Tu sais endormir ton monde

Diane Watteau, Maître de conférences en Arts plastiques à Paris 1, Panthéon-Sorbonne, transmet ce coup d’œil à propos de l’oeuvre de Claude Lévêque Le Lac Perdu – film réalisé pour la 3ème scène de l’Opéra de Paris, production Les Films Pelleas (disponible en cliquant ici).

 » Il y avait déjà eu un tutu déposé comme une fleur. Des barrières de contention enferment un tutu. Comme sur un ring de boxe[1]. Un tutu sans corps de petit rat jeté. Comme si quelque chose était arrivé qui n’aurait pas dû.

Un tutu sans corps. Un tutu de danseuse. Le Lac des cygnes envahit les esprits avec des sauts comme des prouesses. Avec une mise à mort lente de la danseuse. A la fin.

Le Lac perdu ne l’est pas pour tout le monde. L’admirable Opéra de Garnier se remplit de fantômes. Des exercices, des contraintes, des contrats, des haines, de constantes surveillances, des malaises, des blessures, des cassures. Les corps si beaux se travaillent. Un système règle toutes les fonctions. Les maîtres ordonnent aux corps des autres de se plier. Les pointes dans des chaussons roses soyeux. Les bouts si durs. Les orteils se serrent les uns contre les autres. L’anormalité d’un tel équilibre sur le bout de l’orteil. Les déformations, après. Le Lac.

La musique forte, caressante, somptueusement envahissante. Ça court. Ça met en alerte. Dans les coursives, les sous-sols de l’Opéra, des poissons rouges, de l’eau qui git. On s’engouffre dans des couloirs. Des corridors. Des bruits de soirées. Des concerts. De merveilleux spectacles. Des applaudissements faramineux. Des bois sculptés. Des décors floraux. De l’or. Des lustres gigantesques. Des plafonds de tutus.

Des pétards comme des feux d’artifice.
Le tutu tout seul.
Personne dans ces escaliers d’honneur.
Des réflexes de réminiscence. C’est tout.
Bientôt, un paysage. Un Lac perdu. Des nappes de brouillard avant. Des nuages tout bas. Une foule qui n’est plus là. Engloutie.
Je ne sais plus rien de cette danseuse.
Mon absolue certitude. Un drame accompagne ce tutu. C’est un crépuscule.
Elle n’apparaitra jamais.
Nulle part. Des profondeurs tourmentantes.

Le Lac perdu.
La tête plaquée contre le mur, je me dis « Tu sais endormir ton monde ». »

 

[1] Claude Lévêque, Oratorio (Basse Tension), 2011, Installation. Barrières de contension, tubes fluo, filtres sépia, tutu, diffusion sonore : Extrait du Lac des cygnes de Tchaïkovsky distordu et rires, in Exposition personnelle Basse tension, galerie Kamel Mennour, 2011, Dimensions variables

Nous vous invitons à visionner Le Lac Perdu, film réalisé pour la 3ème scène de l’Opéra de Paris, production Les Films Pelleas en cliquant ici.

Le 10 août 2017
Diane Watteau
Pour Claude Lévêque
Partagez cet articleShare on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin
Print this page
Print