement, sans qu’elle soit désignée comme telle. Ce n’est pas une chose rare. Bien souvent, Lacan soutient des thèses parfois quasi identiques à des moments différents de son œuvre. C’est l’appareil conceptuel qui change et évolue, et qui lui permet d’affiner et de préciser des points théoriques. Je rejoins en ce sens Colette Soler, qui conclut à un Lacan sans paradoxe, dans la mesure où les définitions de tel concept, chez Lacan, ne sont pas contradictoires entre elles mais simplement solidaires de l’ensemble des concepts de la doctrine en un temps t de l’évolution de celle-ci.16

Alors, concernant ce rêve « de l’injection faite à Irma », dont j’accorde crédit à tous d’en connaître le contenu, disons que le déploiement du sens du rêve, de sa consistance symbolico-imaginaire donc, a une limite sensible : l’ouverture, la béance de la gorge d’Irma. Ce point précis a partie liée à l’objet, « ce quelque chose devant quoi tous les mots s’arrêtent », dit Lacan en son commentaire. C’est un point nodal entre le vivant, le sexe et la mort : la bouche ouverte d’Irma évoquant, à la fois, « l’organe féminin d’où sort toute vie » et le gouffre « où tout est englouti ». Or ce point, qui ne va pas sans quelque « décomposition imaginaire » rendant le sens du rêve proprement futile, au sens étymologique du terme donc, appelle le surgissement de la formule chimique de la triméthylamine ; cette suite de lettres est l’interprétation du rêve qui est interprétation de l’inconscient, réduite à son expression minimale. Et c’est donc en cette formule que réside, pour Lacan, le « sens du rêve », la « véritable valeur inconsciente du rêve ». Qu’est-ce à dire ? Lacan insiste sur ce point, dès le séminaire II : le sens du rêve n’est justement pas que le rêve répond à une question ou qu’il veut dire quelque chose de particulier. Si tel était le cas, nous aurions ici la thèse, qui est celle de l’analysant, de l’interprétation du rêve ou de l’inconscient comme sujet supposé savoir. Le sujet attendrait de l’Autre, du sens du rêve, de l’interprétation de son rêve, qu’il réponde à la question de ce qu’il est. Supposition elle-même solidaire de la supposition d’un sujet dans l’Autre, censé pouvoir et savoir répondre à sa question.

Or là, et remarquablement, la « véritable valeur inconsciente du rêve » n’est pas non plus « dans ses échos primordiaux et infantiles », ajoute Lacan. Il y a là un écart avec les post-freudiens et, même si Lacan ne le dit pas, avec Freud lui-même, lequel tenait l’infantile (das infantile) pour un des noms de l’inconscient.17 Là où un franchissement s’accomplit, imaginarisé à minima par le seuil que représente la béance, l’enforme de la gorge d’Irma, la formule qui s’écrit ne répond à rien et ne veut rien dire, si ce n’est que « le symbole n’a que la valeur de symbole », ou que « le mot ne veut rien dire, si ce n’est qu’il est un mot ».18 Cette définition tautologique n’est d’ailleurs pas sans préfigurer la fonction de la lettre pour l’inconscient, laquelle se représente elle-même et ne représente aucun sujet.

Et Lacan d’ajouter en parlant par la bouche de Freud : « Le créateur est plus grand que moi. C’est mon inconscient. C’est cette parole qui parle en moi, au-delà de moi. Voilà le sens du rêve. »19 N’est-ce pas là la « véritable formule de l’athéisme », à savoir que « dieu est inconscient »20 ? Ou encore, et dans un style plus épique : « Au point où l’hydre a perdu ses têtes, une voix qui n’est que la voix de personne fait surgir la formule de la triméthylamine ».21 Le rêve comme ne répondant à aucune question, sa véritable valeur inconsciente n’étant pas dans ses « échos primordiaux et infantiles » mais plutôt dans le fait que le symbole n’ait que la valeur de symbole, que le mot ne veuille rien dire si ce n’est qu’il est un mot ou que la voix ne soit finalement que la voix de personne, voilà le sens du rêve, soit l’interprétation de l’inconscient comme produit d’un savoir sans sujet.

Et c’est à ce propos que Lacan stipule, sans en dire davantage, que la formule de la triméthylamine à un côté Mané, Thécel, Phares.22 Il s’agit, en fait, d’une allusion au festin de Balthazar23au cours duquel cette formule s’écrit d’elle-même sur la muraille située face au roi. Balthazar demande alors à Daniel de traduire cette énigme, lequel l’attribue à Dieu et, en traduisant chaque mot (Mené, mesure ; Teqél, pesé ; Perés, partager), interprète l’ensemble de la formule comme annonçant la fin du règne de Balthazar qui a été désormais mesuré, pesé et partagé par le Tout-Puissant. Il faut attendre 1967 et le texte La méprise du sujet supposé savoir pour retrouver chez Lacan une nouvelle référence à cet épisode de l’ancien testament. Cette fois, alors que la thèse de l’inconscient comme savoir sans sujet est explicite, Lacan revient sur la méprise qui induit à supposer un sujet (Dieu, en l’occurrence) au savoir qui s’écrit de lui-même sur le mur de Babylone : « on en attribue la farce au Tout-Puissant, de sorte que le trou est refermé du même coup dont on le rapporte. »24 Supposer un sujet au savoir revient donc à refermer le trou sans aucun sujet qui caractérise le savoir inconscient et son interprétation. Or le sens de l’interprétation de l’inconscient ne peut que se saisir, et c’est là le paradoxe, par sa fuite à travers ce tonneau percé qu’est le savoir sans sujet. Il y a là une sorte d’effet de torsion qui rend difficile la représentation de ce dont il s’agit, car la faiblesse du mental de tout un chacun fait que nous ne pensons qu’à plat.25

C’est pourquoi je ne peux conclure ici sans faire deux remarques sur la particularité de ce savoir sans sujet qu’est l’inconscient de la psychanalyse. Ces deux remarques sont pleinement solidaires du fait que le savoir dont il s’agit porte en lui la double marque de l’impossible.

Le premier versant de l’impossible livré par le savoir de l’inconscient à travers ses interprétations est que le savoir dont il s’agit ne peut échapper à un effet de vérité qui est justement un effet de torsion, d’auto-application du langage sur lui-même ou, pour le dire avec Gabriel Lombardi, à « un vice de circularité ».26 En d’autres termes, le langage, dans son fond, parle de lui-même, c’est le cas de le dire ! Il se définit lui-même. D’où les tautologies de Lacan concernant la formule de la triméthylamine : « le symbole n’a que la valeur de symbole », le « mot ne veut rien dire si ce n’est qu’il est un mot », etc. D’où, également, le fait que les termes Mané, Thécel, Phares, s’ils sont considérés sans que l’on referme le trou dont on les rapporte, ne veulent rien dire d’autre que le chiffrage et la discrétion (au sens mathématique et linguistique) qui constituent la fonction même du signifiant : mesurer, peser, partager.

La limite interne du langage se situe en ce point où, dans le savoir, il est impossible que le terme à définir (definiendum) ne revienne pas dans la définition même (definiens). C’est ce que Pascal désignait d’ « absurdité » dans la définition des grands principes comme l’être ou la vérité en philosophie : « On ne peut entreprendre de définir l’être sans tomber dans cette absurdité ; car on ne peut définir un mot sans commencer par celui-ci, c’est, soit qu’on l’exprime ou qu’on le sous-entende. Donc, pour définir l’être, il faudrait dire c’est, et ainsi employer le mot défini dans la définition. »27 Frege fera d’ailleurs quasiment la même remarque en 1897, presque mot pour mot. Ce fait de structure qui pointe un impossible, une limite dans le symbolique se retrouve jusque dans la définition canonique du signifiant : « le signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant » qui contient le mot à définir dans la définition.

A cette première valence d’un réel de pure logique qui touche au savoir sans sujet correspond une seconde occurrence de l’impossible qui marque également le savoir inconscient. Il s’agit du fait, absolument crucial, que ce savoir a aussi comme limite de ne pouvoir traduire totalement l’être de vivant du sujet. C’est pourquoi il porte la marque d’une part de vivant irréductible à la mortification opérée par le symbolique. C’est en ce sens, me semble-t-il, que Freud soulignait que le « noyau de l’inconscient »28 est constitué de motions pulsionnelles et pas seulement de représentations. C’est aussi la raison pour laquelle la formule de la triméthylamine n’est pas n’importe quelle formule mais justement celle d’une substance impliquée dans la décomposition du sperme. Enfin, ce n’est pas non plus un détail si le sens de l’interprétation (de l’inconscient ou de l’analyste), c’est à dire le sens en tant qu’il est futile, est percé et orienté par l’objet a qui n’est pas du langage et dont la bifidité se présente pour le sujet dans sa double qualité de cause du désir et de condensateur de jouissance.

Pour faire écho au thème national de nos collèges cliniques, « La part de l’inconscient dans la clinique », c’est dans la seule mesure où l’inconscient est ce savoir qui porte en lui, et comme sa propre cause, le stigmate d’un impossible, que la clinique analytique, qui fait la part belle à l’inconscient, ne peut se définir autrement que comme une clinique du réel.

Une clinique du réel donc, qui prend corps en une clinique du symptôme. Car si, pour la psychanalyse, il n’est pas de sujet sans symptôme, le symptôme est cet « il y a », à la fois indice (Anzeichen) et substitut (Ersatz)29du réel de l’inconscient qui marque le sujet du trait indélébile et singulier qui fait son style.

Email de l’auteur : n-g@wanadoo.fr

1 PASCAL B., « De l’esprit géométrique et de l’art de persuader », (1658), Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la pléiade, 2000, tome 2, p. 157.
2 LACAN J., (1964), Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Le séminaire Livre XI, Seuil, Paris, 1973, p. 118.
3 FREUD S., (1915), L’inconscient, Métapsychologie, Gallimard, Paris, 1968.
4 LACAN J., L’insu que sait de l’une bévue s’aile la mourre, séminaire inédit du 16 novembre 1976.
5 Cf. la récurrence méthodique du terme de travail (Arbeit), chez Freud, concernant l’inconscient.
6 NACCACHE L. Le nouvel inconscient. Freud, Christophe Colomb des neurosciences. Odile Jacob, coll. « sciences », Paris, 2006.
7 LACAN J. (1960), Subversion du sujet et dialectique du désir, Ecrits, Seuil, Paris, 1966, p. 808.
8 Cité par C. Hoffmann, Des cerveaux et des hommes, Erès, Ramonville Saint Agne, 2007, p. 29.
9 LACAN J., (1958), La direction de la cure et les principes de son pouvoir, Ecrits, Seuil, Paris, 1966, p. 641.
10 LACAN J., (1964), Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Le séminaire Livre XI, Seuil, Paris, 1973, p. 227.
11 LACAN J., RSI, séminaire inédit du 18 mars 1975.
12 LACAN J., (1964), Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Le séminaire Livre XI, Seuil, Paris, p. 33.
13 LACAN J., (1955), Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Le séminaire Livre II, Paris, Seuil, 1978, p. 192.
14 LACAN J., (1967), Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’Ecole, Scilicet 1, Seuil, Paris, 1968, p. 25.
15 LACAN J., (1955), Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Le séminaire Livre II, Seuil, Paris, 1978, p. 191.
16 SOLER C., Les paradoxes du symptôme en psychanalyse. Lacan sans paradoxe. In Rabaté J.-M., (sous la dir. de) Lacan, Bayard, Paris, 2005, p. 111.
17 « L’inconscient, c’est l’infantile en nous » rappelle en effet Freud dans « L’homme aux rats », (Cinq psychanalyses, PUF, Paris, 1954, p. 214). Il faut noter également que les traductions françaises de l’œuvre de Freud, hormis les récentes OCF P. sous la direction de J. Laplanche, gomment la différence que Freud a toujours établie entre l’infantile (das infantile) et l’enfantin (kindliche).
18 LACAN J., (1955), Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Le séminaire Livre II, Seuil, Paris, 1978, p. 202.
19 Ibid. p. 203.
20 LACAN J. (1964), Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Le séminaire Livre XI, Seuil, Paris, 1973, p. 58.
21 LACAN J., (1955), Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Le séminaire Livre II, Seuil, Paris, 1978, p. 202. Les italiques sont de moi.
22 Ibid., p. 190.
23 La Bible, Daniél 5, 30. Trad. d’André Chouraqui, Desclée de Brouwer, 1989, p. 1395. Je remercie Muriel Mosconi d’avoir attiré mon attention sur ce point.
24 LACAN J. La méprise du sujet supposé savoir, Scilicet 1, Seuil, Paris, 1968, p. 38.
25 LACAN J. RSI, séminaire inédit du 11 février 1975.
26 LOMBARDI G. L’aventure mathématique. Liberté et rigueur psychotiques, Champ lacanien, …In progress, 2005, p. 47.
27 PASCAL B., (1658), De l’esprit géométrique et de l’art de persuader, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la pléiade, 2000, tome 2, p. 157.
28 FREUD S., (1915), L’inconscient, Métapsychologie, Gallimard, Paris, 1968, p. 95.
29 FREUD S., (1926), Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, Quadrige, 2002, p. 7.

Partagez cet articleShare on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin
Print this page
Print